GERME DU NAZISME : la « société de Thulé » (Thule-gesellschaft )par Léa MOSCONA

par Léa MOSCONA - Article extrait de la revue L'Arche,  Un média Fonds Social Juif Unifié

Le Professeur JEAN MALAURIE dénonce « le viol du mythe de Thulé » par les nazis : antisémitisme et antichristianisme

LANCEUR D’ALERTE, il met en garde contre les risques de notre époque 

(le Professeur Jean Malaurie est Directeur de recherche émérite au CNRS et à l’EHESS à Paris)

Bien plus qu’un grand scientifique, le célèbre explorateur du Grand Nord, spécialiste des Inuit du Groenland et fondateur de la mythique collection TERRE HUMAINE, est un homme qui voit loin.

Fondateur du Centre d’études arctiques au CNRS et à l’EHESS à Paris (1957) et Président-fondateur de l’Académie Polaire d’Etat (1994, école des cadres des 26 peuples sibériens, 500 000 h et f) de Saint Pétersbourg (université russe de 1 600 élèves dont la première langue étrangère enseignée est le français), il a toujours bousculé le protocole, dérangé, remis en question l’ordre établi pour changer le monde. Ce monde qui ne lui convient pas, parce qu’il exclut les minorités. Jean Malaurie se bat pour le droit à la différence : « La pluralité, c’est l’intelligence du monde » dit-il.

Tout commence pour lui par le traumatisme de l’occupation allemande et la plus humiliante des défaites de l’histoire de France. Il a la haine du nazisme dans le cœur, de l’idée même d’une « race supérieure » qui veut asservir les « races voisines ».

Dans la troisième édition d’Ultima Thulé, une merveilleuse bible de plus de 400 pages parue aux éditions du Chêne, relatant l’histoire conflictuelle de la conquête du Pôle, Jean Malaurie dénonce « la tentative de viol du mythe de Thulé » par les nazis. Thulé, au Nord-Ouest du Groenland, est au cœur de la mythologie grecque apollinienne. Un haut lieu qu’il découvre en 1950, lors de sa première mission en solitaire et où il entreprend ses recherches sur les pierres, les éboulis et sur la glacio-isostasie ; mais surtout, sur une « pensée sauvage » d’un peuple arctique, les Inuit, disposant d’une organisation sociale complexe (un anarcho-communalisme) et une culture animiste.

DE PARIS A THULE : Le destin d’un jeune naturaliste inspiré devenu spécialiste de l’animisme

Toute sa vie, le Professeur Jean Malaurie l’a vécue en inspiré, conduit par une volonté acharnée de comprendre le monde qui l’entoure. Découvrir le mystère des origines, c’est bien son destin, un destin inspiré par le grand paléoanthropologue Pierre Teilhard de Chardin qui devint l’un de ses maîtres.

Une jeunesse marquée par la guerre ; il est réfractaire au STO

Très jeune, Jean Malaurie a une idée de ce qu’il attend de son éducation. Il n’a jamais aimé l’enseignement scolaire qu’on lui impose. Issu d’une famille chrétienne janséniste, bourgeoise et érudite, on attend de lui qu’il ait un poste important ; il étudie, mais sans conviction. « Je me prête, mais je ne me donne pas » dit-il. Il se donnera en effet, mais plus tard, dans le cadre d’une éducation qu’il aura choisie dans ces territoires lointains du Grand Nord avec pour maître le grand Chaman Uutaaq.

En 1943, préparant alors Normal Sup, il est rattrapé par la guerre ; le décret Sauckel impose aux classes d’âges de 1920, 1921, 1922, le dégradant STO (Service du travail obligatoire de 2 ans ; 660 000 travailleurs obligatoires l’ont accepté pour l’Allemagne nazie et sont partis outre-Rhin).

Se déclarer vaincu, se soumettre à l’Allemagne nazie, JAMAIS !

Il prend en main son destin. Le jeune homme de 20 ans, sait ce qu’il doit faire. Il a ce pressentiment, cette certitude qu’il appellera plus tard « la préscience sauvage ».

Jean Malaurie devient « réfractaire ». Après avoir manqué son départ d’un quart d’heure, avec un Réseau, pour rejoindre les troupes françaises au Maroc en mai 44, il part pour le Vercors avec de faux documents, seul, démuni, activement recherché par la police mais cet instinct primitif le guide. Les temps sont durs, la délation est un vice national et elle est encouragée au point d’être une vertu patriotique au titre de la Relève. L’arrestation est suivie d’une immédiate déportation dans des camps, « plusieurs de mes camarades y sont morts dans des conditions indignes » se souvient-il. (Carte de Réfractaire n° 3730, Office National des Anciens Combattants, Paris 1961).

Orphelin de père depuis avril 1939, il perd sa mère, une mère héroïque qui, harcelée par la police, le protègera jusqu’au bout, au bout de ses forces qui lâchent de souffrance et d’angoisse. Jean Malaurie décide alors, s’il s’en sort, de refaire son éducation ailleurs, loin de cet Occident qui s’est déshonoré ! Le plus loin possible. Ce sera le Grand Nord.

[…]

La création de « TERRE HUMAINE » : Une Terre de Liberté

La décision

Juin 1951, c’est la découverte d’une base nucléaire américaine destinée aux bombardiers nucléaires à Thulé. Les Américains, US Air Force, violent le territoire des Inuit. Qui plus est : ils les déportent durant l’hiver 1953 avec le consentement des autorités danoises. Jean Malaurie, le 18 juin 1951, accompagné par 2 chasseurs Inuit, armés sur ordre de Uutaaq, y vit un moment terrifiant.  Menacé par les militaires, il leur tient tête en contestant fermement leur présence. « Go home ! » lance-t-il au Général, au nom des Inuit dont il est l’ambassadeur ; il n’a que 28 ans. C’en est trop !

C’est à ce moment précis qu’il décide d’écrire son premier ouvrage devenu mythique « Les derniers rois de Thulé », éditions Plon. La création de TERRE HUMAINE est lancée.

L’Occident est coupable d’une offense, que Jean Malaurie appelle « une infamie », faite à un peuple qui a pour seul « crime » d’être différent, païen, d’être capable de s’autoréguler, de s’autogérer. Ces Inuit ont une conviction ; ils sont inspirés et cela leur suffit!

Et comme le dit le philosophe russe Léon Chestov dont Jean Malaurie partage la pensée «Nous ne pouvons pas enfermer la vérité dans des principes scientifiques» (« Les révélations de la mort », éditions Librairie Plon, 1923). Les Inuit ont leur vérité : cette « pensée sauvage » que Jean Malaurie et ses amis Claude Lévi-Strauss et Roger Bastide, mais aussi celui que Jean Malaurie estime être notre maître à tous, Gaston Bachelard, ont imposée comme l’égale de la raison occidentale.

« J’ai créé TERRE HUMAINE avec la haine du nazisme dans le cœur »

Pour Jean Malaurie réduire à néant le savoir ancestral d’un peuple, c’est porter atteinte à l’humanité toute entière. « Ces peuples racines sont nos pères, notre mémoire originelle, la plus proche du mystère de la création ».

TERRE HUMAINE est une «Terre de liberté » dit-il, qui donne de la sagesse, de l’intelligence à toutes les cultures. Pour Jean Malaurie, il existe différents chemins de la connaissance. Les peuples, dit-il, qu’ils soient intouchables, muets, analphabètes, voire « braqueurs de banques » ou breton bigouden : « le cheval d’orgueil », expriment, tout comme les grands philosophes, le mystère du capital sacré de l’humanité. Chaque peuple dit sa vérité mais à son heure. L’anthropologie scientifique se révèle être en accord avec le Livre des Psaumes (Psaume 117) « Les nations du monde loueront et glorifieront le nom de Dieu, car la bonté et la vérité de Dieu sera sur nous tous pour toujours ». Jean Malaurie a également publié quatre livres fondamentaux de la pensée Yiddish, notamment « Les oubliés du Shtetl » de Yitshak L. Peretz en 2007.

TERRE HUMAINE que Marie-Madeleine Fourcade, chef de l’un des plus grands réseaux de résistance « Alliance » et amie de Jean Malaurie, considérait comme la suite naturelle de son action ; elle en témoigna par écrit.

Comment la pseudo-philosophie nazie affirmant l’existence d’une race supérieure teutonne, conquérante et « pure », le mythe de la grande Allemagne d’esprit raciste, ne pouvait-elle pas bouleverser le cœur de cet homme?

Aujourd’hui, Jean Malaurie veut dénoncer cette tentative de viol du mythe de Thulé par les nazis qui avilit l’histoire de ce lieu qui lui est si cher.

LE VIOL DU MYTHE DE THULE

Les cinq Thulé

Thulé, c’est avant tout un lieu mythique issu de l’antiquité grecque, terme mystérieux qui désigne une Ile du grand Nord à l’extrémité septentrionale du monde et habité par le peuple des hyperboréens, les Parfaits ; c’est celle que l’explorateur grec Pythéas citait en 330 av JC, c’est la Thulé que les nazis manipulent avec cet art du mensonge qui leur est propre. L’origine du mot peut être aussi celtique, voire sanscrit. Il y a ensuite, la Thulé / comptoir créé en 1910 par l’explorateur danois Knud Rasmussen au Nord du Groenland et internationalisée par sept expéditions ethnologiques, les deux dernières, sur la côte Est du Groenland, en 1932 et 1933. Les archéologues ont, pour leur part, désigné « culture de Thulé », l’une des périodes Inuit, après l’épisode Inugshuk, autour de l’ère chrétienne. Goethe, quant à lui, a immortalisé ce nom en 1774 dans le poème « Der König von Thulé » puis plus tard, en 1808, pour désigner un château mythique dans « Faust ». Enfin, la Thulé contemporaine, c’est celle de Jean Malaurie, la base nucléaire aujourd’hui qu’il veut « re-groenlandiser » et démilitariser pour qu’elle reprenne vie ; c’est le pays des hyperboréaux, la terre des Inuit dont il est l’Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à L’Unesco.

La « Société de Thulé » (Thule-gesellschaft), berceau du parti nazi

La Thulé mythique, sacrée, de la mythologie grecque est une source de mystères que certains illuminés s’approprient pour justifier l’existence d’une race humaine supérieure nordique : les Aryens. Ces hommes « de race pure » auraient vu le jour dans l’hypothétique Hyperborée, centre magique des peuples germaniques. Thulé est donc devenue une sorte d’Atlantide du Nord.

C’est en 1918 à Münich que Rudolph von Sebottendorf, un aventurier turco-allemand créa un groupe ésotérique, la « Société de Thulé », basée sur cette idéologie de la « race supérieure » et sur une culture völkisch teutonne largement développée en Allemagne depuis le XIXème siècle ; elle se définit par le racisme, l’antisémitisme, l’antichristianisme etle pangermanisme. Cette pseudo-idéologie pense que le peuple allemand doit renouer avec ses lointaines racines, celles d’un peuple fort : les Aryens d’Hyperborée ; elle eut pour ambition d’imposer la religion païenne teutonne en éradiquant toutes les autres qui risquent de la « polluer ». Il existe alors en Allemagne un ésotérisme d’extrême-droite et l’idée que le nazisme cherche à répandre selon laquelle la race germanique ancestrale est menacée particulièrement par les juifs.

Rudolph Hess, l’un des plus proches compagnons d’Adolf Hitler et Heinrich Himmler, criminel nazi, Reichführer-SS, Chef-fondateur des SS sont, tous deux, avec le Maréchal Hermann Göring, convaincus du bien-fondé de ces allégations. Ce sont eux qui apporteront le support idéologique et historique ; la « Société de Thulé » constituera, alors, un réseau au service du parti nazi. Même si Hitler et la majorité des autres dignitaires nazis n’accordent pas, autant qu’on le sache, de crédibilité à ces théories des Aryens d’Hyperborée, ils partagent néanmoins, avec la « Société de Thulé », la conviction d’une « race supérieure » nordique et pure et l’idée d’un espace vital, « lebensraum », qui justifie la liquidation des Polonais et des Ukrainiens pour implanter, à l’Est, de « bons paysans aryens d’origine teutonne ». La guerre devint avec Hitler, génocidaire afin de construire la grande Allemagne.

La mission de la « Société de Thulé » (Thule-gesellschaft)

Heinrich Himmler crée en 1935 l’Ahnenerbe, centre de recherche qui a pour mission de démontrer les théories aryennes par la science. Il recherche des preuves concrètes pour asseoir sa crédibilité. C’est ainsi que la « Société de Thulé » et l’Ahnenerbe patronneront des expéditions SS anthropologiques à travers le monde, en Suède, Norvège, Finlande, Himalaya (Tibet) et Antarctique, entre autres. Fasciné par les mythologies scandinaves, le chef de la SS souhaite la chute du christianisme et un retour aux cultes païens ancestraux.

Alors que le nazisme vise en priorité à détruire les Juifs, quelle que soit leur nationalité, avec la plus grande efficacité possible en exploitant un phénoménal potentiel de destruction qui s’appuie sur des techniques massives et l’élaboration de camps de concentration et de camps de la mort, Himmler décide de déporter et persécuter des prêtres, en les rassemblant dans le camp de Dachau. Entre 1938 et 1945, 2720 y sont déportés et 1034 y laisseront leur vie (« La baraque des prêtres » de Guillaume Zeller). Selon Jean Malaurie, cet épisode méconnu de l’histoire de la déportation apporte un éclairage nouveau sur le rapport ambigu qu’entretiennent Pie XII et le nazisme, dans un esprit, est-il dit à Rome, de sauvegarde du christianisme allemand. Il s’étonne « qu’aucun pape ne soit jamais venu s’incliner sur ce haut lieu de la martyrologie chrétienne » et de « cette détestable tendance de certains milieux du Vatican d’avoir facilité, en 1945, dans un esprit d’anticommunisme soviétique, l’exfiltration de personnalités nazies en Amérique Latine, notamment en Argentine ».

Pour Jean Malaurie, Thulé et la pensée sauvage Inuit qui lui ouvrent les portes d’une nouvelle dimension de l’histoire de la pensée, ne peuvent être souillées par cette horreur nazie inspirée par une « haine quasi luciférienne de l’autre ».

« Il m’est insupportable que le nom de Thulé soit associé à cette horreur »

70 ans après la guerre, le grand explorateur qui a vécu ces évènements ne comprend toujours pas : « Comment des millions de citoyens allemands éduqués ont pu être fascinés par les discours d’Adolf Hitler? Comment une élite de grands militaires, des aristocrates prussiens protestants et catholiques, d’éminents savants, prix Nobel ou même philosophes comme Martin Heidegger, a pu soutenir ce programme nazi ? »

« Rien n’est pire qu’une volonté de puissance nationaliste s’affirmant sous couvert d’une mission religieuse. Ma génération ne peut pas oublier : le nazisme est une horreur, une pensée de haine qui veut détruire ce qui est considéré comme faible et tout ce qui peut polluer « sa race » et sa volonté d’expansion teutonne. Il y a en Allemagne alors, un sentiment de frustration quand il se compare aux grands empires britannique, français et russe. Il est grand temps de le rappeler!  Les Français ne comprenaient pas qui était Hitler, et quelle était sa pensée cachée. Londres préconisait « l’apeasement », l’entente avec Hitler au prix de l’annexion de l’Autriche et des Sudètes. Aucun intellectuel ou politique n’a diffusé et expliqué, pour la combattre cette pseudo-pensée nazie, ce qui est stupéfiant d’ailleurs ; car « Mein Kampf », traduit en français dès 1934, présente la France comme son « premier ennemi » à abattre : « L’ennemi mortel impitoyable du peuple allemand est et demeure la France » ( Mein Kampf, p 699 ; traduction à partir de l’édition allemande de 1942).  Et les élites, elles, ne disaient rien. » rappelle Jean Malaurie. « Il y a pire, dans ce silence ; la guerre étant déclarée, le silence persiste sur la pensée nazie durant « la drôle de guerre » (3 septembre 39 – 10 mai 40). On a préparé les esprits des troupes françaises par « le théâtre aux armées », des tournées de Maurice Chevalier notamment.

« Devant le risque du populisme grandissant, les élites restent muettes ! »

« Aujourd’hui, Le danger est toujours là en Occident. Nous vivons des moments dramatiques». En tant que réfractaire à toute doctrine de haine, Jean Malaurie veut réagir fermement pour alerter l’opinion du risque du populisme grandissant. A la veille d’une décision extrêmement difficile, au moment où la France s’apprête à choisir son président, Jean Malaurie veut rappeler que l’idée de l’Europe des nations dans l’esprit gaullien, une Europe « de la détente, de l’entente et de la coopération » (Charles De Gaulle dans une allocution radiotélévisée du 31 décembre 1967) est à défendre et à renforcer. « Les Elites de la nation et celles de Bruxelles sont muettes. Elles doivent se faire entendre ! Il leur appartient de parler, mais aujourd’hui encore, on ne les entend pas ! Les risques d’une dislocation de l’Europe avec des conséquences monétaires catastrophiques, ne se jouent pas sur une manipulation des peurs, des coups de dés ou des talents oratoires. L’Europe est un magnifique message de paix et de civilisation depuis 60 ans ; il nous appartient, en tant que, citoyens européens majeurs, de réformer cette assemblée des nations, dans le but de faire rayonner la culture et l’idéal occidental.» dit-il.

Jean Malaurie, à propos du nazisme qui reste sous-jacent, ici et là, dénonce cette idéologie, et veut définitivement l’extirper de l’image, de l’âme, de l’aura de Thulé dont le mythe ancien et puissant est au cœur de la sagesse première. Une sagesse, une préscience sauvage, une philosophie animiste qui respecte les lois inexorables de la nature. Une pensée première qui n’est pas sans évoquer pour Jean Malaurie les paroles prophétiques de Baruch Spinoza dans «l’Ethique» : « Deus sive natura » (Dieu c’est à dire la nature).

Léa MOSCONA (Radio Judaïca)

Hommage à Jean Malaurie à l’Université Catholique de Milan – Giulia Bogliolo Bruna


Hommage à Jean Malaurie à l’Université Catholique de Milan, à l’occasion de la parution de l’ouvrage Equilibri Artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie
Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie. 2016

L’essai Jean Malaurie : une énergie créatrice (Paris, Armand Colin, 2012) de l’ethnohistorienne Giulia Bogliolo Bruna vient de paraître en traduction italienne, sous le titre Equilibri Artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie, dans la collection « Ethnografie americane » chez CISU (Roma, Centro Informazione Stampa Universitaria, 2016).

Préfacée par la prof. Anna Casella Paltrinieri et postfacée par la prof. Luisa Faldini, l’édition transalpine, traduite, actualisée et annotée par l’Auteure elle-même, est enrichie d’une annexe iconographique et d’un index des noms.

A l’occasion de la présentation de cet ouvrage, qui s’est déroulée le 3 février dernier dans la prestigieuse Università Cattolica del Sacro Cuore di Milano, les professeurs Davide Bigalli  (Università degli Studi di Milano), Luisa Faldini (Università degli Studi di Genova), Anna Casella Paltrinieri (Università Cattolica del Sacro Cuore di Milano) et Maria Pia Casarini (Directrice, Istituto Polare « Silvio Zavatti » di Fermo) ont salué unanimes l’approche épistémologique rigoureuse et novatrice de l’Auteure qui s’est attachée à restituer, avec une intelligence emphatique et une finesse d’analyse, la biographie intellectuelle de cet illustre Savant qui a parcouru le XXème siècle en rétro-futuriste.

Par un jeu de regards croisés, les Intervenants ont décliné, en dialogue avec Giulia Bogliolo Bruna, les principaux apports de la démarche malaurienne :

  • la mobilisation d’une déontologie du regard, reposant sur une éthique de l’altérité et l’exercice pratique de la responsabilité qui s’incarne dans l’œuvre anthropologique malarienne autant que dans la collection « Terre Humaine » et rejoint l’humanisme de l’Autre-Homme cher à Emmanuel Levinas ;
  • l’adoption malaurienne de l’empathie en tant que vecteur privilégié d’accès à la connaissance (processus en « inuitisation » qui initie Jean Malaurie, en osmose sensorielle avec l’écosystème, au chamanisme boréal et à l’Intelligence de la Nature). A l’encontre du mythe de la neutralité de l’observateur, il s’agit là d’entrer en résonnance avec ses interlocuteurs pour comprendre, par observation participante et participation observante, les patrimoines de mythes, rites et croyances qui inspirent et façonnent un système social. Malaurie invite ainsi à assumer la subjectivité du chercheur pour mieux la maîtriser, rejoignant la démarche bourdieusienne (objectiver la subjectivité) ;
  • l’invention d’une nouvelle méthode accueillante et omni-compréhensive, l’anthropogéographie arctique, et l’élaboration, dans ce cadre, d’une démarche originale, la prescience inspirée. Cette approche insuffle une pensée “questionneuse” qui reconnaît la primauté de l’intuition (intuitionnisme mémoriel de double ascendance bergsonienne et inuit) et brasse rigueur épistémologique, revalorisation de la sensorialité et réévaluation de la sensibilité ;
  • la conduite d’une démarche comparatiste, d’empreinte humaniste, dans la filiation du grand résistant Boris Vildé, appelée à démontrer les passerelles entre le chamanisme inuit, les mysticismes et les pensées ésotériques occidentales. Ce qui conduit à la reconnaissance de l’égale dignité entre les pensées sauvages et les pensées occidentales ;
  • le dépassement d’une conception dialectique du devenir historique au profit d’une célébration de la métamorphose et donc de la fluence, chères aux philosophies unitaristes (d’Héraclite aux philosophes ésotériques de la Renaissance, jusqu’au naturalisme dynamique diderotien) ;
  • une interrogation profonde autour de l’universalité de la condition humaine et donc le refus de tout ethnocentrisme ou de toute hiérarchisation entre les peuples et les cultures. Cet esprit s’incarne notamment dans la collection d’anthropologie narrative Terre Humaine ;
  • une investigation originale de la morphologie sociale des communautés inughuit traditionnelles comme étant anarco-communalistes, sous un prisme d’inspiration maussienne, faisant du système-don (à l’échelle écosystémique) un fait social total. Ce qui constitue l’un des apports majeurs de la recherche malaurienne ;
  • l’élaboration par Jean Malaurie d’un humanisme écologique, d’une écosophie inspirée qui naît de la rencontre entre la philosophie naturelle des Inuit et de complexes systèmes de pensée occidentale : des Présocratiques aux Philosophes naturalistes de la Renaissance, des Philosophes des Lumières à la Naturalphilosophie allemande. A l’heure du dérèglement climatique, avec ses corollaires désastreux au plan écologique, social et économique (de la fonte des glaces à la paupérisation des zones côtières, de la fragilisation de la banquise à l’élévation du niveau des océans, jusqu’à l’intensification des flux de réfugiés climatiques), la parole malaurienne est verbe engagé qui, depuis un demi-siècle, alerte et éveille les consciences à respecter les lois de la Nature et à sauvegarder les équilibres entre l’homme et son écosystème.

Comme l’ont rappelé les Orateurs, le paradigme poly-dimensionnel et interdisciplinaire mobilisé par Giulia Bogliolo Bruna a permis d’embrasser l’heuristique malaurienne dans son organique unité et son caractère novateur.

Le public, composé de professeurs universitaires et d’étudiants de second et troisième cycle, a questionné les Intervenants sur l’originalité (au plan épistémologique) du processus en inuitisation (apprécié comme expérience de vie et vecteur de connaissance) ainsi que sur la force éclairante de la pensée malaurienne au-delà même de la recherche polaire, comme outil de compréhension d’autres systèmes de pensée.

Giulia Bogliolo Bruna

La vitrine de la librairie “Vita e Pensiero” de l’Università Cattolica del Sacro Cuore qui a selectionné parmi les nouveautés Equilibri artici : l’umanesimo ecologico di Jean Malaurie (Roma, CISU, 2016). Sur la photo, Giulia Bogliolo Bruna.
Sur la photo, de gauche à droite : Giulia Bogliolo Bruna et Davide Bigalli.

Greenland’s receding icecap to expose top-secret US nuclear project – The Guardian

Je souhaite publier in extenso ce document exceptionnel du journal The Guardian. Dans une note précédente, je présentais le scandale du Camp Century. Cet article vient appuyer  mon combat pour les peuples Inuit.

Je vous rappelle qu’en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté, j’ai demandé que l’UNESCO intervienne au titre de la défense de l’environnement et de la population groenlandaise. Ma demande est en cours d’instruction.

Jean Malaurie

Camp Century – part of Project Iceworm – is an underground cold war network that was thought to have been buried forever (Tuesday 27 September by Jon Henley)
The lid of Camp Century’s unsealed nuclear fuel vessel, pictured in 1962. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

A top-secret US military project from the cold war and the toxic waste it conceals, thought to have been buried forever beneath the Greenland icecap, are likely to be uncovered by rising temperatures within decades, scientists have said.

The US army engineering corps excavated Camp Century in 1959 around 200km (124 miles) from the coast of Greenland, which was then a county of Denmark.

Powered, remarkably, by the world’s first mobile nuclear generator and known as “the city under the ice”, the camp’s three-kilometre network of tunnels, eight metres beneath the ice, housed laboratories, a shop, a hospital, a cinema, a chapel and accommodation for as many as 200 soldiers.

Its personnel were officially stationed there to test Arctic construction methods and carry out research. Scientists based at the camp did, indeed, drill the first ice core samples ever used to study the earth’s climate, obtaining data still cited today, according to William Colgan, a climate and glacier scientist from the Lassonde school of engineering at Toronto’s York University, and the lead author of the study.

A crane positions Camp Century’s nuclear waste tank. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

In reality, the camp served as cover for something altogether different – a project so immense and so secret that not even the Danish government was informed of its existence.

“They thought it would never be exposed,” said Colgan. “Back then, in the 60s, the term global warming had not even been coined. But the climate is changing, and the question now is whether what’s down there is going to stay down there.”

The study suggests it is not.

Project Iceworm, presented to the US chiefs of staff in 1960, aimed to use Camp Century’s frozen tunnels to test the feasibility of a huge launch site under the ice, close enough to fire nuclear missiles directly at the Soviet Union.

At the height of the cold war, as the US and the USSR were engaged in a terrifying standoff over the deployment of Soviet missiles in Cuba, the US army was considering the construction of a vast subterranean extension of Camp Century.

A system of about 4,000 kilometres of icy underground tunnels and chambers extending over an area around three times the size of Denmark were to have housed 600 ballistic missiles in clusters six kilometres apart, trained on Moscow and its satellites.

Eventually the engineers realised Iceworm would not work. The constantly moving ice was too unstable and would have deformed and perhaps even collapsed the tunnels.

From 1964 Camp Century was used only intermittently, and three years later it was abandoned altogether, the departing soldiers taking the reaction chamber of the nuclear generator with them.

They left the rest of the camp’s infrastructure – and its biological, chemical and radioactive waste – where it was, on the assumption it would be “preserved for eternity” by the perpetually accumulating snow and ice.

Thus far their assumption has proven correct. Up to 12 metres deep at the time it was abandoned, the ice covering Camp Century has since thickened to around 35 metres and will continue to deepen for a while yet.

Climate change, however, looks certain to reverse that process, Colgan and his six-strong team from Canadian, US and European universities said in their report, which was published last month in Geophysical Research Letters.

Camp Century graphic

Greenland’s temperatures broke new records this spring and summer, hitting 24C (75F) in the capital, Nuuk, in June – a figure that shocked meteorologists so much they had to recheck their measurements.

Between 2003 and 2010, the ice that covers much of the island melted twice as fast as during the whole of the 20th century. This year it began melting a month earlier than usual.

The researchers studied US army documents and drawings to work out how deep the camp and its waste – estimated to include 200,000 litres of diesel fuel, similar quantities of waste water and unknown amounts of radioactive coolant and toxic organic pollutants such as PCBs – were buried.

Then they ran regional and global climate change simulations to work out how much longer they would remain interred. Based on the “business as usual” climate change scenario, Colgan said, snowfall would continue to be greater than ice melt for a few more decades. “But after that, melt will be greater than snow. Every year, another layer of ice will be removed. Our estimate is that by 2090, the exposure will be irreversible. It could happen sooner if the magnitude of climate change accelerates.”

Once that starts to happen, the question of who is responsible for the clear-up – already the subject of discussion – will become more pressing, the report said, presenting “an entirely new form of political dispute resulting from climate change”.

With no established agreement on the question, the report says the “multinational, multi-generational” problem posed by Camp Century and its waste could become a source of tension between the US, Greenland and Denmark.

Denmark allowed the US to build Camp Century and other bases on Greenland in a 1951 agreement, but it is not clear how much it was told about the work being done there or the waste left behind. Complicating matters further, Greenland became largely self-governing in 1979.

Vittus Qujaukitsoq, Greenland’s foreign minister, said he was concerned about the camp’s future and determined to establish responsibility. His Danish counterpart, Kristian Jensen, has said the issue was being examined in close contact with Greenland.

The Pentagon has said it “acknowledges the reality of climate change and the risk it poses” for Greenland, adding that the US government has pledged to “work with the Danish government and the Greenland authorities to settle questions of mutual security”.

Jon Henley

Les quatre livres créateurs

Remontons le temps : Je fonde Terre Humaine à la Librairie Plon avec Les Derniers Rois de Thulé, livre de résistance et de réflexion. Au retour d’une mission géomorphologique au nord du Groenland, je veux témoigner dans les délais les plus brefs contre la création d’une base américaine monstrueuse, ultra-secrète, au coeur du territoire des Esquimaux polaires, peuple le plus septentrional de la terre. L’Occident s’affirme dans un défi shakespearien, n’hésitant pas, en pleine guerre froide, à placer des ethnies primitives en sentinelles avancées de srs stratégies de puissance. L’écho des Derniers Rois de Thulé sera d’autant plus grand dans le monde entier qu’il pose symboliquement, au faîte du monde, un problème universel.

Jean Malaurie 1954

C’est Claude Lévy-Strausse que j’allai demander de bien vouloir écrire le second livre de la collection. Tristes Tropiques apporte un éclat exceptionnel. Le célèbre anthropologue témoigne, dans la tradition du « voyage philosophique », de son expédition chez les Tupi-kawahib, Nambikwara  et Caduveo de l’Amazonie. Il nous fait part, avec une force extraordinaire, de ses réflexions concernant l’avenir de peuples en marge de l’histoire. Claude Lévy-Strauss, en véritable Aventurier, n’a pas hésité à jouer gagnant cette collection naissante. Ce livre est une approche résolument nouvelle de la relation anthropologique ; la connaissance de l’autre appelle une réflexion sur soi, sans complaisance. Personnalisant son regard avec la hauteur que l’on sait, Lévi-Strauss nous fait prendre une conscience toujours plus exigeante de nos responsabilités.

Les Immémoriaux de Victor Segalen est le troisième livre de la collection Terre Humaine. Je dois dire que ce livre était pratiquement oublié de la Librairie Plon, et que, le rééditant Terre Humaine lui donnait, avec les annexes qui l’accompagnaient, une nouvelle jeunesse. « Tout sérum est globulicide pour les hématies des autres espèces », écrit Victor Segalen dans son Journal, aux îles Gambier, le 27 décembre 1903. « Ainsi, toute civilisation (et la religion qui en est une forte quintessence) est meurtrière pour les autres races. Le Iesu sémite transformé par les Latins fut mortel aux Anstua (divinités) maoris et à leurs sectateurs. » Le Breton Victor Segalen, élève des jésuites, s’est ainsi élevé avec force contre ces politiques d’évangélisation, expression d’une colonisation. Segalen, avec une vision très moderne, s’inscrit dans la mouvance de son compatriote Paul Gauguin, dont il devait du reste recueillir et sauver les souvenirs mis aux enchères, étant arrivé à Papeete trois mois après sa mort. On ne peut manquer d’observer que les artistes, les peintres et les poètes ont précédé bien souvent les ethnologues dans cette découverte de l’autre, de l’exotisme, frayant ainsi la voie.

Témoigner en faveur des minorités, de toutes les minorités ethniques, sociales, religieuses, intellectuelles – le un pour cent qui fait basculer l’histoire – va devenir une des toutes premières préoccupations de la collection. Dès les premières années de sa fondation, Terre Humaine va aussi se singulariser en mettant résolument sur le même plan des livres d’intellectuels et des témoignages d’autochtones. « Donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux » (André Malraux). Le temps du pouvoir exclusif des professeurs et de ceux qui, par définition, savent mieux est révolu. Une civilisation se construit aussi bien par son intelligentsia que par ses acteurs obscurs qu’est le peuple. C’est l’évidence. Une nation assurément doit être tirée vers le haut ; encore faut-il qu’elle soit poussée par le bas. Terre Humaine ne cessera de lutter contre cette funeste opposition de classe. Autochtone, paysan, ouvrier, marin, instituteur, prêtre, prisonnier, déporté sont sur le même plan que les plus grands écrivains ; ils collaborent pour la première fois à une interrogation sur les grands faits de société.

Dans le cadre d’une même collection, on donne enfin à la littérature orale un statut égal à celui de la littérature écrite. J’ai senti combien l’auteur de La Pensée sauvage semblait heureux et même honoré que la publication de son livre soit suivie de celle de Soleil Hopi de Don C. Talayesva, autobiographie exceptionnelle qu’il a préfacée.

Jean Malaurie

Aujourd’hui dans les savanturiers, rencontre avec le plus célèbre explorateur de grand Nord : Jean Malaurie par Fabienne Chauvière

par Fabienne Chauvière

Sa vie est un roman. Jean Malaurie, a 94 ans, mais il a plus de souvenirs que s’il avait 1000 ans. Naturaliste, géographe, ethnologue explorateur, ethno-historien, spécialiste des pierres et des éboulis, Jean Malaurie a mené plus de 31 expéditions dans la grand Nord.
Exploration au Pôle Nord © Getty / Kommersant Photo

A l’occasion de la 3e édition revue et augmentée d’Ultima Thulé, une merveilleuse bible de plus de 400 pages consacrés aux esquimaux et aux explorateurs du grand Nord, et dont il est l’auteur, Jean Malaurie a accepté de venir se livrer.

Il adore parler de sa longue carrière à traîneau ou en igloo, par moins 40°. Sa vie d’expéditions, d’études, de coups de gueule et de livres.

Les livres occupent une grande place chez ce grand explorateur scientifique. C’est lui qui a fondé la mythique collection Terre Humaine chez Plon. Une collection qui lui ressemble, où il mettait sur le même plan des intellectuels et des hommes du peuple qui savaient à peine écrire

Jean Malaurie a une silhouette de colosse une voix tonnante, et un humour vif. Il a rencontré Thulé, le peuple le plus septentrional de la planète, au nord du Groenland en 1950. Il connaît l’Arctique comme personne. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, et défendu leur « pensée sauvage », et Il est toujours leur plus fervent porte- parole.

Thulé est toujours au cœur de sa pensée.

Les livres

Comptoir le plus septentrional de la Terre, situé sur la côte occidentale du Groenland, Thulé, contrée la plus reculée au monde, fut pendant très longtemps une source de mystères. À la fois terrible et fantastique, Ultima Thulé revient sur l’histoire des illustres explorateurs qui, depuis le xviiie, ont précédé Jean Malaurie sur la route du pôle Nord. S’appuyant sur des extraits des journaux de bords des explorateurs, mais aussi sur les témoignages des Inuit, des photographies anciennes et contemporaines, gravures, objets, ou encore dessins d’esquimau, cet ouvrage constitue une galerie fabuleuse sur des hommes hors du commun.

700 articles de l’auteur en géocryologie, géomorphologie, ethnohistoire et géopolitique boréale seront rassemblés en quatre volumes. Le premier est consacré aux travaux sur les écosystèmes arctiques en haute latitude : résultats d’expéditions, observations, notes et réflexions publiés depuis la fin des années 1940, avec quelques inédits. Dans une préface, J. Malaurie revient sur ses découvertes.

Fabienne Chauvière

Écouter l’émission 54’49 https://www.franceinter.fr/emissions/les-savanturiers/les-savanturiers-15-janvier-2017

Voeux 2017 de Jean Malaurie

Chers amis,

Veuillez croire, à l’ouverture de cette année qui s’annonce difficile, en mes voeux les plus cordiaux.

Le fondateur de la collection Terre Humaine ne manquera pas de prendre parti, si nécessaire, dans la crise qui risque de s’ouvrir. De nombreux lecteurs sont intervenus auprès de moi, mais je tiens à rester en dehors de ce système politique où pourrait sombrer notre démocratie européenne.

Tous mes voeux personnels,

Jean Malaurie

Voeux de Jean Malaurie aux élèves de l’Académie Polaire de Saint-Pétersbourg

En ce jour de Nouvel an, je vous souhaite une très bonne année, mes très chers amis de l’Académie Polaire d’Etat de Saint-Pétersbourg.

J’ose penser que vous êtes une famille de ces futurs architectes de la Sibérie moderne respectant la nature et les traditions des 26 peuples racine du Grand Nord. Vous constituez une élite du Grand Nord de la Sibérie. Réfléchir et faire réfléchir sur la sagesse de vos grands anciens, c’est vous qui pouvez  défendre l’écologie de l’Arctique.

[…]

La Russie est le plus grand pays du monde. C’est une Fédération avec 22 républiques et 120 nationalités.

Nous préparons la création de l’institut Arctique Jean Malaurie avec le gouvernement de Saint-Pétersbourg et le maire Gueorgui Poltavchenko a donné un Palais près du canal  Fontanka pour ce noble  projet.  Il s’agit de créer un  carrefour circumpolaire  international.

L’Académie Polaire est une création unique au monde pour inventer un Arctique moderne respectueux de la nature. Sans le concours actif des peuples, l’écologie est un concept vide. Je suis malheureusement très âgé. Je veux vous dire que chacun de vous est dans mon cœur.

Bonne année et de brillantes  études, le monde arctique a besoin de vous, mes chers amis !

Professeur Jean Malaurie, Président d’honneur de l’Académie Polaire d’État à Saint-Pétersbourg, qui l’a fondée en 1994 et Président d’honneur de l’Université hydrométéorologique arctique d’Etat à Saint-Pétersbourg.

Jean Malaurie, passion Inuit – RCF par Thierry Lyonnet

Spécialiste des Inuits, Jean Malaurie est de ces grands explorateurs qui enseignent la richesse des sociétés traditionnelles. Il est l’invité exceptionnel de Thierry Lyonnet.

« J’aimerais que l’auditeur comprenne que l’homme est habité par des mythes. Les mythes, ce sont des expressions de notre inconscient collectif. » Jean Malaurie est « l’homme qui parle avec pierres » selon les Inuits. Pour nous il est un formidable ambassadeur de ces cultures traditionnelles. L’écouter raconter ses rencontres et ses expéditions est tout à fait passionnant. Ce géomorphologue, longtemps chercheur au CNRS, est un explorateur – Russie, Canada, Groenland – et un ethnographe. Il est à l’origine de la mythique collection des éditions Plon, « Terre humaine », où l’on trouve entre autres « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss (1955).

L’HOMME DU DÉSERT BLANC

« Je suis habité par le mythe de Thulé. » Comprenez: par l’extrême Nord et les populations des zones les plus septentrionnales de la planète. Jean Malaurie a joué un rôle fondamental pour la connaissance du peuple Inuit. Après la guerre et après ses études, il a participé à deux expéditions polaires avec Paul-Emile Victor. Et en 1950, c’est seul qu’il est parti chez les Inuits, loin de la sécurité des grandes expéditions. Né en 1922 à Mayence, en Allemagne, il a expérimenté dans la Résistance le goût de la liberté. Ses expéditions ont aussi été un choix de vie. Il se souvient, au moment de partir: « Le progrès, le matérialisme… je ne veux pas construire ma vie ainsi. » Pour découvrir qui il est, il a besoin du désert. Non pas le Hoggar où il a pourtant effectué deux missions pour le CNRS – « Je ne suis pas Théodore Monod », dit-il. Son désert à lui c’est le désert froid, le désert blanc.

« Un malheur absolu c’est de ne pas respecter l’autre. »

LES INUITS, PEUPLE HÉROÏQUE

Dans son ouvrage « Ultima Thulé (éd. du Chêne, 2000) Jean Malaurie dénonce la destruction des sociétés traditionnelles. Les Inuits, c’est 10.000 ans de vie dans « des conditions héroïques ». Le récit qu’il en fait allie la rigueur du scientifique et l’extraordinaire vivacité de celui qui a vécu auprès d’eux – au cours de ses 31 missions. Il témoigne de la richesse de leur civilisation animiste. L’animisme c’est « la conscience » de la « si grande proximité » de l’homme avec l’animal. « Si grande qu’il se souvient du temps où, en hybride, il était dans une sorte de paradis perdu – ce qui est un des grands mythes des Inuits. » Sans angélisme, il confie son admiration pour cette société Inuit et ce qu’elle nous enseigne. « Un malheur absolu c’est de ne pas respecter l’autre.« 

Retrouvez l’émission RCF du MERCREDI 28 DÉCEMBRE 2016 À 17H03 :  https://rcf.fr/culture/portraits/jean-malaurie-passion-inuit

Jean Malaurie : l’homme qui parle aux pierres – France Culture par Nicolas Martin

Long récit sur sa campagne de 1950-1951 au côté des Inuits du très grand Nord, analyses sur l’Arctique contemporain entre réchauffement et convoitises… Jean Malaurie, invité exceptionnel, dénonce la disparition d’une culture essentielle, celle des Inuits. Par Nicolas Martin.

Les Inuits l’ont surnommé « L’homme qui parle avec les pierres ». Lors de ses premières expéditions en Arctique, il s’intéressait en effet surtout à la topographie, aux reliefs, et à la géomorphologie, mais petit à petit, celui qui fut le premier à atteindre, à pied, le pôle Nord géomagnétique en 1951 s’est intéressé, de plus en plus, aux populations, ce qui lui fit dire qu’il est passé « de la pierre à l’homme ». Quel regard porte-t-il sur l’Arctique qui a enregistré il y a quelques semaines des températures de 20 degrés supérieures à la normale, et sur la sauvegarde des peuples Inuits menacés par le réchauffement et l’exploitation des ressources naturelles ?

Jean Malaurie, est le premier des grands invités de cette fin d’année 2016, La méthode scientifique est avec lui pour l’heure qui vient.

Nous n’allons pas faire ici l’affront d’essayer de présenter Jean Malaurie de façon exhaustive, il faudrait pour cela l’heure entière. Tout juste rappeler qu’il publie la 3ème édition de ce magnifique livre aux éditions du Chêne « Ultima Thulé ; de la découverte à l’invasion d’un haut lieu mythique » récit historique, ethnographique, récit d’aventure aussi, un beau livre magnifique et tout à fait recommandé en cette période de fêtes. Il publie également « Arctica, Œuvres 1 ; écosystème arctique en haute latitude » aux éditions du CNRS qui est un ouvrage plus scientifique.

« Il faut toujours se méfier des militaires quand ils veulent collaborer avec des scientifiques désintéressés. »

« L’Arctique ne peut être protégé que par ses habitants. »

« La nature, c’est leur maître. Rien n’est fantaisiste chez les Inuit, /…/ la nature est généreuse pour celui qui en est le fils. »

 

Ecouter le reportage : https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/jean-malaurie-lhomme-qui-parle-aux-pierres

 

Opération testamentaire de Barack Obama : sanctuarisation d’une partie de l’Arctique

Le président américain Barack Obama à Washington, le 16 décembre 2016 Photo ZACH GIBSON. AFP

Le Président Barack Obama vient de prendre une décision testamentaire qui honore les États-Unis. À un mois de son départ de la Maison-blanche, s’appuyant sur une loi de 1953, il assure la protection des eaux atlantiques et arctiques sous législation américaine. Elle ne sera pas seulement de 5 ans, mais permanente dans le temps. La quasi-totalité des eaux arctiques relevant du gouvernement fédéral, soit 46 millions d’hectares, sont désormais interdites de nouveaux forages : Mer des Tchouchtes ; Mer au large de l’Alaska. Le Premier-Ministre Justin Trudeau vient  d’annoncer l’interdiction de nouvelles explorations pétrolières et gazières dans les eaux arctiques canadiennes.

N’hésitant pas à s’opposer aux climato-sceptiques de l’entourage du futur Président Donald Trump, Barack Obama défie ainsi son successeur.  Ce dernier avait promis en effet, dans ses réunions publiques et ses interventions télévisées, de déréguler l’extraction pétrolière et gazière durant tout son mandat. Le Président Barack Obama peut être considéré par les peuples arctiques et par toutes les nations, suite à cette décision historique datée du mardi 20 décembre 2016, comme un bienfaiteur de l’humanité.

La conférence circumpolaire de fin 2017, qui est en préparation à Paris sous les plus hautes instances, ne pourra que se réjouir de cette décision de grandes conséquences pour l’avenir des  Inuits et des Nord-sibériens.

Jean Malaurie

This June 15, 2015 file photo shows kayakers trying to block the departure of the Shell Oil “Polar Pioneer” rig platform as it moved from Elliott Bay in Seattle, Washington. Oil giant Shell has resumed offshore drilling operations in Alaskan waters, the company said July 31, 2015, after one of its icebreakers was delayed for nearly two days by protesters dangling from a bridge. Greenpeace activists were suspended from a bridge and in kayaks in the water for more than 40 hours in an effort to block the Fennica icebreaker from traveling to the Transocean Polar Pioneer rig in the Arctic Ocean. Shell said drilling operations resumed July 30, 2015 at 5:00 pm (0100 GMT Friday) at the « Burger J » prospect in the Chukchi Sea, off the northwest coast of Alaska. AFP PHOTO / TIM EXTON