Des courants multiples et convergents

Très vite, de grands courants, qui s’interpénètrent, se font jour. Mais dès les années soixante-dix, on a pu distinguer quelques orientations majeurs dans la collection Terre Humaine. Avec Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Margaret Mead, Georges Balandier, Jean Duvignaud, Pierre Clastres : le courant ethnologique et philosophique. Avec Victor Segalen, James Agee, le courant littéraire. Avec Talayesva, Yanoama, Tahca Ushte, Anta, mais aussi Dominique Sewane et Barbara Glowczewski : le courant autochtone. Avec Ishi, René Dumont et Eduardo Galeano : les cris d’indignation. Avec Wilfred Thesiger et Jean Malaurie : le courant des grandes explorations.

Josiane Racine est l’épouse d’un érudit spécialiste géo-historien de l’Inde traditionnelle. Son épouse (à droite de Jean Malaurie) est une Tamoule de Pondichéry. Par delà sa différence de haute caste et de milieu, cette ethnomusicologue a recueilli patiemment le récit d’une intouchable (à gauche de Jean Malaurie), très modeste ouvrière agricole, d’un rare esprit et d’une force visionnaire. © Photo Jean Malaurie Tous droits réservés.

Dans un projet délibéré d’anthropologie narrative, Terre Humaine a eu très tôt l’audace, dans une dialectique du je-il, de retrouver la littérature du réel qu’illustrent les pères du naturalisme, Balsac, Flaubert, Zola et Maupassant. Sans a priori, pierre à pierre, Terre Humaine, peu à peu, a construit une expérience vécue.

Pourquoi cette volonté ? Parce que les règles universitaires, sous couvert de rigueur scientifique et d’exclusion de l’appréhension sensible, sont, sans nul doute, réductrices et castratrices. La part de sensibilité dans une réflexion globale, avec ce qu’elle présuppose de vie intérieure, devrait être tout au contraire un « plus » scientifique. Elle ne devrait pas être systématiquement radiée comme une faiblesse intellectuelle, être considérée comme un handicap à la recherche créative. J’en ai fait moi-même la triste expérience : si j’avais osé prendre la liberté, dans mes travaux de géomorphologie et de géodynamique des processus lors de ma thèse sur la Terre d’Inglefield (nord du Groenland), de me laisser aller à exprimer ma curiosité bachelardienne pour les labyrinthes à l’intérieur des pierres d’éboulis ou la géométrie cubiste d’un paysage, j’ai la conviction que j’aurais ajouté une intelligence compréhensive aux problématiques géocryologiques posées.

C’est la raison pour laquelle j’ai demandé à des collègues s’ils étaient disposés à écrire ce qu’ils n’avaient pu exprimer dans leur oeuvre universitaire, et dans une langue accessible à tous, en gardant leur rigueur de pensée. Je rends hommage à ces pionniers, à cette élite de l’Université, qui, sans hésiter, a accepté ce risque.

Un disciple inspiré

Préface de Jean Malaurie - L'Appel de l'Arctique de Jean-Marc HUGUET - édition L'Harmattan. Paris 2010.

Il m’est arrivé à diverses reprises de préfacer des ouvrages dont le contenu avait un rapport avec ma spécialité ou le thème de mes recherches. L’introduction que m’a demandée Jean-Marc Huguet a une connotation particulière pour moi : il s’agit en effet, entre lui et moi-même, d’une rencontre tout à fait singulière qui paraît venir des brumes du Nord, par-delà les landes de Courlande, et qui est pourtant très spécifique. Une des joies les plus secrètes d’un maître est de découvrir, au fil des années, l’attention, voire l’estime, que lui porte un de ses élèves. Il se trouve qu’elle me touche d’autant plus que Jean-Marc Huguet n’a jamais reçu de moi un particulier appui et qu’il a eu l’immense grâce de ne jamais rien me demander. En outre, il a fait bénéficier, en raison de ses relations privilégiées, d’un concours inestimable au Fonds Polaire Jean Malaurie, seule bibliothèque polaire française, installée à la bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, avec 40 000 volumes.

Il y a environ 30 ans, j’ai remarqué à mon séminaire, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), la présence à la fois discrète et constante d’un homme attentif et solitaire, qui, un jour, m’a fait part de sa volonté de faire un mémoire d’études supérieures sur mon film Les derniers rois de Thulé, réalisé en avril-mai 1969 dans l’urgence, compte tenu d’un crash dramatique d’un bombardier américain chargé de quatre bombes H.

Au séminaire arctique de l’EHESS, certains de mes étudiants m’interrogeaient parfois sur sa personnalité énigmatique qui ne paraissait se rattacher à aucune discipline particulière. C’est ce que nous appelons, dans notre parler universitaire qui au fil du temps devient un club de style oxfordien assez fermé, un Auditeur libre. Et cette liberté d’être accusait en quelque sorte le mystère autour de sa personnalité attachante et de sa présence. Son étude sur ce film – le premier de mes quatorze films et auquel je porte un attachement affectif – que j’ai réalisé avec mes compagnons inughuit de Thulé, au nord du Groenland, est subtile et va loin. C’est beaucoup plus qu’un mémoire de filmologie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance et j’ai appris que régulièrement, depuis qu’il suivait mes cours, et sans qu’il ne soit jamais vanté auprès de moi, il allait régulièrement en solitaire au Groenland et en Terre de Baffin canadienne, comme pour y puiser dans les montagnes, les toundras et les fjords, une source d’inspiration ; se vouloir être un homme nature par ce grand Nord énigmatique. Au cours des rencontres, j’ai découvert qu’il était apprécié de nombreuses personnalités inuit et relevait de ce monde singulier qu’évoque Jørn Riel dans ses Racontars arctiques. Je m’en ouvrais auprès de lui et il m’a confié qu’il voulait découvrir de ses yeux, avec sa propre sensibilité, cet émerveillement que j’avais fait vivre à mon auditoire en évoquant mon Geboren  dans une société anarchocommunaliste, libre et forte de sa généalogie hybride.

C’est peu à peu que j’ai compris combien mon parcours, mes réflexions, bref le sens que je donne à ma vie et à mes recherches avait laissé une empreinte sur la sienne. Ce livre évoque avec pertinence et émotion la vie intense que le Centre d’Études Arctiques a fait vivre à ses chercheurs français et étrangers pendant 50 ans ; le Centre d’Études Arctiques était en effet devenu, après tant d’années, presque mythique pour les chercheurs y ayant effectué leur thèse d’état en géomorphologie et en ethnologie, selon la méthode antrhopo-géographique que j’ai enseignée, ou ayant suivi quelques-uns de ces quatorze congrès internationaux, dont le premier congrès de l’histoire sur les Inuit enfin rassemblés et le premier congrès sur le pétrole arctique (Le Havre).

Si je viens de rappeler l’intérêt constant, et qui ne s’est jamais démenti pendant toutes ces années, pour ce que j’ai nommé « l’Appel du Nord », je n’oublie pas non plus le vif intérêt, pour ne pas dire la passion, qu’il porte parallèlement à la collection Terre Humaine que j’ai fondée aux éditions Plon, il y a 50 ans. Et j’évoque en particulier, à travers tous ces grands ouvrages : Sascho, ce terrible témoignage de l’Amicale d’Oranienburg Saschsenhausen. Et je pense à mon cher ami disparu Charles Désirat, illustre résistant et président de l’Amicale internationale des déportés de ce camp ; un des tout premiers camps de concentration créés par le pouvoir nazi en 1933, aux portes de Berlin. Il se trouve que Jean-Marc Huguet a une connaissance personnelle de ces camps, où il se rend comme en méditation et je songe en particulier à son dernier voyage à Buchenwald et à Dora, dont la durée de vie est de 3-4 semaines, qui, par-delà l’horreur que nous avons tous deux pour ces régimes concentrationnaires, fait réfléchir, dans un esprit dostoïevskien, sur la perversité de l’âme humaine.

J’insisterai enfin sur la preuve tangible que l’auteur, que je tiens à remercier ici encore et publiquement, a tenu à donner de l’attention fidèle et active qu’il porte à mon oeuvre d’homme de sciences et d’humaniste, en soutenant concrètement par un don généreux pluriannuel le Fonds Polaire Jean Malaurie, au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris.

Je souhaite vivement que ce témoignage qui, cela va sans dire, me va droit à la pensée et au coeur, touche de nombreux lecteurs qui le liront. Il s’agit là de vérité d’un homme qui a su « transformer » heureusement ses inspirations et sa pensée, et faire un choix de réflexion et de méditation aussi passionnant qu’original.

Jean Malaurie

 

Greenland’s receding icecap to expose top-secret US nuclear project – The Guardian

Je souhaite publier in extenso ce document exceptionnel du journal The Guardian. Dans une note précédente, je présentais le scandale du Camp Century. Cet article vient appuyer  mon combat pour les peuples Inuit.

Je vous rappelle qu’en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté, j’ai demandé que l’UNESCO intervienne au titre de la défense de l’environnement et de la population groenlandaise. Ma demande est en cours d’instruction.

Jean Malaurie

Camp Century – part of Project Iceworm – is an underground cold war network that was thought to have been buried forever (Tuesday 27 September by Jon Henley)
The lid of Camp Century’s unsealed nuclear fuel vessel, pictured in 1962. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

A top-secret US military project from the cold war and the toxic waste it conceals, thought to have been buried forever beneath the Greenland icecap, are likely to be uncovered by rising temperatures within decades, scientists have said.

The US army engineering corps excavated Camp Century in 1959 around 200km (124 miles) from the coast of Greenland, which was then a county of Denmark.

Powered, remarkably, by the world’s first mobile nuclear generator and known as “the city under the ice”, the camp’s three-kilometre network of tunnels, eight metres beneath the ice, housed laboratories, a shop, a hospital, a cinema, a chapel and accommodation for as many as 200 soldiers.

Its personnel were officially stationed there to test Arctic construction methods and carry out research. Scientists based at the camp did, indeed, drill the first ice core samples ever used to study the earth’s climate, obtaining data still cited today, according to William Colgan, a climate and glacier scientist from the Lassonde school of engineering at Toronto’s York University, and the lead author of the study.

A crane positions Camp Century’s nuclear waste tank. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

In reality, the camp served as cover for something altogether different – a project so immense and so secret that not even the Danish government was informed of its existence.

“They thought it would never be exposed,” said Colgan. “Back then, in the 60s, the term global warming had not even been coined. But the climate is changing, and the question now is whether what’s down there is going to stay down there.”

The study suggests it is not.

Project Iceworm, presented to the US chiefs of staff in 1960, aimed to use Camp Century’s frozen tunnels to test the feasibility of a huge launch site under the ice, close enough to fire nuclear missiles directly at the Soviet Union.

At the height of the cold war, as the US and the USSR were engaged in a terrifying standoff over the deployment of Soviet missiles in Cuba, the US army was considering the construction of a vast subterranean extension of Camp Century.

A system of about 4,000 kilometres of icy underground tunnels and chambers extending over an area around three times the size of Denmark were to have housed 600 ballistic missiles in clusters six kilometres apart, trained on Moscow and its satellites.

Eventually the engineers realised Iceworm would not work. The constantly moving ice was too unstable and would have deformed and perhaps even collapsed the tunnels.

From 1964 Camp Century was used only intermittently, and three years later it was abandoned altogether, the departing soldiers taking the reaction chamber of the nuclear generator with them.

They left the rest of the camp’s infrastructure – and its biological, chemical and radioactive waste – where it was, on the assumption it would be “preserved for eternity” by the perpetually accumulating snow and ice.

Thus far their assumption has proven correct. Up to 12 metres deep at the time it was abandoned, the ice covering Camp Century has since thickened to around 35 metres and will continue to deepen for a while yet.

Climate change, however, looks certain to reverse that process, Colgan and his six-strong team from Canadian, US and European universities said in their report, which was published last month in Geophysical Research Letters.

Camp Century graphic

Greenland’s temperatures broke new records this spring and summer, hitting 24C (75F) in the capital, Nuuk, in June – a figure that shocked meteorologists so much they had to recheck their measurements.

Between 2003 and 2010, the ice that covers much of the island melted twice as fast as during the whole of the 20th century. This year it began melting a month earlier than usual.

The researchers studied US army documents and drawings to work out how deep the camp and its waste – estimated to include 200,000 litres of diesel fuel, similar quantities of waste water and unknown amounts of radioactive coolant and toxic organic pollutants such as PCBs – were buried.

Then they ran regional and global climate change simulations to work out how much longer they would remain interred. Based on the “business as usual” climate change scenario, Colgan said, snowfall would continue to be greater than ice melt for a few more decades. “But after that, melt will be greater than snow. Every year, another layer of ice will be removed. Our estimate is that by 2090, the exposure will be irreversible. It could happen sooner if the magnitude of climate change accelerates.”

Once that starts to happen, the question of who is responsible for the clear-up – already the subject of discussion – will become more pressing, the report said, presenting “an entirely new form of political dispute resulting from climate change”.

With no established agreement on the question, the report says the “multinational, multi-generational” problem posed by Camp Century and its waste could become a source of tension between the US, Greenland and Denmark.

Denmark allowed the US to build Camp Century and other bases on Greenland in a 1951 agreement, but it is not clear how much it was told about the work being done there or the waste left behind. Complicating matters further, Greenland became largely self-governing in 1979.

Vittus Qujaukitsoq, Greenland’s foreign minister, said he was concerned about the camp’s future and determined to establish responsibility. His Danish counterpart, Kristian Jensen, has said the issue was being examined in close contact with Greenland.

The Pentagon has said it “acknowledges the reality of climate change and the risk it poses” for Greenland, adding that the US government has pledged to “work with the Danish government and the Greenland authorities to settle questions of mutual security”.

Jon Henley

Les quatre livres créateurs

Remontons le temps : Je fonde Terre Humaine à la Librairie Plon avec Les Derniers Rois de Thulé, livre de résistance et de réflexion. Au retour d’une mission géomorphologique au nord du Groenland, je veux témoigner dans les délais les plus brefs contre la création d’une base américaine monstrueuse, ultra-secrète, au coeur du territoire des Esquimaux polaires, peuple le plus septentrional de la terre. L’Occident s’affirme dans un défi shakespearien, n’hésitant pas, en pleine guerre froide, à placer des ethnies primitives en sentinelles avancées de srs stratégies de puissance. L’écho des Derniers Rois de Thulé sera d’autant plus grand dans le monde entier qu’il pose symboliquement, au faîte du monde, un problème universel.

Jean Malaurie 1954

C’est Claude Lévy-Strausse que j’allai demander de bien vouloir écrire le second livre de la collection. Tristes Tropiques apporte un éclat exceptionnel. Le célèbre anthropologue témoigne, dans la tradition du « voyage philosophique », de son expédition chez les Tupi-kawahib, Nambikwara  et Caduveo de l’Amazonie. Il nous fait part, avec une force extraordinaire, de ses réflexions concernant l’avenir de peuples en marge de l’histoire. Claude Lévy-Strauss, en véritable Aventurier, n’a pas hésité à jouer gagnant cette collection naissante. Ce livre est une approche résolument nouvelle de la relation anthropologique ; la connaissance de l’autre appelle une réflexion sur soi, sans complaisance. Personnalisant son regard avec la hauteur que l’on sait, Lévi-Strauss nous fait prendre une conscience toujours plus exigeante de nos responsabilités.

Les Immémoriaux de Victor Segalen est le troisième livre de la collection Terre Humaine. Je dois dire que ce livre était pratiquement oublié de la Librairie Plon, et que, le rééditant Terre Humaine lui donnait, avec les annexes qui l’accompagnaient, une nouvelle jeunesse. « Tout sérum est globulicide pour les hématies des autres espèces », écrit Victor Segalen dans son Journal, aux îles Gambier, le 27 décembre 1903. « Ainsi, toute civilisation (et la religion qui en est une forte quintessence) est meurtrière pour les autres races. Le Iesu sémite transformé par les Latins fut mortel aux Anstua (divinités) maoris et à leurs sectateurs. » Le Breton Victor Segalen, élève des jésuites, s’est ainsi élevé avec force contre ces politiques d’évangélisation, expression d’une colonisation. Segalen, avec une vision très moderne, s’inscrit dans la mouvance de son compatriote Paul Gauguin, dont il devait du reste recueillir et sauver les souvenirs mis aux enchères, étant arrivé à Papeete trois mois après sa mort. On ne peut manquer d’observer que les artistes, les peintres et les poètes ont précédé bien souvent les ethnologues dans cette découverte de l’autre, de l’exotisme, frayant ainsi la voie.

Témoigner en faveur des minorités, de toutes les minorités ethniques, sociales, religieuses, intellectuelles – le un pour cent qui fait basculer l’histoire – va devenir une des toutes premières préoccupations de la collection. Dès les premières années de sa fondation, Terre Humaine va aussi se singulariser en mettant résolument sur le même plan des livres d’intellectuels et des témoignages d’autochtones. « Donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux » (André Malraux). Le temps du pouvoir exclusif des professeurs et de ceux qui, par définition, savent mieux est révolu. Une civilisation se construit aussi bien par son intelligentsia que par ses acteurs obscurs qu’est le peuple. C’est l’évidence. Une nation assurément doit être tirée vers le haut ; encore faut-il qu’elle soit poussée par le bas. Terre Humaine ne cessera de lutter contre cette funeste opposition de classe. Autochtone, paysan, ouvrier, marin, instituteur, prêtre, prisonnier, déporté sont sur le même plan que les plus grands écrivains ; ils collaborent pour la première fois à une interrogation sur les grands faits de société.

Dans le cadre d’une même collection, on donne enfin à la littérature orale un statut égal à celui de la littérature écrite. J’ai senti combien l’auteur de La Pensée sauvage semblait heureux et même honoré que la publication de son livre soit suivie de celle de Soleil Hopi de Don C. Talayesva, autobiographie exceptionnelle qu’il a préfacée.

Jean Malaurie

Voeux 2017 de Jean Malaurie

Chers amis,

Veuillez croire, à l’ouverture de cette année qui s’annonce difficile, en mes voeux les plus cordiaux.

Le fondateur de la collection Terre Humaine ne manquera pas de prendre parti, si nécessaire, dans la crise qui risque de s’ouvrir. De nombreux lecteurs sont intervenus auprès de moi, mais je tiens à rester en dehors de ce système politique où pourrait sombrer notre démocratie européenne.

Tous mes voeux personnels,

Jean Malaurie

Voeux de Jean Malaurie aux élèves de l’Académie Polaire de Saint-Pétersbourg

En ce jour de Nouvel an, je vous souhaite une très bonne année, mes très chers amis de l’Académie Polaire d’Etat de Saint-Pétersbourg.

J’ose penser que vous êtes une famille de ces futurs architectes de la Sibérie moderne respectant la nature et les traditions des 26 peuples racine du Grand Nord. Vous constituez une élite du Grand Nord de la Sibérie. Réfléchir et faire réfléchir sur la sagesse de vos grands anciens, c’est vous qui pouvez  défendre l’écologie de l’Arctique.

[…]

La Russie est le plus grand pays du monde. C’est une Fédération avec 22 républiques et 120 nationalités.

Nous préparons la création de l’institut Arctique Jean Malaurie avec le gouvernement de Saint-Pétersbourg et le maire Gueorgui Poltavchenko a donné un Palais près du canal  Fontanka pour ce noble  projet.  Il s’agit de créer un  carrefour circumpolaire  international.

L’Académie Polaire est une création unique au monde pour inventer un Arctique moderne respectueux de la nature. Sans le concours actif des peuples, l’écologie est un concept vide. Je suis malheureusement très âgé. Je veux vous dire que chacun de vous est dans mon cœur.

Bonne année et de brillantes  études, le monde arctique a besoin de vous, mes chers amis !

Professeur Jean Malaurie, Président d’honneur de l’Académie Polaire d’État à Saint-Pétersbourg, qui l’a fondée en 1994 et Président d’honneur de l’Université hydrométéorologique arctique d’Etat à Saint-Pétersbourg.

Opération testamentaire de Barack Obama : sanctuarisation d’une partie de l’Arctique

Le président américain Barack Obama à Washington, le 16 décembre 2016 Photo ZACH GIBSON. AFP

Le Président Barack Obama vient de prendre une décision testamentaire qui honore les États-Unis. À un mois de son départ de la Maison-blanche, s’appuyant sur une loi de 1953, il assure la protection des eaux atlantiques et arctiques sous législation américaine. Elle ne sera pas seulement de 5 ans, mais permanente dans le temps. La quasi-totalité des eaux arctiques relevant du gouvernement fédéral, soit 46 millions d’hectares, sont désormais interdites de nouveaux forages : Mer des Tchouchtes ; Mer au large de l’Alaska. Le Premier-Ministre Justin Trudeau vient  d’annoncer l’interdiction de nouvelles explorations pétrolières et gazières dans les eaux arctiques canadiennes.

N’hésitant pas à s’opposer aux climato-sceptiques de l’entourage du futur Président Donald Trump, Barack Obama défie ainsi son successeur.  Ce dernier avait promis en effet, dans ses réunions publiques et ses interventions télévisées, de déréguler l’extraction pétrolière et gazière durant tout son mandat. Le Président Barack Obama peut être considéré par les peuples arctiques et par toutes les nations, suite à cette décision historique datée du mardi 20 décembre 2016, comme un bienfaiteur de l’humanité.

La conférence circumpolaire de fin 2017, qui est en préparation à Paris sous les plus hautes instances, ne pourra que se réjouir de cette décision de grandes conséquences pour l’avenir des  Inuits et des Nord-sibériens.

Jean Malaurie

This June 15, 2015 file photo shows kayakers trying to block the departure of the Shell Oil “Polar Pioneer” rig platform as it moved from Elliott Bay in Seattle, Washington. Oil giant Shell has resumed offshore drilling operations in Alaskan waters, the company said July 31, 2015, after one of its icebreakers was delayed for nearly two days by protesters dangling from a bridge. Greenpeace activists were suspended from a bridge and in kayaks in the water for more than 40 hours in an effort to block the Fennica icebreaker from traveling to the Transocean Polar Pioneer rig in the Arctic Ocean. Shell said drilling operations resumed July 30, 2015 at 5:00 pm (0100 GMT Friday) at the « Burger J » prospect in the Chukchi Sea, off the northwest coast of Alaska. AFP PHOTO / TIM EXTON

Hommage à Umberto Nobile dans ULTIMA THULÉ

Dans Ultima Thulé, ce classique de l’histoire des pôles, je m’attache à faire découvrir les grands conquérants méconnus du pôle. Ayant été ami personnel, du général italien, Umberto Nobile, auquel j’ai demandé d’écrire son témoignage sur sa conquête du pôle, en compagnie du grand explorateur norvégien, Roald Amundsen, cette conquête assurée le 11 mai 1926, avait lieu à bord de son dirigeable qu’il avait construit : le Norge.

Semi-rigide, 106 mètres de longueur, le dirigeable était particulièrement audacieux. Avec une armature métallique seulement à la proue et aux fuseaux inférieurs de l’aéronef, la fragilité de l’appareil est extrême dans cet âge pionnier. S’ajoutant au danger permanent d’incendie (l’hydrogène dont est gonflé le dirigeable est éminemment inflammable et explosif), les trous dus au vol des glaçons par les hélices de bois sur la triple toile devaient être rebouchés instantanément, un à un, pour permettre ce parcours transglacial de 3 800 kilomètres.

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Dirigeable le Norge – 1929

Pour explorer le pôle, le Général Nobile est un constructeur de génie. Il a conçu un dirigeable qui ne se contente pas seulement de survoler une banquise inconnue, il veut participer au moyen d’un palan à l’exploration systématique, le dirigeable en étant à l’arrêt, des scientifiques devaient descendre afin de procéder aux recherches. Mais la catastrophe de l’Italia, en 1928, empêcha la poursuite de ce programme qui aurait révolutionné la connaissance de l’Arctique.

C’est un grand sujet d’interrogation que le rôle de l’opinion dans le déroulement d’une vie d’exception comme celle de Nobile marquée par un destin contrarié. Je voudrais m’attacher sur cette dernière idée en l’abordant sous l’angle du géo-historien que je suis.  Dans le tréfonds des croyances populaires – et sur l’origine desquelles il serait intéressant de réfléchir – l’inconscience des peuples serait habitée par cette idée selon laquelle, il est des rôles impartis à chaque nation. Pour des raisons propres à la géographie, à l’histoire et la psychologie, on ne voit aucun grand motif désignant l’Italie – puissance méditerranéenne – comme une nation polaire. Le partage des responsabilités est peut-être absurde. L’opinion publique commune réserve plus de crédibilité à des explorations scientifiques lancées par des nations riveraines de l’océan Arctique, plutôt que par d’autres. Et cette croyance est si fortement ancrée qu’elle parvient à oblitérer l’histoire. 9782717845136-g-z

Après le Norge avec Nobile et Amundsen, les explorateurs qui sont allés les premiers au Pôle même, en toute certitude scientifique sont : un britannique, Sir James Clark Ross, au pôle magnétique, le 1er juin 1831 ; un russe, l’Amiral Papanine, en avion, au pôle géographique qui sera exploré dans une station dérivante, le 21 mai 1937 ; un français, Jean Malaurie (moi-même), au pôle géo-magnétique, le 29 mai 1951 ; un britannique, Sir Wally Herbert, le 6 avril 1969, venant de l’Alaska et gagnant le Svalbard ; le Nautilus enfin, sous-marin américain, le 3 aout 1958. Et quels noms les dictionnaires, les encyclopédies, voire les ouvrages polaires spécialisés donnent-ils encore comme le premier découvreur du Pôle Nord géographique : l’Amiral Peary. Pourtant un grand congrès scientifique tenu le 7-10 novembre 1983, au CNRS à Paris, sous l’égide de cinq grands conquérants des pôles, a établi que Peary n’apporte aucune preuve scientifique ; Sir Wally Herbert ajoutant même que c’est une imposture.

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ULTIMA THULE de Jean Malaurie – éditions Chêne – novembre 2016. Paris

En vérité, l’opinion réserve, dans son inconscient collectif, le sérieux et l’efficacité aux nations anglo-saxonnes et germaniques, et très particulièrement aux peuples de confession protestante.  Il est des pays de culture, des peuples bouffons, sauvages ou en voie de développement ; il est le Tiers-Monde ; il est aussi des peuples gestionnaires et industrieux. Il faut relire l’admirable texte de Weber expliquant pourquoi l’on associe le protestantisme à l’idée d’efficacité, pourquoi la seule preuve de grâce divine réside, pour un protestant, dans la réussite des opérations qu’il engage. Et cette idée ancienne est si profondément ancrée que l’opinion commune en arrive à gommer l’histoire.

C’est pour moi un grand sujet d’interrogation que le peuple italien, si redouté et admiré lorsqu’on l’appelait romain, paraisse depuis le Risorgimento comme cantonné par l’opinion à des destins mineurs.

Le Gröenland, terre de fascination et de curiosité

[France Inter, émission La tête au carré présentée par Mathieu Vidard – mardi 25 octobre 2016]
Le Gröenland inspire toujours fascination et curiosité autour de sa géographie, son climat et ses tempêtes, son histoire avec les Inuits et les Vikings, sa position géopolitique dans le contexte du réchauffement climatique ainsi que « la base militaire nucléaire secrète de l’armée américaine » qui émerge progressivement à cause de la fonte des glaces…
Invité à la table du débat, Jean Malaurie, directeur et fondateur du Centre d’Etudes Arctiques (CNRS/EHESS Paris), Président de l’Académie polaire d’État de St Petersbourg, fondateur de la collection Terre Humaine et auteur de « Les derniers Rois de Thulé ». Son livre culte « Ultima Thulé », enrichi, sera dans les bonnes librairies le 3 novembre prochain. Il vient d’être nommé Président d’honneur de l’institut d’hydro-météorologie arctique à St Petersbourg.
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Base américaine de Thulé – Radar

Jean Malaurie :
Les éditions du Chêne vont, le 3 novembre prochain, publier la troisième édition d’Ultima Thulé, De la découverte à l’invasion d’un haut lieu mythique. Ce classique qui a connu une grande diffusion, traduit en quatre langues, bénéficie d’une conclusion supplémentaire « Retour sur Thulé, haut lieu mythique (juin 2016) ». Dans ce texte, je dénonce une fois de plus, la base américaine de Thulé dans un Groenland autonome, dont je demande la fermeture très prochaine. Le Groenland ne peut acquérir l’indépendance souhaitée par le Parlement de Nuuk, et ne peut être effective que par la fermeture de cette base militaire étrangère. Ultima Thulé est d’autant plus engagé dans cette dénonciation,  qu’en début octobre, vient d’être dénoncée une seconde base secrète : au Camp century, à 240 km, à l’Est de la première base. Elle a été ouverte en 1959, en pleine Guerre froide. C’est une seconde base dite scientifique et réservée à l’étude de la glace et du climat. En fait, ultra secrète, elle comportait, à 30 mètres sous la glace, 21 tunnels de 4 000 km ; et disposait d’un réacteur nucléaire portable PM-2A. Dans cette base, étaient entreposés 600 missiles nucléaires au plus près de l’URSS. En 1967, elle a été fermée par l’US Army ; les ogives nucléaires retirées. Toutefois, ce projet, intitulé Ice Worm, n’ayant pas été suivi d’un programme de dépollution, les 55 hectares du site contiennent toujours des glaces contaminées ; 240 000 litres d’eaux usées, 200 000 litres de fuel et l’enceinte de confinement du réacteur nucléaire non-rapatriée. Tout récemment, des chercheurs canadiens ont découvert que, sous l’effet du réchauffement, les voutes des tunnels menaçaient de s’effondrer. La perte de glace n’étant pas compensée par les chutes de neige, la mise au jour des déchets contaminés est une menace pour les mers du Groenland visitées par les baleines, et d’une grande fragilité écologique. Les ruissellements générés par la fonte des glaciers entrainent les résidus chimiques, notamment les déchets d’uranium et les PCB.

Le gouvernement danois en 1968 avait donné son accord, dans une déclaration officielle du Premier ministre Hans Christian Hansen en 1957, selon laquelle ce secteur serait exempte d’armes nucléaires. Aujourd’hui, le ministre des affaires étrangères, Vittus Qujaukitsoq, se dit « préoccupé » par cette menace écologique.

À l’AFP, Kristian Hvidtfelt Nielsen, chercheur en histoire des sciences à l’université d’Aarhus au Danemark, estime que, « d’un point de vue moral, le Danemark et les États-Unis ont tous deux le devoir de nettoyer. Ce sont les Américains qui ont construit la base et ce sont les Danois qui leur ont donné l’autorisation de le faire ».

En tant qu’Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’UNESCO, j’ai saisi la direction de ce grand organisme pour une enquête approfondie soit conduite sous l’égide de l’UNESCO, pour que toutes dispositions soient immédiatement prises par Washington et par Copenhague, afin de protéger les autorités groenlandaises dans leur politique de protection des toundras déglacées et des mers froides. Dans Ultima Thulé, je milite activement pour que le Nord-Ouest, comme le Nord-Est du Groenland, soit sanctuarisé, ces secteurs étant hautement fragiles, particulièrement aux abords de Thulé. Un code de bonne conduite pour la défense des éco-systèmes a toujours été préconisé par mes travaux de géomorphologue. À quand, la défense de l’homme et de ces peuples autochtones aux civilisations héroïques?

C’est le sens de la nouvelle conclusion d’Ultima Thulé qui plaide pour que sous l’égide de l’UNESCO, cette région mythique habitée par 750 Inughuit, ou esquimaux polaires, en quatre villages, soit qualifiée « patrimoine immatériel de l’humanité ». Tel est le sens du combat de ma vie et de l’objet de la réédition de ce livre très largement augmenté.

Ecouter l’émission : 
https://www.franceinter.fr/emissions/la-tete-au-carre/la-tete-au-carre-25-octobre-2016

Histoire d’une naissance (2/2)

Fleuron de l’édition française – on le dit -, Terre Humaine a connu à la librairie Plon onze présidents-directeurs généraux. La fidélité à cette vieille et illustre maison est d’abord l’expression d’une confiance, bien que j’aie eu à diverses reprises à en convaincre ses autorités. Ce sont les oeuvres majeures qui constituent le fonds d’un groupe d’édition. Et c’est dans la rigueur qu’une vie éditoriale doit se dérouler. Un éditeur – noblesse oblige – doit investir dans le long terme. Plon, au fil des années et des vicissitudes de sa propre histoire, a reconnu, parfois spontanément, que Terre Humaine constituait un des atouts de son avenir.

Témoin d’une naissance, Michel Tournier, le célèbre auteur de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, le rappelle dans une courte note écrite en 1978 : << C’était il y a vingt ans. Je hantais la maison Plon en qualité de lecteur et traducteur. Un titre inscrit au programme des nouveautés me frappa très vivement : Soleil Hopi de Don C. Talayesva. C’est que je venais de faire deux années d’anthropologie et d’ethnologie amérindienne ne soit pas édité en français où j’avais découvert ce grand témoignage d’un Indien Hopi, Sun Chief. Ce livre n’était pas édité en français. Grace à mon ami Jean Malaurie, c’était donc chose faite maintenant. Ce qui était mieux encore, c’était que la collection Terre Humaine venait de naître.
Terre Humaine avait un inventeur, un animateur, un inspirateur : Jean Malaurie. Je dirai presque : un inspiré.  « Il a un certain génie, murmuraient les gens raisonnables de la maison, mais il est fou. Sa collection est invendable. » Le fait est que, constamment attaquée et critiquée sous l’angle commercial, elle n’était défendue avec acharnement que par une certaine presse et un petit noyau de lecteurs indéfectibles.
Terre Humaine, qu’est-ce que c’est? C’est d’abord une direction, une ligne suivie par Jean Malaurie avec une rigueur inflexible. Comment définir cette ligne? Deux caractéristiques dans ses titres. D’abord l’authenticité. En est absente toute oeuvre dont l’auteur a voulu consciemment faire oeuvre littéraire. Si la beauté (
littéraire) y est présente en plus d’une page de chaque livre, c’est toujours involontairement, naïvement, spontanément. Ce n’est pas la beauté étudiée de la ballerine, c’est celle, sauvage, de la gazelle bondissante. Ensuite, une certaine façon pour laquelle les auteurs acceptent de se compromettre dans un livre…
Est-ce tout? Certes pas. A peine ces critères formulés, je vois bien qu’ils laissent échapper l’essentiel. Quel est donc l’essentiel? Impossible de le dire. Un air de famille… >>

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Je veux rendre tout à la fois hommage à Charles Orengo, directeur littéraire visionnaire aux éditions Plon qui a eu l’audace, malgré des résistances de son groupe d’édition, d’introduire Charles de Gaulle, auteur des Mémoires de guerre, chez Plon, alors qu’il continuait sa traversée du désert – on doutait de son avenir politique -, et qui m’a permis, en 1954, la création de Terre Humaine. Je rends hommage à Bernard de Fallois, qui a si intelligemment soutenu l’esprit singulier de la collection, dans les années 1975-1980.