Le souffle du mort – Dominique SEWANE

Vient de paraître la nouvelle édition du Souffle du mort, PLON, collection Terre Humaine, de anthropologue et historienne Dominique SEWANE.

C’est un livre essentiel sur la pensée spirituelle de l’un des peuples les plus méconnus de l’Afrique subsaharienne : les Batãmmariba, au nord des Républiques du Togo et du Bénin. Peuple fier, aux traditions de guerre et de chasse, il se reconnait dans l’acte de construire des forteresses de terre pétrie disséminées dans les montagnes d’une saisissante beauté. La nuit appartient aux forces de la terre qui s’incarnent dans certains arbres, pierres, sources… avec lesquelles se lient les défunts. Lors d’un rite de deuil, chacun se met à l’écoute du silence de la nuit, comme le Voyant aux sens en éveil. La mort est conjurée, détournée, afin que le souffle du défunt acquière la force de former un nouvel enfant. C’est à de tels instants que les Batãmmariba puisent leur vitalité.

Dominique SEWANE a eu le privilège d’assister à leurs cérémonies en compagnie des Maitres du savoir et de bénéficier de leur parole. Le lecteur participe à ses doutes, ses appréhensions, mais aussi à la révélation qu’est pour un Occidental une réflexion d’une rare profondeur sur le mystère de la mort, donnant raison à cette pensée du grand philosophe russe Léon CHESTOV : « Tout ce qui a été créé de meilleur et de plus fort, de plus important et de plus profond dans tous les domaines de la création, prend sa source dans la méditation sur la mort et dans la frayeur qu’elle inspire. »

Le grand Jean Malaurie est au cœur d’une somptueuse BD de Makyo et Bihel : « Malaurie, l’appel de Thulé »

De sa rencontre à la fin des années 40 avec les Inuits, naît un profond respect pour leur culture et leur approche de la spiritualité. Avec cette biographie dessinée, les auteurs expriment avec force le plaidoyer de Malaurie pour la sauvegarde d’un peuple dont la disparition pourrait préfigurer la notre.

https://www.franceinter.fr/emissions/l-humeur-vagabonde/l-humeur-vagabonde-22-fevrier-2020

Jean Malaurie, ethno-historien, géographe spécialisé en géomorphologie et écrivain. © AFP / PHILIPPE MATSAS / OPALE / LEEMAGE

À 98 ans le géographe Jean Malaurie est loin d’avoir baissé les bras, infatigable lanceur d’alerte sur l’état de la planète et la nécessité de préserver le Groenland et les pôles de l’avidité des hommes blancs, cet explorateur intrépide est un trésor national comme dirait les Japonais.

En 1955 , la parution de son premier livre sur les Derniers rois de Thulé a marqué la création de la magnifique collection Terre humaine qu’il voulait ouverte aux  minorités et aux récits  de vie du monde entier et dans laquelle depuis, les plus grands savants et intellectuels s’honorent  d’être publiés

Aujourd’hui Malaurie est le héros d’une  passionnante bande dessinée signée  Pierre Makyo et Frédéric Bihel  publiée chez Delcourt, c’est le récit précisément documenté par l’explorateur lui-même de son premier séjour chez les populations du Nord Groenland durant une année en 1950 et  1951;  Malaurie n’a alors que 28 ans ,il est seul sans matériel et ne parle pas la langue des Inuits.

Durant ce long et terrible premier hiver on le suit pas à pas dans ce qui apparaît comme une épreuve initiatique aboutissant à la renaissance d’un homme

Ce livre  Malaurie, l’appel de Thulé, par delà  les histoires incroyables d’un exploit hors norme , nous rappelle l’enjeu vital qui se joue dans cette terre, hélas, de moins en moins de glacée…

Hommage à Michel RAGON – auteur dans Terre Humaine

Salon du livre de Paris 2011

La grâce des Dieux Inuit m’a permis d’atteindre presque le centenaire dans cette longue marche vers ce haut lieu obscur de mon histoire. Hélas, j’ai à déplorer la disparition de nombre de mes amis et compagnons, tous combattant. Michel RAGON est décédé le 14 février dernier.

Né le 24 juin 1924 à Marseille, Michel RAGON est un écrivain attaché à la littérature prolétarienne et à l’histoire de l’anarchisme. Terre Humaine a perdu un de ses militants les plus proches, les plus brillants et aussi les plus fraternels. À l’occasion du 50ème anniversaire de la collection Terre Humaine à la Bibliothèque Nationale, et à l’Élysée lors de la réception du Président de la République Jacques CHIRAC, Michel RAGON a rappelé que Terre Humaine poursuivait le même combat que Charles PÉGUY n’a cessé de poursuivre avec les Cahiers de la Quinzaine contre l’Université et sa morgue dans la recherche de la pensée vraie, de la vérité en s’enfermant dans des structures et des modèles laïcs.

Né pauvre dans une famille vendéenne, Michel RAGON a connu la misère et a cherché à émerger grâce à la lecture. C’est en tant que bibliothécaire sur les quais de le Seine que je l’ai découvert. J’ai publié L’accent de ma mère (1989) dans la collection Terre Humaine. Mais à la vérité, j’aurais tant aimé publier la voix des humbles ou la mémoire des vaincus.

Paix à ce grand esprit indépendant ! Une des personnalités qui a marqué la génération de Mai 1968 ; mon ami Michel RAGON méritait les plus hautes distinctions et notamment les dignités les plus élevées dans l’ordre de la Légion d’honneur.

J’ai perdu un de mes frères.

Paix à son âme en recherche… comme pour chacun de nous.

Jean MALAURIE

BANDE DESSINÉE : MALAURIE L’appel de Thulé

Benoît CASSEL nous parle de la première BD consacrée à Jean MALAURIE

Le français Jean Malaurie, ethnologue, historien, écrivain, géographe et géomorphologue, fut le premier homme à atteindre le pôle nord géomagnétique le 29 mai 1951 en compagnie de l’inuit Kutsikitsoq et de deux équipages de chiens de traineaux, en longeant la côte ouest du Groenland sur la banquise. C’est cet exploit humain que le scénariste Makyo et le dessinateur Frédéric Bihel retracent et adaptent dans cet album one-shot de plus de 130 pages. Etant donné le sujet et la nature de sa matière première, la narration s’effectue logiquement à 95% à travers des encadrés narratifs. Un grand soin est porté à l’écriture, pour un plaisir de lecture essentiel, qui nous fait vibrer au rythme des étapes, des embûches, de l’état moral et psychologique des explorateurs. La grande force de Makyo est de parvenir à saisir et transmettre l’essence humaine de l’expédition, qui nous transporte véritablement au plus proche de deux découvertes majeures. La première, à travers le dessin assez rough de Bihel, c’est ce paysage glacé particulièrement inhospitalier, mais sublime : la banquise à perte de vue, les falaises rocheuses, les aurores boréales, les passages chaotiques sous pression des glaciers… La deuxième, c’est le peuple inuit, peuple indien « premier » et animiste que la distance avec notre civilisation matérialiste et « bourrine » permet de rapprocher des forces shamaniques et/ou telluriques. Cette thématique aux frontières du paranormal est chère à Makyo, qui l’exploite souvent dans ses histoires. Dans le cahier documentaire final, aux côtés de nombres cliché et dessins bonus, le scénariste précise que « les inuits ont une représentation de l’univers dont l’amplitude dépasse de beaucoup les possibilités offertes par les organes habituels de la perception ». A travers le récit palpitant d’une expédition qui aurait pu virer au tragique, Makyo relate surtout le respect que voue Malaurie à cette lecture du monde radicalement différente de la nôtre. Et le regret, au regard de notre modernité alarmante, de n’avoir pas cherché à la protéger.

https://www.planetebd.com/bd/delcourt/malaurie-l-appel-de-thule/-/40444.html

Hommage au Président Jacques CHIRAC

Très attaché à la collection Terre Humaine car elle plaçait l’homme sans écritures – primitifs, rejetés, paysans – devant les intellectuels occidentaux, le Président de la République française Jacques Chirac m’a toujours exprimé son grand intérêt pour la pensée et la culture des peuples premiers.

C’est dans son bureau de premier magistrat de Paris que Jacques Chirac m’a sollicité pour l’aider dans son combat à faire reconnaitre les arts africains, japonais, inuit, puis premiers :
– « Jean Malaurie ! Tous les fonctionnaires du Musée du Louvres ont refusé » m’exprimait-il.
– Ce à quoi je lui ai répondu : « Les cultures sont universelles, et a côté de la Victoire de Samothrace peut parfaitement figurer un masque africain ou Inuit. »
– « Vous êtes bien le seul à m’appuyer. »
Était-ce un déclencheur ? Quelques années plus tard, il a créé une salle au musée du Louvre ; et du Louvre, il est passé au Quai Branly.

Je tiens à rappeler que le Président Jacques Chirac a reçu tous les auteurs français de Terre Humaine à l’Elysée à l’occasion des 50 ans de la mythique collection. Il a d’ailleurs prononcé un discours visionnaire sur l’Outre-Mer qui a été publié par la suite.

Le président français Jacques Chirac donne une réception à l’occasion du 50ème anniversaire de la collection « Terre Humaine » à Paris le 15 février 2005. Photo de Laurent ZABULON

J’ai entretenu des liens étroits avec Jacques Chirac, dont beaucoup le disaient « pas ami des intellectuels ». Il aimait le peuple français et sa langue. D’ailleurs, en voyage officiel en Russie, nous avons décidé  ensemble, lors d’un diner au Kremlin, de l’obligation pour les 1600 élèves de l’Académie Polaire d’État, d’adopter la langue française comme première langue étrangère d’étude.

St Pétersbourg, voyage officiel du Président de la République, Jacques Chirac, en Russie. Signature à l’Académie Polaire d’État, du premier accord de coopération franco-russe avec l’Académie. Le Français est la première langue étrangère obligatoire. À Gauche de Jean Malaurie, le Ministre de la recherche de la Fédération de Russie. Septembre 1997.

Le Président Jacques Chirac est le seul chef d’état visionnaire que j’ai rencontré !

GROENLAND: l’ethnologue Jean Malaurie dénonce « l’esprit colonial » de Trump

Washington (AFP), le 16 août 2019

Groenland: l’ethnologue Jean Malaurie dénonce « l’esprit colonial » de Trump

L’intention prêtée au président américain Donald Trump d’acheter le Groenland a suscité vendredi une réaction scandalisée du grand ethnologue français Jean Malaurie, inlassable avocat des « peuples premiers » du Grand Nord.

L’explorateur, ambassadeur pour l’Arctique à l’Unesco, a dénoncé « l’esprit colonial » et « l’offre cyniquement mercantile » de Donald Trump, même si le désir présumé du président américain d’acquérir la gigantesque île arctique n’a été révélé que dans un article du Wall Street Journal, sans être confirmé par la Maison Blanche.

Le gouvernement du Groenland a réagi en affirmant vendredi que l’île n’était « pas à vendre ».

« La proposition de Donald Trump est d’autant plus irrecevable que le Groenland est un territoire d’outre-mer danois associé à l’Union européenne. Le sort du Groenland relève donc également de l’Union européenne », a relevé M. Malaurie, dans un communiqué transmis à l’AFP.

« Cette déclaration est d’autant plus choquante que les États-Unis ont un lourd passif avec le Groenland », a-t-il poursuivi, en rappelant les graves contaminations radioactives provoquées par l’accident de Thulé, le 21 janvier 1968, quand un bombardier B-52 de l’US Air Force transportant quatre bombes nucléaires s’était écrasé sur la banquise.

« Deux ans plus tard et malgré ce désastre, une base secrète était construite à 200 km au sud de Thulé, dite Camp Century, sous couvert de recherches sur le climat. Sept cents ogives nucléaires environ y ont été entreposées puis retirées. Les substances nocives de type radioactif sont restées », a ajouté M. Malaurie, écrivain et créateur de la mythique collection « Terre humaine ».

« Si les États-Unis veulent faire un chèque, ce serait un premier acompte pour commencer à s’acquitter de la dette environnementale qu’ils ont contractée vis-à-vis des Groenlandais, du Danemark, de l’Union Européenne et du bien commun », a conclu l’ethnologue.

AMIS INUITS, RÉSISTEZ ! NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Extrait d'un plaidoyer du Professeur Malaurie - magazine GEO N°486, Août 2019

 

“AMIS INUITS, RÉSISTEZ ! NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Jean Malaurie a fait ses premiers pas dans l’Arctique en 1948. Avec son compagnon de route inuit Kutsikitsoq, ils deviennent en 1951 les premiers hommes à atteindre le pôle géomagnétique Nord en traîneaux à chiens. Explorateur, anthropologue et géomorphologue, Jean Malaurie a participé à une trentaine de missions arctiques. Témoin depuis soixante ans des bouleversements que connaît le Groenland, il revient pour GEO sur sa grande aventure au pôle Nord aux côtés des Inuits et lance un vibrant plaidoyer en faveur de l’indépendance du peuple groenlandais.

Pour tout navire en route vers le nord, le Groenland, s’affirme, dans sa blancheur sacrée, avec son immense glacier dénommé « inlandsis » par les glaciologues. Il recouvre 85 % de l’île et culmine à 3 100 mètres. Il subit particulièrement le changement climatique. Ainsi, observe-t-on depuis quelques années qu’il pleut l’hiver sur le glacier, ce qui accélère la fonte de la neige glacée. C’était impensableen hiver 1950-1951, lorsque je patrouillais sur le glacier ouest du nord du Groenland, en traîneau à chiens, par – 30 C. L’île – qui le croirait ? – n’a pas su former les glaciologues groenlandais nécessaires pour faire face à cette crise majeure. À quoi rêvent donc les élites danoises responsables et les autorités administratives groenlandaises formées par Copenhague ? Homme « naturé », le Groenlandais – chasseur et pêcheur – serait tout naturellement le naturaliste d’élite que l’on recherche.

Le Groenland est le socle des plus anciennes roches de l’histoire de la Terre. […]

56 000 habitants (contre 29 200 en 1959, et moins de 20 000 en 1946), dispersés en 110 villes et villages (193 villes et villages en 1946), une politique insensée de concentration urbaine. Elle vise, selon des considérations inconséquentes de limitation des coûts et de formation des jeunes au progrès, à recentrer en une trentaine de petites villes ce peuple de pêcheurs et de chasseurs. Les malheureux ! Ils vivaient la paix géorgique vantée par Jean-Jacques Rousseau dans sa Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Un tiers de la population se rassemble désormais dans la capitale – Nuuk –, où ils subissent, comme dans les petites bourgades et les hameaux en voie d’abandon, un des plus forts taux de suicide au monde, expression d’un effondrement des mœurs sexuelles (pédophilie, inceste, femmes battues), accentué par l’alcoolisme et la drogue. Un tiers des jeunes est touché par un ou plusieurs aspects de la maltraitance (abus physiques, sexuels) selon le rapport de Ann Andreasen, directrice de la maison des enfants à Uummannaq. À la vérité, le facteur décisif, c’est le manque de perspectives d’une société matérialiste inspirée par un capitalisme sans foi, la seule loi étant celle du profit. Les agences de tourisme n’aiment pas beaucoup évoquer cette crise et préfèrent laisser entendre que le voyageur va découvrir des icebergs, des ours, un univers quasi enchanté. Il est une contradiction entre une politique d’urbanisation soucieuse d’efficacité et une volonté de développer un écotourisme à la recherche d’un romantisme primitif inuit dans les hameaux.

[…]

Hélas, le dossier danois se révèle catastrophique. En juin 1951, Copenhague a autorisé, en secret et sans informer la population locale, l’U.S. Air Force à créer une base nucléaire militaire à Thulé, faisant ainsi perdre aux Groenlandais tout espoir d’indépendance. L’U.S. Air Force a persisté dans son impérialisme nucléaire avec Camp Century (qui est un vrai scandale). Camp Century, à 240 kilomètres à l’est de la base de Thulé a été construit à partir de 1959 et fermé en 1967, sous couvert de créer une base savante d’étude des changements climatiques. C’était, sans en informer les savants, un couloir souterrain rassemblant 600 ogives nucléaires. J’avais demandé, en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO, une enquête sur Camp Century à l’UNESCO. Assurément les ogives ont été retirées mais la pollution (lithium, polonium) est dans les glaces et, avec le réchauffement climatique les plafonds s’effondrent et les mers, avec les courants, seront affectées. Washington ne procède à aucune décontamination. La Chine, puissance polaire majeure, a récemment proposé de construire en faveur du gouvernement groenlandais trois grands aéroports. Copenhague a obvié à cette menace d’implantation de Pékin en intervenant financièrement, mais la Chine, très installée à Reykjavik, vise par-delà de l’exploitation des grands gisements d’uraniums et de terres rares qu’elle convoite, sa mainmise sur le Groenland ; tout comme la Corée du Sud. Ce n’est que partie remise, le Groenland étant dans la ligne géopolitique de Pékin.

[…]

« Go home », ai-je dit le 18 juin 1951 au général américain de la base de Thulé. Et cette protestation fut le début des Derniers rois de Thulé dans ce qui devait devenir la mythique collection Terre Humaine aux éditions Plon.

« Osez, résistez, chers amis groenlandais », ai-je déclaré lors d’une séance de l’Assemblée nationale, sous l’égide de Bernard Accoyer, son président, le 17 juin 2008. Un socialisme d’État doit être inventé, dans l’esprit du KGH (Kongelinge Grønlandske Handelskompani), ce monopole d’état danois si judicieusement instauré de 1800 à 1960 pour contrôler le commerce au Groenland et se prémunir du capitalisme libéral qui réduit les peuples autochtones à une main-d’œuvre pour des projets miniers (pétrole, uranium). Il est aussi urgent que le Groenland, alphabétisé depuis deux siècles, ait un éditeur en langue groenlandaise. Je souhaite que l’intelligentsia lise les philosophes, les historiens, les économistes et les penseurs du monde entier en langue groenlandaise. Il ne doit pas découvrir sa pensée en langue danoise, que le peuple parle mal. Il existe certes deux grands journaux en groenlandais et en danois Sermitsiaq et Atuagagdliutit, très lus, mais l’édition des livres reste très fragile et peu diffusée. Or, Il n’y a pas d’intelligentsia sans livre !

De son côté, l’Occident, qui connaît une crise écologique si grave, et qu’il en va de la survie de la terre, cherche sa voie. Problèmes écologiques, pollution, réchauffement climatique, ruine du monde des insectes… Seraient-ce les premiers signes de la fin de la vie ? La menace est extrême et particulièrement dans les régions arctiques où l’on ne peut pas concevoir une résistance à la crise écologique grave sans la participation des peuples polaires (près d’1 million de personnes). Comme le rappelait mon ami Claude Lévi-Strauss : « Le monde a commencé sans l’homme et il est possible qu’il s’achèvera sans lui. » Chers amis inuits, soyez notre modèle selon vos valeurs de peuples racines et d’hommes naturés. « L’homme a su, plus qu’il ne sait » (Maurice Maeterlinck, écrivain belge et prix Nobel de littérature en 1911). L’animisme est l’expression du mystère de l’énergie créatrice. Vos sages ont su en suivre les lois pendant des millénaires.

Résistez ! Nous avons besoin de vous.

Professeur Jean MALAURIE

Jean Malaurie, voyageur du monde – LA CROIX

Journal La Croix - 9 juin 2019 - par Loup Besmond de Senneville
PORTRAIT À 96 ans, l’homme aux 31 expéditions polaires et fondateur de la collection « Terre humaine » continue à témoigner de son parcours et à défendre les peuples premiers.

Comment brosser le portrait d’un géant ? Avant de le retrouver à Dieppe dans son appartement lumineux, au dernier étage d’un immeuble moderne planté au bord de la mer, celui qui doit rencontrer l’explorateur de l’Arctique serait presque pris de vertige.

Jean Malaurie, 96 ans, l’homme aux 31 expéditions polaires et premier à avoir atteint, en traîneau à chiens, le pôle géomagnétique Nord, cumule tant de casquettes qu’on s’y perd. Défenseur des Inuits, militant engagé pour les peuples premiers, écrivain, fondateur de la mythique collection « Terre humaine », compagnon de Paul-Émile Victor, conseiller du gouvernement groenlandais… Par où faut-il commencer ?

PORTRAIT DE JEAN MALAURIE, ETHNO-HISTORIEN, GEOGRAPHE ET ECRIVAIN, FONDATEUR DE LA COLLECTION TERRE HUMAINE CHEZ PLON. IL POSE AVEC UNE DENT DE NARVAL QU’IL A RAMENEE DE L’UNE DE SES EXPEDITIONS. CHEZ LUI A DIEPPE, SAMEDI 28 JUILLET 2018.

Jean Malaurie, haute taille, sourcils et cheveux aussi broussailleux que blancs, répond tout de suite à sa manière. Juste après avoir ouvert sa porte, il vous propose avant toute chose de boire « le verre de l’amitié » – au choix : du rhum(« souvenir de Martinique ») ou du muscat. Puis il désigne l’un des fauteuils de la pièce d’à côté, un bureau donnant sur la mer aux étagères remplies de boîtes de diapositives, et lance de lui-même les sujets dont il a envie de parler aux lecteurs de La Croix.

« J’ai une pensée flâneuse »

Rencontrer Jean Malaurie, c’est poursuivre la pensée tourbillonnante d’un homme qui a traversé le siècle. « Un homme de pensée songeuse », comme il se définit lui-même, qu’il faut suivre pendant plus de trois heures selon un ordre choisi par lui. Et qu’il résume d’un trait, les yeux fixés sur les cerfs-volants dansant devant la baie vitrée : « J’ai une pensée flâneuse et je poursuis ma flânerie avec vous. »

Dans un flot de paroles, il passe sans transition de la Résistance à Dostoïevski, des violentes divisions entre les chercheurs français en sciences humaines dans les années 1970 à Mikhaïl Gorbatchev, etc. En bon conteur, il mime les voix des personnages qu’il évoque, fait parler les interlocuteurs, imite, aussi, le cri des chiens dans la nuit sibérienne.

Entre deux sauts de puce d’une époque à l’autre, et comme il l’a fait tout au long de sa vie, celui qui a travaillé étroitement avec les Soviétiques tient à préciser : « L’homme qui est devant vous n’est pas communiste. Mais je déteste le capitalisme et j’aime les Russes. »

[…]

Jean Malaurie a rencontré l’animisme à travers un chaman, Uutaaq, dont la rencontre, dès son arrivée à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland, le marqua à vie. Dans Oser, résister (1), il raconte ce premier contact qui fit tout basculer en lui. « Uutaaq, de son regard insistant, me transperce ; ”Je t’attendais”, dit-il, “je ne dors plus ; un malheur va frapper les Inuits, nous allons être envahis par les Blancs.” » Quelques mois plus tard, l’explorateur est missionné par le chaman et les chefs inuits pour aller s’opposer à l’installation, non loin de là, d’une base nucléaire américaine en construction.

Le 18 juin 1951, Jean Malaurie va au-devant du général US et lui dit : « Go home, mon général. Vous n’êtes pas le bienvenu. » Des paroles qui resteront sans effet sur les militaires, mais scelleront le sort de Jean Malaurie à celui du peuple de Thulé.

C’est à ce moment-là, écrira-t-il plus tard, qu’il a « ressenti un divorce avec le progrès ». « Je ne voulais pas revenir dans cette Europe que je pensais perdue », constate-t-il aujourd’hui. Pourtant, il y vit aujourd’hui. Son dernier voyage en Arctique remonte à 1999, « hélas… », laisse-t-il échapper. « Au fond, ce que je cherche, reprend-il, c’est à avoir la paix du Nikône de Lacarrière (2), être accepté par le divin. Je n’y suis pas encore, poursuit l’explorateur, les yeux mi-clos. Mais, lorsque j’y repense, lors de mon infarctus j’y étais presque. »

Loup Besmond de Senneville

Retrouvez l’intégralité du portrait : https://www.la-croix.com/France/Jean-Malaurie-voyageur-monde-2019-06-09-1201027742

Nouvelle édition revue et augmentée de la Lettre à un Inuit de 2022

Le 9 mai 2019, paraitra l’édition de poche revue et augmentée de 80 pages inédites  de la « Lettre à un Inuit de 2022 » du Professeur Jean MALAURIE (éditions Hachette Pluriel Référence, 272 pages).

Le chroniqueur Mimiche, du site internet ActuLitté.com écrit à ce sujet
Jean Malaurie : Peuples du Grand Nord, résistez-nous

Cet immense spécialiste mondialement reconnu pour avoir œuvré sa vie durant dans les espaces gelés du Grand Nord (aussi bien que dans le Sahara d’ailleurs), qui a contribué à alerter le monde sur la fragilité de ces espaces extrêmes, veut lancer une nouvelle fois un cri d’alarme non pas seulement pour la sauvegarde de ces territoires fragiles mais pour celle d’une culture en risque majeur de disparition.

Comme tant d’autres peuples, les Inuits sont effectivement menacés par les agressions multiples dont ils sont les victimes.

Ils ne sont pas un peuple qui, comme les Sentinelles sur leur île isolée et sans intérêt stratégique ou économique encore identifié, serait protégé de la voracité imbécile et abominable des puissants de ce monde fou.

Car le Groenland (terre Inuit majeure en tentative d’autonomie politique notamment au regard de leur dépendance tutélaire ancienne vis-à-vis du Danemark) est un lieu de convergence des convoitises extra-nationales. Notamment du fait de l’identification d’immenses réserves d’hydrocarbures que les engagements récurrents de réduction de l’utilisation (COPs diverses) n’empêchent pas les multinationales de prospecter et d’en préparer l’exploitation.

Surtout depuis que le réchauffement climatique rend moins périlleux cette exploitation en ouvrant le « passage du Nord ».

Le Groenland est aussi au point focal des intérêts géostratégiques entre l’Est et l’Ouest même si le schéma a changé de nom depuis la chute du mur de Berlin et du bloc communiste.

Que peuvent être les résistances de moins de soixante mille groenlandais (qu’ils soient Inuits, Danois ou autres) quand les Américains installent une monstrueuse base militaire nucléarisée sur leur sol sans se préoccuper de l’aval de quiconque sauf du leur ?

D’ailleurs qui a bougé une oreille lors de la dernière crise de Crimée ?

Il a raison Jean Malaurie d’inviter la jeunesse Inuit à prendre en main son avenir politique. Et son avenir culturel qui ne doit pas tirer un trait sur des millénaires d’animisme au bénéfice d’un matérialisme mortifère monothéiste indifférencié. Sans pour autant écarter toute idée de progrès.

J’aime bien la part belle qu’il accorde à cette culture animiste (une parmi tant d’autres pourtant) en grand danger de déshérence. Elle fait écho, pour moi, au livre extraordinaire d’Eric de Rosny (Les yeux de ma chèvre, d’ailleurs paru dans la collection « Terres Humaines » créée par Jean Malaurie et qu’il avait inaugurée avec Les derniers rois de Thulé) où un missionnaire jésuite s’engageait dans une intimation par des guérisseurs africains, ceux « qui soignent dans la nuit ». La même sensibilité à fleur de peau vis-à-vis d’une relation extra-ordinaire au monde vivant dans une acceptation, une connaissance et une reconnaissance profonde de celui-ci.

Même écho, sur un autre plan, politique cette fois, avec la Lettre ouverte aux Français d’un Occitan  (Robert Laffont, 1973, Editions Albin Michel) qui dénonçait (déjà !) la machine à broyer les cultures et à fabriquer l’uniformité dans le cursus scolaire d’une France oubliant trop facilement les épisodes d’une histoire culturelle multiple qui ne lui convenait pas.

Où est l’Occitanie aujourd’hui ? Amis Inuits, il serait catastrophique que, à votre tour, dans cinquante ans, vous vous posiez la même question à propos de votre culture.

Amplifié encore aujourd’hui par les effets sans cesse plus visibles du réchauffement climatique, le cri d’alarme de Jean Malaurie doit résonner, être multiplié, démultiplié, transmis, universalisé pour toutes ces cultures en stress d’assimilation car « (…) dans nos folies dominées par des mécanismes financiers hors contrôle qui nous préparent (…) un monde vassalisé (…) nous avons besoin d’une résistance ».

Cette résistance que nous avons du mal à trouver chez nous, peut-elle encore venir de là ?

Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de prolonger l’alerte de Jean Malaurie et de la faire prospérer pour contribuer à sauver notre avenir.

Mimiche, Chroniqueur ActuLitté

Revue de culture générale l’éléphant n°26 – LE GRAND TÉMOIN : Jean Malaurie

Explorateur, géomorphologue, anthropologue, Jean Malaurie est un homme du grand Nord. Ses premiers pas l’y ont porté en 1948 et il a réalisé pas moins de 31 missions arctiques, du Groenland à la Sibérie, notamment pour étudier la géologie, et établir une cartographie. Nous lui devons le premier témoignage de rencontres avec les Inuits. Le 29 mai 1951, il est le premier homme, avec l’Inuit Kutsikitsoq à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord en 2 traineaux à chien. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a fondé la collection Terre Humaine aux éditions Plon en 1955. Auteur de nombreux livres (*), son dernier ouvrage s’intitule Oser, résister (CNRS Editions).

[…]

Vous dites, dans Les Derniers Rois de Thulé (1955), que « la banquise se forme, le groupe prend tout son sens ». Cette communauté, vous la décrivez comme vivant dans une sorte d’« anarcho-communalisme ». Pourquoi employer ce terme ?

Ce que je recherche, ce n’est pas seulement l’anarcho-communalisme. S’il n’y a pas cette structure, l’homme n’est qu’une brute dont vous n’avez pas idée (violence, sexualité). Mon grand prédécesseur, Knud Rasmussen, l’a décrit. Ce cadre, c’est ce que j’ai vécu. Rien n’est écrit, tout est dans une relation du rire, car c’est une société qui se veut joyeuse, qui oppose le rire de la dérision au drame. Il n’y a qu’une sanction : l’ostracisme. L’Inuit ressent les invisibles, il est en consonance, grâce à ses cinq sens exacerbés, avec l’air, la glace ; il ressent des forces qu’il ne distingue pas puisqu’elles sont invisibles, mais qu’il perçoit. C’est une approche ultrasensorielle, qui lui rend supportable le chaman – car le chaman, lors des séances de transe, part à la recherche des causes du mal qui va et vient. C’est un moment où tout le monde est serré dans une igloo, et soudain l’esprit du chaman s’en va par un trou du toit et va consulter les invisibles, dont le siège est la lune ; il va consulter une sorte de Nations unies des Inuits… S’il a une réponse qui s’avère utile, on continue à le suivre. S’il se trompe, on le tue.

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Quel est ce rôle que le chaman Uutaaq avait pressenti que vous alliez jouer ?

Le chaman Uutaaq ne s’est pas trompé : je vais jouer un rôle capital pour eux le 18 juin 1951. Sur son ordre, je vais à la rencontre du général américain commandant la base de Thulé pour lui dire : « Go home ! » Visiblement, les Inuits ont été trahis par Copenhague, qui a autorisé l’implantation d’une base aérienne odieuse au cœur du Groenland. Elle leur fait perdre leur indépendance sacrée sans les consulter. C’est à ce moment-là que j’ai compris le colonialisme des grandes démocraties. Je me suis isolé, et cela a été un des grands moments de ma vie. Il y a là un mystère. Moi-même, je suis là, venu un an plus tôt que ce qui était prévu par le CNRS… J’ai donc une mission. Je rentre à Paris, convaincu que je dois faire un livre pour dénoncer ce qui se passe. Ce sera Les Derniers Rois de Thulé, et c’est pour cela que j’ai créé la collectionTerre Humaine, comme un cri de ces peuples autochtones dont, tous les quinze jours, l’un d’entre eux disparaît dans l’indifférence générale.

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Propos recueillis par Jean-Paul Arif et Etienne Augris

Retrouvez l’intégralité de l’entretien en kiosque – la revue de culture générale l’éléphant n°26 – Avril 2019