Oser, Résister par Dominique SEWANE

« Oser, résister » est un livre qui prend résolument parti pour la découverte et l’ouverture à d’autres modes de pensée, malgré le risque qu’implique toute résistance à un ordre établi, du à la pesanteur de l’habitude ou à la paresse intellectuelle.

Le livre se réfère souvent au Centre d’Etudes Arctiques, où Jean Malaurie a conduit un séminaire d’anthropogéographie. L’enseignement, fondamental, que j’ai moi-même reçu à ce Centre, concerne la rigueur avec laquelle doit être appréhendée toute observation de l’Autre, si l’on espère atteindre une partie, et une partie seulement, de sa « vérité « . Essayer de saisir  au plus près le sens des mots ou métaphores utilisés par une société pour faire allusion à une expérience rare : œuvre de longue haleine qui appelle à la constante révision de ses notes et une observation renouvelée des faits. Cette approche tranche avec un esprit de système né dans les années soixante, qui s’est imposé longtemps au sein de l’Université et des organismes de recherche. Ne voulant reconnaître comme fiable qu’une science à sens unique, prioritairement théoricienne, il a éradiqué des chercheurs situés en dehors de la ligne : Gaston Bachelard, Roger Bastide, Philippe Ariès… et pour finir, étouffé tout esprit créatif. Le Centre m’a appris l’humilité du chercheur qui, avant d’avancer une hypothèse, doit proposer ses interprétations à la libre discussion de spécialistes.

Celui qui éveille l’autre

Selon le musicien turc Kudsi Erguner, avec qui j’ai poursuivi des entretiens pendant près de cinq ans ayant abouti à  La Flûte des Origines [1], l’histoire soufie abonde en récits faisant intervenir un personnage, hier inconnu, qui change le cours d’une vie. Recevant le nom de « Celui qui éveille l’autre », il ouvre à autrui la porte d’un monde auquel, inconsciemment, il aspirait. Encore s’agit-il de savoir le reconnaître, et prendre le parti de suivre un chemin dont rien n’assure de sa viabilité, ni s’il aboutira. On peut s’y perdre ou s’y enliser. « Oser, résister »: c’est ce que je décidai après une rencontre avec Jean Malaurie au retour d’un premier séjour d’une année au Koutammakou (au nord du Togo), dans le but de rédiger une thèse.  Oser et résister à quoi ? Au plan de carrière que proposait alors l’université à un doctorant, à condition de suivre une route balisée, définie comme « scientifique »,  quele  structuralisme  marquait d’une borne emblématique. (Nous en sommes revenus). « Terre Humaine ne publie pas de thèse ! » Or, c’était la collection Terre Humaine, et elle seule, connue pour son esprit de résistance, que méritaient les cérémonies des Batammariba. Abandon du projet d’une thèse en trois ans sur les structures de leur parenté . « Dans vos pages, ce sont les Batammariba que l’on doit entendre ! » Je repartis. Souvent. Les Batammariba s’expriment peu et par aphorismes sur les sujets pour eux essentiels. Ils invitent implicitement l’aspirant au savoir à réfléchir intérieurement à ce que lui donne à voir un rituel, et trouver seul la ou les réponses, jamais définitives. Au long de plus de dix années, durant lesquelles furent reléguées théories pesantes et questionnaires rébarbatifs, j’eus le privilège d’avancer dans un monde de résonances, en lequel se répondaient souffles des morts et messages des forces de la nature captées par les Voyants, ces êtres aux pouvoirs supra-humains, car dotés d’une hypersensorialité les rendant aptes à « entendre » les voix de puissances souterraines. [2]

Détermination

Mon illustre prédécesseur, Paul Mercier, avait révélé en 1950 l’originalité de l’organisation sociale des Batammariba[3], modèle de démocratie et de tolérance. « Les peuples forts, les peuples grands, écrivait-il, ont la souplesse de s’adapter aux changements et d’adopter les apports extérieurs jugés utiles, tout en se montrant intraitables dès que l’on menace leur fondement. ». J’avais pu constater, quelques décennies plus tard, à quel point leur détermination restait intacte. Ils ne renonçaient pas à leur « noyau dur » : une éthique selon laquelle ils s’estiment gestionnaires de leur lieu, en aucun cas les propriétaires, ne s’estimant redevables qu’auprès de leurs morts et des forces de la nature. Acculés à une limite, ils savent dire : « Non, à cela, on n’y touche pas ! ». Leur combat rejoint celui auquel ne cesse de nous convier Jean Malaurie : oser résister auxentreprises de détournement des ressources de la planète  dues à la cupidité de grandes internationales, qui réduisent à la misère despopulations entières contraintes à émigrer.  De nos jours encore, malgré un réel dénuement, la détermination des Batammariba alimente leur joie de vivre et décuple leur énergie. Les peuples qui, incapables de résister à leurs envahisseurs, se sont vus contraints d’adopter un mode de vie occidental, ont souvent sombré dans le désespoir, remarque Jean Malaurie, citant Darcy Ribeiro à propos des Indiens Urubu-Kaapor du Brésil, colonisés : « Tout se passe, comme si ces peuples, à notre contact, perdaient leur énergie, et que s’évanouissait, comme par prescience, leur indianité ».

Relation à la nature

« Oser, Résister » se réfère à la pensée chamanique des Inuit du Groenland, comparable à l’animisme africain ou au shintoïsme du Japon, en lesquelles spiritualité et relation à la nature sont indissociables.  Au travers des pages d’un livre récemment publié, écrit par deux Batammariba (que j’ai accompagnés de loin), superbement préfacé par Jean Malaurie –  Koutammakou-Lieux sacrés [4]– nous parviennent les échos de leur univers : infimes bruissements –  murmures de l’au-delà ? –  appels de défunts à l’abord d’une forêt, ou dans la nuit parfois, de fines flammèches au-dessus d’une ancienne pierre de forge, traces  lumineuses d’un lointain passé.

« L’homme n’est pas venu sur Terre pour domestiquer la Nature, mais pour s’y intégrer en la respectant, insiste Jean Malaurie.  Depuis des millénaires, les Peuples Racines le savent. Ce n’est pas par hasard qu’ils résistent dans toutes les contrées du Monde : en Amazonie, en Afrique, en Australie. Ils ne sont pas en arrière de l’Histoire. Ils sont en réserve pour être nos éclaireurs et nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles ».

Nommé Ambassadeur de bonne volonté auprès de l’Unesco pour les questions polaires, Jean Malaurie est convaincu qu’une science nouvelle doit s’élaborer, non seulement pour l’étude et l’avenir des sociétés du Grand Nord, mais aussi pour l’ensemble des peuples dits premiers, quel que soit le continent. « Nous assistons à la naissance d’une metaculture et à l’émergence de nouvelles nations ». Alors que, sous couvert de mondialisation, les états « avancés » tentent de mettre au pas les peuples qui se veulent différents, il rappelle que c’est grâce à leur sagesse que, pendant des millénaires, s’est maintenu l’écosystème de la planète. « Notre avenir est lié à celui des minorités » affirme-t-il, confiant dans l’inépuisable énergie des peuples du nord : Les « peuples racines » sont à la source même – et donc partie intégrante – de la vie de l’humanité qui se construit sur notre planète ; et ils sont susceptibles d’apporter aux nations « avancées » le second souffle indispensable pour affronter le nouveau siècle et ses formidables défis. » Désormais, son œuvre scientifique est inséparable de combats menés sous l’égide de l’Unesco, qui l’a nommé Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires en 2007.

Il est des hommes qui disent « non » au défaitisme et réagissent aux plus inquiétantes prédictions, prouvant que le cours de l’histoire dépend de l’esprit créatif et de la largeur de vues de quelques hommes libres : des Mandela, Gandhi, Spinoza, Soljenitsyne… Jean Malaurie.

Dominique Sewane

Le souffle du mort. Dominique Sewane. Paris. collection Terre Humaine Poche. Pocket.

[1]La Flûte des Origines – Un Soufi d’istanbul, Kudsi Eerguner, Entretiens avec Dominique Sewane, Collection Terre Humaine, Plon, 2013

[2]Finalement, ma thèse sur les rites initiatiques des Batammariba fut soutenue vingt ans plus tard sous la direction de Michel Cartry – Jean Malaurie étant le président du jury – et quelques années plus tard, fut publié le Souffle du Mort – Les Batammariba (Togo, bénin)dans la collection Terre Humaine, qui a contribué à faire reconnaître la profondeur de leur pensée lorsque leur territoire, le Koutammakou,  fut inscrit au Patrimoine mondial.

[3]Paul Mercier, Tradition, changement, histoire – Les Somba du Dahomey septentrional, éd. Antropos, Paris, 1968

[4]Koutammakou-Lieux sacrés, Bantéé N’Koué, Bakoukalébé Kpakou, Dominique Sewane. Préface de Jean Malaurie – Postface de Marcus Boni Teiga. Editions Hesse. 2018

Oser, Résister par Alain LEMOINE

« Le massacre organisé de la langue bretonne, ou du Gallo, émasculera-t’il la pensée de notre peuple ? Une langue vient à disparaitre et c’est la traduction du mot espoir comme l’écrit Georges Steiner, qui s’engloutit dans les sables mouvants du temps et de la mémoire des hommes. Combien d’entre nous, nous Bretons, parlons aujourd’hui la langue de nos pères, malgré un regain d’intérêt dans les écoles et à l’université ? L’influence politique néfaste ne date pas d’hier… Je suis du pays Gallo, un vrai Breton… l’humiliation nourrit la colère, le pouvoir centralisateur de 1789 rendit caduque le traité franco-breton signé en 1532. Il garantissait pourtant les valeurs civilisationnelles de la Bretagne. La France  est une mosaïque ».
Le quêteur de mémoire. Pierre Jakez Hélias. Paris. CRNS éditions / PLON. collection Bibliothèque Terre Humaine
Ainsi s’exprime Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS). Sous le titre « Libre parole d’un Breton », il a publié la préface du deuxième grand livre Terre Humaine « Le quêteur de mémoire » de Pierre Jakez-Hélias (2013. Paris. Bibliothèque Terre Humaine PLON / CNRS éditions). C’est une préface courageuse, rappelant que Terre Humaine est une révolte, un combat. Alain Lemoine est un de mes compagnons : « Compagnons, sommes-nous, d’une même traversée, d’un même destin croisé, partagé. Ce qui nous engage et nous unit.« 

Voici les quelques lignes sur mon dernier livre « Oser, Résister » qu’il a voulu nous faire partager :

Oser,  Résister…

La vision erronée qui formate, minimise, ou néantise, veut que le « sauvage », caractérisé par son peu d’appétence au progrès technique, soit un être frustre, incapable d’avoir une pensée construite. Jean Malaurie propose un autre regard, distancié, approfondi ; un regard autre vers l’Autre, reconnu à l’égal de soi-même. Le voile de l’arrogance se déchire. Apparaît une réalité supérieure, féconde, essentielle, car la pensée de ces hommes dits primitifs se révèle à nous au diapason d’une singulière approche de la nature, du monde et du cosmos, pensée extraordinairement devancière, novatrice, a contrario de celle que nourrit trop souvent nos sociétés avancées. Cette pensée réhabilitée des peuples racines offre des voies de sortie aux culs de sacs de la modernité : un écosystème social de tonalité philosophique célébrant l’unité du Tout, prônant l’égalité ontologique des quatre règnes, minéral, végétal, animal et humain. Cette proposition induit la sacralisation de Mère Nature, le respect du vivre ensemble au profit des équilibres fondamentaux, dans la stricte observance de règles combattant l’accumulation, privilégiant le partage, l’égalité et la justice, quand chacun est reconnu dans sa spécificité et sa différence. Une leçon à méditer en ces temps où l’individualisme fait rage, en ces temps de mépris où règnent les égoïsmes dévastateurs. Sans doute, l’un des mérites majeurs de cet ouvrage – lequel s’inscrit bien évidemment dans le droit fil de combat et de résistance de la prestigieuse collection « Terre Humaine ». Il réhabilite dans sa profondeur, comme dans sa puissance, la pensée archaïque, complexe, intuitive, que l’auteur nous invite à réapprendre et défendre : « La biodiversité culturelle est une obligation scientifique et politique qui devrait s’imposer à tous gouvernements et être érigée comme une loi universelle aux Nations Unies ».

L’assertion : « il y a un ordre de la nature singulier qui nous transcende », nourrit la pensée de l’auteur, lequel n’hésite pas – c’est son pari et son honneur – à appuyer la réflexion ordonnée à ce qui procède d’une autre réalité, fruit d' »une métaphysique de constatation ». Dès lors, il s’avoue sous l’emprise « des mouvements animistes qui cohabitent avec la raison ». Il y a chez Jean Malaurie la conviction résolument affirmée que la raison ne peut tout expliquer et qu’il faut un tuteur pour comprendre et saisir les choses, en leur questionnement comme en leur réponse, fût-elle improbable. Cela est d’autant plus remarquable que sa formation universitaire le désigne homme de science, des sciences « dures », ce qui, par définition, le range au titre de praticien de l’analyse objective qui distingue, classe et catégorise. Une raison éminemment raisonnante à l’appui du socle archéen de l’observation crue. Son grand mérite, et sans doute les esprits conformistes qui forment chapelle le lui reprocheront-ils, tient à ce qu’il ait fait sauter le verrou de cet impératif catégorique en replaçant définitivement les forces de spiritualité au coeur de la quête souveraine du sens. Une réhabilitation rendue nécessaire après toutes ces séquences d' »ismes » du XXème siècle, et les certitudes qui s’y rattachaient, et les horreurs qu’elles suscitèrent dont Nietzsche, déclamant la mort de Dieu, annonçait dans le même mouvement le grand vide qu’elle laissait en son sillage et les tragédies encore jamais vues qui s’en suivraient. C’est une nouvelle alliance, à laquelle nous sommes conviés, nous, enfants de la rupture, orphelins du sens Une mystique réconciliée à quoi nous invite la « pensée des origines » qui se veut ouverte au monde supra sensible, en corrélation intime avec « l’esprit de la matière ». Cela signifie retrouver la primitivité de notre rapport au monde, ce temps lointain de l’hybridation. Ce temps d’ultra sensibilité où nous fraternisions symbiotiquement avec notre environnement. En fait, toutes vérités que nous dictent les sociétés primitives, non dénaturées, douées de « prescience sauvage », ainsi que l’intitule Jean Malaurie. « Je soutiens que notre univers de pierres, de plantes, nos mers, nos océans, ne peuvent être considérés comme un métalogisme abstrait, dont est éliminée toute portée métaphysique. » Voilà bien que sonne, non le glas, mais le tocsin à l’endroit de nos errances. Du moins pouvons-nous l’espérer comme gage de notre sauvegarde.

Alain LEMOINE

Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS)

Oser, Résister par Giulia BOGLIOLO BRUNA

Dès le titre le ton est donné. A l’instar d’Indignez-vousde Stéphane Hessel, Oser, résister de Jean Malaurie est un manifeste d’humanisme écologique foncièrement militant et prophétique.

À l’encontre de l’indifférence, du conformisme intellectuel et des folies écocidaires qui menacent la planète, Malaurie alerte les consciences endormies, obnubilées par le mythe trompeur d’un progrès linéaire et irréversible : « La diversité culturelle est une réalité scientifique qu’il faut autant que possible protéger, tout comme la biodiversité. Sinon, nous deviendrons, dans les mégapoles qui s’agrandissent toujours davantage, un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image » (p.31).

Penser, résister et agir.

« Faire pour être »(p.249).

Réfractaire-résistant au régime nazi, il est animé par une aspiration impérieuse à la liberté qui est d’abord libérationau sens de Montaigne, affranchissementde toute servitude matérielle et de tout dogmatisme. Ainsi s’insurge-t-il de toutes les « dictatures totalitaires, qu’elles soient militaires, intellectuelles ou économiques » (p.15).

Être libre, c’est choisir. Être libre, c’est se choisir.

La philosophie malaurienne de l’engagement se construit autour d’une triade : oser, résister et s’aventurer. Cette triangulation se matérialise tant dans sa production scientifique et dans son activité éditoriale que dans son œuvre de pédagogue. Et ce, car, comme le rappelait Stéphane Hessel, « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».

Ainsi, méandrisant sur la banquise des idéeset cheminant dans les labyrinthes d’une mémoire “proustienne”, ce Savant inspiré et inspirant, qui procède à la croisée des savoirs, retrace, dans cet ouvrage passionnant et par moment intimiste, l’anamnèse de son parcours exceptionnel d’intellectuel engagé se livrant à la quête d’une Vérité qui est par essence asymptotique.

Dans la pensée malaurienne, Oserrenvoie au moment d’affirmation de soi par lequel le Sujet se choisit et Résisterà la manifestation – ou, plus précisément, à l’actualisation– de sa congruence, soit la capacité à demeurer fidèle à ses intuitions premières en contrecarrant les pressions sociales et les processus assimilateurs pour mieux affirmer sa singularité.

Singularité au sein d’un arc-en-ciel d’altérités, le Sujet ne s’affirme harmonieusement qu’à condition de cultiver le goût de l’Autre. Autrement dit, d’entreprendre un cheminement éthique. Aussi chez Malaurie Résisterest-il un acte de liberté pour soi et pour / par Autrui : s’enracinant dans une éthique de l’altérité, il fonde et matérialise un exercice de la responsabilité envers Autrui. D’où son engagement à combattre la barbarie nazie et les pulsions ethnocidaires et écocidaires d’un Occident prédateur.

Le nonà la “loyale collaboration”est fondateur car ilopère une métamorphose chez le jeune Malaurie qui ose enfin suivre ses intuitions premières et les traduire en actes. Au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, il décide de s’enfuir “ailleurs” : il répond alors à l’appel impérieux du Grand Nord qu’il perçoit comme un lieu virginal de palingenèse et un espace-mémoire des Commencements. Aimanté par ce « lieu de légende » (p.131) qu’est l’Ultima Thule, il y rencontre « non pas des brutes préhistoriques, mais desméditants contemplatifs’’ […]. Et c’est alors que j’ai fait la connaissance de l’homme naturé » (p.23).

A l’école du chamane Uutaaq, Malaurie, « [ce]Blanc [qui]parle avec les pierres »(p.133), se libère du carcan bourgeois des apparences, retrouve sa « primitivité du Nord ». En compagnonnage avec ces chasseurs aux pouvoirs premiers, il s’initie à une lecture osmotique de la Nature, perçue comme un Tout animé, conservateur et en perpétuelle métamorphose. Attentif à la parole du silence, sensible au langage du sacré, il traque les bruissements de l’énergie de la matière et questionne l’ordre « singulier [d’une Nature …] qui nous transcende » (p.23).

De la pierre (ujaraq) à l’homme (Inuk), de l’homme au cosmos, Malaurie apprend à questionner les arcana mundi : « […] mon propre itinéraire […]m’a conduit, après une approche très attentive de l’homéostasie des pierres dans les éboulis du nord-ouest du Groenland, à des considérations animistes. Oui, j’ai ressenti leur force, leurs appels, et j’ai appris, avec les Inuit, à faire le vide en moi dans un état zen »(p.116).

Mobilisant sensorialité et affect, il perçoit le message du sensible et capte quelques notes de l’harmonie invisible de l’Univers. Et ce, car l’intelligence des harmoniques cosmiques échappe à la seule appréhension rationnelle. Ainsi ne se contente-t-il pas d’une étude des manifestations perceptibles, mais part-il, inuitisé, en quête d’intelligences. Il apprend à interroger, au travers du prisme rationnel du géographe et à l’aune de la sensibilité empathique du géo-philosophe, les veinures de la pierre (ujaraq), la graphie de la terre et les pulsations telluriques de Nuna, la terre sacrée des Inuit.

Expédition en Terre d’Inglefield conduite par Jean Malaurie en 1950-1951, en compagnonnage avec le chasseur inuit Kutsikitsoq. © Jean Malaurie.

Au retour de son expédition cartographique et géographique en Terre d’Ellesmere (printemps 1951), il assiste, en témoin oculaire, à l’apocalypse des Inughuitconfrontés à un choc civilisationnel qui les fait basculer dans les affres d’une modernité agressive et destructrice. Du haut d’un glacier, il découvre avec effroi l’installation de la base nucléaire américaine ultra-secrète de Thulé qu’il ressent comme le viol de ce peuple immémorial et la profanation d’un haut-lieu. Affrontement symbolique entre un Peuple-racinequi sacralise Nuna, la Terre nourricière des ancêtres, et l’Occident prédateur et agressif qui sécularise l’espace et s’en approprie : « Mon sang de résistant s’est réveillé. […] Je n’ai jamais cédé sur le plan du respect du plus faible » (p.17).

Missionné par le chamane Uutaaq, Malaurie plaide la cause inuit auprès du général américain responsable de la Base.

Oser, résister et créer…

Face à cet événement shakespearien, il se doit d’alerter l’opinion publique : il choisit alors l’écriture comme arme de combat. En 1955 il fonde la collection d’anthropologie narrative et réflexive Terre Humaineque Les Derniers Rois de Thuléinaugurent. Manifeste de philosophie implicationniste, ce récit-témoignage – devenu un classique – narre les histoires entrecroisées d’une rencontre – celle de Malaurie avec les Inuit Polaires-, d’une initiation et d’un choc civilisationnel. Et ce, dans un style d’écriture original et militant où s’harmonisent le temps historique d’un peuple et le temps biographique de l’observateur participant.

Aussi, le jeune Chercheur embrasse une éthique de résistance, se fait défenseurdes peuples autochtones et dénonce un racisme culturel aussi néfaste que « le racisme racial mais […] plus insidieux » (p.29).

Dans une vision eurocentrique, le Sauvage c’est toujours l’Autre : Malaurie dénonce l’impérialisme du Même, qui traduit le malaise épistémologique et la peur ontologique des Européens confrontés à une altérité perçue comme ‘scandale’ : « les rationalistes ont longtemps considéré que ces “Pygmées boréaux”ne pouvaient pas être considérés comme des hommes de civilisation. Ces Sauvages du Nord, jusqu’au XXe siècle, étaient relégués en arrière de l’histoire. Ils devaient donc être étudiés au musée de l’Homme, tombeau des sociétés primitives – ces peuples étant jugés en voie de disparition. De structure trop élémentaire, ils ne figuraient pas dans les manuels d’histoire et géographie, même au titre de l’anecdote ou de l’histoire de l’exploration » (p.150).

Les Inuit : des Sauvages ? Des barbares idolâtres ? Des primitifs ?

Absolument non, tonne impérieux Malaurie : les Inuit sont des hommes de civilisation, porteurs d’une “pensée sauvage”, aux logiques complexes et enchâssées, qu’il convient de décrypter, avec humilité et respect. Telle est la leçon de l’éminent Savant qui, depuis un demi-siècle, se fait l’inlassable défenseur et porte-voix des minorités – de toutes les minorités, du proche et du lointain -, et de ces Peuples Premiersdont il appelle l’Occident matérialiste et consumériste, « ayant rompu ses liens fondateurs avec la nature, liens intellectuels mais aussi spirituels » (p.234), à accueillir la parole inspirée et… inspirante.

Ni en dehors ni en arrière de l’Histoire, les Peuples Premiers ne sont pas des « reliques de l’humanité en voie de disparition » (p.16). Au contraire, ils sont dépositaires d’une philosophie écologique ante litteram,à même de suggérer un nouveau modèle de développement capable de concilier les impératifs sociaux, les exigences économiques et le souci de l’environnement.

Si l’on veut contrer la mondialisation sauvage, l’Occident doit s’affranchir « de sa philosophiecoloniale qui a fondé sa puissance » (p. 239) et vaincre son logocentrisme. Ce qui implique la reconnaissance des cultures autres, de leur féconde diversité et complémentarité : « Le temps du mépris estdésormais passé. » (p.18).

Face au mortifère réchauffement climatique, Malaurie condamne sans appel le mythe d’un progrès linéaire et irréversible : « L’histoire de l’homme, habitée par l’idée du progrès, est tragique. Elle a deux faces et, à la fin des fins, elle est, pour tous suicidaire » (p.126).

A la rhétorique lénifiante des vérités dogmatiques, il oppose une pensée libératrice qui se veut fidèle à une téléologie humaniste. Pensée questionneuse qui prône la primauté d’un doute procédural d’inspiration augustinienne : « Chercher comme devant trouver, mais trouver comme devant chercher encore » rappelle l’Évêque d’Hippone. Entrecroisant appréhension sensorielle, intuition mémorielle et sensibilité, Malaurie développe une démarche épistémologique qui s’enracine dans un empirisme critique. Ainsi s’informe-t-il à une éthique de la recherche dialogique et co-constructive qu’il conçoit comme « unsacerdoce » (p.180).

La pédagogie malaurienne repose sur l’articulation entre une maïeutique d’inspiration socratique et l’enrichissement mutuel qui dérive du dialogue entre maître et disciple.

Les portes de la transcendance. Groenland, 2011 © Giulia Bogliolo Bruna

« Penser, c’est faire penser » (p.85),

Connaître, c’est faire connaître dans la perspective d’une science humainement-centrée. Et ce, car la transmission des savoirs – et les séminaires au Centre d’Études Arctiques en témoignent – ne saurait se réduire à une relation asymétrique entre maître et élève. D’où la figure de l’“enseignant enseigné”qui incarne, à bien de titres, l’humanisme malaurien et son audace.

S’aventurer enfin en homme libre en quête des vérités premières, du sens ultime de l’existence… Habité par une pensée “chamanisante”, Malaurie part à la recherche du temps perdu, de ce « temps de méditation spirituelle » (p.243) qui ouvre à la « vérité du divin entrevu chez les Inuit » (p.243).

Ainsi, le Géophilosophe fixe l’imaginaire de la mémoire dans ses pastels nocturnes d’une puissante force dramaturgique : « Je cherche à retrouverce temps de méditation spirituelle que j’ai vécu sur mon traîneau, accompagné de mes choristes, les chiens, dans la nuit polaire où, dans cet environnement exceptionnel de Thulé, je croyais m’approcher de l’unité originelle, de l’univers cristallin de la vie éternelle » (p. 243).

Épiphanie du souvenir, cette expression artistique, que Malaurie dénoue de toute préciosité, est une écriture de l’intériorité où se télescopent un passé révivifié, un présent nostalgique et un futur d’éternité.

Ukpirniq, croire …

Giulia Bogliolo Bruna, ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne

Hommage à Uusarqqaq Qujauqitsoq

Le Professeur Jean MALAURIE adresse à la famille de Uusarqqaq Qujauqitsoq ses sentiments de grande tristesse, ses vives condoléances, pour ce combattant Inuit soucieux de défendre les droits des Inuigssuit à protéger et développer leur indépendance et leur culture.
En 2002, il a reçu l’Award for Bravory de la municipalité de Thulé, et le 9 aout 2016, le Nersornaat en argent. Honneur à ce valeureux inugssuit, dont son grand-père Inukitsupaluk Qujaukitsoq (1890-1967) était aussi mon ami en 1950-1951.
Jean MALAURIE tient à rendre un hommage particulier Uusarqqaq Qujauqitsoq. Il est expression de cette génération de chasseurs éminents que la base américaine de Thulé a bafoué. Il est devenu homme politique, puis de ces intellectuels Inuit, conscient de la folie de la politique de progrès à court terme imaginé par l’Occident. Son grand-prèe était un de mes compagnons, et nous avons conduit plusieurs chasses ensemble en traineaux à chiens. Il était également un ami de Kutsikitoq, et Qaakutsiaq, mes deux valeureux compagnons de mon expédition de 1950-1951.
Uusarqqaq Qujauqitsoq

Uussarqqaq Qujaukitsoq (10 février 1948 – 2 août 2018)

Uussarqqaq Qujaukitsoq (10 février 1948 – 2 août 2018) était un homme politique groenlandais au parti Siumut.

Son père : Qujaukitsoq Qujaukitsoq

Sa mère : Eqilana. ( ? – 1962)

Son grand-père : Inukitsupaluk Qujaukitsoq (1890-1967), participa aux expéditions de Robert Peary, Knud Rasmussen et Lauge Koch.

Le 15 février 1970, Uussarqqaq Qujaukitsoq a épousé  Inger Kristiansen

Le couple a eu 5 enfants, dont Vittus Qujaukitsoq : ministre des finances du Groenland (2013-2014) puis du commerce et des affaires étrangères (2014-2017).

Uussarqqaq Qujaukitsoq a étudié à Qaanaaq, puis à Aasiaat. En 1966, il a quitté le Groenland pour l’école de commerce d’Ikast, au Danemark.

Il a obtenu un diplôme de technicien radio.

De retour à Aasiaat, puis à Qaanaaq, il a travaillé comme responsable du comptoir.

Avec l’expulsion de 1953 pour la construction de la base aérienne américaine, Thulé, son lieu de naissance, est devenu un enjeu politique.

Uussarqqaq Qujaukitsoq était le président fondateur de l’association Hingitaq 53 pour les droits des expulsés de 1953.

Chef du comité d’enquête sur le crash du B-52 près de la base de Thulé en 1968.

En 1971, il a été élu pour la première fois au conseil municipal de Qaanaaq, où il a siégé pendant de nombreuses années en tant qu’adjoint au maire.

De 1984 à 1995 : membre de délégation à l’Inuit Circumpolaire Council.

2002 :  « Award for Bravery », de la part de la municipalité.

En 2003, il est l’auteur du film Aulahuliat, qui témoigne du conflit entre Inughuit et Américains.  Ce film a été présenté en 2012 à Berlin pour la première du festival « Greenland Eyes ».

2004 : Il reçoit la « Royal Rewards Medal » et la même année : « l’Inuit Circumpolar Council Human Rights Award ».

Pour ses services pendant des décennies, il a reçu le Nersornaaten argent (la plus haute décoration groenlandaise) le 9 août 2016.

©Jean Malaurie. 4 juin 1951 – Cairn de Jean MALAURIE. Expédition géo-morphologique de Jean MALAURIE de fin mars à juin 1951 en Terre d’Ingelfield dont il cartographie les côtes et la bordure du plateau. Le 4 juin 1951, il entreprend un raid audacieux sur l’île déserte d’Ellesmere, où il risque d’être condamné à hiverner. En effet, la banquise séparant le Groenland du Canada commence à se fendre. Jean MALAURIE voulait, avec l’accord des Inuit, comparer et mesurer la hauteur comparée des plages soulevées dans l’île canadienne vierge d’Ellesmere et du Groenland.

Le réveil de Terre Humaine dans la Presse

Terre Humaine, les 120 livres de la collection dont douze classiques sont publiés dans la collection Bibliothèque Terre Humaine PLON – CNRS éditions, ont le grand mérite de mettre au même niveau les écrivains et les « oraliens » ; la dite élite et ce que l’on appelle plus communément le peuple. « Le Cheval d’orgueil, mémoire d’un paysan bigouden » de Pierre-Jakez HELIAS, et son million d’exemplaires, a rappelé à la France politique et universitaire que le peuple réfléchit, souffre et poursuit une vie secrète. N’oublions pas que la Révolution française ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. Le peuple pense autrement en parlant sa langue, nous rappelant ainsi le clivage entre les Jacobins de Paris et les Girondins de la Province.

Terre Humaine publie des personnalités méconnues de nos campagnes et nos usines, mais aussi de notre vie citadine. Je tiens à vous partager ces quelques titres :

Les clochards ! Nous les côtoyons tous les jours. Souvent ils sont soûls et peinent à mendier. Ils sentent mauvais, vocifèrent et font un peu peur. Nos regards se détournent. Qui sont ces marginaux aux visages ravagés ? Ce sont les clochards. Fous d’exclusion. Fous de pauvreté. Fous d’alcool. Et victimes surtout. De la société et de ses lois. Du marché du travail et de ses contraintes. Mais au-delà, c’est contre la vie même qu’ils se révoltent. Hallucinés, ivres, malades, c’est un autre et impossible ailleurs dont ils s’obstinent à rêver furieusement. Ce livre montre toute l’ambiguïté de ces hommes écrasés, qui avec une sombre dignité, se détourne de la société, pour mieux se détruire sous nos yeux.

Le grand métier est d’abord la mémoire d’une des professions les plus dures dans les mers les plus cruelles celles de l’Arctique : Terre-Neuve, Groenland, île aux Ours, mer de Barents. Terre Humaine donne la parole à des hommes obscurs qui n’osent — ou ne peuvent — la prendre. Le mérite extrême de Jean Recher, Capitaine de pêche à Fécamp de père en fils est d’avoir voulu écrire lui-même, coûte que coûte. 

« En ce temps-là, la France était le plus riche pays de la terre. Elle produisait trop de vin, trop de blé. Par milliards, les banques « pompaient » un excédent de ressources qu’elles dispersaient dans toute l’Europe et par-delà les océans. » En ce temps-là, quelque part dans le Livradois, en Auvergne, le Jean, métayer, et la Marie, nourrice à Lyon, lièrent une existence « que la nécessité d’acheter le pain et de se vêtir tant bien que mal empoisonna jusqu’à la mort ». C’est la fin du XIX° siècle, « la belle époque ». Toinou. va naître parmi les plus pauvres de la campagne puis grandir dans le « prolétariat insolvable » de la Ville. Ce cri d’enfant, – « un enfant de curé » —, très rare, Sinon exceptionnel dans l’histoire rurale française, et dont l’écho se poursuit jusqu’au cœur de la Légion, est digne des plus grands : Hugo, Zola. Il en a la force de conviction et l’émouvante pudeur.

Des livres que chacun devraient lire et méditer.

Jean MALAURIE

Réunion de travail entre l’Ambassadrice des pôles, Ségolène ROYAL, et son excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV

Suite à la première mission internationale dans ces régions éloignées dans la Tchoukotka (Sibérie nord-orientale), en aout-septembre 1990, sous la direction du Professeur Jean MALAURIE, une expédition franco-soviétique qualifiée par les spécialistes russes « d’historique » (notamment, analyse animiste de l’Allée des Baleines dans un esprit Yi-king, et études ethno-sociologique des esquimaux d’Asie), a été créée l’Académie Polaire d’Etat (1994) actée par le Président Boris ELTSINE et avec accord écrit du Président Jacques CHIRAC lors de sa visite officielle en Russie (Septembre 1997). Cette Académie Polaire d’Etat, école des cadres des 26 peuples autochtones, sous contrat avec l’EHESS, est une des premières universités francophones de Russie. Elle vise à mieux préparer les forces culturelles et ethniques de ces peuples, face à l’industrialisation et la crise écologique. Elle est  soutenue par l’esprit fédératif de l’état russe. L’Académie Polaire d’Etat est unique dans le monde circumpolaire. Vingt années ont passé et cet organisme puissant forme 1600 élèves au sein d’un complexe de 25 000m2. J’en suis le Président d’honneur à vie, Fondateur.

St Pétersbourg, voyage officiel du Président de la République, Jacques Chirac, en Russie. Signature à l’Académie Polaire d’État, du premier accord de coopération franco-russe avec l’Académie. Le Français est la première langue étrangère obligatoire. À Gauche du Professeur Jean Malaurie, le Ministre de la recherche de la Fédération de Russie. Septembre 1997.

Aussi, il est apparu nécessaire aux autorités russes, qu’au bénéfice de ces générations d’élèves autochtones diplômés de Masters d’écologie, de l’administration, de droit, etc., qu’il y ait une autre structure les confortant dans leur culture, leur pensée traditionnelle, et leur avenir ; les préparant à ce 3ème millénaire dont ils seront les acteurs dans l’Arctique.

C’est pourquoi, le Gouverneur de Saint-Péterbourg, Georgui POLTAVTCHENKO, m’a offert personnellement un très beau bâtiment en bordure de la Fontanka ; les Champs Élysées (canal maritime) de St.Pétersbourg. L’Académie Polaire d’Etat aura donc un deuxième souffle grâce à cette donation et c’est la raison pour laquelle la structure de tutelle, l’Université d’hydrométéorologie russe de Saint-Pétersbourg, dont j’ai été nommé Président d’honneur (2016), a décidé la création d’un nouveau Centre de Recherches Arctiques qu’ils m’ont proposé de nommer Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE. J’ai donné mon accord, ainsi que mon ami le Professeur TCHILINGAROV, éminent Océanographe polaire russe et Conseiller scientifique du Président.

Le Professeur Jan BORM, a été désigné par moi, comme mon successeur, en tant que Directeur du Centre d’Études Arctiques de l’Université de Versailles (Yvelines). Je l’ai nommé Directeur de la revue INTERNORD, seule revue arctique française publiée par le CNRS, que j’ai fondé avec le Président BRAUDEL, en 1959.  Jan BORM est un éminent spécialiste de l’histoire de l’exploration et des idées dans le Nord.

Je suis en rapport avec les autorités académiques afin de définir les programmes de recherche qui y seront poursuivis. Les propositions en cours de discussion sont les suivantes :
-> Premier programme : Sibérie septentrionale contemporaine. Géographie physique et COP 21 / Histoire et explorations sibériennes ;
-> Second programme : ethnologie, art et mythologie, tradition d’art et de danse / bibliothèque et cinémathèque arctiques ;
-> Troisième programme : préparation du premier congrès arctique international, changement de climat, conséquences sur les glaces de l’océan arctique, effets biologiques sur la Toundra (notamment anthrax)
-> Quatrième programme : archéologie franco-russe avec des programmes de fouilles ; la formation de jeunes élites nord-sibériennes à ce programme.

A ces quatre programmes, participeront des personnalités de premier plan qui m’ont déjà donné leur accord. Le Professeur Jan BORM est chargé des négociations avec le recteur Valériy L. MIKHEEV.

Compte Twitter de Madame Ségolène ROYAL – 7 mai 2018

Le 7 mai dernier (2018), Madame Ségolène ROYAL, Ambassadrice française des pôles Arctique et Antarctique a rencontré son Excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV, pour échanger et travailler sur ce beau projet.

Projet Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE dans ce palais de Saint-Péterbourg en cours de réfection.

En tant que Président d’honneur de cette université, je suis en constante relation avec le recteur Valériy L. MIKHEEV, qui je le rappelle a autorité sur ce futur projet. Il est envisagé avec mon ami le recteur, la signature officielle du premier article du lancement du Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE à l’Univervité de Versailles (Yvelines) en juin ou septembre 2018.

Jean MALAURIE

ARCHIVE – « Résister »

Trois mille soldats de l’ombre, cent postes émetteurs, une liaison aérienne tous les mois avec Londres, l’Arche de Noé a sans doute été le plus important réseau de renseignement de la guerre à l’Ouest. Marie-Madeleine Fourcade, qui l’a dirigé, était présidente du Comité d’Action de la Résistance. Jean Malaurie, connaissant son attachement pour Terre Humaine l’a interviewé pour le bulletin Terre Humaine n°7 publié en 1983.

Jean Malaurie : Jean Moulin était le chef de la Résistance française. Il incarnait la volonté de quelques-uns de ne jamais céder devant l’occupant. Pouvez-vous me dire votre sentiment sur ce procès tardif de Klaus Barbie, l’officier SS tortionnaire, le « boucher » de Lyon ?

Marie-Madeleine Fourcade : C’est le Général de Gaulle qui était le chef de la Résistance. Jean Moulin était chargé de coordonner les différents groupes de résistants, jusqu’alors très divisés. Il a été arrêté avant d’avoir pu achever sa mission. Dès que le Comité d’Action de la Résistance que je préside [mai 1983] a connu la présence en Bolivie de Klaus Barbie, nous avons demandé son extradition. Elle nous a toujours été refusée. Ce procès historique pourrait être l’occasion d’apprendre aux jeunes Français nés après la guerre le combat de la Résistance dont, pour la plupart, ils ignorent tout. L’enseignement est particulièrement déficient à cet égard, à l’école primaire, au lycée et en faculté. Ce procès sera, peut-être, une leçon pour la jeunesse de France qui prendra enfin conscience de ce qu’elle a évité grâce au sacrifice de ses aînés. Malheureusement, de grosses difficultés juridiques se font jour, dont la moindre n’est pas la prescription des crimes de guerre ; pourrons-nous en venir à bout ?

J.M. : Pourriez-vous me donner votre définition du nazisme ?

M.-M.F. : Le nazisme est un régime de mensonge, de faussaires et d’assassins. Les nazis ont commencé par mentir avec l’incendie fabriqué du Reichtag leur permettant de frapper d’interdiction les partis qui leur étaient opposés, et ce, au nom du salut national ! La déclaration de guerre à la Pologne, par laquelle a débuté la Seconde Guerre mondiale, est le résultat d’une odieuse mise en scène : l’agression simulée de « faux polonais ».
Les nazis ont été jusqu’à voler le travail des concentrationnaires qu’ils vouaient à la mort, après les avoir odieusement exploités. Si le procès est bien conduit, un univers de perversion et d’horreur sera, par la voix d’un tribunal français, révélé solennellement à la nation.

J.M. : Qu’appelez-vous « Résistance » ? La Résistance paraît devoir se limiter à une période de notre histoire très précise. Pourriez-vous nous dire quelle valeur ce mot a pour notre génération ?

M.-M.F. : La Résistance a eu plusieurs aspects. Après une guerre sans objectif, le but essentiel était le rejet de l’occupant.
C’est après la défaite, en me battant contre l’ennemi, que j’ai appris avec mes camarades à mépriser le nazisme.
De nos jours, résister demeure à jamais nécessaire. Une fracture tellurique est en voie de séparer la planète en différentes îles.  Résister ? Voyez donc la Pologne, le Sud-Est asiatique et le dramatique Cambodge, l’Amérique centrale et du Sud, l’Afghanistan et le Liban… L’espace de liberté ne cesse de rétrécir. Nous autres, Français, lorsque nous avons été occupés en 1940, nos mouvements de résistance ont été aussitôt puissamment aidés par l’Angleterre. A part la vertueuse et stérile indignation des journaux, des politiciens, de l’O.N.U., on ne fait rien, vraiment rien, pour aider les peuples opprimés, et je songe toujours au mot de Soljenitsyne : « J’ai quitté un système où on ne peut rien dire pour un système où on ne peut tout dire, mais où ça ne sert à rien. »
J’ai la conviction que la collection Terre Humaine, que j’admire profondément, est dans le droit fil du combat que j’ai commencé en 1940 ; je le répète : dans le droit fil. Par ses témoignages qui, pour la plupart, sont des constats, par sa volonté permanente de prise de consciences, en toute liberté, à l’écart de toute idéologie, elle suscite un état d’esprit conduisant inéluctablement à un engagement, et par là même à la résistance.
Je pense à des livres comme Les Veines ouvertes de l’Amérique latine de Galeano, Ishi de Kroeber, Fanshen de Hinton, Les Derniers Rois de Thulé de vous-même, l’admirable Louons maintenant les grands hommes d’Agee, et à tant d’autres qui sont des instruments de combat pour la défense des minorités contre le mépris et l’injustice.
C’est par l’esprit, en particulier par le livre, que la volonté de résistance à l’oppression s’avive et se perpétue. Les écrivains de Terre Humaine sont, à mon sens, en Europe parmi ceux qui en assurent le mieux l’émergence. La pensée écrite fraie, partout où elle est entendue, les chemins de la vérité. Celle-ci finit toujours par s’imposer. Reste à nous d’en rapprocher le temps.

J.M. : Vous avez été le chef d’un des réseaux les plus redoutés par la Gestapo. Considérez-vous que le fait de résister autorise n’importe quelle action ? Je songe à certains combats récents de guérilleros et à des actions désespérées d’éternelles victimes d’armées régulières au service d’ordres souvent inacceptables.

M.-M.F. : La résistance ne s’honore que si elle procède à des exécutions légales. En tant que chef de mouvement, j’ai toujours refusé d’employer des moyens déloyaux pour faire parler d’adversaire. Je me suis opposée à faire assassiner par nos agents des traîtres tel Darlan. J’en ai eu pourtant, à plusieurs reprises, les moyens. Je suis convaincue qu’il est , dans l’histoire d’une nation, une justice immanente. Le résistant ne doit pas être un assassin. On ne peut se battre contre un ennemi en se conformant à l’indignité de ses moyens. Ce serait pervertir l’idée pour laquelle on se mobilise. Les tortures, l’enlèvement d’otages, le détournement d’avions, sont des procédés avilissants. A agir selon la loi du milieu, je ne verrai plus de différence entre le sens de notre combat et celui de ceux auxquels on s’oppose. Je préfère perdre l’efficacité à court terme que d’oublier le sens de ce qui nous anime contre des dévoyés de l’esprit. Dans une guerre idéologique, il n’est pas de pire attitude que de faire perdre leur honneur à cette poignée d’hommes – les éternels cinq pour cent de l’histoire  – qui fait basculer le destin.

Terre Humaine – Terre de liberté

« Une exceptionnelle entreprise libertaire », souligne Michel Ragon. Cette Terre Humaine, indépendante de tout pouvoir, s’est tenue à l’écart des idéologies quelles qu’elles fussent ; leur intolérance les a conduites à des impasses ou à des folies. A quoi sert l’intelligence ? On peut raisonnablement se poser la question. Pendant la dernière guerre, si obligatoire, contre le nazisme, certains des esprits les plus brillants de notre génération ont été des compagnons de route du fascisme, à un titre ou à un autre : Martin Heidegger, le Prix Nobel norvégien Knut Hamsun, le grand explorateur suédois Sven Hedin, le si secret Drieu La Rochelle, le grand physicien Georges Claude. J’ai vécu l’immédiat après-guerre alors que j’étais étudiant à la Sorbonne. J’ai pris en horreur les violences des intellectuels staliniens. Comment oublier les compagnons de route d’idées, totalitaires dont les horreurs si longtemps niées, voire masquées, bien que dénoncées depuis 1920 par Boris Souvarine, Panaït Istrati, Victor Serge, n’ont été révélées au monde que par le rapport Khrouchtchev. En créant Terre Humaine, j’avais dans le cœur la haine du nazisme, combattu pendant la guerre ; mais je n’ai jamais beaucoup apprécié la prudence de certains intellectuels vis-à-vis du stalinisme, tout en étant convaincu que beaucoup ont été entraînés dans cette utopie meurtrière par une générosité naturelle. Il n’est que de relire les documents du près Kravchenko, auteur de J’ai choisi la liberté. Kravchenko, assisté de maître Georges Izard, était vraiment bien seul face à la meute : le silence des intellectuels français était assourdissant. Or l’affaire Kravchenko annonce Soljenitsyne ; elle entrouvre les premières failles du système. L’esprit démocratique ? Il devrait toujours se traduire par le respect absolu de toute expression de pensée. Ecouter l’autre. Il est si difficile à vivre dans notre pays de castes, de passions et de guerres civiles. Noam Chomsky, le grand linguiste américain, rappelle avec courage ce devoir élémentaire dans la patrie des droits de l’homme. Mais le terrorisme intellectuel est de toutes les époques. Et il n’a pas cessé ; le plus souvent moralisateurs, les petits maîtres cherchent à tétaniser les consciences. en recouvrant aux voies habituelles : admonestation , criminalisation de l’adversaire, comme dans les procès d’inquisition, puis exclusion, mise à l’index. « Il est deux monstres qui désolent la terre : l’intolérance et la calomnie. Je les combattrai jusqu’à la mort », rappelait Voltaire.

Dans une période de notre histoire nationale où les violences verbales et physiques restent extrêmes, il paraît extraordinaire de penser à l’autorité que s’est acquise Terre Humaine. Pour ou contre l’URSS et le parti communiste ! pour ou contre l’existentialisme et le structuralisme ! Algérie française ou indépendance ! Maoïsme, Mai 68, intégrisme, pour l’Europe ou la patrie, la mosquée ou non dans la ville ! Terre Humaine, dans un respect unanime, a poursuivi sa route comme un vaisseau de haut bord. A l’occasion des 40 ans de la collection (1994), tous les partis et leurs organes de presse, de Rouge et de L’Humanité, d’Alain Krivine et Roland Leroy, à Pierre Chaunu et au Figaro-Magazine, les éditorialistes ont salué l’indépendance et la hauteur de ce mouvement de pensée. Aujourd’hui encore, c’est réellement réconfortant que les hommes les plus engagés respectent cet îlot de liberté que représente Terre Humaine.

Résolument libre, j’ai choisi de publier en pleine guerre d’Algérie le témoignage de mon collègue américaniste Jacques Soustelle. Parce qu’il était attaqué – un intellectuel choisissant une cause perdue, c’est si rare – et bien que je n’aie jamais partagé ses idées sur l’avenir de l’Algérie. Mais il était alors pourchassé par la police française de De Gaulle, honni par toute la gauche, menacé d’ostracisme à l’université. J’étais présent à ce Conseil aux Hautes Etudes, où Fernand Braudel, président harcelé par certains collègues, s’est livré avec violence contre cet esprit d’exclusion, ce tribunal populaire, risquant de ruiner à jamais notre institution. Soustelle – peut-être l’a-t-on oublié – est un des fondateurs du Musée de l’Homme, et un des premiers Français à avoir rompu, de par sa volonté de « faire du terrain », de vivre avec l’indigène, avec cette tradition française du XIXème et du début du XXème de la sociologie en chambre. N’étaient pas si nombreux ceux qui, àl’époque, par-delà les combats politiques, ont rendu hommage au maître des civilisations aztèques et mayas, à l’ethnologue des Lacandons.

Pour d’autres raisons, qui ont un rapport étroit avec la liberté de penser et de témoigner, je n’ai pas hésité à publier Les Iks, de Colin Turnbull, si bassement attaqué par ses pairs ; Turnbull, je ne l’ai jamais rencontré ; je suis fier d’avoir assuré sa défense en le publiant. Si la cruauté du rapport du Turnbull sur ce peuple affamé peut choquer, il n’empêche qu’il faut lui rendre grâces d’avoir osé regarder la vérité en face – la mort lente, physique, d’un peuple – et d’avoir osé la rapporter dans son atroce nudité. 

Eduardo Galeano, mystérieusement oublié par l’édition française, alors même que Les Veines ouvertes de l’Amérique latine est « le » dossier pour comprendre l’histoire si malheureuse de l’Amérique du Sud, livre superbe par sa précision, sa passion et la générosité de son style.

Dans le même esprit, fut publié Fanshen, du maoïste William Hinton ; le seul ouvrage permettant de saisir de l’intérieur la savante et systématique prise de pouvoir d’un village chinois par le Parti. C’est sans doute cette liberté d’esprit qui a encouragé la province de France des dominicains de demander à Terre Humaine de publier en coédition avec les éditions du Cerf un des réquisitoires les plus sévères sur la Curie romaine, dossier établi par un de nos grands ordres monastiques : Quand Rome condamne, c’est l’affaire des prêtres-ouvriers. L’interdiction par Pie XII de cette mission ouvrière est l’expression de la crise profonde que vit l’Eglise, dans un Occident si déchristianisé qu’il en a perdu conscience. Le mouvement des prêtres-ouvriers avec cette condamnation romaine est, comme l’écrivait avant Vatican II le Père Chenu, le célèbre théologien : « L’événement religieux le plus important depuis la Révolution française. »

René Dumont, un des auteurs phares de la collection. Tel Zola, armé de ses écrits, il interpelle la Banque Mondiale et le FMI ; il dénonce l’injustice des faux progrès qui enfoncent le Tiers Monde dans le malheur, pour le bénéfice des nations industrielles.

Terre Humaine, en vérité, oasis de liberté où des personnalités de tous bords peuvent s’exprimer dans le respect de chacun. Je profite de ces quelques lignes pour dire combien je rends grâces aux auteurs – Dieu sait s’ils sont de tendance diverses – pour n’avoir jamais émis, malgré des engagements opposés, le regret de côtoyer dans un même combat tel ou tel auteur, collègue ou écrivain.

Jean Malaurie

Voeux 2018

J’adresse tous mes vœux à celles et ceux qui me font l’amitié et l’honneur de suivre mon blog internet toujours plus fréquenté. Ces vœux sont de vigilance intellectuelle et spirituelle dans les temps de crise technique et morale que nous affrontons. Avec un esprit animiste que nous ont enseigné les Inuits, soyons ambitieux et prudents.

Je salue particulièrement trois organismes avec qui je coopère régulièrement :

  • L’Académie Polaire d’État dont je suis le fondateur à Saint Pétersbourg qui a l’ambition de former,  par des Master d’écologie, l’élite des 26 peuples nord-sibériens ;
  • La prestigieuse Université d’Hydrométéorologie de Saint Pétersbourg qui m’a nommé en 2017 Président d’honneur, et qui dans un futur grand bâtiment – Centre arctique franco-russe sous le patronage des Pr. Tchilingarov et Malaurie – formera une nouvelle « génération numérique autochtone » de l’Arctique ;
  • Et l’Uummannaq Polar Institut fondé sur la côte ouest du Groenland avec le Prince Albert II de Monaco, ainsi que le célèbre explorateur géographe russe, mon ami le Pr. Arthur Nikolaïevitch Tchilingarov.

Bonne année !

Et j’oserai vous dire en langue inuit de Thulé : JUTDLIMI PIVDLUARIT !

Inuits 1951 – Photo de Jean Malaurie

Jean MALAURIE

« LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU », Préface de Jean MALAURIE

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU - EXTRAIT de la Préface de Jean MALAURIE

Bantee N’KOUÉ & Bakoukalébé KPAKOU
avec Dominique SEWANE 

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU

Editions Hesse

 

Extrait de la Préface de Jean MALAURIE (avec l’accord de l’éditeur)

LES LOIS SACRÉES DE LA NATURE

RÉPONSE DE L’HOMME NATURÉ.

[…]

L’un des moments les plus heureux de ma vie est sans doute celui des séminaires que j’animais au Centre d’Études Arctiques[6]. D’abord lieu de fraternels échanges pour lesquels il n’y avait de règle que le libre accès : aucune contrainte de condition ou de nationalité. Je m’étais arrêté au nombre de vingt-cinq participants, qui devaient être acceptés aussi bien par le Directeur d’études que par l’auditoire. Le séminaire débutait par un introït musical de Brahms ou de Bach ou un hymne à la joie de vivre du chaman inuit de Thulé, mon maître et ami Imina[7]. Ensuite, je développais mes recherches en cours, attentif aux réactions qu’elles suscitaient. A la deuxième heure, la parole était donnée à l’un des participants. Parmi ces derniers, il y eut des invités d’exception. Ainsi Jacques Delarue, Commissaire Divisionnaire, ancien Résistant pendant la dernière guerre mondiale. Dans le but de souligner avec mon ami Jacques Derrida la précarité de la notion de vérité, et d’insister sur son côté aléatoire (« De la Vérité en ethnologie… » était le titre donné à mon séminaire en 2002[8]), il évoqua l’une de ses enquêtes : alors qu’un prévenu accusé pour meurtre était sur le point de reconnaître sa culpabilité, lassé par des interrogatoires visant à le condamner, il fut disculpé in extremis par la découverte d’un cheveu sur la banquette d’un train[9]. Ou le professeur Marc Tadié, éminent neurochirurgien, dont les recherches sur les perceptions extra sensorielles des sociétés du Paléolithique supérieur et des peuples primitifs contemporains étaient novatrices[10]. L’anthropologie sensorielle – couleur, odeur, son, relief et structure du paysage – commence à nous révéler toutes leurs acuités chez des peuples soucieux d’entendre la parole de invisibles. Ou encore Jean Duvignaud, le grand sociologue français qui nous a introduit à l’oeuvre du grand ethnologue des rêves et de l’inconscient avec Le Candomblé de Bahia de Roger Bastide dont Terre Humaine a plié une oeuvre majeure. Ce Centre d’études arctiques, qui a été poursuivi de 1957 à 2007, a attiré nombre d’esprits très originaux : un Esquimau groenlandais, pendant trois ans ; un Irakien spécialiste de l’art lapon ; un fils de milliardaire américain étudiant les changements de climat dans les derniers 3000 ans ; une éminente anthropologue danoise, spécialiste de Knud Rasmussen ; Giulia Bogliolo Bruna, ethnohistorienne des peuples premiers arctiques à l’Université de Gênes ; Pascal Dibie, éminent ruraliste qui a été mon étudiant jusqu’à l’université pirate fondée à l’Inalco avec mon cher collègue et ami l’ethnologue Robert Jaulin ; Anne-Marie Bidaud, l’éminente spécialiste du cinéma arctique qui a fait comprendre, à partir de mes propres films, l’importance anthropologique de l’image ; Jean-Michel Huctin, spécialiste, pendant dix ans, de ce haut lieu du Groenland où l’on cherche à faire revivre ces enfants abusés par pédophilie – y compris familiale –, alcoolisés, drogués, humiliés par le progrès ; Georges Devereux, cet extraordinaire psychanalyste, dont les enquêtes auprès des Indiens des Plaines en temps de crise inspirèrent de nouvelles recherches sur l’inconscient. Jean Malaurie a voulu l’entraîner au Groenland pour étudier avec son autorité – le dedans et le dehors – [11] ; Alain Lemoine, chef d’entreprise breton fasciné par le succès de Per-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, qui a démontré que le peuple – il s’agit de Bigoudens – a une riche culture incomprise dans ce scandale qu’a été l’enquête universitaire de Plozévet (1961-1965) par plusieurs dizaines anthropologues, sociologues, historiens parisiens[12] ; les remarquables capitaines de recherche qu’ont été, dans notre base du Spitzberg, ces futurs grands géomorphologues, Thierry Brossard, Marie-Françoise André et Daniel Joly, Claude Lepvrier, qui ont su, par une extraordinaire précision d’étude des minéraux, de la cryopédologie, des plantes, des microclimats, courtiser la nature et faire comprendre son savant message. Une célèbre ethno-astronome, Chantal Jègues-Wolkiewiez, évoqua le savoir étonnamment précis de l’orientation et du calendrier datant du paléolithique supérieur que révélaient les peintures rupestres des grottes de la Vallée des Merveilles, dans les Alpes Maritimes[13] . Alexandra Richter, une anthropologue franco-allemande spécialiste du grand poète Paul Celan[14]. Egalement deux Africains d’une rare élévation de pensée, présentés par Dominique Sewane. N’BaahSanty, Togolais, l’avait introduite à Warengo, son village du Koutammakou, avant qu’il ne parte pour l’Ukraine afin de suivre des études de médecine. Parlant couramment cinq langues, il pratiquait la langue française avec un talent d’écrivain. Son itinéraire était représentatif de cette nouvelle génération africaine, d’une énergie peu commune. A l’âge de dix ans, alors qu’il gardait le troupeau de son père comme tous ses camarades, il avait décidé seul d’aller étudier à Lomé. Au prix de difficultés qui auraient découragé plus d’un jeune Européen, il avait réussi brillamment tous ses concours. Il était à l’époque médecin urgentiste à Cayenne[15] . Quant à Claude Assaba, Yoruba du Bénin, professeur d’anthropologie à l’Université d’Abomey Calavi à Cotonou, l’un des esprits les plus élevés jusqu’à certaines dimensions ésotériques que j’ai eu la chance de rencontrer ; j’ai eu l’extrême honneur de l’assister dans les dernières heures de sa vie en lui parlant au téléphone, ainsi qu’il me l’avait demandé. Dans un texte – « Nord-Sud » – sévère pour les universités parisiennes dont Nanterre engagées dans des querelles personnalisées d’idéologies, publié dans la revue Inter-Nord que je dirigeais, il avait mis l’accent sur les liens entre l’arrière-monde inuit et celui des Africains. Mêmes combats : « Les peuples premiers auxquels j’appartiens pensent selon les traits caractéristiques de leur environnement physique, de leur géographie. Leurs mythologies sont tributaires des espèces végétales, animales, minérales et des variations saisonnières. La réalité des peuples premiers est : « je sens donc je suis » [16] Il regrettait que son maître, Dominique Zahan, fût si peu cité par les ethnologues, divisés par des querelles de chapelle et surtout préoccupés par l’esprit de carrière.

Séminaire de Jean MALAURIE au CEA (Centre d’Études Arctiques) 1990 – ©JeanMalaurie

Ce séminaire se terminait par un thé qui se poursuivait non seulement dans mon bureau, mais dans le couloir et jusque dans l’escalier. C’est ainsi qu’une amitié intellectuelle s’est peu à peu constituée, dans l’esprit des grands fondateurs qu’étaient le résistant Marc Bloch et mes maîtres et amis, Lucien Febvre, Fernand Braudel et Claude Lévi-Strauss. La fraternité anthropologique née entre les uns et les autres suite à ces rencontres hebdomadaires, à laquelle s’ajoute l’émotion ne pas être seul dans sa quête intérieure scientifique et spirituelle, est d’autant plus douce à ma mémoire, à l’heure où j’écris ces lignes, qu’elle témoignait que mon enseignement assuré pendant quarante ans n’était pas vain.

Jean MALAURIE (à gauche) Claude LEVI-STRAUSS (à droite). Salon du livre Paris. 1986 – ©JeanMalaurie

Pourquoi ces séminaires ont-ils été l’un des moments les plus heureux de ma vie ? Parce que notre groupe distillait une pensée profonde. J’ai détesté les querelles entre collègues en sciences sociales. « Ils ne s’aiment pas, nos chers collègues », me répétait Fernand Braudel. Ils s’interdisent ainsi de citer les collègues pouvant leur faire de l’ombre. Notre enseignement supérieur ne cesse de me rappeler ces singes des zoos qui cherchent à aller toujours plus haut et, de la hauteur, à dominer les autres. Ah ! l’esprit de carrière… Les sciences sociales ont le tort d’être inspirées par des idéologies dominantes, des structures et des modèles de construction occidentale, alors qu’elles devraient exprimer le fondement de notre histoire biologique. Ce n’est pas avec des concepts et des idéologies, que l’on se reconnaîtra « homme naturé ». C’est cela que m’ont appris les Inuit. Et je relis avec bonheur Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire et dans son Essai sur l’origine des langues. Que nous dit-il ?

« On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de Poètes. Cela dût être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. »

Avec la distance, en me reportant à ces séminaires d’études arctiques, je garde le souvenir d’un cénacle de poètes et de séminaristes en pèlerinage cheminant avec leurs grands prêtres dans l’immensité de déserts païens.

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Jean MALAURIE