Hommage à Régis BOYER

Professeur Régis BOYER

La Sorbonne et l’Enseignement supérieur français viennent de perdre un éminent spécialiste de la littérature et de l’histoire scandinave, et plus particulièrement de la culture islandaise. Né le 25 juin 1932 à Reims, Régis BOYER nous a quitté le 16 juin 2017 à Saint-Maur-des-Fossés. Nous nous sommes rencontrés et connus à l’occasion d’une visite de l’université de Uppsala ; elle m’avait invitée à prononcer une conférence sur mes travaux ; il y était lecteur. Je l’ai soutenu pour qu’il ait un poste de Maître de conférences à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), 6ème section (devenue l’EHESS Paris), en tant que Maître-assistant de la Direction d’études arctiques qui m’était alors confiée. Hélas, il n’a pas été élu. Nous avons toujours dû, à l’EPHE, faire face à un manque d’intérêt pour les études scandinaves mais aussi à la « germanitude » (Deuschtum). J’ai toujours protesté contre cette grave lacune.

Heureusement, Régis BOYER a été nommé Professeur de littérature de 1970 à 2001 à la Sorbonne, à la Faculté des lettres. Nous avons maintenu notre étroite collaboration dans les premières années du Centre d’études arctiques ; il y a publié deux ouvrages essentiels : L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.). Ces deux livres, traduits de l’islandais, ont paru dans les Contributions du Centre d’études arctiques (N°6 et N°10). Ce sont des ouvrages très rares qui nous permettent de comprendre les vikings devenus islandais. Le « miracle islandais » s’explique notamment par le souci de consigner l’histoire de la colonisation progressive de l’île et d’informer chaque citoyen sur l’œuvre entreprise.  Et c’est ainsi que par cette littérature médiévale du XIIe et XIIIe siècles, nous connaissons la vie sociale intellectuelle et économique de la grande île nordique. Hélas, le Groenland, qui s’est construit au XVIIIe et au XIXe siècles dans le métissage, n’a pas bénéficié d’un tel témoignage rédigé par le peuple lui-même, au début de l’évangélisation par Hans EGEDE.

L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.)

Régis BOYER parlait parfaitement les différentes variantes de l’islandais et maitrisait incontestablement son histoire. Les deux ouvrages cités nous permettent de prendre connaissance, chez le citoyen islandais christianisé, de la conception de ses pères vikings : destin, orgueil, sens de l’honneur, contradiction entre une volonté innée et du sens collectif, matérialisme et passion de l’argent. Le Landnámabók nous ouvre à une intelligence du paganisme nordique ; de ses dieux et de ses mythes (le culte solaire, les géants et les dieux), mais aussi, le culte public, le culte privé (Landvaettir et le culte des morts).

Portrait d’Erik le Rouge tiré de la Gronlandia d’Arngrímur Jónsson (1688)

Le sud-ouest du Groenland a été colonisée par les Vikings (Eric Le Rouge) de 970 jusqu’au XVème siècle. Les patrouilles le long de la côte ouest groenlandaise ont été constantes jusqu’en Terre d’Ellesmere, au XIVème siècle. C’est dire que l’Inuit groenlandais, appelé Esquimau, a été plus au moins marqué par la pensée et l’éthique vikings.

C’est toucher là un problème fondamental dans l’histoire des civilisations : pure et Impure, telle est la première question sur la société Inuit au Moyen-âge. L’historien des mentalités est confronté à cette difficulté de l’analyse du métissage dans l’histoire des civilisations.

L’œuvre de Régis Boyer est considérable ; il a traduit de grands auteurs scandinaves comme Halldór LAXNESS (Islandais) ; Knut HAMSUN et Henrik IBSEN (Norvégiens). Il a assuré plusieurs brillants séminaires au Centre d’études arctiques de l’EHESS.

Que, dans l’esprit du Muspilli, poème de la mythologie païenne, la paix de l’esprit lui soit à jamais assurée.

Jean MALAURIE

Mayence – l’appel du Nord

Je suis né sur les bords du Rhin et de la Forêt noire, à Mayence, où j’ai passé huit ans de ma vie, profondément marqué par les légendes et les dieux germaniques. Le rocher de la Lorelei.

le 5 novembre 2004, Mayence, Mathildenstrasse 14, en présence du bourgmestre Jens Beutel et de l’ambassadeur de France à Berlin Claude Martin.)

« Jean Malaurie, l’explorateur français des régions polaires et écrivain, est né le 22 décembre 1922 à Mayence. Il a vécu dans cette maison jusqu’en 1930. Jean Malaurie est le premier Européen à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord (Groenland), en traîneau à chiens, le 29 mai 1951. »

Terre Humaine – dans la mouvance des Hautes études

Par son approche inter-milieu, inter-écriture, inter-sensibilités, avec des jeux de double-vue et de regards croisés, la collection Terre Humaine a l’ambition d’être dans le droit fil de l’oeuvre révolutionnaire de Lucien Febvre, Marc Bloch, Fernand Braudel et Charles Morazé, avec la célèbre revue Les Annales, et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Je souhaite, avec modestie, que Terre Humaine soit un nouveau plaidoyer pour la pensée française. Ce fut un honneur pour moi d’être appelé aux côtés de Fernand Braudel, dès 1957, à cette célèbre Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, au moment même où elle se construisait.

Je tiens à rappeler l’oeuvre de Philippe Ariès, qui a approfondi ce champ essentiel d’investigations en explorant les mentalités cachées, les tabous, mes secrets. Nos pensées allaient se rejoindre, et nombre de livres de la collection allaient prouver la profondeur de la pensée d’Ariès. Il est capital de poursuivre cette histoire sincère et totale de nos pensées et passions souvent inconscientes qui nous dirigent. Telle est, peut-être, la préoccupation la plus fondamentale qui relie, par-delà l’intelligence, des structures de groupe : faire émerger cette « humble vérité » chère à Zola.

Hommage à Max Gallo

Max Gallo lors d’une cérémonie à l’Académie Française le 16 juin 2011 © THOMAS SAMSON AFP/Archives

Agrégé d’histoire et de géographie, Docteur ès lettres, Max Gallo était longtemps enseignant. Tous ses élèves n’ont pas oublié la dimension épique qu’il savait donner à ses leçons et ses entretiens à son jeune public. Dans son oeuvre d’historien, il a le sens de la tragédie de l’histoire. Le résistant réfractaire que je suis, n’a jamais oublié l’oeuvre qu’il a consacré au Général de Gaulle. En 1940, la France a connu la plus grande défaite de son histoire ; elle n’était pas d’ordre moral – nous avons eu 100 000 morts en quelques semaines – elle était d’ordre intellectuel. Nos généraux en étaient dans les stratégies de 1914. La France était dans l’abîme, pourtant l’espérance s’est levée depuis Londres ; le Général de Gaulle l’a clamé. Des paroles historiques que tous les jeunes de ma génération se sont répétées :  » La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre. » Max Gallo a assumé la France. Tel un Michelet, il a su nous transmettre le mystère du destin de la France. Sa perte est douloureusement ressentie par ma génération.

Quand Max Gallo écrivait sur Les Derniers Rois de Thulé

« Pour ouvrir Les Derniers Rois de Thulé, ce livre où il raconte cette mission de 1950-1951, Malaurie cite Jean Giono : « On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier… Seul le marin connaît l’archipel. » Cette phrase définit parfaitement la méthode de Jean Malaurie. Ethnologue, il sait, à l’aide de données statistiques, étudier le comportement démographique du groupe esquimau. Mais il est aussi le coriteur qui restitue une atmosphère, utilise avec la maîtrise de l’écrivain l’art de la mise en scène pour conduire à une réflexion sur ces hommes qui relèvent le défi de la géographie. Un mot esquimau dans le texte, la recréation des dialogues, des injonctions – « Nerrivoq ! » (mangez !), dit l’Esquimaude en retirant du bouillon des morceaux de phoque fumants et noirs comme la suie – tout cet art du récit est mis au service d’une ethnologie fondée sur la compréhension intime, vécue, de la population étudiée. Malaurie est devenu,, autant que faire se peut, esquimau pour nous parier des Esquimaux. » (extrait d’un article de Max Gallo)

Hommage à Jean Cuisenier

Droits réservés

La recherche française vient de connaitre une grande perte : Jean Cuisenier n’est plus. Né le 9 février 1927, il nous a quitté 23 juin dernier.

Philosophe, ethnographe, c’est un grand spécialiste de l’ethnologie française. Il s’est attaché à l’ethnologie rurale en France, aux rituels du quotidien et aux croyances populaires. Son champ d’observation s’était porté également en Europe centrale, plus particulièrement en Bulgarie et en Roumanie. Terre Humaine s’honore d’avoir publié en 2000 son ouvrage inspiré Mémoire des Carpathes, La Roumanie millénaire : un regard intérieur. Terre natale de vampires, lieu de légendes encombré du souvenir de Vlad l’Empaleur, autrement dit Dracula, les Carpathes et les hommes qui y vivent ne se lasseraient-ils pas de découvrir ce qu’ils sont, toute fiction repoussée  ?

Jean Cuisenier était un découvreur et un inspirateur. Son séminaire à la Sorbonne était très recherché. Il savait parler aux jeunes. Il avait fondé en 1971 l’indispensable revue Ethnologie française (PUF)Il a été pendant 20 ans conservateur en chef (1968-1987) du Musée national des arts et traditions populaires créé par ce grand spécialiste de l’histoire du peuple de nos campagnes : Georges-Henri Rivière. Ce musée très fréquenté, dans le jardin d’acclimatation, au Bois de Boulogne, était éminemment souhaitable.  Paris, capitale jacobine, se doit en effet d’avoir un grand centre sur la ruralité française faisant réfléchir sur la profondeur de notre histoire paysanne – qui est notre colonne vertébrale -, de sa vie artisanale et sa dimension spirituelle. Hélas! Par décision administrative, ce célèbre carrefour a été fermé en 2005 et transféré à Marseille, en 2013, dans une vision plus large – l’Europe occidentale et la Méditerranée – au détriment d’un regard plus intime et plus secret avec la France

Jean Cuisenier avait le sens des espaces. Il s’est attaché en particulier, après de nombreuses navigations, à une nouvelle interprétation de l’Odyssée d’Homère : Le Périple d’Ulysse, Paris, 2003.

Tous les auteurs de Terre Humaine  et le Président-fondateur de la collection s’inclinent avec émotion devant cette très grande figure de l’université française qui nous quitte.

Jean Malaurie

 

Terre Humaine – Libération du regard

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en 1955, ce nouveau regard qu’apportait Terre Humaine a paru osé. Il a été reçu avec un silence glacé par nombre d’universitaires. Bien rares ont été les revues spécialisées qui ont étudié Terre Humaine en tant que collection. Mais pour les jeunes chercheurs, cet élargissement du regard universitaire, cette libération ont été compris comme un événement. Terre Humaine a incontestablement joué un rôle décisif dans l’oxygénation de notre pensée. Cette querelle apparaîtra au lecteur de 2017 comme d’un autre âge. qui ne reconnaît aujourd’hui que Braudel ou Duby n’ont jamais été grands historiens que quand leurs idées engagées exprimaient, en dehors de leurs travaux universitaires, toute leur personnalité. Et de surcroît, querelle surannée ! Ce courant n’est-il pas dans la ligne de nos grands anciens : Tacite, Hérodote, Montaigne, et plus récemment Michelet. Oh ! je le sais bien. Cette volonté positiviste de l’Université est une réaction contre les excès de géopoètes du XIXe siècle et des dérives d’une science humaine encore mal assise. Mais la volonté du « scientisme », relayée par le marxisme est sans nul doute une perversion de la recherche en sciences sociales, l’expression de récents complexes, et que l’on retrouve jusque dans l’impasse qu’a été le nouveau roman. J’en parlais avec Roland Barthes, qui est mort trop tôt pour achever ce livre pour Terre Humaine auquel il songeait.

Terre d’Ellesmere, Nord-Est Canada. 19 août 1995. Jean Malaurie visite un de ses Cairns construits lors de son expédition cartographique et géo-morphologique en trois traineaux à 42 chiens en 3 juin 1951. Il est à bord du brise-glace Kapitan Klebnikov et dépose un nouveau message.

Avec plus d’une centaine de livres publiés, Terre Humaine se veut être un carrefour universel de la pensée contemporaine sur les sociétés et les civilisations, dans leur confrontation le plus souvent malheureuse avec le progrès et le développement. 

Terre Humaine – Des courants multiples et convergents

Très vite, de grands courants, qui s’interpénètrent, se font jour. Mais dès les années soixante-dix, on a pu distinguer quelques orientations majeurs dans la collection Terre Humaine. Avec Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Margaret Mead, Georges Balandier, Jean Duvignaud, Pierre Clastres : le courant ethnologique et philosophique. Avec Victor Segalen, James Agee, le courant littéraire. Avec Talayesva, Yanoama, Tahca Ushte, Anta, mais aussi Dominique Sewane et Barbara Glowczewski : le courant autochtone. Avec Ishi, René Dumont et Eduardo Galeano : les cris d’indignation. Avec Wilfred Thesiger et Jean Malaurie : le courant des grandes explorations.

Josiane Racine est l’épouse d’un érudit spécialiste géo-historien de l’Inde traditionnelle. Son épouse (à droite de Jean Malaurie) est une Tamoule de Pondichéry. Par delà sa différence de haute caste et de milieu, cette ethnomusicologue a recueilli patiemment le récit d’une intouchable (à gauche de Jean Malaurie), très modeste ouvrière agricole, d’un rare esprit et d’une force visionnaire. © Photo Jean Malaurie Tous droits réservés.

Dans un projet délibéré d’anthropologie narrative, Terre Humaine a eu très tôt l’audace, dans une dialectique du je-il, de retrouver la littérature du réel qu’illustrent les pères du naturalisme, Balsac, Flaubert, Zola et Maupassant. Sans a priori, pierre à pierre, Terre Humaine, peu à peu, a construit une expérience vécue.

Pourquoi cette volonté ? Parce que les règles universitaires, sous couvert de rigueur scientifique et d’exclusion de l’appréhension sensible, sont, sans nul doute, réductrices et castratrices. La part de sensibilité dans une réflexion globale, avec ce qu’elle présuppose de vie intérieure, devrait être tout au contraire un « plus » scientifique. Elle ne devrait pas être systématiquement radiée comme une faiblesse intellectuelle, être considérée comme un handicap à la recherche créative. J’en ai fait moi-même la triste expérience : si j’avais osé prendre la liberté, dans mes travaux de géomorphologie et de géodynamique des processus lors de ma thèse sur la Terre d’Inglefield (nord du Groenland), de me laisser aller à exprimer ma curiosité bachelardienne pour les labyrinthes à l’intérieur des pierres d’éboulis ou la géométrie cubiste d’un paysage, j’ai la conviction que j’aurais ajouté une intelligence compréhensive aux problématiques géocryologiques posées.

C’est la raison pour laquelle j’ai demandé à des collègues s’ils étaient disposés à écrire ce qu’ils n’avaient pu exprimer dans leur oeuvre universitaire, et dans une langue accessible à tous, en gardant leur rigueur de pensée. Je rends hommage à ces pionniers, à cette élite de l’Université, qui, sans hésiter, a accepté ce risque.

Un disciple inspiré

Préface de Jean Malaurie - L'Appel de l'Arctique de Jean-Marc HUGUET - édition L'Harmattan. Paris 2010.

Il m’est arrivé à diverses reprises de préfacer des ouvrages dont le contenu avait un rapport avec ma spécialité ou le thème de mes recherches. L’introduction que m’a demandée Jean-Marc Huguet a une connotation particulière pour moi : il s’agit en effet, entre lui et moi-même, d’une rencontre tout à fait singulière qui paraît venir des brumes du Nord, par-delà les landes de Courlande, et qui est pourtant très spécifique. Une des joies les plus secrètes d’un maître est de découvrir, au fil des années, l’attention, voire l’estime, que lui porte un de ses élèves. Il se trouve qu’elle me touche d’autant plus que Jean-Marc Huguet n’a jamais reçu de moi un particulier appui et qu’il a eu l’immense grâce de ne jamais rien me demander. En outre, il a fait bénéficier, en raison de ses relations privilégiées, d’un concours inestimable au Fonds Polaire Jean Malaurie, seule bibliothèque polaire française, installée à la bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, avec 40 000 volumes.

Il y a environ 30 ans, j’ai remarqué à mon séminaire, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), la présence à la fois discrète et constante d’un homme attentif et solitaire, qui, un jour, m’a fait part de sa volonté de faire un mémoire d’études supérieures sur mon film Les derniers rois de Thulé, réalisé en avril-mai 1969 dans l’urgence, compte tenu d’un crash dramatique d’un bombardier américain chargé de quatre bombes H.

Au séminaire arctique de l’EHESS, certains de mes étudiants m’interrogeaient parfois sur sa personnalité énigmatique qui ne paraissait se rattacher à aucune discipline particulière. C’est ce que nous appelons, dans notre parler universitaire qui au fil du temps devient un club de style oxfordien assez fermé, un Auditeur libre. Et cette liberté d’être accusait en quelque sorte le mystère autour de sa personnalité attachante et de sa présence. Son étude sur ce film – le premier de mes quatorze films et auquel je porte un attachement affectif – que j’ai réalisé avec mes compagnons inughuit de Thulé, au nord du Groenland, est subtile et va loin. C’est beaucoup plus qu’un mémoire de filmologie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance et j’ai appris que régulièrement, depuis qu’il suivait mes cours, et sans qu’il ne soit jamais vanté auprès de moi, il allait régulièrement en solitaire au Groenland et en Terre de Baffin canadienne, comme pour y puiser dans les montagnes, les toundras et les fjords, une source d’inspiration ; se vouloir être un homme nature par ce grand Nord énigmatique. Au cours des rencontres, j’ai découvert qu’il était apprécié de nombreuses personnalités inuit et relevait de ce monde singulier qu’évoque Jørn Riel dans ses Racontars arctiques. Je m’en ouvrais auprès de lui et il m’a confié qu’il voulait découvrir de ses yeux, avec sa propre sensibilité, cet émerveillement que j’avais fait vivre à mon auditoire en évoquant mon Geboren  dans une société anarchocommunaliste, libre et forte de sa généalogie hybride.

C’est peu à peu que j’ai compris combien mon parcours, mes réflexions, bref le sens que je donne à ma vie et à mes recherches avait laissé une empreinte sur la sienne. Ce livre évoque avec pertinence et émotion la vie intense que le Centre d’Études Arctiques a fait vivre à ses chercheurs français et étrangers pendant 50 ans ; le Centre d’Études Arctiques était en effet devenu, après tant d’années, presque mythique pour les chercheurs y ayant effectué leur thèse d’état en géomorphologie et en ethnologie, selon la méthode antrhopo-géographique que j’ai enseignée, ou ayant suivi quelques-uns de ces quatorze congrès internationaux, dont le premier congrès de l’histoire sur les Inuit enfin rassemblés et le premier congrès sur le pétrole arctique (Le Havre).

Si je viens de rappeler l’intérêt constant, et qui ne s’est jamais démenti pendant toutes ces années, pour ce que j’ai nommé « l’Appel du Nord », je n’oublie pas non plus le vif intérêt, pour ne pas dire la passion, qu’il porte parallèlement à la collection Terre Humaine que j’ai fondée aux éditions Plon, il y a 50 ans. Et j’évoque en particulier, à travers tous ces grands ouvrages : Sascho, ce terrible témoignage de l’Amicale d’Oranienburg Saschsenhausen. Et je pense à mon cher ami disparu Charles Désirat, illustre résistant et président de l’Amicale internationale des déportés de ce camp ; un des tout premiers camps de concentration créés par le pouvoir nazi en 1933, aux portes de Berlin. Il se trouve que Jean-Marc Huguet a une connaissance personnelle de ces camps, où il se rend comme en méditation et je songe en particulier à son dernier voyage à Buchenwald et à Dora, dont la durée de vie est de 3-4 semaines, qui, par-delà l’horreur que nous avons tous deux pour ces régimes concentrationnaires, fait réfléchir, dans un esprit dostoïevskien, sur la perversité de l’âme humaine.

J’insisterai enfin sur la preuve tangible que l’auteur, que je tiens à remercier ici encore et publiquement, a tenu à donner de l’attention fidèle et active qu’il porte à mon oeuvre d’homme de sciences et d’humaniste, en soutenant concrètement par un don généreux pluriannuel le Fonds Polaire Jean Malaurie, au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris.

Jean Marc Huguet (à gauche), auteur d’une thèse au Centre d’études arctiques (EHESS/CNRS) sur l’oeuvre filmique de Jean Malaurie Les Derniers Rois de Thulé (1970, Télévision française) et de L’Appel de l’Arctique (2010). Jean Malaurie (au centre) et Giulia Bogliolo Bruna (à droite) auteure de l’Energie créatrice (2012, Paris) qui vient de paraître en italien (2016, Rome) 

Je souhaite vivement que ce témoignage qui, cela va sans dire, me va droit à la pensée et au coeur, touche de nombreux lecteurs qui le liront. Il s’agit là de vérité d’un homme qui a su « transformer » heureusement ses inspirations et sa pensée, et faire un choix de réflexion et de méditation aussi passionnant qu’original.

Jean Malaurie

 

Greenland’s receding icecap to expose top-secret US nuclear project – The Guardian

Je souhaite publier in extenso ce document exceptionnel du journal The Guardian. Dans une note précédente, je présentais le scandale du Camp Century. Cet article vient appuyer  mon combat pour les peuples Inuit.

Je vous rappelle qu’en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté, j’ai demandé que l’UNESCO intervienne au titre de la défense de l’environnement et de la population groenlandaise. Ma demande est en cours d’instruction.

Jean Malaurie

Camp Century – part of Project Iceworm – is an underground cold war network that was thought to have been buried forever (Tuesday 27 September by Jon Henley)
The lid of Camp Century’s unsealed nuclear fuel vessel, pictured in 1962. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

A top-secret US military project from the cold war and the toxic waste it conceals, thought to have been buried forever beneath the Greenland icecap, are likely to be uncovered by rising temperatures within decades, scientists have said.

The US army engineering corps excavated Camp Century in 1959 around 200km (124 miles) from the coast of Greenland, which was then a county of Denmark.

Powered, remarkably, by the world’s first mobile nuclear generator and known as “the city under the ice”, the camp’s three-kilometre network of tunnels, eight metres beneath the ice, housed laboratories, a shop, a hospital, a cinema, a chapel and accommodation for as many as 200 soldiers.

Its personnel were officially stationed there to test Arctic construction methods and carry out research. Scientists based at the camp did, indeed, drill the first ice core samples ever used to study the earth’s climate, obtaining data still cited today, according to William Colgan, a climate and glacier scientist from the Lassonde school of engineering at Toronto’s York University, and the lead author of the study.

A crane positions Camp Century’s nuclear waste tank. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

In reality, the camp served as cover for something altogether different – a project so immense and so secret that not even the Danish government was informed of its existence.

“They thought it would never be exposed,” said Colgan. “Back then, in the 60s, the term global warming had not even been coined. But the climate is changing, and the question now is whether what’s down there is going to stay down there.”

The study suggests it is not.

Project Iceworm, presented to the US chiefs of staff in 1960, aimed to use Camp Century’s frozen tunnels to test the feasibility of a huge launch site under the ice, close enough to fire nuclear missiles directly at the Soviet Union.

At the height of the cold war, as the US and the USSR were engaged in a terrifying standoff over the deployment of Soviet missiles in Cuba, the US army was considering the construction of a vast subterranean extension of Camp Century.

A system of about 4,000 kilometres of icy underground tunnels and chambers extending over an area around three times the size of Denmark were to have housed 600 ballistic missiles in clusters six kilometres apart, trained on Moscow and its satellites.

Eventually the engineers realised Iceworm would not work. The constantly moving ice was too unstable and would have deformed and perhaps even collapsed the tunnels.

From 1964 Camp Century was used only intermittently, and three years later it was abandoned altogether, the departing soldiers taking the reaction chamber of the nuclear generator with them.

They left the rest of the camp’s infrastructure – and its biological, chemical and radioactive waste – where it was, on the assumption it would be “preserved for eternity” by the perpetually accumulating snow and ice.

Thus far their assumption has proven correct. Up to 12 metres deep at the time it was abandoned, the ice covering Camp Century has since thickened to around 35 metres and will continue to deepen for a while yet.

Climate change, however, looks certain to reverse that process, Colgan and his six-strong team from Canadian, US and European universities said in their report, which was published last month in Geophysical Research Letters.

Camp Century graphic

Greenland’s temperatures broke new records this spring and summer, hitting 24C (75F) in the capital, Nuuk, in June – a figure that shocked meteorologists so much they had to recheck their measurements.

Between 2003 and 2010, the ice that covers much of the island melted twice as fast as during the whole of the 20th century. This year it began melting a month earlier than usual.

The researchers studied US army documents and drawings to work out how deep the camp and its waste – estimated to include 200,000 litres of diesel fuel, similar quantities of waste water and unknown amounts of radioactive coolant and toxic organic pollutants such as PCBs – were buried.

Then they ran regional and global climate change simulations to work out how much longer they would remain interred. Based on the “business as usual” climate change scenario, Colgan said, snowfall would continue to be greater than ice melt for a few more decades. “But after that, melt will be greater than snow. Every year, another layer of ice will be removed. Our estimate is that by 2090, the exposure will be irreversible. It could happen sooner if the magnitude of climate change accelerates.”

Once that starts to happen, the question of who is responsible for the clear-up – already the subject of discussion – will become more pressing, the report said, presenting “an entirely new form of political dispute resulting from climate change”.

With no established agreement on the question, the report says the “multinational, multi-generational” problem posed by Camp Century and its waste could become a source of tension between the US, Greenland and Denmark.

Denmark allowed the US to build Camp Century and other bases on Greenland in a 1951 agreement, but it is not clear how much it was told about the work being done there or the waste left behind. Complicating matters further, Greenland became largely self-governing in 1979.

Vittus Qujaukitsoq, Greenland’s foreign minister, said he was concerned about the camp’s future and determined to establish responsibility. His Danish counterpart, Kristian Jensen, has said the issue was being examined in close contact with Greenland.

The Pentagon has said it “acknowledges the reality of climate change and the risk it poses” for Greenland, adding that the US government has pledged to “work with the Danish government and the Greenland authorities to settle questions of mutual security”.

Jon Henley

Terre Humaine – Les quatre livres créateurs

Remontons le temps : Je fonde Terre Humaine à la Librairie Plon avec Les Derniers Rois de Thulé, livre de résistance et de réflexion. Au retour d’une mission géomorphologique au nord du Groenland, je veux témoigner dans les délais les plus brefs contre la création d’une base américaine monstrueuse, ultra-secrète, au coeur du territoire des Esquimaux polaires, peuple le plus septentrional de la terre. L’Occident s’affirme dans un défi shakespearien, n’hésitant pas, en pleine guerre froide, à placer des ethnies primitives en sentinelles avancées de srs stratégies de puissance. L’écho des Derniers Rois de Thulé sera d’autant plus grand dans le monde entier qu’il pose symboliquement, au faîte du monde, un problème universel.

Jean Malaurie 1954

C’est Claude Lévy-Strausse que j’allai demander de bien vouloir écrire le second livre de la collection. Tristes Tropiques apporte un éclat exceptionnel. Le célèbre anthropologue témoigne, dans la tradition du « voyage philosophique », de son expédition chez les Tupi-kawahib, Nambikwara  et Caduveo de l’Amazonie. Il nous fait part, avec une force extraordinaire, de ses réflexions concernant l’avenir de peuples en marge de l’histoire. Claude Lévy-Strauss, en véritable Aventurier, n’a pas hésité à jouer gagnant cette collection naissante. Ce livre est une approche résolument nouvelle de la relation anthropologique ; la connaissance de l’autre appelle une réflexion sur soi, sans complaisance. Personnalisant son regard avec la hauteur que l’on sait, Lévi-Strauss nous fait prendre une conscience toujours plus exigeante de nos responsabilités.

Les Immémoriaux de Victor Segalen est le troisième livre de la collection Terre Humaine. Je dois dire que ce livre était pratiquement oublié de la Librairie Plon, et que, le rééditant Terre Humaine lui donnait, avec les annexes qui l’accompagnaient, une nouvelle jeunesse. « Tout sérum est globulicide pour les hématies des autres espèces », écrit Victor Segalen dans son Journal, aux îles Gambier, le 27 décembre 1903. « Ainsi, toute civilisation (et la religion qui en est une forte quintessence) est meurtrière pour les autres races. Le Iesu sémite transformé par les Latins fut mortel aux Anstua (divinités) maoris et à leurs sectateurs. » Le Breton Victor Segalen, élève des jésuites, s’est ainsi élevé avec force contre ces politiques d’évangélisation, expression d’une colonisation. Segalen, avec une vision très moderne, s’inscrit dans la mouvance de son compatriote Paul Gauguin, dont il devait du reste recueillir et sauver les souvenirs mis aux enchères, étant arrivé à Papeete trois mois après sa mort. On ne peut manquer d’observer que les artistes, les peintres et les poètes ont précédé bien souvent les ethnologues dans cette découverte de l’autre, de l’exotisme, frayant ainsi la voie.

Témoigner en faveur des minorités, de toutes les minorités ethniques, sociales, religieuses, intellectuelles – le un pour cent qui fait basculer l’histoire – va devenir une des toutes premières préoccupations de la collection. Dès les premières années de sa fondation, Terre Humaine va aussi se singulariser en mettant résolument sur le même plan des livres d’intellectuels et des témoignages d’autochtones. « Donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux » (André Malraux). Le temps du pouvoir exclusif des professeurs et de ceux qui, par définition, savent mieux est révolu. Une civilisation se construit aussi bien par son intelligentsia que par ses acteurs obscurs qu’est le peuple. C’est l’évidence. Une nation assurément doit être tirée vers le haut ; encore faut-il qu’elle soit poussée par le bas. Terre Humaine ne cessera de lutter contre cette funeste opposition de classe. Autochtone, paysan, ouvrier, marin, instituteur, prêtre, prisonnier, déporté sont sur le même plan que les plus grands écrivains ; ils collaborent pour la première fois à une interrogation sur les grands faits de société.

Dans le cadre d’une même collection, on donne enfin à la littérature orale un statut égal à celui de la littérature écrite. J’ai senti combien l’auteur de La Pensée sauvage semblait heureux et même honoré que la publication de son livre soit suivie de celle de Soleil Hopi de Don C. Talayesva, autobiographie exceptionnelle qu’il a préfacée.

Jean Malaurie