Le site internet Terre Humaine fait peau neuve

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Terre Humaine a créé dans les sciences sociales et la littérature, depuis quarante ans, un courant novateur dont on n’a pas fini de mesurer la fécondité. Traquant la vie, cette collection de regards croisés a, d’abord, renouvelé la littérature de voyage et construit, livre après livre, une anthropologie à part entière, toute interprétation ne s’élaborant que sur une expérience vécue et même un engagement. L’exploration de l’univers n’a pas de fin. Le spectacle de la vie reste une découverte, et les théories concernant les sociétés humaines s’avèrent, les unes après les autres, toutes aussi fragiles. L’homme est un inconnu pour lui-même. Les auteurs les plus célèbres (Zola, Lévi-Strauss, Ramuz, Segalen, Balandier, Duvignaud, Hélias, Lacarrière, Thesiger, Ripellino, Lucas) rejoignent, avec un air de famille, ouvriers, paysans, marins les plus anonymes — certains parfois même illettrés (témoignages en direct d’autochtones) — pour faire prendre conscience au lecteur, non seulement de la complexité des civilisations et des sociétés, mais de sa propre intelligence des problèmes. Elle est stimulée par une totale indépendance des auteurs. Dans une vivante interdisciplinarité, dans un brassage de milieux et de classes, à niveau international, Terre Humaine propose, ses lecteurs disposent.
Toujours d’avant-garde avec ses 110 ouvrages parus et tous disponibles dont 45 édités dans Terre Humaine/Poche, cette collection pionnière saluée par toute la presse et l’opinion — et qui comporte de nombreux best-sellers traduits dans le monde entier — se veut, dans un combat résolu en faveur des minorités, un appel à la liberté de pensée.

Jean Malaurie
Fondateur et Président d’honneur de la collection Terre Humaine

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Terre Humaine n’est pas une collection littéraire comme les autres : c’est un monument intellectuel, édifié pierre après pierre pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle par Jean Malaurie, son créateur.
Terre Humaine est une œuvre de solidarité avec l’immense cohorte des sans-voix : survivants des peuples premiers écrasés par la modernité conquérante, héritiers des cultures de métiers sacrifiés par le progrès technique, témoins des savoirs populaires repoussés dans les marges des sociétés industrielles. A toutes ces expériences humaines, à toutes ces cultures menacées, persécutées, presque disparues, Terre Humaine rend hommage et justice.
Elle le fait avec une constante exigence formelle. Car cette collection anthropologique s’est construite dans un esprit de résistance au scientisme et à l’académisme universitaire : Terre Humaine est avant tout une réunion d’œuvres littéraires. De Tristes Tropiques aux Derniers rois de Thulé, du Cheval d’orgueil à L’Eté grec, les nombreux chefs d’œuvre de son catalogue sont des textes d’une remarquable beauté formelle.
Il est essentiel aujourd’hui d’assurer à cette collection l’avenir qu’elle mérite. Le Comité Terre Humaine que j’anime s’efforcera de relever ce défi, de cultiver cette exigence, de poursuivre ces combats, dans la fidélité au créateur de cette œuvre.
Dans la période de bouleversements et de violence que nous vivons, marquée par les crispations identitaires, le fanatisme religieux, la méfiance de l’autre, Terre Humaine reste un repère, un outil, un phare qui, plus nécessaire que jamais, doit continuer à vivre et à nous montrer un autre chemin.

Jean-Christophe Rufin
Nouveau Directeur de la collection Terre Humaine

GERME DU NAZISME : la « société de Thulé » (Thule-gesellschaft )par Léa MOSCONA

par Léa MOSCONA - Article extrait de la revue L'Arche,  Un média Fonds Social Juif Unifié

Le Professeur JEAN MALAURIE dénonce « le viol du mythe de Thulé » par les nazis : antisémitisme et antichristianisme

LANCEUR D’ALERTE, il met en garde contre les risques de notre époque 

(le Professeur Jean Malaurie est Directeur de recherche émérite au CNRS et à l’EHESS à Paris)

Bien plus qu’un grand scientifique, le célèbre explorateur du Grand Nord, spécialiste des Inuit du Groenland et fondateur de la mythique collection TERRE HUMAINE, est un homme qui voit loin.

Fondateur du Centre d’études arctiques au CNRS et à l’EHESS à Paris (1957) et Président-fondateur de l’Académie Polaire d’Etat (1994, école des cadres des 26 peuples sibériens, 500 000 h et f) de Saint Pétersbourg (université russe de 1 600 élèves dont la première langue étrangère enseignée est le français), il a toujours bousculé le protocole, dérangé, remis en question l’ordre établi pour changer le monde. Ce monde qui ne lui convient pas, parce qu’il exclut les minorités. Jean Malaurie se bat pour le droit à la différence : « La pluralité, c’est l’intelligence du monde » dit-il.

Tout commence pour lui par le traumatisme de l’occupation allemande et la plus humiliante des défaites de l’histoire de France. Il a la haine du nazisme dans le cœur, de l’idée même d’une « race supérieure » qui veut asservir les « races voisines ».

Dans la troisième édition d’Ultima Thulé, une merveilleuse bible de plus de 400 pages parue aux éditions du Chêne, relatant l’histoire conflictuelle de la conquête du Pôle, Jean Malaurie dénonce « la tentative de viol du mythe de Thulé » par les nazis. Thulé, au Nord-Ouest du Groenland, est au cœur de la mythologie grecque apollinienne. Un haut lieu qu’il découvre en 1950, lors de sa première mission en solitaire et où il entreprend ses recherches sur les pierres, les éboulis et sur la glacio-isostasie ; mais surtout, sur une « pensée sauvage » d’un peuple arctique, les Inuit, disposant d’une organisation sociale complexe (un anarcho-communalisme) et une culture animiste.

DE PARIS A THULE : Le destin d’un jeune naturaliste inspiré devenu spécialiste de l’animisme

Toute sa vie, le Professeur Jean Malaurie l’a vécue en inspiré, conduit par une volonté acharnée de comprendre le monde qui l’entoure. Découvrir le mystère des origines, c’est bien son destin, un destin inspiré par le grand paléoanthropologue Pierre Teilhard de Chardin qui devint l’un de ses maîtres.

Une jeunesse marquée par la guerre ; il est réfractaire au STO

Très jeune, Jean Malaurie a une idée de ce qu’il attend de son éducation. Il n’a jamais aimé l’enseignement scolaire qu’on lui impose. Issu d’une famille chrétienne janséniste, bourgeoise et érudite, on attend de lui qu’il ait un poste important ; il étudie, mais sans conviction. « Je me prête, mais je ne me donne pas » dit-il. Il se donnera en effet, mais plus tard, dans le cadre d’une éducation qu’il aura choisie dans ces territoires lointains du Grand Nord avec pour maître le grand Chaman Uutaaq.

En 1943, préparant alors Normal Sup, il est rattrapé par la guerre ; le décret Sauckel impose aux classes d’âges de 1920, 1921, 1922, le dégradant STO (Service du travail obligatoire de 2 ans ; 660 000 travailleurs obligatoires l’ont accepté pour l’Allemagne nazie et sont partis outre-Rhin).

Se déclarer vaincu, se soumettre à l’Allemagne nazie, JAMAIS !

Il prend en main son destin. Le jeune homme de 20 ans, sait ce qu’il doit faire. Il a ce pressentiment, cette certitude qu’il appellera plus tard « la préscience sauvage ».

Jean Malaurie devient « réfractaire ». Après avoir manqué son départ d’un quart d’heure, avec un Réseau, pour rejoindre les troupes françaises au Maroc en mai 44, il part pour le Vercors avec de faux documents, seul, démuni, activement recherché par la police mais cet instinct primitif le guide. Les temps sont durs, la délation est un vice national et elle est encouragée au point d’être une vertu patriotique au titre de la Relève. L’arrestation est suivie d’une immédiate déportation dans des camps, « plusieurs de mes camarades y sont morts dans des conditions indignes » se souvient-il. (Carte de Réfractaire n° 3730, Office National des Anciens Combattants, Paris 1961).

Orphelin de père depuis avril 1939, il perd sa mère, une mère héroïque qui, harcelée par la police, le protègera jusqu’au bout, au bout de ses forces qui lâchent de souffrance et d’angoisse. Jean Malaurie décide alors, s’il s’en sort, de refaire son éducation ailleurs, loin de cet Occident qui s’est déshonoré ! Le plus loin possible. Ce sera le Grand Nord.

[…]

La création de « TERRE HUMAINE » : Une Terre de Liberté

La décision

Juin 1951, c’est la découverte d’une base nucléaire américaine destinée aux bombardiers nucléaires à Thulé. Les Américains, US Air Force, violent le territoire des Inuit. Qui plus est : ils les déportent durant l’hiver 1953 avec le consentement des autorités danoises. Jean Malaurie, le 18 juin 1951, accompagné par 2 chasseurs Inuit, armés sur ordre de Uutaaq, y vit un moment terrifiant.  Menacé par les militaires, il leur tient tête en contestant fermement leur présence. « Go home ! » lance-t-il au Général, au nom des Inuit dont il est l’ambassadeur ; il n’a que 28 ans. C’en est trop !

C’est à ce moment précis qu’il décide d’écrire son premier ouvrage devenu mythique « Les derniers rois de Thulé », éditions Plon. La création de TERRE HUMAINE est lancée.

L’Occident est coupable d’une offense, que Jean Malaurie appelle « une infamie », faite à un peuple qui a pour seul « crime » d’être différent, païen, d’être capable de s’autoréguler, de s’autogérer. Ces Inuit ont une conviction ; ils sont inspirés et cela leur suffit!

Et comme le dit le philosophe russe Léon Chestov dont Jean Malaurie partage la pensée «Nous ne pouvons pas enfermer la vérité dans des principes scientifiques» (« Les révélations de la mort », éditions Librairie Plon, 1923). Les Inuit ont leur vérité : cette « pensée sauvage » que Jean Malaurie et ses amis Claude Lévi-Strauss et Roger Bastide, mais aussi celui que Jean Malaurie estime être notre maître à tous, Gaston Bachelard, ont imposée comme l’égale de la raison occidentale.

« J’ai créé TERRE HUMAINE avec la haine du nazisme dans le cœur »

Pour Jean Malaurie réduire à néant le savoir ancestral d’un peuple, c’est porter atteinte à l’humanité toute entière. « Ces peuples racines sont nos pères, notre mémoire originelle, la plus proche du mystère de la création ».

TERRE HUMAINE est une «Terre de liberté » dit-il, qui donne de la sagesse, de l’intelligence à toutes les cultures. Pour Jean Malaurie, il existe différents chemins de la connaissance. Les peuples, dit-il, qu’ils soient intouchables, muets, analphabètes, voire « braqueurs de banques » ou breton bigouden : « le cheval d’orgueil », expriment, tout comme les grands philosophes, le mystère du capital sacré de l’humanité. Chaque peuple dit sa vérité mais à son heure. L’anthropologie scientifique se révèle être en accord avec le Livre des Psaumes (Psaume 117) « Les nations du monde loueront et glorifieront le nom de Dieu, car la bonté et la vérité de Dieu sera sur nous tous pour toujours ». Jean Malaurie a également publié quatre livres fondamentaux de la pensée Yiddish, notamment « Les oubliés du Shtetl » de Yitshak L. Peretz en 2007.

TERRE HUMAINE que Marie-Madeleine Fourcade, chef de l’un des plus grands réseaux de résistance « Alliance » et amie de Jean Malaurie, considérait comme la suite naturelle de son action ; elle en témoigna par écrit.

Comment la pseudo-philosophie nazie affirmant l’existence d’une race supérieure teutonne, conquérante et « pure », le mythe de la grande Allemagne d’esprit raciste, ne pouvait-elle pas bouleverser le cœur de cet homme?

Aujourd’hui, Jean Malaurie veut dénoncer cette tentative de viol du mythe de Thulé par les nazis qui avilit l’histoire de ce lieu qui lui est si cher.

LE VIOL DU MYTHE DE THULE

Les cinq Thulé

Thulé, c’est avant tout un lieu mythique issu de l’antiquité grecque, terme mystérieux qui désigne une Ile du grand Nord à l’extrémité septentrionale du monde et habité par le peuple des hyperboréens, les Parfaits ; c’est celle que l’explorateur grec Pythéas citait en 330 av JC, c’est la Thulé que les nazis manipulent avec cet art du mensonge qui leur est propre. L’origine du mot peut être aussi celtique, voire sanscrit. Il y a ensuite, la Thulé / comptoir créé en 1910 par l’explorateur danois Knud Rasmussen au Nord du Groenland et internationalisée par sept expéditions ethnologiques, les deux dernières, sur la côte Est du Groenland, en 1932 et 1933. Les archéologues ont, pour leur part, désigné « culture de Thulé », l’une des périodes Inuit, après l’épisode Inugshuk, autour de l’ère chrétienne. Goethe, quant à lui, a immortalisé ce nom en 1774 dans le poème « Der König von Thulé » puis plus tard, en 1808, pour désigner un château mythique dans « Faust ». Enfin, la Thulé contemporaine, c’est celle de Jean Malaurie, la base nucléaire aujourd’hui qu’il veut « re-groenlandiser » et démilitariser pour qu’elle reprenne vie ; c’est le pays des hyperboréaux, la terre des Inuit dont il est l’Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à L’Unesco.

La « Société de Thulé » (Thule-gesellschaft), berceau du parti nazi

La Thulé mythique, sacrée, de la mythologie grecque est une source de mystères que certains illuminés s’approprient pour justifier l’existence d’une race humaine supérieure nordique : les Aryens. Ces hommes « de race pure » auraient vu le jour dans l’hypothétique Hyperborée, centre magique des peuples germaniques. Thulé est donc devenue une sorte d’Atlantide du Nord.

C’est en 1918 à Münich que Rudolph von Sebottendorf, un aventurier turco-allemand créa un groupe ésotérique, la « Société de Thulé », basée sur cette idéologie de la « race supérieure » et sur une culture völkisch teutonne largement développée en Allemagne depuis le XIXème siècle ; elle se définit par le racisme, l’antisémitisme, l’antichristianisme etle pangermanisme. Cette pseudo-idéologie pense que le peuple allemand doit renouer avec ses lointaines racines, celles d’un peuple fort : les Aryens d’Hyperborée ; elle eut pour ambition d’imposer la religion païenne teutonne en éradiquant toutes les autres qui risquent de la « polluer ». Il existe alors en Allemagne un ésotérisme d’extrême-droite et l’idée que le nazisme cherche à répandre selon laquelle la race germanique ancestrale est menacée particulièrement par les juifs.

Rudolph Hess, l’un des plus proches compagnons d’Adolf Hitler et Heinrich Himmler, criminel nazi, Reichführer-SS, Chef-fondateur des SS sont, tous deux, avec le Maréchal Hermann Göring, convaincus du bien-fondé de ces allégations. Ce sont eux qui apporteront le support idéologique et historique ; la « Société de Thulé » constituera, alors, un réseau au service du parti nazi. Même si Hitler et la majorité des autres dignitaires nazis n’accordent pas, autant qu’on le sache, de crédibilité à ces théories des Aryens d’Hyperborée, ils partagent néanmoins, avec la « Société de Thulé », la conviction d’une « race supérieure » nordique et pure et l’idée d’un espace vital, « lebensraum », qui justifie la liquidation des Polonais et des Ukrainiens pour implanter, à l’Est, de « bons paysans aryens d’origine teutonne ». La guerre devint avec Hitler, génocidaire afin de construire la grande Allemagne.

La mission de la « Société de Thulé » (Thule-gesellschaft)

Heinrich Himmler crée en 1935 l’Ahnenerbe, centre de recherche qui a pour mission de démontrer les théories aryennes par la science. Il recherche des preuves concrètes pour asseoir sa crédibilité. C’est ainsi que la « Société de Thulé » et l’Ahnenerbe patronneront des expéditions SS anthropologiques à travers le monde, en Suède, Norvège, Finlande, Himalaya (Tibet) et Antarctique, entre autres. Fasciné par les mythologies scandinaves, le chef de la SS souhaite la chute du christianisme et un retour aux cultes païens ancestraux.

Alors que le nazisme vise en priorité à détruire les Juifs, quelle que soit leur nationalité, avec la plus grande efficacité possible en exploitant un phénoménal potentiel de destruction qui s’appuie sur des techniques massives et l’élaboration de camps de concentration et de camps de la mort, Himmler décide de déporter et persécuter des prêtres, en les rassemblant dans le camp de Dachau. Entre 1938 et 1945, 2720 y sont déportés et 1034 y laisseront leur vie (« La baraque des prêtres » de Guillaume Zeller). Selon Jean Malaurie, cet épisode méconnu de l’histoire de la déportation apporte un éclairage nouveau sur le rapport ambigu qu’entretiennent Pie XII et le nazisme, dans un esprit, est-il dit à Rome, de sauvegarde du christianisme allemand. Il s’étonne « qu’aucun pape ne soit jamais venu s’incliner sur ce haut lieu de la martyrologie chrétienne » et de « cette détestable tendance de certains milieux du Vatican d’avoir facilité, en 1945, dans un esprit d’anticommunisme soviétique, l’exfiltration de personnalités nazies en Amérique Latine, notamment en Argentine ».

Pour Jean Malaurie, Thulé et la pensée sauvage Inuit qui lui ouvrent les portes d’une nouvelle dimension de l’histoire de la pensée, ne peuvent être souillées par cette horreur nazie inspirée par une « haine quasi luciférienne de l’autre ».

« Il m’est insupportable que le nom de Thulé soit associé à cette horreur »

70 ans après la guerre, le grand explorateur qui a vécu ces évènements ne comprend toujours pas : « Comment des millions de citoyens allemands éduqués ont pu être fascinés par les discours d’Adolf Hitler? Comment une élite de grands militaires, des aristocrates prussiens protestants et catholiques, d’éminents savants, prix Nobel ou même philosophes comme Martin Heidegger, a pu soutenir ce programme nazi ? »

« Rien n’est pire qu’une volonté de puissance nationaliste s’affirmant sous couvert d’une mission religieuse. Ma génération ne peut pas oublier : le nazisme est une horreur, une pensée de haine qui veut détruire ce qui est considéré comme faible et tout ce qui peut polluer « sa race » et sa volonté d’expansion teutonne. Il y a en Allemagne alors, un sentiment de frustration quand il se compare aux grands empires britannique, français et russe. Il est grand temps de le rappeler!  Les Français ne comprenaient pas qui était Hitler, et quelle était sa pensée cachée. Londres préconisait « l’apeasement », l’entente avec Hitler au prix de l’annexion de l’Autriche et des Sudètes. Aucun intellectuel ou politique n’a diffusé et expliqué, pour la combattre cette pseudo-pensée nazie, ce qui est stupéfiant d’ailleurs ; car « Mein Kampf », traduit en français dès 1934, présente la France comme son « premier ennemi » à abattre : « L’ennemi mortel impitoyable du peuple allemand est et demeure la France » ( Mein Kampf, p 699 ; traduction à partir de l’édition allemande de 1942).  Et les élites, elles, ne disaient rien. » rappelle Jean Malaurie. « Il y a pire, dans ce silence ; la guerre étant déclarée, le silence persiste sur la pensée nazie durant « la drôle de guerre » (3 septembre 39 – 10 mai 40). On a préparé les esprits des troupes françaises par « le théâtre aux armées », des tournées de Maurice Chevalier notamment.

« Devant le risque du populisme grandissant, les élites restent muettes ! »

« Aujourd’hui, Le danger est toujours là en Occident. Nous vivons des moments dramatiques». En tant que réfractaire à toute doctrine de haine, Jean Malaurie veut réagir fermement pour alerter l’opinion du risque du populisme grandissant. A la veille d’une décision extrêmement difficile, au moment où la France s’apprête à choisir son président, Jean Malaurie veut rappeler que l’idée de l’Europe des nations dans l’esprit gaullien, une Europe « de la détente, de l’entente et de la coopération » (Charles De Gaulle dans une allocution radiotélévisée du 31 décembre 1967) est à défendre et à renforcer. « Les Elites de la nation et celles de Bruxelles sont muettes. Elles doivent se faire entendre ! Il leur appartient de parler, mais aujourd’hui encore, on ne les entend pas ! Les risques d’une dislocation de l’Europe avec des conséquences monétaires catastrophiques, ne se jouent pas sur une manipulation des peurs, des coups de dés ou des talents oratoires. L’Europe est un magnifique message de paix et de civilisation depuis 60 ans ; il nous appartient, en tant que, citoyens européens majeurs, de réformer cette assemblée des nations, dans le but de faire rayonner la culture et l’idéal occidental.» dit-il.

Jean Malaurie, à propos du nazisme qui reste sous-jacent, ici et là, dénonce cette idéologie, et veut définitivement l’extirper de l’image, de l’âme, de l’aura de Thulé dont le mythe ancien et puissant est au cœur de la sagesse première. Une sagesse, une préscience sauvage, une philosophie animiste qui respecte les lois inexorables de la nature. Une pensée première qui n’est pas sans évoquer pour Jean Malaurie les paroles prophétiques de Baruch Spinoza dans «l’Ethique» : « Deus sive natura » (Dieu c’est à dire la nature).

Léa MOSCONA (Radio Judaïca)

Hommage à Jean Malaurie à l’Université Catholique de Milan – Giulia Bogliolo Bruna


Hommage à Jean Malaurie à l’Université Catholique de Milan, à l’occasion de la parution de l’ouvrage Equilibri Artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie
Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie. 2016

L’essai Jean Malaurie : une énergie créatrice (Paris, Armand Colin, 2012) de l’ethnohistorienne Giulia Bogliolo Bruna vient de paraître en traduction italienne, sous le titre Equilibri Artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie, dans la collection « Ethnografie americane » chez CISU (Roma, Centro Informazione Stampa Universitaria, 2016).

Préfacée par la prof. Anna Casella Paltrinieri et postfacée par la prof. Luisa Faldini, l’édition transalpine, traduite, actualisée et annotée par l’Auteure elle-même, est enrichie d’une annexe iconographique et d’un index des noms.

A l’occasion de la présentation de cet ouvrage, qui s’est déroulée le 3 février dernier dans la prestigieuse Università Cattolica del Sacro Cuore di Milano, les professeurs Davide Bigalli  (Università degli Studi di Milano), Luisa Faldini (Università degli Studi di Genova), Anna Casella Paltrinieri (Università Cattolica del Sacro Cuore di Milano) et Maria Pia Casarini (Directrice, Istituto Polare « Silvio Zavatti » di Fermo) ont salué unanimes l’approche épistémologique rigoureuse et novatrice de l’Auteure qui s’est attachée à restituer, avec une intelligence emphatique et une finesse d’analyse, la biographie intellectuelle de cet illustre Savant qui a parcouru le XXème siècle en rétro-futuriste.

Par un jeu de regards croisés, les Intervenants ont décliné, en dialogue avec Giulia Bogliolo Bruna, les principaux apports de la démarche malaurienne :

  • la mobilisation d’une déontologie du regard, reposant sur une éthique de l’altérité et l’exercice pratique de la responsabilité qui s’incarne dans l’œuvre anthropologique malarienne autant que dans la collection « Terre Humaine » et rejoint l’humanisme de l’Autre-Homme cher à Emmanuel Levinas ;
  • l’adoption malaurienne de l’empathie en tant que vecteur privilégié d’accès à la connaissance (processus en « inuitisation » qui initie Jean Malaurie, en osmose sensorielle avec l’écosystème, au chamanisme boréal et à l’Intelligence de la Nature). A l’encontre du mythe de la neutralité de l’observateur, il s’agit là d’entrer en résonnance avec ses interlocuteurs pour comprendre, par observation participante et participation observante, les patrimoines de mythes, rites et croyances qui inspirent et façonnent un système social. Malaurie invite ainsi à assumer la subjectivité du chercheur pour mieux la maîtriser, rejoignant la démarche bourdieusienne (objectiver la subjectivité) ;
  • l’invention d’une nouvelle méthode accueillante et omni-compréhensive, l’anthropogéographie arctique, et l’élaboration, dans ce cadre, d’une démarche originale, la prescience inspirée. Cette approche insuffle une pensée “questionneuse” qui reconnaît la primauté de l’intuition (intuitionnisme mémoriel de double ascendance bergsonienne et inuit) et brasse rigueur épistémologique, revalorisation de la sensorialité et réévaluation de la sensibilité ;
  • la conduite d’une démarche comparatiste, d’empreinte humaniste, dans la filiation du grand résistant Boris Vildé, appelée à démontrer les passerelles entre le chamanisme inuit, les mysticismes et les pensées ésotériques occidentales. Ce qui conduit à la reconnaissance de l’égale dignité entre les pensées sauvages et les pensées occidentales ;
  • le dépassement d’une conception dialectique du devenir historique au profit d’une célébration de la métamorphose et donc de la fluence, chères aux philosophies unitaristes (d’Héraclite aux philosophes ésotériques de la Renaissance, jusqu’au naturalisme dynamique diderotien) ;
  • une interrogation profonde autour de l’universalité de la condition humaine et donc le refus de tout ethnocentrisme ou de toute hiérarchisation entre les peuples et les cultures. Cet esprit s’incarne notamment dans la collection d’anthropologie narrative Terre Humaine ;
  • une investigation originale de la morphologie sociale des communautés inughuit traditionnelles comme étant anarco-communalistes, sous un prisme d’inspiration maussienne, faisant du système-don (à l’échelle écosystémique) un fait social total. Ce qui constitue l’un des apports majeurs de la recherche malaurienne ;
  • l’élaboration par Jean Malaurie d’un humanisme écologique, d’une écosophie inspirée qui naît de la rencontre entre la philosophie naturelle des Inuit et de complexes systèmes de pensée occidentale : des Présocratiques aux Philosophes naturalistes de la Renaissance, des Philosophes des Lumières à la Naturalphilosophie allemande. A l’heure du dérèglement climatique, avec ses corollaires désastreux au plan écologique, social et économique (de la fonte des glaces à la paupérisation des zones côtières, de la fragilisation de la banquise à l’élévation du niveau des océans, jusqu’à l’intensification des flux de réfugiés climatiques), la parole malaurienne est verbe engagé qui, depuis un demi-siècle, alerte et éveille les consciences à respecter les lois de la Nature et à sauvegarder les équilibres entre l’homme et son écosystème.

Comme l’ont rappelé les Orateurs, le paradigme poly-dimensionnel et interdisciplinaire mobilisé par Giulia Bogliolo Bruna a permis d’embrasser l’heuristique malaurienne dans son organique unité et son caractère novateur.

Le public, composé de professeurs universitaires et d’étudiants de second et troisième cycle, a questionné les Intervenants sur l’originalité (au plan épistémologique) du processus en inuitisation (apprécié comme expérience de vie et vecteur de connaissance) ainsi que sur la force éclairante de la pensée malaurienne au-delà même de la recherche polaire, comme outil de compréhension d’autres systèmes de pensée.

Giulia Bogliolo Bruna

La vitrine de la librairie “Vita e Pensiero” de l’Università Cattolica del Sacro Cuore qui a selectionné parmi les nouveautés Equilibri artici : l’umanesimo ecologico di Jean Malaurie (Roma, CISU, 2016). Sur la photo, Giulia Bogliolo Bruna.
Sur la photo, de gauche à droite : Giulia Bogliolo Bruna et Davide Bigalli.

Aujourd’hui dans les savanturiers, rencontre avec le plus célèbre explorateur de grand Nord : Jean Malaurie par Fabienne Chauvière

par Fabienne Chauvière

Sa vie est un roman. Jean Malaurie, a 94 ans, mais il a plus de souvenirs que s’il avait 1000 ans. Naturaliste, géographe, ethnologue explorateur, ethno-historien, spécialiste des pierres et des éboulis, Jean Malaurie a mené plus de 31 expéditions dans la grand Nord.
Exploration au Pôle Nord © Getty / Kommersant Photo

A l’occasion de la 3e édition revue et augmentée d’Ultima Thulé, une merveilleuse bible de plus de 400 pages consacrés aux esquimaux et aux explorateurs du grand Nord, et dont il est l’auteur, Jean Malaurie a accepté de venir se livrer.

Il adore parler de sa longue carrière à traîneau ou en igloo, par moins 40°. Sa vie d’expéditions, d’études, de coups de gueule et de livres.

Les livres occupent une grande place chez ce grand explorateur scientifique. C’est lui qui a fondé la mythique collection Terre Humaine chez Plon. Une collection qui lui ressemble, où il mettait sur le même plan des intellectuels et des hommes du peuple qui savaient à peine écrire

Jean Malaurie a une silhouette de colosse une voix tonnante, et un humour vif. Il a rencontré Thulé, le peuple le plus septentrional de la planète, au nord du Groenland en 1950. Il connaît l’Arctique comme personne. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, et défendu leur « pensée sauvage », et Il est toujours leur plus fervent porte- parole.

Thulé est toujours au cœur de sa pensée.

Les livres

Comptoir le plus septentrional de la Terre, situé sur la côte occidentale du Groenland, Thulé, contrée la plus reculée au monde, fut pendant très longtemps une source de mystères. À la fois terrible et fantastique, Ultima Thulé revient sur l’histoire des illustres explorateurs qui, depuis le xviiie, ont précédé Jean Malaurie sur la route du pôle Nord. S’appuyant sur des extraits des journaux de bords des explorateurs, mais aussi sur les témoignages des Inuit, des photographies anciennes et contemporaines, gravures, objets, ou encore dessins d’esquimau, cet ouvrage constitue une galerie fabuleuse sur des hommes hors du commun.

700 articles de l’auteur en géocryologie, géomorphologie, ethnohistoire et géopolitique boréale seront rassemblés en quatre volumes. Le premier est consacré aux travaux sur les écosystèmes arctiques en haute latitude : résultats d’expéditions, observations, notes et réflexions publiés depuis la fin des années 1940, avec quelques inédits. Dans une préface, J. Malaurie revient sur ses découvertes.

Fabienne Chauvière

Écouter l’émission 54’49 https://www.franceinter.fr/emissions/les-savanturiers/les-savanturiers-15-janvier-2017

Jean Malaurie, passion Inuit – RCF par Thierry Lyonnet

Spécialiste des Inuits, Jean Malaurie est de ces grands explorateurs qui enseignent la richesse des sociétés traditionnelles. Il est l’invité exceptionnel de Thierry Lyonnet.

« J’aimerais que l’auditeur comprenne que l’homme est habité par des mythes. Les mythes, ce sont des expressions de notre inconscient collectif. » Jean Malaurie est « l’homme qui parle avec pierres » selon les Inuits. Pour nous il est un formidable ambassadeur de ces cultures traditionnelles. L’écouter raconter ses rencontres et ses expéditions est tout à fait passionnant. Ce géomorphologue, longtemps chercheur au CNRS, est un explorateur – Russie, Canada, Groenland – et un ethnographe. Il est à l’origine de la mythique collection des éditions Plon, « Terre humaine », où l’on trouve entre autres « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss (1955).

L’HOMME DU DÉSERT BLANC

« Je suis habité par le mythe de Thulé. » Comprenez: par l’extrême Nord et les populations des zones les plus septentrionnales de la planète. Jean Malaurie a joué un rôle fondamental pour la connaissance du peuple Inuit. Après la guerre et après ses études, il a participé à deux expéditions polaires avec Paul-Emile Victor. Et en 1950, c’est seul qu’il est parti chez les Inuits, loin de la sécurité des grandes expéditions. Né en 1922 à Mayence, en Allemagne, il a expérimenté dans la Résistance le goût de la liberté. Ses expéditions ont aussi été un choix de vie. Il se souvient, au moment de partir: « Le progrès, le matérialisme… je ne veux pas construire ma vie ainsi. » Pour découvrir qui il est, il a besoin du désert. Non pas le Hoggar où il a pourtant effectué deux missions pour le CNRS – « Je ne suis pas Théodore Monod », dit-il. Son désert à lui c’est le désert froid, le désert blanc.

« Un malheur absolu c’est de ne pas respecter l’autre. »

LES INUITS, PEUPLE HÉROÏQUE

Dans son ouvrage « Ultima Thulé (éd. du Chêne, 2000) Jean Malaurie dénonce la destruction des sociétés traditionnelles. Les Inuits, c’est 10.000 ans de vie dans « des conditions héroïques ». Le récit qu’il en fait allie la rigueur du scientifique et l’extraordinaire vivacité de celui qui a vécu auprès d’eux – au cours de ses 31 missions. Il témoigne de la richesse de leur civilisation animiste. L’animisme c’est « la conscience » de la « si grande proximité » de l’homme avec l’animal. « Si grande qu’il se souvient du temps où, en hybride, il était dans une sorte de paradis perdu – ce qui est un des grands mythes des Inuits. » Sans angélisme, il confie son admiration pour cette société Inuit et ce qu’elle nous enseigne. « Un malheur absolu c’est de ne pas respecter l’autre.« 

Retrouvez l’émission RCF du MERCREDI 28 DÉCEMBRE 2016 À 17H03 :  https://rcf.fr/culture/portraits/jean-malaurie-passion-inuit

Jean Malaurie : l’homme qui parle aux pierres – France Culture par Nicolas Martin

Long récit sur sa campagne de 1950-1951 au côté des Inuits du très grand Nord, analyses sur l’Arctique contemporain entre réchauffement et convoitises… Jean Malaurie, invité exceptionnel, dénonce la disparition d’une culture essentielle, celle des Inuits. Par Nicolas Martin.

Les Inuits l’ont surnommé « L’homme qui parle avec les pierres ». Lors de ses premières expéditions en Arctique, il s’intéressait en effet surtout à la topographie, aux reliefs, et à la géomorphologie, mais petit à petit, celui qui fut le premier à atteindre, à pied, le pôle Nord géomagnétique en 1951 s’est intéressé, de plus en plus, aux populations, ce qui lui fit dire qu’il est passé « de la pierre à l’homme ». Quel regard porte-t-il sur l’Arctique qui a enregistré il y a quelques semaines des températures de 20 degrés supérieures à la normale, et sur la sauvegarde des peuples Inuits menacés par le réchauffement et l’exploitation des ressources naturelles ?

Jean Malaurie, est le premier des grands invités de cette fin d’année 2016, La méthode scientifique est avec lui pour l’heure qui vient.

Nous n’allons pas faire ici l’affront d’essayer de présenter Jean Malaurie de façon exhaustive, il faudrait pour cela l’heure entière. Tout juste rappeler qu’il publie la 3ème édition de ce magnifique livre aux éditions du Chêne « Ultima Thulé ; de la découverte à l’invasion d’un haut lieu mythique » récit historique, ethnographique, récit d’aventure aussi, un beau livre magnifique et tout à fait recommandé en cette période de fêtes. Il publie également « Arctica, Œuvres 1 ; écosystème arctique en haute latitude » aux éditions du CNRS qui est un ouvrage plus scientifique.

« Il faut toujours se méfier des militaires quand ils veulent collaborer avec des scientifiques désintéressés. »

« L’Arctique ne peut être protégé que par ses habitants. »

« La nature, c’est leur maître. Rien n’est fantaisiste chez les Inuit, /…/ la nature est généreuse pour celui qui en est le fils. »

 

Ecouter le reportage : https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/jean-malaurie-lhomme-qui-parle-aux-pierres

 

L’HOMME DU THÉORÈME ET L’HOMME DU POÈME. POUR JEAN MALAURIE – Par YVAN ETIEMBRE

Texte de Yvan ETIEMBRE – Anthropologue

Il avait  moins de 30 ans,  lorsqu’il débarqua sur les côtes groenlandaises, en juin 1948 ; il est maintenant âgé, comme on dit, mais fait montre d’une intense activité multipliant les interventions, les articles, préfaces et projets de livres. Explorateur, résistant, écrivain, anthropogéographe, fondateur de la collection « Terre Humaine », Jean Malaurie est présent à notre mémoire par ses découvertes souvent solitaires ou accompagnées de quelques Inuit. Il fut ainsi le premier à découvrir, le 29 mai 1951, le pôle géomagnétique et plus tard à nous faire connaître L’allée Des Baleines, mystérieux site préhistorique des peuples arctiques. Il est présent par ses combats en faveur du peuple inuit qu’il nous a rendu familier par ses livres dont Les Derniers Rois De Thulé ou Hummocks, plus récemment sa Lettre à un Inuit de 2022, comme par sa dénonciation d’une base américaine secrète au Groenland. Il a œuvré et œuvre toujours pour nous faire connaitre la richesse culturelle de ces peuples « racines » dont il partage la spiritualité chamanique et le sens de l’espace. Enfin, il est désormais au cœur des préoccupations écologiques et des luttes contre les menaces  qui pèsent sur l’environnement et le réchauffement climatique.

Jean Malaurie, comme le montre encore son activité, poursuivra toujours  une approche du réel , qu’il résumera par « de la pierre à l’homme et de l’homme au cosmos » à la recherche d’un ordre caché de la nature. Ses engagements divers trouveront toujours leur cohérence, dans l’homme et sa pensée.

Il a  toujours, pour sa part,  existé « contre », comme il le dit dans Hummocks, au sens de se construire contre son milieu et les préjugés de celui-ci, ainsi que l’éducation universitaire. Il s’est voulu à l’école des Inuits qui lui enjoignaient de cesser d’être  « le blanc » au cours d’une rude rééducation : sa rencontre avec l’Autre s’avéra pour lui processus déconstructeur de conventions sociales et d’un psychisme occidental amputé de son versant sensoriel et imaginaire qui bridait la créativité. Il y a gagné ce qu’il appelle son caractère double, métis, hybride ou coexistent « pensées sauvages et pensées blanches ». Mais il dut aller pour cela, jusqu’au bout de la solitude identitaire pour « renaître » et retrouver ce qu’il appelle sa « primitivité », d’autres affects.

A la science désincarnée,  il substitue les notions de connaturalité, d’écosystème social, notions complexes qui nécessitent la pluridisciplinarité. On ne saurait étudier l’homme boréal autrement que dans son environnement : telle est son intime conviction, confirmée à la fois par ses propres recherches géomorphologiques, la pensée chamanique des peuples premiers et la  « philosophie de la Nature » héritage de la pensée allemande. L’anthropogéographie arctique demeurera « contextuelle et situationnelle » ; le milieu (ainsi le rôle du climat) exerçant un impact significatif sur la morphologie sociale du groupe. Les éléments fondamentaux comme la terre et l’eau, la faune et la flore conditionnent les structures sociales et les structures mentales. Pour en saisir la complexité, le scientifique doit se faire aussi Inuit, parce que se situer dans le milieu boréal, c’est devoir faire appel à tous ses sens.

En ce sens, Jean  Malaurie  n’est pas un anthropologue classique attaché à décrire simplement la culture matérielle de ce peuple : l’anthropogéographie est plutôt une science carrefour entre géographie, histoire, psychologie, anthropologie religieuse et art (il a dirigé L’art Du Grand Nord dans la collection Citadelles). Il s’agit de cerner la psychologie profonde de ces chasseurs, leur « philosophie » animiste (il a ainsi utilisé pour ce faire des batteries de tests dont le Rorschach ou analysé des dessins d’enfants).

Il va, pour ces raisons, mettre en œuvre toute une épistémologie complexe. Deux êtres vont coexister en lui : l’un rationnel, méthodique, rigoureux dans l’expérimentation, dont le géomorphologue témoignera ; l’autre intuitif, imaginatif, rêveur, un moi « sauvage », primitif comme il aime à le dire. Comme Bachelard,  dont il s’inspire et qu’il aurait aimé publier dans Terre Humaine ,il y a ainsi chez lui une pensée du Jour, scientifique, et une de la Nuit « animiste ». Comme le philosophe de Bar-sur-Aube, il va en faire vivre la dialectique. Celle-ci prendra la forme d’un itinéraire, d’une trajectoire, dont la pierre est le repère essentiel : parti de la géocryologie, de la géomorphologie des éboulis, le parcours du chercheur le mènera à L’allée Des Baleines, en 1990, en Tchoukotka sibérienne ;un parcours en fait initiatique, comme est chez lui la découverte de l’Arctique, qu’il vivra comme une nouvelle naissance.

Céder à L’Appel Du Nord, partir dans l’Arctique, c’est remonter le temps en marchant sur les traces des chasseurs paléolithiques qui avaient franchi le détroit de Behring ; (L’homme hyperboréal, étant apparu il y a 10 000 ans sur les bords du détroit, et il y a 4 000 ans, dans l’Arctique nord-américain et au Groenland). Ce sera aussi sortir des voies de l’académisme universitaire en se mettant à l’écoute des rudes Inuits et de leur « pensée sauvage ». L’homme nomade marche et en marchant, il pense l’espace. Penser l’espace c’est- dire que d’une part nous l’habitons et aussi que nous nous y orientons et le parcourons. Les chasseurs cueilleurs (Inuits, Aborigènes australiens, Bushmen) parcouraient l’espace en le reconnaissant par une perception dynamique et y mettaient de l’ordre en le nommant par des récits et des mythologies axées sur le trajet et les itinéraires.

On retrouve ici ce qu’on a pu appeler un imaginaire « cosmophore » ,  une perception originaire, préréflexive, d’où sont expulsées toutes les frontières, et les différences substantielles ; un imaginaire qui sera, chez nous, celui de Bachelard ou d’Artaud, où cosmos et sujet ne font . Mais la sagesse inuit est justement  de garder  la «  bonne distance » pour ne pas troubler l’ordre cosmique ou social. Les mythes regorgent de bébés géants/ nains, des êtres mi- animaux, mi- humains, des procréations monstrueuses et donc insistent sur cette « bonne distance » : le soleil et la lune mythiques qui sont censés pratiquer l’inceste prohibé, provoquent par exemple la peur inuit lors des éclipses. Seul le chaman, être lui-même intermédiaire, peut ainsi assurer le passage d’un plan à l’autre, au profit de la communauté. Il est « passeur de sens » comme l’est bien sûr, J.Malaurie.

On peut  donc noter que deux systèmes de pensées vont se rencontrer, dans une confrontation féconde, dans l’esprit du géoanthropologue qu’est Jean Malaurie, deux pensées qui pourtant d’une certaine façon disent la même chose. Ainsi la pensée « sauvage » de l’inuit dans son imaginaire mythique et sa « préscience » qui dit que la terre et donc la pierre « os de la terre » est vivante ,qu’elle est animée par des esprits invisibles qui lui donnent sa cohérence interne. La pensée du scientifique qui dans ses travaux sur la gélification parle « d’énergie cinétique supplémentaire » qu’il établit par la mesure,  et qui fait que les pierres se déplacent non seulement du fait de la gravité mais de cette énergie produite par le gel de l’eau et son augmentation de volume qui brisent ou meuvent la pierre.

Peut-être cette confrontation de deux pensées, voire leur complémentarité est-elle justement la voie de la sagesse et aboutit à l’éthique qu’avait défini Bachelard respecter l’homme dans son intégralité et donc le retrouver dans les divers fragments de l’humanité. Pour ce faire il y aurait essentiellement deux voies de l’esprit : la voie diurne et la voie nocturne, la science et la poétique, l’homme du théorème et l’homme du poème.

De la même façon, il y a chez Malaurie d’abord un homme de sciences, un « homme du théorème » qui dans la lignée de Bachelard, cherchera  surmonter l’opposition entre empirisme et rationalisme, pour les unir dans une synthèse qui n’existerait pas encore. La première conséquence qu’il en tira c’est que le dogmatisme académique, l’esprit de système, les divers réductionnismes, doivent céder le pas à une pensée questionneuse, disant non à tout acquis, parce que toute connaissance est nécessairement partielle et donc partiale (« toute science a obligation d’errer » disait  Bachelard). Ainsi dans ses travaux du Hoggar et du Groenland, mettra-t-il d’entrée en question la pensée établie sur l’érosion qui tirait une loi générale de ce qui n’était qu’observation des pays tempérés  La première approche sera donc empirique dès ses études des structures cristallines au microscope puis surtout dans son travail de terrain (il est minutieux dans la notation et la rédaction de ses carnets). La primauté revient à l’induction qui entraîne des hypothèses et le rôle du terrain est de les valider en même temps qu’il est épreuve de soi. La totalité ne sera plus que le résultat d’une reconstruction synthétique après coup.

Pourtant, à côté de l’homme de science il y a aussi chez Malaurie, le « nocturne », le rêveur, nourri des Philosophes De La Nature et Romantiques allemands, qu’il retrouve dans la pensée des Inuits.  Ainsi voyant J.Malaurie « parler avec les pierres », , les mesurant, les dessinant, les Inuits retrouvaient leur intuition d’une pierre vivante mémoire des esprits. Elle renvoyait à Uummaa, l’énergie issue du cosmos, aux atomes de vie qu’ils appellent des Inuat et qui réguleraient l’équilibre universel. Les initiés en percevraient le murmure par leur sensorialité aiguisée, alors que le chaman y puisait les vibrations source de transe, et ce après une période de préparation ascétique, en s’asseyant sur certaines pierres. C’est sans doute pourquoi enfin les Inuits suivaient si volontiers l’explorateur « qui parlait avec les pierres », nom qu’il lui donnait, d’une autre manière qu’eux, l’aidant sur les éboulis, lui conseillant certains secteurs d’étude, lui apportant des pierres qui présentaient pour leur sens ce murmure particulier.

La recherche de Jean Malaurie , tout en restant un travail scientifique, va alors  se doubler d’un itinéraire spirituel, initiatique, dont on peut maintenant retracer les étapes. L’année 1950 sera celle de sa rencontre avec les Esquimaux polaires de Thulé, les Inughuit .

23 juillet 1950, Jean Malaurie parvient à Thulé et décide de se rendre à 150 kms plus au nord, à Siorapaluk, pour hiverner avec les Inuits. L’endroit comprend six igloos et trente-deux Inuits. Il sera le premier Blanc à hiverner seul parmi ces derniers et va dresser, la première généalogie des Inuits de Thulé. Il recueille aussi, auprès de l’un d’entre eux, ses premiers mythes et les récits des anciens chamans, s’initie au maniement du traîneau et à la chasse au morse. Il au sentiment d’être l’ultime témoin d’un peuple et d’un mode de vie millénaire et en voie d’extinction. En février, il effectue un raid de 500 kmS qui le mène à Savigssivik, accompagné d’un seul compagnon, Kutsititsoq, pendant quinze jours, dans la nuit polaire. Le mois de mars le voit tenter d’explorer les terres inhabitées d’Inglefield, Washington et d’Ellesmere, soit 1 500 km en traîneau, accompagnées de deux couples inuit lesquels chassent pour se nourrir. Le manque de provisions conduit pourtant le groupe à se séparer. Malaurie prend alors, au péril de sa vie, la décision « folle » de rester seul sans traîneau, sans radio, durant quinze jours pour effectuer se recherches. Le trois juin il atteint l’ile d’Ellesmere et est donc le seul français à avoir accompli la « traversée Groenland-Canada.

Le 14 juin 1951 il rentrera vers Thulé pour y découvrir la base américaine. Son édification, sans l’accord des Inuits, fut sa première grande lute et une des causes de la fondation de « Terre Humaine » avec Les Derniers Rois De Thulé

La quête de notre chercheur, à la fois extérieure dans la saisie d’une pensée sauvage, et intérieure (pour lui, elle dépouille le vieil homme) culminera en 1990 par la découverte de l’Allée des Baleines en Toutochka, sur l’île d’Yttigran dans le détroit de Behring, Un site grandiose qui s’étend sur 400 mètres environ et se trouve sur un chemin de migration important des baleines.: trente-quatre poteaux de 5 mètres de haut faits avec les mâchoires inférieures de la baleine mysticète. Il servait sans doute tout à la fois de lieu où l’on dépeçait les baleines et de lieu de culte où avaient lieu des initiations.

Si l’on veut maintenant  saisir le sens de ce parcours, il faut voir que cette géopoétique trouva d’abord, on l’a dit précédemment, sa naissance à Thulé. Ce ne peut être un hasard, puisque le nom évoque justement un lieu qui fit à la fois l’objet de recherches incessantes de la part de navigateurs, depuis l’antiquité grecque, de débat acharné des géographes sur son existence réelle  et sa situation exacte ,suite au voyage de Pytheas et à son récit  en partie perdu , de légendes qui rejoignirent le mythe de l’Atlantide ;avant de devenir un modeste comptoir destinés aux Inuits par la volonté de Knud Rasmussen. « … ou bien deviendras-tu dieu de la mer immense, les marins révéreront ils ta seule divinité, et Thulé l’Ultime te sera-t-elle soumise? » VIRGILE, GEORGIQUES,

Ainsi de Virgile et Sénèque à Knud Rasmussen et Jean Malaurie en passant par Goethe, il suffit, pour susciter l’enchantement, d’écouter le nom magique tel que l’évoque le premier vers d’une ballade. « Il était un roi de THULE……». Ce mythe de Thulé, sera repris dans toutes les littératures, au Moyen Âge dans le cycle de la Table ronde, et à l’époque romantique par Goethe dans sa lyrique Ballade du roi de Thulé.

Il y eut donc  un moment décisif dans la vie de Jean Malaurie : celui de 1950 où bascula sa vie et donna l’impulsion définitive à sa pensée   ; moment  qu’il raconte dans les premières pages de son livre, Les Derniers Rois De Thulé.

« Retour vers l’Age de pierre ou plus précisément du phoque, faisons route vers Thulé…. »

« Faisons donc route vers Thulé…Avec quelques jours d’avance :
Bon Anniversaire, Jean Malaurie.

Yvan Etiembre

site internet REGARD ELOIGNE : http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne

Jean Malaurie : «Il faut sacraliser l’Arctique, sinon nous allons le payer»

Journal Libération - Week-End du 3 & 4 décembre 2016 - Interview par Coralie Schaub
La nature aime l’équilibre et déteste le désordre, rappelle le naturaliste spécialiste du Grand Nord, qui a longtemps vécu parmi les Inuits. Face à l’urgence climatique, il s’inquiète de «l’indolence» de la société.

Jean Malaurie est infatigable. Premier homme au monde, avec l’Inuit Kutsikitsoq, à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord, en 1951, avec deux traîneaux à chiens, ce jeune homme de bientôt 94 ans connaît l’Arctique comme personne. Il y a mené 31 missions, du Groenland à la Sibérie en passant par le Canada, le plus souvent en solitaire. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, défendu leur «pensée sauvage». Naturaliste, géomorphologue et géocryologue, il a entre autres fondé le Centre d’études arctiques (CNRS et EHESS). Sa bibliographie compte une douzaine de titres, dont les Derniers Rois de Thulé, publié en 1955 dans la mythique collection Terre humaine des éditions Plon, qu’il a créée et dirigée. Ce colosse à la voix tonnante voit grand et loin. Il vient de publier deux gros livres. L’un, Arctica, est le premier tome d’une série de quatre, qui rassemblera ses 700 articles scientifiques (CNRS Editions). L’autre est la troisième édition, revue et augmentée, de l’un de ses ouvrages phares, Ultima Thulé (Chêne). Il vient de relancer la collection Terre humaine, avec l’académicien Jean-Christophe Rufin. Il y publiera l’an prochain un livre sur l’animisme, Uummaa, la prescience sauvage. Il exposera aussi en 2017 ses délicats et vibrants pastels, témoignages des émotions qui l’ont saisi dans la nuit polaire. Jean Malaurie nous a parlé cinq heures, un vendredi soir, dans son bel appartement parisien. Sans interruption, sans boire ni manger. Voici la substantifique moelle de ses propos d’éternel jeune premier boréal.

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Dessin Christelle Enault

«Les inuits sont implacables»

«Je suis issu d’une famille bourgeoise et austère. Quand la guerre éclate, je me dis : « Si je m’en tire, je vais être actif, m’engager, je n’écraserai pas l’humilié, l’offensé. Et pour ce faire, je vais avoir besoin de me former, donc je vais aller chez les primitifs. » Je choisis le Nord, l’endroit le plus dur possible, je sens qu’il faut me briser quelque part. Et que ces peuples ont quelque chose à m’apprendre. C’est ce qu’on appelle la prescience. Un scientifique, s’il ne l’a pas, qu’il change de métier !

«Là-dessus, je travaille sur les pierres. Parce que je cherche à savoir comment est née la vie. J’étudie les éboulis, je suis un « éboulologue ». Ces formations du Groenland datent de l’ordovicien, il y a plus de 400 millions d’années, l’époque des trilobites, les premiers vertébrés. Je vois se réaliser ce qui sera au cœur de la doctrine que je soutiens avec James Lovelock, l’homéostasie (1). Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, comme disait Lavoisier. La nature aime l’équilibre et déteste le désordre.

«Ce que je fais intéresse les Inuits. Ils me disent : « Prends cette pierre et écoute, nous, on entend. » Ils considèrent qu’il y a dans les pierres une force étrange qui inspire leurs chamans. Ce qui n’est pas faux, la pierre subit des contractions, ça bouge. Peu à peu, les Inuits donnent une dimension animiste à mon travail. La nature a une vie, nous avons des sens très fatigués, eux l’entendent. En 10 000 ans, ils ont forgé une théologie de la nature : elle a ses mystères, elle est implacable, elle n’est pas bonne. On prend ce qu’il y a de bon, mais la règle absolue est de ne jamais intervenir dans ses lois. Je vis avec eux. Le soir dans mon igloo, ils sont à mes côtés, ils mangent leur viande crue, ils voient que je gratte les pierres, ils m’estiment parce qu’ils savent que c’est difficile.

«La chance de ma vie – sancta humilitas ! -, c’est que je suis très pauvre. Lors de ma première mission au Groenland avec Paul-Emile Victor, en 1948, j’ai été frappé par la dictature des sciences dures. L’expédition comptait des physiciens, des géophysiciens, mais pas de biologiste ni d’ethnographe. Une grande expédition polaire qui oublie les habitants ! En 1950, je pars à Thulé, au Nord du Groenland, où vit le peuple le plus au Nord du monde, seul, sans crédit, sans équipement et ne connaissant pas la langue de cette population. Il faut que les Inuits chassent pour moi, je suis à leur merci. Je les paie très peu, ça ne les intéresse pas, ce qu’ils veulent, c’est que je les comprenne. Ils me disent : « Douze expéditions t’ont précédé. On les connaît, ils ont des carnets, ils notent. Ils ne comprennent rien, ils ne savent pas le mystère qu’il y a chez nous. »

[…]

Coralie Schaub

Retrouvez la suite de l’interview sur Libération.fr : http://www.liberation.fr/debats/2016/12/02/jean-malaurie-il-faut-sacraliser-l-arctique-sinon-nous-allons-le-payer_1532598

ARCTICA I : Ecosystème arctique en haute latitude – Par Dominique SEWANE

Commentaires de Dominique Sewane – Maître de Conférence à Sciences Po Paris

Que signifie « commercer avec la nature, si nous n’avons affaire, par la voie analytique, qu’à ses parties matérielles, si nous ne percevons pas la respiration de l’esprit qui donne un sens à chaque partie et corrige ou sanctionne chaque écart par une voie tout intérieure » ? Goethe

L’interrogation de Goethe donne sa tonalité au très beau Arctica 1 de Jean Malaurie. Soulignons tout de suite la somptueuse publication que lui ont réservée les éditions du CNRS : qualité du papier et de l’impression, splendides illustrations, en particulier la cartographie. Une présentation amplement méritée par l’œuvre géologique et anthropologique d’un chercheur associant  rigueur scientifique – plus de cinquante missions dans les régions du Grand Nord – et engagement à l’égard des peuples autochtones vivant en isolat. Parmi ces peuples vulnérables, victimes des actions délétères de multinationales aveuglées par leur course  au profit immédiat, celui, emblématique des Inuit du nord du Groenland. Depuis la fonte des glaces due au réchauffement climatique, le tourisme et les compagnies pétrolières pillent leurs territoires. Le suicide des jeunes, en nombre croissant, devrait nous alerter, insiste Jean Malaurie, soulignant que si l’Occident est avancé sur le plan technique, il n’a plus de pensée. «  Nos sociétés n’ont rien à dire ou proposer aux nouvelles générations, hormis toujours développer et produire davantage. et les jeunes Inuit déculturés ne se reconnaissent pas dans nos modèles de société ».

Sur ce point, sa position est claire : les errements auxquels nous assistons sont dus principalement à une crise spirituelle de l’Occident. Une crise sans précédent. «La terre est outragée et les premières victimes sont les plus faibles ». L’accaparement des ressources vitales par les multinationales et l’absence d’un projet élevé qui mobiliserait les énergies, conduisent au désespoir des populations entières tandis que, dans l’indifférence générale, espèces végétales et animales disparaissent massivement. Nous le constatons chaque jour : la raréfaction des ressources entraîne conflits, tensions, mouvements massifs de migration climatique.

Or, rappelle Jean Malaurie, la relation à la nature des « sentinelles de notre planète » que sont ces  petits peuples, fondée sur une éthique visant à préserver les ressources, devrait s’imposer comme un modèle pour l’Occident. La « Déclaration sur les droits des peuples autochtones » de 2007 ne tient pas un autre discours : « le respect des savoirs, des cultures et des pratiques autochtones contribue à une mise en valeur durable et équitable de l’environnement et à sa bonne gestion ».

De nos jours, l’enjeu est pourtant rien moins que la survie de l’espèce humaine, avertit l’astrophysicien Stephen Hawkins. Il prévoit qu’elle disparaîtra  d‘ici mille ans si aucune mesure n’est prise pour réduire l’effet de serre du aux actions délétères des multinationales. « L’augmentation de la température et le dégel  sont la conséquence de l’excès d’énergie dans le monde, d’une part produit par la communauté humaine, et d’autre part, qui ne peut pas s’échapper ans l’espace à cause de l’effet de serre que l’humanité a créé. » rappelle Jaime, pour qui la fonte totale des glaces due à l’émission d’une énergie qui ne peut plus s’évaporer provoquerait une brutale augmentation de température, bien supérieure aux deux ou trois degrés Celsius prévus généralement, fatale aux humains, entre autres. A moins que l’exploration spatiale ne nous permette d’emménager sur une autre planète ! C’est avec le plus grand sérieux que Stephen Hawkins conseille de « continuer à explorer l’espace pour le futur de l’humanité ». Nous suivons avec admiration le voyage intersidéral de Thomas Pesquet qui restera six mois dans l’espace avec ses compagnons.

Récemment, Laurent Fabius s’est décidé à lancer l’alarme. Au mois de novembre 2016, des décisions ont été  – difficilement – votées au Maroc pendant la COP 22, faisant suite  aux engagements pris à Paris pendant la COP 21, notamment celui de renoncer à exploiter les ressources gazières, pétrolifères et carbonifères, tout au moins de prévoir un plan visant à les réduire dans les prochaines années, pour les remplacer par d’autres sources d’énergie non polluantes.  Seraient-ils déjà caducs depuis l’élection du nouveau président des Etats Unis ? Il est à craindre que ce « climato-sceptique », se désolidarise d’un projet qui inciterait les USA à organiser son économie sur des bases totalement nouvelles.  Autant dire que le combat pour des conditions viables à  long terme, c’est à dire pour les générations futures, est loin d’être gagné.  Quoiqu’il en soit, déclare pour sa part Valérie Cabanès, il nous revient de  « faire confiance aux meilleures sciences internationales et interdisciplinaires pour nous rappeler les limites à nos ambitions sur Terre ».

C’est à un tel savoir que nous invite Arctica I, dont les recherches concernent principalement les adaptations de la pierre et de la glace aux changements de climat, dont l’accélération est due à un ensemble de causes associées à l’effet de serre, dont la responsabilité incombe aux activités humaines. Les mot « adaptation », « malléabilité », « évolution », sont récurrents dans Arctica I.  Si « rien n’est fait » d’ici dix ans, l’impact de la fonte des glaces sur l’existence de l’homme, de l’animal et du règne végétal, risque d’être dramatique à brève échéance

Ordre de la Nature

« La nature n’est pas l’expression d’un chaos mais d’un ordre visant à l’organisation conservatoire d’un tout, chacune des partie étant fonction de ce tout.  De ce principe, le chasseur boréal est convaincu après 10 000 ans d’expérience » écrit Jean Malaurie,  ajoutant que «  sa pensée est inspirée par la crainte que les principes régulateurs de l’ordre des choses ne soient pas respectés ».  D’où alersuit ou tabous des Inuit devant être compris à la fois comme des règles de survie et des règles sociales : ratio des naissance (maintenu grâce à des structures parentales interdisant les alliances jusqu’à la sixième génération), coutumes  diététiques visant à protéger certaines espèces animales. Tels étaient les fiers Utkuhikhalingmiut de Back River que Jean Malaurie rencontra en 1963 dans l’Arctique central canadien : ils s’interdisaient, eux, hommes du continent,  de chasser le phoque, animal de la mer, alors qu’ils vivaient dans un dénuement quasi absolu. « Ces règles avaient pour but de s’aligner sur les complexes lois d’équilibre de la nature qui régentent la vie minérale des plantes et de la faune, et que nous, Occidentaux appelons écosystème ».

Cependant, loin d’être statique,  l’ordre de la nature est en constante évolution et les règles  des Inuit, précise Jean Malaurie, sont associées à une surprenante adaptation aux périodes caractérisées par un écart climatique. C’est à de telles périodes que sont liés des interdits spécifiques. Fait étonnant : ils étaient adoptés  plusieurs années avant l’apparition d’un changement de climat, par conséquent en prévision de la pénurie qu’il allait générer. Comment expliquer un phénomène aussi étrange ? A partir d’observations conduites sur quatre générations a partir de 1951, Jean Malaurie formule l’hypothèse suivante : il ne s’agirait pas d’adaptation au milieu, mais d’adaptation à reconnaître des mouvements globaux grâce à une acuité sensorielle développée dès l’enfance. « Les signes perçus seraient transmis et appris à chaque génération. La sociologie de la chasse a déterminé une psychologie du comportement, par  les observations aigues qu’elle suscite  et une exceptionnelle faculté de mémorisation sensorielle due à l’acuité des cinq sens. » lls sont aptes à réagir rapidement au moindre signe annonciateur d’une catastrophe, et à s’y préparer, bien que dans leur dénuement, ils paraissent d’une vulnérabilité extrême. «Désormais leur savoir est pris en compte et respecté ».

En même temps, insiste-t-il, les Inuit, et plus largement les sociétés de culture chamanique ou animiste, ont pris bien avant nous une conscience aigue de la précarité de l’espèce humaine, qui les maintient en état de constant éveil. La hantise de l’Inuit est de retourner à l’état d’animal humain « homme non erectus ». Les récits effrayants à propos du monstrueux tupilak exprimeraient l’angoisse sourde, ressentie depuis des millénaires, de la disparition de l’espèce humaine.

 Réchauffement climatique

Si les chasseurs boréals ont appris à s’adapter aux changements de la planète, cette faculté d’adaptation est partagée par un élément qui, à priori, peut nous sembler d’une stabilité immuable : la pierre. Elle est vivante, en constante évolution, affirme Jean Malaurie, résumant des recherches géomorphologiques de plusieurs décennies sur les éboulis, sa spécialité. « J’ai cherché les limites  dans les univers minéraux des déserts froids et chauds  les limites tendancielles  de fragmentation des pierres au cours de leur chute de la falaise  jusqu’en bas des éboulis, à mieux dire les seuls d’érosion des pierres lors de leur fragmentation. »

Dès 1969, au deuxième congrès international de Rouen, Jean Malaurie s’alignait sur les prévisions les plus sombres des experts internationaux : élévation de la température de la planète et ses conséquences tragiques, entre autres, des mouvements sismiques d’ampleur démesurée, auxquels nous assistons depuis l’an 2000.

Plusieurs articles d’Arctica I, écrits par des géologues et physiciens – notamment le regretté Jean Marie Pelt – analysent en détail les conséquences d’un réchauffement climatique intensifié par l’effet de serre, et leurs conséquences sur notre planète. La notion d’énergie, concluent-ils, est l’élément premier à prendre compte. Il est antérieur à l’augmentation de température, car, ayant provoqué la fonte des glaces, il donne libre cours à une drastique augmentation de la température. Ainsi l’analyse de Jaime Aguirre-Puente :

« Si la température météorologique augmente, cela signifie que la température de l’atmosphère et de son voisinage augmente, mais pas seulement  car en même temps,  l’eau à l’état solide, c’est adire la glace, disparaît également… J‘affirme que c’est grâce à la glace que la température n’a pas augmenté  plus rapidement. Autrement dit, la glace « fait tampon », de manière cruciale, à la montée de la température météorologique adoptée comme paramètre de contrôle. Or, la quantité de glace n’est pas infinie. Tôt ou tard, elle disparaîtra, si nous ne changeons pas de comportement. La glace disparaissant, la température, adoptée comme paramètre de contrôle,  augmentera plus dizaine de fois plus rapidement. »  Glaçant. Dans le contexte actuel, il nous est difficile de concevoir une augmentation de température de 10 à 20 degrés. C’est donc avec ce paramètre fondamental, le concept d’énergie,  que nous devons réfléchir, c’est à dire l’énergie calorifique reçue par le soleil et augmentée par le confinement due à l’effet de serre : « Si elle est  excédentaire, elle se dirige prioritairement vers les régions de basse température : les pôles, le grand Nord. Résultat : dégel,  écoulement d’eau, ensuite : augmentation de la température… quand toute la glace aura fondue, on atteindra très rapidement des températures élevées, des dizaines de fois plus rapidement que lorsque la glace n’avait pas fondu. »

Actuellement, 100km3 par an de fonte des glaces ! Notre terre est en train de transformer sa glace en eau.  Que faire ? Aborder ce problème avec courage, conclut Arctica I.

Pour accéder au savoir concernant notre planète, la pluralité des disciplines est indispensable, insiste Jean Malaurie. Parallèlement à ses recherches géologiques, il a encouragé et fait connaître les témoignages et analyses de spécialistes de toutes disciplines et de tous horizons : d’une part, à son Centre d’Etudes Arctiques (CNRS), d’autre part, au travers de la prestigieuses collections Terre Humaine, dont il est le fondateur et le directeur aux éditions Plon.

Le choix, pour une société, de ses orientation, tant économiques qu’intellectuelles, lui apparaît comme une urgence.  En nous avertissant de l’immense menace pour la paix que représente la destruction des écosystèmes de notre planète – détruits à une échelle sans précédent – Arctica I nous invite à nous mobiliser « ensemble », c’est à dire à taire nos haine et ressentiments pour faire preuve, enfin, de solidarité : il y va de notre survie.  En tant qu’Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires depuis 2007, l’œuvre scientifique de Jean Malaurie, dont rend compte Arctica I, est désormais inséparable des  combats qu’il mène sous l’égide de l’Unesco.

Dominique SEWANE
Maître de Conférence à Sciences Po Paris
Titulaire de la Chaire Unesco « Rayonnement de la pensée africaine – Préservation du patrimoine culturel africain »  (Université de Lomé, Togo)

« Les Inuits m’ont distingué des autres Blancs »

Tribune de Genève - le 20 novembre 2016 - par Cécile Lecoultre
A 94 ans, le Français Jean Malaurie, seigneur magnifique de l’exploration scientifique, réédite «Ultima Thulé». Son esprit tonne encore. Interview.

Jean Malaurie traîne dans sa légende des formules totémiques qui l’affublent d’une vieille peau. «Grand frère des ours» ou «Homme qui parle avec les pierres» ne s’en amuse guère, prompt à rectifier. «Je suis d’abord un naturaliste spécialisée en homéostasie, géomorphologue, géographe, géocryologue, ethnologue.» Explorateur, aussi? «Les Inuits m’ont distingué des autres blancs, ce fut ma chance! D’habitude, ils détestaient leur arrogance condescendante. Mais en mai 1951, à Thulé, ils me reconnaissent comme leur ambassadeur, un avocat dans ce drame qui se jouera dans la baie, dont ils ont la préscience. En dix minutes, j’ai été «chamanisé». Je demeure auréolé de cet adoubement.» La menace se concrêtise en juin, quand les Américains raclent la toundra pour y installer une base ultrasecrète. Le colosse, 28 ans alors, ignore que sa lutte contre l’envahisseur va durer une vie.

A 94 ans, Jean Malaurie se souvient par le détail de ce choc fondateur. «Seul sous ma tente par moins 40, orphelin de père et mère, dissocié de l’expédition de Paul-Emile Victor, sans un sou, je me demande quoi faire de ma vie. «Inuitisé», j’ai une mission à remplir, mon travail s’en ressent. Je vais résister.» Une carrière monumentale surgira. Et notamment, ce pavé réédité, Ultima Thulé. Le géo-philosophe y conte son peuple d’adoption, il se dévoile aussi père d’une anthropologie réflexive, via la collection Terre Humaine. «Je voulais rendre compte de l’histoire sociale engagée, sortir du syndrome des chercheurs qui ne parlaient, au hasard, que du Groenland ou de la Terre Adélie, pas des hommes. Des âneries pareilles, j’en ai entendues dans la bouche d’académiciens! Nous nous prenons pour le nombril du monde, et nous ignorons comment pense un intellectuel de Bombay.

Face à lui, à Dieppe, «la mer du Nord se calme, si fachée cette nuit». La colère sied à ce seigneur qui fuit «les Germano-pratins qui oublient le peuple, la pauvre Sorbonne empétrée dans sa crise intellectuelle». La conversation glisse en ondes rugissantes, il revient sur Terre Humaine, à Paris: «J’ai une personnalité affirmée. J’ai chassé l’ours. Les Sonotones du comité de l’éditeur Plon ne m’impressionnent pas.» Surtout, il rallie Claude Levi-Strauss à son projet. «Personne ne croit alors à son structuralisme, je suis joueur, je veux Tristes tropiques. Je confesse avoir bataillé pour le titre. «Tristes», ce n’était pas vendeur.»

Parmi d’autres futures plumes prestigieuses, il recrute Victor Segalen. «Poète méconnu, il est jugé invendable. Je lui dis: «Je vous consacre homme de terrain». Et ainsi de suite. Les auteurs, les traducteurs, ce n’était pas facile. La pauvreté ne se décrit pas, c’est un souffle. Or je reste un scientifique amoureux de qualité littéraire.» Il se définit encore comme natif de Mayence «avec la gaieté de cette ville, ses buveurs, son carnaval». Sa mère, hautaine aristo écossaise, l’a incliné au froid polaire plutôt qu’aux déserts de Saint-Ex. Son père est agrégé histoire-géo, catholique. «Homo religius, j’ai un défaut. En quête de spiritualité, je veux comprendre, éviter les doctrines. Sartre et l’existentialisme me découragent.»

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http://www.tdg.ch/culture/inuits-m-distingue-blancs/story/28343465