Revue de culture générale l’éléphant n°26 – LE GRAND TÉMOIN : Jean Malaurie

Explorateur, géomorphologue, anthropologue, Jean Malaurie est un homme du grand Nord. Ses premiers pas l’y ont porté en 1948 et il a réalisé pas moins de 31 missions arctiques, du Groenland à la Sibérie, notamment pour étudier la géologie, et établir une cartographie. Nous lui devons le premier témoignage de rencontres avec les Inuits. Le 29 mai 1951, il est le premier homme, avec l’Inuit Kutsikitsoq à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord en 2 traineaux à chien. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a fondé la collection Terre Humaine aux éditions Plon en 1955. Auteur de nombreux livres (*), son dernier ouvrage s’intitule Oser, résister (CNRS Editions).

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Vous dites, dans Les Derniers Rois de Thulé (1955), que « la banquise se forme, le groupe prend tout son sens ». Cette communauté, vous la décrivez comme vivant dans une sorte d’« anarcho-communalisme ». Pourquoi employer ce terme ?

Ce que je recherche, ce n’est pas seulement l’anarcho-communalisme. S’il n’y a pas cette structure, l’homme n’est qu’une brute dont vous n’avez pas idée (violence, sexualité). Mon grand prédécesseur, Knud Rasmussen, l’a décrit. Ce cadre, c’est ce que j’ai vécu. Rien n’est écrit, tout est dans une relation du rire, car c’est une société qui se veut joyeuse, qui oppose le rire de la dérision au drame. Il n’y a qu’une sanction : l’ostracisme. L’Inuit ressent les invisibles, il est en consonance, grâce à ses cinq sens exacerbés, avec l’air, la glace ; il ressent des forces qu’il ne distingue pas puisqu’elles sont invisibles, mais qu’il perçoit. C’est une approche ultrasensorielle, qui lui rend supportable le chaman – car le chaman, lors des séances de transe, part à la recherche des causes du mal qui va et vient. C’est un moment où tout le monde est serré dans une igloo, et soudain l’esprit du chaman s’en va par un trou du toit et va consulter les invisibles, dont le siège est la lune ; il va consulter une sorte de Nations unies des Inuits… S’il a une réponse qui s’avère utile, on continue à le suivre. S’il se trompe, on le tue.

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Quel est ce rôle que le chaman Uutaaq avait pressenti que vous alliez jouer ?

Le chaman Uutaaq ne s’est pas trompé : je vais jouer un rôle capital pour eux le 18 juin 1951. Sur son ordre, je vais à la rencontre du général américain commandant la base de Thulé pour lui dire : « Go home ! » Visiblement, les Inuits ont été trahis par Copenhague, qui a autorisé l’implantation d’une base aérienne odieuse au cœur du Groenland. Elle leur fait perdre leur indépendance sacrée sans les consulter. C’est à ce moment-là que j’ai compris le colonialisme des grandes démocraties. Je me suis isolé, et cela a été un des grands moments de ma vie. Il y a là un mystère. Moi-même, je suis là, venu un an plus tôt que ce qui était prévu par le CNRS… J’ai donc une mission. Je rentre à Paris, convaincu que je dois faire un livre pour dénoncer ce qui se passe. Ce sera Les Derniers Rois de Thulé, et c’est pour cela que j’ai créé la collectionTerre Humaine, comme un cri de ces peuples autochtones dont, tous les quinze jours, l’un d’entre eux disparaît dans l’indifférence générale.

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Propos recueillis par Jean-Paul Arif et Etienne Augris

Retrouvez l’intégralité de l’entretien en kiosque – la revue de culture générale l’éléphant n°26 – Avril 2019

 

Retrouvez une double page consacrée au Professeur Malaurie dans le journal Charlie Hebdo n°1392 – 27 mars 2019

[EXTRAIT : journal Charlie Hebdo n°1392 - 27 mars 2019]

Jean Malaurie est un monument. Explorateur du pôle Nord dans les années 1950 et fondateur de la célèbre collection Terre Humaine, il a aujourd’hui 96 ans, et vient de publier un ouvrage de plus de 700 pages sur ses recherches en Arctique. Son message pour la sauvegarde des peuples traditionnels est plus que jamais d’actualité.

On n’a pas tous les jours l’occasion d’être en face d’un homme de 96 ans qui imite le hurlement du chien dans un salon parisien. Surtout quand cet homme s’appelle Jean Malaurie : 31 expéditions (le plus souvent en solitaire) au Pôle Nord, ce n’est pas rien.

[…] retrouvez l’intégralité de l’interview dans le journal Charlie Hebdo n°1392 pages 8-9

par Antonio Fischetti

Extrait de la double-page consacrée au Professeur Jean Malaurie – 27 mars 2019 / n°1392 CHARLIE HEBDO – page 9

Prix Jean Malaurie – Festival du film canadien

Vendredi 29 mars dernier, dans le cadre du Festival du Film Canadien de Dieppe, a été organisée une Cérémonie en mon honneur en présence de Son Excellence Madame Isabelle HUDON, Ambassadrice du Canada.

Isabelle HUDON, Ambassadrice du Canada en France, et Professeur Jean MALAURIE – copyright Brice Menou

Lors de cette cérémonie, j’ai remis personnellement le nouveau « Prix Jean Malaurie » à Lucy Tulugarjuk, réalisatrice inuite originaire d’Igloolik (Nunavut), pour son très beau film « Tia and Piujuq ».

Lucy Tulugarjuk, réalisatrice, actrice canadienne inuite et chanteuse de gorge, récompensée par le Professeur Jean Malaurie – copyright Brice Menou

« Tia and Piujuq » (film) : Tia est une petite Syrienne de 10 ans, qui vient d’arriver à Montréal avec ses parents. Elle passe son premier été à donner un coup de main à son oncle, épicier d’un quartier multi-ethnique. En flânant dans la ruelle située en arrière du magasin, Tia découvre une porte magique qui la transporte immédiatement en plein coeur de la toundra arctique. Là, elle fait la connaissance de la petite Piujuq, avec qui elle devient amie et qui l’initie aux mystères de ses croyances ancestrales

Lucy Tulugarjuk recevant le Prix Jean Malaurie des mains du Professeur – copyright Brice Menou

Ce « Prix Jean Malaurie » doit, chaque année, valoriser et récompenser la pensée autochtone amérindienne ou inuit canadienne dans le cadre de leurs œuvres cinématographiques d’un réalisateur ou d’une réalisatrice de Nunavut, de Nunavik, du Yukon, du Labrador ou tout espace canadien habité par un peuple racine.

Cérémonie d’honneur Jean Malaurie en présence de Son Excellence Madame Isabelle Hudon, Ambassadrice du Canada ; Monsieur le sous-Préfet, Jehan-Eric Winckler ; Monsieur le Député, Sébastien Jumel ; Madame la Sénatrice et Présidente de la commission éducation et culture au Sénat, Catherine Morin-Désailly ; Monsieur le Vice-Président du Département de la Seine-Maritime, André Gautier ; et Monsieur le Maire de Dieppe, Nicolas Langlois – copyright Brice Menou

 

« Arctica – Oeuvres II : Tchoukotka 1990 – De Lénine à la Pérestroïka » vient de paraitre !

Ce volume, second de la série Arctica consacrée aux travaux de recherche de Jean Malaurie, se propose de réfléchir sur l’histoire et les conséquences de la mise en oeuvre d’une politique d’autonomie des peuples autochtones en Sibérie du Nord, depuis Lénine et Staline jusqu’à la Pérestroïka de Mikhaïl Gorbatchev.

Arctica – Oeuvres II Tchoukotka 1990 – De Lénine à la Pérestroïka (CNRS Editions. mars 2019)

Ce volume, second de la série Arctica consacrée aux travaux de recherche de Jean Malaurie, se propose de réfléchir sur l’histoire et les conséquences de la mise en oeuvre d’une politique d’autonomie des peuples autochtones en Sibérie du Nord, depuis Lénine et Staline jusqu’à la Pérestroïka de Mikhaïl Gorbatchev.

Il s’appuie sur les travaux de la mission historique Tchoukotka 1990 conduite sous la direction scientifique de Jean Malaurie, première expédition franco-soviétique entreprise dans ce berceau de la civilisation esquimaude.

Est ainsi dressé un état objectif de la situation en Tchoukotka en 1990, à la veille de la dissolution de l’Union soviétique, grâce à sept rapports d’expédition inédits – conditions sanitaires, diagnostic économique, bilan éducatif et psychologique (45 tests de Rorschach, Machover et Düss), politique culturelle et artistique – enrichis de compléments de recherche et d’articles thématiques : histoire, archéologie, mythologie. Le chamanisme fait l’objet d’une attention particulière avec l’exploration du site majeur de l’Allée des baleines, véritable Stonehenge sibérien du XIVe siècle.

Carte de l’entrée de Norton et du détroit de Béring, par M. Bonne, ingénieur hydrographe de la Marine, fin XVIII siècle.

L’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, unique institution visant à favoriser l’émergence d’élites boréales, est la conclusion de cette expédition. Appuyé par les présidents Boris Eltsine et Jacques Chirac, Jean Malaurie l’a fondée et en est le président d’honneur à vie. La dernière partie de cet ouvrage en retrace l’évolution, de sa genèse à nos jours, avec une nouvelle étape en cours : la création à Saint-Pétersbourg du Centre arctique franco-russe Arthur Tchilingarov – Jean Malaurie.

Leningrad, 4 août 1990. Départ de l’expédition franco-soviétique Tchoukotka 1990 avec ses quinze membres (scientifiques et techniciens) et l’équipage de l’avion spécialement affrété. Jean Malaurie est au deuxième rang, troisième personnes à partir de la gauche sur la photographie. Copyright Henri Bancaud

La Sibérie du Nord, depuis la fin de la Pérestroïka, vit une crise profonde. La culture autochtone en Tchoukotka est menacée de disparition : dislocation des structures sociales, perte de la langue, alcoolisme, violence. À ce titre, cet ouvrage collectif, qui rassemble trente-huit auteurs français, russes, belges et américains à travers cinquante-neuf articles (inédits et rééditions), constitue un chapitre essentiel pour comprendre ce qu’était l’Union soviétique, sa volonté et sa politique d’autonomie autochtone.

La défense des intérêts sacrés des peuples racine est un enjeu contemporain pour le peuple russe, comme pour l’ensemble de l’humanité.

22 Décembre 2018 : Bon anniversaire Jean MALAURIE !

Bon anniversaire « asassara » (très cher) Jean MALAURIE !

Ce soir à 22 heures, il a 96 ans. Né à Mayence, sur les bords du Rhin, le grand fleuve européen tournée vers le Nord, toute sa vie a été consacrée à l’étude de la géographie physique arctique, ainsi qu’à l’anthropologie héroïque et animiste des peuples Inuit.

Le 21 décembre, sur l’invitation de l’anthropologue arctique et ami, Jean-Michel HUCTIN, cinq jeunes groenlandaises sont venues spécialement du Groenland pour fêter l’anniversaire de ce grand ami des 56 000 Kalaalitsoucieux aujourd’hui d’affirmer leur indépendance ; une indépendance déjà menacée par la base de Thulé, mais aujourd’hui et surtout par Pékin qui se révèle être une grande puissance polaire émergeante, investissant massivement au Groenland. La Chine convoite ses richesses et sa position géostratégique.

Ces cinq jeunes filles font toutes parties de la Maison d’enfants d’Uummannaq / Uummannaq Polar Institute. Elles ont interprété des chants et danses au tambour inuit du Groenland (Côte Ouest et Est) mais aussi de l’Alaska et du Canada (pour ce dernier pays, notamment un chant de gorge).

Que les esprits animistes conduisent et protègent Jean Malaurie !

 

Terre Humaine, les rendez-vous d’un témoignage, d’une pensée !

« Chaque parution de Terre Humaine est un évènement » (Pierre NORA – 1993)

Est-il, comme on l’a parfois dit, une unité de ton, un style Terre Humaine ? S’il en est ainsi, ce serait, d’abord, une hauteur, une volonté d’élargissement du regard, qui se retrouvent dans une qualité d’écriture, et obligent les auteurs à ne pas laisser aller à la complaisance.

Parlant au nom d’ethnies en péril de mort ou soumises à des spoliations répétées, ces livres, empreints de gravité, sont le plus souvent marqués du sceau de la douleur ou de l’indignation. Sans doute, le style correspond-il aux couvertures que j’ai souhaitées : sur fond noir, un regard qui interpelle. Les titres sont éloquents : Tristes Tropiques ; Les Derniers Rois de Thulé ; Afrique ambiguë ; Le Vinaigre et le fiel ; Vivre à corps perdu ; Le Quartier de la mort ; Liban déraciné ; Le Horsain ; Les Barrières de la solitude ; Ishi, testament du dernier Indien sauvage. Les auteurs sont personnellement concernés; voilà bien l’air de famille que relevait Michel Tournier : « Les auteurs acceptent de se compromettre avec leurs livres. »

« Je hais les voyages et les explorateurs », première phrase de Tristes Tropiques. Pour l’Afrique, j’accuse (René DUMONT). « La division internationale du travail : quelques pays se consacrent à gagner, d’autres à perdre… Pour que l’Amérique latine puisse renaître, il faudra qu’elle comme par renverser ses maîtres, pays par pays » (Eduardo GALEANO). Avec le curé ALEXANDRE (survivre en pays de Caux), Tewfik EL HAKIM  l’Egyptien, cette douleur est exprimée différemment, avec pudeur et humour. En écrivant pour Terre  Humaine l’admirable, Eté grec, Jacques LACARRIERE dit y avoir « éprouvé le sentiment d’être entré dans une grande famille, où le souci d’apprendre, écouter, témoigner, est la plus grande des exigences ».

« Terre Humaine, rien que des livres rares qui laissent dans la mémoire et la conscience une trace semblable à une coulée de lave », rappelle Bruno de CESSOLE. « La bouche d’ombre que la classe technocratique ou docte ignore », ajoute Jean-Maurice de MONTREMY.

En vérité, Terre Humaine n’est pas une collection comme les autres : ce n’est pas une « série » au sens anglo-saxon, mais une volonté collective une pensée engagée et multiple.

La critique des idées a déjà reconnu à cette collection la part évidente qu’elle a jouée et continue à jouer dans la vie intellectuelle française en sciences sociales. Des thèses sur ce courant d’idées ont été publiées dans les universités françaises et étrangères. A sa manière, sans théories affichées, en méandrisant titre après titre sur la banquise des idées, Terre Humaine a contourné les icebergs des idéologies intolérantes et des modes.

L’Europe peine à consolider ses fondations. On le dit. Mais sur le plan culturel, tout reste à faire. Le Channel qui nous sépare de nos amis Britanniques reste un Océan. Aux Etats-Unis, la vie intellectuelle très intense connaît l’Europe que des échos ou des auteurs stars. Dans l’édition nord-américaine (USA), les traductions du français ne constituent que 0,8% de la production.

Terre Humaine est une approche si originale et pionnière en sciences sociales que je souhaite ardemment que les plus grands titres de la collection puissent paraître à l’étranger dan une même série cohérente. Déjà Terra Umana est née à Milan. Dispersés, ces livre seraient quelque peu perdus. Cette tentative collective de prise de conscience pour construire un autre avenir perdrait singulièrement de sa cohérence.

Jean MALAURIE

France Inter « Le témoin du vendredi » : Jean Malaurie

LA MARCHE DE L’HISTOIRE

Le témoin du vendredi : Jean Malaurie

Jean Malaurie a beaucoup appris de l’égalité chez les Inuits. Il admire aussi chez eux l’attention – sensitive -aux lois de la nature et l’adaptation en souplesse à leur évolution. On ne parle plus à leur sujet de peuples premiers : ce sont des peuples pionniers dans la conscience écologique.

Jean Malaurie au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo en 1999 © Getty / Raphael GAILLARDE

1951 La scène est bien connue. Jean Malaurie est en expédition, pauvre et solitaire, à Thulé, sur la côte Nord -Ouest du Groenland. Nous sommes en pleine guerre froide. La base américaine s’agrandit pour accueillir des bombardiers stratégiques nucléaires. Un général signifie à Malaurie qu’il est en territoire américain, militaire et strictement interdit. Et Malaurie répond : « Et vous, mon général, qui vous autorise à être sur un territoire inuit ? Même si tous vous obéissent, moi non. »

Depuis, l’ONU a adopté une déclaration des droits des peuples autochtones qui affirme haut et fort qu’ils ne peuvent être expulsés de la terre à laquelle ils appartiennent. Tous les peuples ont le droit d’exister, même les plus modestes et la terre est humaine.

« Terre humaine »… On reconnaît le titre de la collection que Malaurie a fondée en 1954, y publiant ses « Derniers rois de Thulé » et « Tristes tropiques » de Lévi-Strauss, la réassurant vingt ans plus tard dans le succès avec « Le cheval d’orgueil ». Paysan breton, indien hopi, prisonnier de droit commun… Les fortes individualités qui composent le catalogue de la collection dialoguent avec le lecteur à égalité. « Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition ».

Jean Malaurie a beaucoup appris de l’égalité chez les Inuits. Il admire aussi chez eux l’attention – sensitive -aux lois de la nature et l’adaptation en souplesse à leur évolution. On ne parle plus à leur sujet de peuples premiers : ce sont des peuples pionniers dans la conscience écologique.

Mais aussi, toujours, des pions dans les stratégies de puissance que déploient dans l’Arctique les peuples dominants. Il faut oser résister. « Même si tous, moi non. »

[Réécouter l’émission] https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-16-novembre-2018

Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre”

Interview Chantal Cabé - Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre” - « L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

Fondateur de la mythique collection « Terre Humaine » et rare expert des peuples de l’Arctique, Jean Malaurie, 95 ans, nous livre le sage enseignement qu’il a acquis à leur contact. Et nous encourage à aller à la rencontre de l’autre… Une interview à retrouver dans l’Atlas des peuples, publié par La Vie et Le Monde, en kiosques depuis le 31 octobre.

« L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

[…]

Le mot « peuple » signifie-t-il la même chose pour un ethnologue et pour un politique ?

Le vocabulaire occidental, en politologie, ne convient pas pour les Inuits. Non seulement l’Inuit ne redoute pas le métissage, mais, dans les très petits isolats, il l’encourage, car il connaît les dangers mortels de la consanguinité. J’ai dressé à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland, la généalogie sur trois générations (voir mon livre Arctica. Œuvres I, CNRS Éditions, 2016) des Inughuits. Ils ont eu des rapports avec tous ceux qui exploraient leurs territoires : les baleiniers, les Écossais, les Hollandais, etc. C’est ainsi que le peuple groenlandais est né. Pour ma part, il m’est arrivé que plusieurs femmes, sur l’ordre du père et du mari, viennent me demander de leur assurer un enfant (c’est resté sans suite car j’ai horreur de la colonisation sexuelle !).

Les Inughuits se perçoivent comme le peuple-souche. Une tache bleu-noir au bas du dos en témoigne souvent à la naissance. Les Kalaallits sont des populations métissées du centre et du sud du Groenland. En Alaska, les Esquimaux noirs, nés d’unions avec des soldats américains, sont très appréciés. Au cœur d’un même espace, les Tchouktches, dans le nord-est de la Sibérie, avaient une conscience de guerriers dominants au point de maintenir en esclavage le peuple le plus faible, qu’ils appelaient les « Esquimaux », chasseurs de baleines, et qu’ils méprisaient. Il en est de même dans l’Arctique américain, où les Inuits détestaient et tuaient les Indiens qui osaient s’aventurer au nord. Toute l’histoire que je connais dans cet espace hyperboréal est habitée par cette coexistence entre des peuples forts et des peuples faibles.

Qu’est-ce qui donne à un groupe humain le sentiment d’appartenir à un peuple : la guerre, la culture, le territoire… ?

D’abord, le biotope, qu’au fil des millénaires il -s’approprie, puis la langue ethnique obligatoire et, enfin, les mythes partagés. Le mythe n’est pas loin de la religion. Sa subtilité est d’être muet sur l’essentiel, tout comme dans le texte sacré de la révélation biblique. Jésus n’a jamais dit : « Je suis Dieu. » Tout est voilé, et c’est encore plus vrai chez les sages inuits dont les mythes racontent l’histoire de la naissance de l’animal, puis celle de l’homme. Selon leur mythologie, l’homme a d’abord été quadrupède, puis hybride (ours ou baleine). L’énergie (Uummaa) étant née de la pierre chez certains peuples inuits ou de la mer chez d’autres. Autant de récits que j’écoutais, ébloui, le soir avec les enfants.

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© Florence Brochoire. Né le 22 décembre 1922 à Mayence (Allemagne), anthropogéographe et ethnohistorien, Jean Malaurie a consacré sa carrière à l’étude du Grand Nord au cours de 31 missions, du Canada à la Sibérie en passant par le Groenland. Directeur et fondateur de la collection Terre humaine (Plon), directeur de recherches émérite au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques à l’Unesco depuis 2007, il a fondé l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg. Cet insatiable conteur d’une vie hors normes, l’esprit sans cesse en alerte, est notamment l’auteur des Derniers Rois de Thulé (Plon, 1996), Ultima Thulé (Le Chêne, 2000) et Oser, résister (CNRS Éditions, 2018).

[…]

Quelles rencontres vous ont le plus marqué ?

Toutes ces âmes généreuses et modestes. Je ne suis pas un homme seul. J’ai deux enfants et trois petits-enfants, tous ont des prénoms esquimaux. Ma femme ? Cette sensation de prescience animiste a été à l’origine du lien profond qui s’est noué entre nous. Mon combat actuel, c’est de terminer le volume 2 de mon livre Arctica, qui paraîtra en février 2019, et mes mémoires, De la pierre à l’âme, en avril. Ce n’est pas facile, mais j’y arriverai.

Pour avoir mené une vie comme la vôtre, il faut un amour démesuré pour la nature humaine, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas un amour, c’est inné. Il s’agit de vitalité. Je ne peux pas faire autrement qu’aller à la rencontre de l’autre. J’aime penser, me battre et essayer de comprendre. Perdre cette énergie universelle, c’est accepter d’accueillir avec grâce mon rendez-vous avec la mort.

Chantal Cabé

[Retrouvez l’intégralité de l’interview] http://www.lavie.fr/debats/idees/jean-malaurie-il-faut-aimer-l-autre-pour-commencer-a-le-comprendre-30-10-2018-93983_679.php

Hors Série La Vie – Le Monde : L’Atlas des peuples. Les peuples ont-ils toujours existé ? Se définissent-ils par leur langue, leur territoire, leur culture, leurs mythes fondateurs ? La Révolution a-t-elle fondé le peuple français ? L’État-nation reste-il un modèle ? Comment faire face à la montée des populismes ? Faut-il instaurer un principe universel d’hospitalité ? Parce que les notions de peuples, tribus, ethnies… sont sans cesse convoquées par l’actualité mondiale, l’Atlas des peuples décrypte la construction de nos identités au fil de l’Histoire à l’aide de plus de 200 cartes et de textes originaux des meilleurs spécialistes. À lire comme un roman… multinational ! Un hors-série La Vie-Le Monde (188 pages, 12€)

La pensée malaurienne à l’honneur dans la revue « La Causa dei popoli »

La très prestigieuse revue La causa dei popoli, traitant des problèmes des minorités et des nations sans état, consacre une page entière à la « pensée malaurienne ». S’appuyant sur le livre de Giulia Bobliolo Bruna Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie  (CISU, Roma 2016, pp. 304) et l’oeuvre du Professeur Jean Malaurie, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit (EDUCatt, Milano 2017, pp. 49) et Oser, résister (CNRS Editions, Paris 2018, pp. 200),  Giovanna Marconi, l’auteure de l’article expose l’urgence d’écouter et d’apprendre des peuples premiers dans la crise écologique et sociétale qui est la notre.

[EXTRAIT] « Un des héritages  les plus précieux pour ceux qui  s’intéressent à la cause indigène est celui de Jean Malaurie le plus grand Esquimologue vivant qui a réussi une synthèse idéale entre l’engagement scientifique et la défense des peuples autochtones [..] Dans les dernières années  fort heureusement ont été publié [en Italie …] deux ouvrages qui mettent en lumière l’oeuvre et la pensée de l’Esquimologue. Les deux grâce à l’engagement de Giulia Bogliolo Bruna, une éminente américaniste, qui a longtemps collaboré avec lui, partageant l’esprit de ses recherches… Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie est la traduction italienne de Jean Malaurie une énergie créatrice […]  grâce à cet ouvrage le lecteur possède finalement une boussole lui permettant d’apprécier la variété et la complexité de l’approche malaurienne. Celles-ci apparaissent avec une grande évidence dans Terra Madre. In omaggio all’immaginario della nazione inuit un manifeste écologiste préfacé et traduit par la chercheuse ligure. […]  Aujourd’hui Jean Malaurie a 95 ans mais il possède encore l’élan vital qui a marqué sa vie. En est la preuve son dernier ouvrage Oser, résister dans lequel l’Esquimologue expose très clairement ses propres idées en se référant aux nombreux contextes environnementaux et humains dans lesquels il a développé sa multiforme activité. […] Poétique, mais jamais abstrait, politique dans le sens plus noble du terme, le message atteint des sommets humains très élevés. C’est là qui repose la vraie force du Savant, qui avec sa charge empathique se positionne à des années lumières de la froideur aseptisée  qui beaucoup pourraient craindre.

Les cris d’alarme contre le matérialisme occidental ne sont sans doute pas nouveaux surtout dans les dernières années mais celui du Savant français, qui est mû par un véritable esprit libertaire et par une riche expérience scientifique, s’écarte clairement de ceux qui cultivent la tartufferie  de la diversité pour elle-même.

Giovanna Marconi

Oser, Résister par Dominique SEWANE

« Oser, résister » est un livre qui prend résolument parti pour la découverte et l’ouverture à d’autres modes de pensée, malgré le risque qu’implique toute résistance à un ordre établi, du à la pesanteur de l’habitude ou à la paresse intellectuelle.

Le livre se réfère souvent au Centre d’Etudes Arctiques, où Jean Malaurie a conduit un séminaire d’anthropogéographie. L’enseignement, fondamental, que j’ai moi-même reçu à ce Centre, concerne la rigueur avec laquelle doit être appréhendée toute observation de l’Autre, si l’on espère atteindre une partie, et une partie seulement, de sa « vérité « . Essayer de saisir  au plus près le sens des mots ou métaphores utilisés par une société pour faire allusion à une expérience rare : œuvre de longue haleine qui appelle à la constante révision de ses notes et une observation renouvelée des faits. Cette approche tranche avec un esprit de système né dans les années soixante, qui s’est imposé longtemps au sein de l’Université et des organismes de recherche. Ne voulant reconnaître comme fiable qu’une science à sens unique, prioritairement théoricienne, il a éradiqué des chercheurs situés en dehors de la ligne : Gaston Bachelard, Roger Bastide, Philippe Ariès… et pour finir, étouffé tout esprit créatif. Le Centre m’a appris l’humilité du chercheur qui, avant d’avancer une hypothèse, doit proposer ses interprétations à la libre discussion de spécialistes.

Celui qui éveille l’autre

Selon le musicien turc Kudsi Erguner, avec qui j’ai poursuivi des entretiens pendant près de cinq ans ayant abouti à  La Flûte des Origines [1], l’histoire soufie abonde en récits faisant intervenir un personnage, hier inconnu, qui change le cours d’une vie. Recevant le nom de « Celui qui éveille l’autre », il ouvre à autrui la porte d’un monde auquel, inconsciemment, il aspirait. Encore s’agit-il de savoir le reconnaître, et prendre le parti de suivre un chemin dont rien n’assure de sa viabilité, ni s’il aboutira. On peut s’y perdre ou s’y enliser. « Oser, résister »: c’est ce que je décidai après une rencontre avec Jean Malaurie au retour d’un premier séjour d’une année au Koutammakou (au nord du Togo), dans le but de rédiger une thèse.  Oser et résister à quoi ? Au plan de carrière que proposait alors l’université à un doctorant, à condition de suivre une route balisée, définie comme « scientifique »,  quele  structuralisme  marquait d’une borne emblématique. (Nous en sommes revenus). « Terre Humaine ne publie pas de thèse ! » Or, c’était la collection Terre Humaine, et elle seule, connue pour son esprit de résistance, que méritaient les cérémonies des Batammariba. Abandon du projet d’une thèse en trois ans sur les structures de leur parenté . « Dans vos pages, ce sont les Batammariba que l’on doit entendre ! » Je repartis. Souvent. Les Batammariba s’expriment peu et par aphorismes sur les sujets pour eux essentiels. Ils invitent implicitement l’aspirant au savoir à réfléchir intérieurement à ce que lui donne à voir un rituel, et trouver seul la ou les réponses, jamais définitives. Au long de plus de dix années, durant lesquelles furent reléguées théories pesantes et questionnaires rébarbatifs, j’eus le privilège d’avancer dans un monde de résonances, en lequel se répondaient souffles des morts et messages des forces de la nature captées par les Voyants, ces êtres aux pouvoirs supra-humains, car dotés d’une hypersensorialité les rendant aptes à « entendre » les voix de puissances souterraines. [2]

Détermination

Mon illustre prédécesseur, Paul Mercier, avait révélé en 1950 l’originalité de l’organisation sociale des Batammariba[3], modèle de démocratie et de tolérance. « Les peuples forts, les peuples grands, écrivait-il, ont la souplesse de s’adapter aux changements et d’adopter les apports extérieurs jugés utiles, tout en se montrant intraitables dès que l’on menace leur fondement. ». J’avais pu constater, quelques décennies plus tard, à quel point leur détermination restait intacte. Ils ne renonçaient pas à leur « noyau dur » : une éthique selon laquelle ils s’estiment gestionnaires de leur lieu, en aucun cas les propriétaires, ne s’estimant redevables qu’auprès de leurs morts et des forces de la nature. Acculés à une limite, ils savent dire : « Non, à cela, on n’y touche pas ! ». Leur combat rejoint celui auquel ne cesse de nous convier Jean Malaurie : oser résister auxentreprises de détournement des ressources de la planète  dues à la cupidité de grandes internationales, qui réduisent à la misère despopulations entières contraintes à émigrer.  De nos jours encore, malgré un réel dénuement, la détermination des Batammariba alimente leur joie de vivre et décuple leur énergie. Les peuples qui, incapables de résister à leurs envahisseurs, se sont vus contraints d’adopter un mode de vie occidental, ont souvent sombré dans le désespoir, remarque Jean Malaurie, citant Darcy Ribeiro à propos des Indiens Urubu-Kaapor du Brésil, colonisés : « Tout se passe, comme si ces peuples, à notre contact, perdaient leur énergie, et que s’évanouissait, comme par prescience, leur indianité ».

Relation à la nature

« Oser, Résister » se réfère à la pensée chamanique des Inuit du Groenland, comparable à l’animisme africain ou au shintoïsme du Japon, en lesquelles spiritualité et relation à la nature sont indissociables.  Au travers des pages d’un livre récemment publié, écrit par deux Batammariba (que j’ai accompagnés de loin), superbement préfacé par Jean Malaurie –  Koutammakou-Lieux sacrés [4]– nous parviennent les échos de leur univers : infimes bruissements –  murmures de l’au-delà ? –  appels de défunts à l’abord d’une forêt, ou dans la nuit parfois, de fines flammèches au-dessus d’une ancienne pierre de forge, traces  lumineuses d’un lointain passé.

« L’homme n’est pas venu sur Terre pour domestiquer la Nature, mais pour s’y intégrer en la respectant, insiste Jean Malaurie.  Depuis des millénaires, les Peuples Racines le savent. Ce n’est pas par hasard qu’ils résistent dans toutes les contrées du Monde : en Amazonie, en Afrique, en Australie. Ils ne sont pas en arrière de l’Histoire. Ils sont en réserve pour être nos éclaireurs et nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles ».

Nommé Ambassadeur de bonne volonté auprès de l’Unesco pour les questions polaires, Jean Malaurie est convaincu qu’une science nouvelle doit s’élaborer, non seulement pour l’étude et l’avenir des sociétés du Grand Nord, mais aussi pour l’ensemble des peuples dits premiers, quel que soit le continent. « Nous assistons à la naissance d’une metaculture et à l’émergence de nouvelles nations ». Alors que, sous couvert de mondialisation, les états « avancés » tentent de mettre au pas les peuples qui se veulent différents, il rappelle que c’est grâce à leur sagesse que, pendant des millénaires, s’est maintenu l’écosystème de la planète. « Notre avenir est lié à celui des minorités » affirme-t-il, confiant dans l’inépuisable énergie des peuples du nord : Les « peuples racines » sont à la source même – et donc partie intégrante – de la vie de l’humanité qui se construit sur notre planète ; et ils sont susceptibles d’apporter aux nations « avancées » le second souffle indispensable pour affronter le nouveau siècle et ses formidables défis. » Désormais, son œuvre scientifique est inséparable de combats menés sous l’égide de l’Unesco, qui l’a nommé Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires en 2007.

Il est des hommes qui disent « non » au défaitisme et réagissent aux plus inquiétantes prédictions, prouvant que le cours de l’histoire dépend de l’esprit créatif et de la largeur de vues de quelques hommes libres : des Mandela, Gandhi, Spinoza, Soljenitsyne… Jean Malaurie.

Dominique Sewane

Le souffle du mort. Dominique Sewane. Paris. collection Terre Humaine Poche. Pocket.

[1]La Flûte des Origines – Un Soufi d’istanbul, Kudsi Eerguner, Entretiens avec Dominique Sewane, Collection Terre Humaine, Plon, 2013

[2]Finalement, ma thèse sur les rites initiatiques des Batammariba fut soutenue vingt ans plus tard sous la direction de Michel Cartry – Jean Malaurie étant le président du jury – et quelques années plus tard, fut publié le Souffle du Mort – Les Batammariba (Togo, bénin)dans la collection Terre Humaine, qui a contribué à faire reconnaître la profondeur de leur pensée lorsque leur territoire, le Koutammakou,  fut inscrit au Patrimoine mondial.

[3]Paul Mercier, Tradition, changement, histoire – Les Somba du Dahomey septentrional, éd. Antropos, Paris, 1968

[4]Koutammakou-Lieux sacrés, Bantéé N’Koué, Bakoukalébé Kpakou, Dominique Sewane. Préface de Jean Malaurie – Postface de Marcus Boni Teiga. Editions Hesse. 2018