Le réveil de Terre Humaine dans la Presse

Terre Humaine, les 120 livres de la collection dont douze classiques sont publiés dans la collection Bibliothèque Terre Humaine PLON – CNRS éditions, ont le grand mérite de mettre au même niveau les écrivains et les « oraliens » ; la dite élite et ce que l’on appelle plus communément le peuple. « Le Cheval d’orgueil, mémoire d’un paysan bigouden » de Pierre-Jakez HELIAS, et son million d’exemplaires, a rappelé à la France politique et universitaire que le peuple réfléchit, souffre et poursuit une vie secrète. N’oublions pas que la Révolution française ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. Le peuple pense autrement en parlant sa langue, nous rappelant ainsi le clivage entre les Jacobins de Paris et les Girondins de la Province.

Terre Humaine publie des personnalités méconnues de nos campagnes et nos usines, mais aussi de notre vie citadine. Je tiens à vous partager ces quelques titres :

Les clochards ! Nous les côtoyons tous les jours. Souvent ils sont soûls et peinent à mendier. Ils sentent mauvais, vocifèrent et font un peu peur. Nos regards se détournent. Qui sont ces marginaux aux visages ravagés ? Ce sont les clochards. Fous d’exclusion. Fous de pauvreté. Fous d’alcool. Et victimes surtout. De la société et de ses lois. Du marché du travail et de ses contraintes. Mais au-delà, c’est contre la vie même qu’ils se révoltent. Hallucinés, ivres, malades, c’est un autre et impossible ailleurs dont ils s’obstinent à rêver furieusement. Ce livre montre toute l’ambiguïté de ces hommes écrasés, qui avec une sombre dignité, se détourne de la société, pour mieux se détruire sous nos yeux.

Le grand métier est d’abord la mémoire d’une des professions les plus dures dans les mers les plus cruelles celles de l’Arctique : Terre-Neuve, Groenland, île aux Ours, mer de Barents. Terre Humaine donne la parole à des hommes obscurs qui n’osent — ou ne peuvent — la prendre. Le mérite extrême de Jean Recher, Capitaine de pêche à Fécamp de père en fils est d’avoir voulu écrire lui-même, coûte que coûte. 

« En ce temps-là, la France était le plus riche pays de la terre. Elle produisait trop de vin, trop de blé. Par milliards, les banques « pompaient » un excédent de ressources qu’elles dispersaient dans toute l’Europe et par-delà les océans. » En ce temps-là, quelque part dans le Livradois, en Auvergne, le Jean, métayer, et la Marie, nourrice à Lyon, lièrent une existence « que la nécessité d’acheter le pain et de se vêtir tant bien que mal empoisonna jusqu’à la mort ». C’est la fin du XIX° siècle, « la belle époque ». Toinou. va naître parmi les plus pauvres de la campagne puis grandir dans le « prolétariat insolvable » de la Ville. Ce cri d’enfant, – « un enfant de curé » —, très rare, Sinon exceptionnel dans l’histoire rurale française, et dont l’écho se poursuit jusqu’au cœur de la Légion, est digne des plus grands : Hugo, Zola. Il en a la force de conviction et l’émouvante pudeur.

Des livres que chacun devraient lire et méditer.

Jean MALAURIE

Réunion de travail entre l’Ambassadrice des pôles, Ségolène ROYAL, et son excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV

Suite à la première mission internationale dans ces régions éloignées dans la Tchoukotka (Sibérie nord-orientale), en aout-septembre 1990, sous la direction du Professeur Jean MALAURIE, une expédition franco-soviétique qualifiée par les spécialistes russes « d’historique » (notamment, analyse animiste de l’Allée des Baleines dans un esprit Yi-king, et études ethno-sociologique des esquimaux d’Asie), a été créée l’Académie Polaire d’Etat (1994) actée par le Président Boris ELTSINE et avec accord écrit du Président Jacques CHIRAC lors de sa visite officielle en Russie (Septembre 1997). Cette Académie Polaire d’Etat, école des cadres des 26 peuples autochtones, sous contrat avec l’EHESS, est une des premières universités francophones de Russie. Elle vise à mieux préparer les forces culturelles et ethniques de ces peuples, face à l’industrialisation et la crise écologique. Elle est  soutenue par l’esprit fédératif de l’état russe. L’Académie Polaire d’Etat est unique dans le monde circumpolaire. Vingt années ont passé et cet organisme puissant forme 1600 élèves au sein d’un complexe de 25 000m2. J’en suis le Président d’honneur à vie, Fondateur.

St Pétersbourg, voyage officiel du Président de la République, Jacques Chirac, en Russie. Signature à l’Académie Polaire d’État, du premier accord de coopération franco-russe avec l’Académie. Le Français est la première langue étrangère obligatoire. À Gauche du Professeur Jean Malaurie, le Ministre de la recherche de la Fédération de Russie. Septembre 1997.

Aussi, il est apparu nécessaire aux autorités russes, qu’au bénéfice de ces générations d’élèves autochtones diplômés de Masters d’écologie, de l’administration, de droit, etc., qu’il y ait une autre structure les confortant dans leur culture, leur pensée traditionnelle, et leur avenir ; les préparant à ce 3ème millénaire dont ils seront les acteurs dans l’Arctique.

C’est pourquoi, le Gouverneur de Saint-Péterbourg, Georgui POLTAVTCHENKO, m’a offert personnellement un très beau bâtiment en bordure de la Fontanka ; les Champs Élysées (canal maritime) de St.Pétersbourg. L’Académie Polaire d’Etat aura donc un deuxième souffle grâce à cette donation et c’est la raison pour laquelle la structure de tutelle, l’Université d’hydrométéorologie russe de Saint-Pétersbourg, dont j’ai été nommé Président d’honneur (2016), a décidé la création d’un nouveau Centre de Recherches Arctiques qu’ils m’ont proposé de nommer Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE. J’ai donné mon accord, ainsi que mon ami le Professeur TCHILINGAROV, éminent Océanographe polaire russe et Conseiller scientifique du Président.

Le Professeur Jan BORM, a été désigné par moi, comme mon successeur, en tant que Directeur du Centre d’Études Arctiques de l’Université de Versailles (Yvelines). Je l’ai nommé Directeur de la revue INTERNORD, seule revue arctique française publiée par le CNRS, que j’ai fondé avec le Président BRAUDEL, en 1959.  Jan BORM est un éminent spécialiste de l’histoire de l’exploration et des idées dans le Nord.

Je suis en rapport avec les autorités académiques afin de définir les programmes de recherche qui y seront poursuivis. Les propositions en cours de discussion sont les suivantes :
-> Premier programme : Sibérie septentrionale contemporaine. Géographie physique et COP 21 / Histoire et explorations sibériennes ;
-> Second programme : ethnologie, art et mythologie, tradition d’art et de danse / bibliothèque et cinémathèque arctiques ;
-> Troisième programme : préparation du premier congrès arctique international, changement de climat, conséquences sur les glaces de l’océan arctique, effets biologiques sur la Toundra (notamment anthrax)
-> Quatrième programme : archéologie franco-russe avec des programmes de fouilles ; la formation de jeunes élites nord-sibériennes à ce programme.

A ces quatre programmes, participeront des personnalités de premier plan qui m’ont déjà donné leur accord. Le Professeur Jan BORM est chargé des négociations avec le recteur Valériy L. MIKHEEV.

Compte Twitter de Madame Ségolène ROYAL – 7 mai 2018

Le 7 mai dernier (2018), Madame Ségolène ROYAL, Ambassadrice française des pôles Arctique et Antarctique a rencontré son Excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV, pour échanger et travailler sur ce beau projet.

Projet Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE dans ce palais de Saint-Péterbourg en cours de réfection.

En tant que Président d’honneur de cette université, je suis en constante relation avec le recteur Valériy L. MIKHEEV, qui je le rappelle a autorité sur ce futur projet. Il est envisagé avec mon ami le recteur, la signature officielle du premier article du lancement du Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE à l’Univervité de Versailles (Yvelines) en juin ou septembre 2018.

Jean MALAURIE

Terre Humaine – La voix du peuple

Parmi les courants privilégiés de la collection, il en est un qui constitue une des composantes essentielles. Terre Humaine a tenté de sortir l’ethnologie du ghetto des structures muséologiques et classificatoires.

Au-delà des classiques (Pierre Clastres, Robert Jaulin, Georges Condominas, Laurence Caillet, Philippe Descola), j’ai souhaité, dès les années de fondation, faire entendre, ainsi que je l’ai déjà dit, la voix sourde du peuple dont la parole, trop souvent dans l’histoire, a été comme confisquée ou étouffée dans des collections de folklore. Je me suis, à cet égard, voulu explorateur de terres inconnues qui ont inspiré les plus humbles, les accompagnant avec respect et patience pendant parfois plus de dix ans. Le passage de l’oral à l’écrit est malaisé… Et j’ai eu le bonheur d’y entendre certains cris et voix exceptionnels, qui en entrant dans Terre  Humaine, ont boulversé l’opinion. Il en a été ainsi des témoignages de Margit Gari, la paysanne hongroise d’une si grande ferveur chrétienne, de Jean Recher, le capitaine de pêche morutière dans les mers froides, de Toinou, le fils d’un paysan auvergnat, de Bernard Alexandre, curé de campagne normand, d’Adélaïde Blasquez (la vie d’un artisan serrurier), d’Augustin Viseux, mineur de fond, de l’industrielle japonaise, fille de cultivateurs, Madame Yamazaki ; la voix d’une paria tamoul et les Mémoires d’un meunier du Languedoc. Tous ces livres sont les amers d’une histoire patrimoniale, particulièrement de la France, et ils seront à jamais des classiques. Parmi ceux-ci, Pierre Jakez Hélias a écrit, c’est ma conviction, un livre précurseur de l’ethnologie française. Pierre Jakez Hélias est le miracle rare. Tapi dans son lit clos de Breton bigouden, il a entendu son grand-père Alain Le Goff, le conteur des brumes et rêves celtiques. Un pied dans les deux cultures, bretonne et française, Hélias a écrit, en 1975, à ma requête, cette autobiographie inoubliable, Le Cheval d’orgueil, qui a remué toute la France, celle-ci retrouvant ses racines dans un éveil régionaliste.

Hélias symbolise ce que tout ethnologue souhaite ou devrait souhaiter : qu’il soit remplacé ou accompagné par le peuple lui-même, devenu ethnographe de sa propre histoire, et au moment même, temps très court, où il vit les deux cultures vivantes en interfaces.

Jean Malaurie

ARCHIVE – « Résister »

Trois mille soldats de l’ombre, cent postes émetteurs, une liaison aérienne tous les mois avec Londres, l’Arche de Noé a sans doute été le plus important réseau de renseignement de la guerre à l’Ouest. Marie-Madeleine Fourcade, qui l’a dirigé, était présidente du Comité d’Action de la Résistance. Jean Malaurie, connaissant son attachement pour Terre Humaine l’a interviewé pour le bulletin Terre Humaine n°7 publié en 1983.

Jean Malaurie : Jean Moulin était le chef de la Résistance française. Il incarnait la volonté de quelques-uns de ne jamais céder devant l’occupant. Pouvez-vous me dire votre sentiment sur ce procès tardif de Klaus Barbie, l’officier SS tortionnaire, le « boucher » de Lyon ?

Marie-Madeleine Fourcade : C’est le Général de Gaulle qui était le chef de la Résistance. Jean Moulin était chargé de coordonner les différents groupes de résistants, jusqu’alors très divisés. Il a été arrêté avant d’avoir pu achever sa mission. Dès que le Comité d’Action de la Résistance que je préside [mai 1983] a connu la présence en Bolivie de Klaus Barbie, nous avons demandé son extradition. Elle nous a toujours été refusée. Ce procès historique pourrait être l’occasion d’apprendre aux jeunes Français nés après la guerre le combat de la Résistance dont, pour la plupart, ils ignorent tout. L’enseignement est particulièrement déficient à cet égard, à l’école primaire, au lycée et en faculté. Ce procès sera, peut-être, une leçon pour la jeunesse de France qui prendra enfin conscience de ce qu’elle a évité grâce au sacrifice de ses aînés. Malheureusement, de grosses difficultés juridiques se font jour, dont la moindre n’est pas la prescription des crimes de guerre ; pourrons-nous en venir à bout ?

J.M. : Pourriez-vous me donner votre définition du nazisme ?

M.-M.F. : Le nazisme est un régime de mensonge, de faussaires et d’assassins. Les nazis ont commencé par mentir avec l’incendie fabriqué du Reichtag leur permettant de frapper d’interdiction les partis qui leur étaient opposés, et ce, au nom du salut national ! La déclaration de guerre à la Pologne, par laquelle a débuté la Seconde Guerre mondiale, est le résultat d’une odieuse mise en scène : l’agression simulée de « faux polonais ».
Les nazis ont été jusqu’à voler le travail des concentrationnaires qu’ils vouaient à la mort, après les avoir odieusement exploités. Si le procès est bien conduit, un univers de perversion et d’horreur sera, par la voix d’un tribunal français, révélé solennellement à la nation.

J.M. : Qu’appelez-vous « Résistance » ? La Résistance paraît devoir se limiter à une période de notre histoire très précise. Pourriez-vous nous dire quelle valeur ce mot a pour notre génération ?

M.-M.F. : La Résistance a eu plusieurs aspects. Après une guerre sans objectif, le but essentiel était le rejet de l’occupant.
C’est après la défaite, en me battant contre l’ennemi, que j’ai appris avec mes camarades à mépriser le nazisme.
De nos jours, résister demeure à jamais nécessaire. Une fracture tellurique est en voie de séparer la planète en différentes îles.  Résister ? Voyez donc la Pologne, le Sud-Est asiatique et le dramatique Cambodge, l’Amérique centrale et du Sud, l’Afghanistan et le Liban… L’espace de liberté ne cesse de rétrécir. Nous autres, Français, lorsque nous avons été occupés en 1940, nos mouvements de résistance ont été aussitôt puissamment aidés par l’Angleterre. A part la vertueuse et stérile indignation des journaux, des politiciens, de l’O.N.U., on ne fait rien, vraiment rien, pour aider les peuples opprimés, et je songe toujours au mot de Soljenitsyne : « J’ai quitté un système où on ne peut rien dire pour un système où on ne peut tout dire, mais où ça ne sert à rien. »
J’ai la conviction que la collection Terre Humaine, que j’admire profondément, est dans le droit fil du combat que j’ai commencé en 1940 ; je le répète : dans le droit fil. Par ses témoignages qui, pour la plupart, sont des constats, par sa volonté permanente de prise de consciences, en toute liberté, à l’écart de toute idéologie, elle suscite un état d’esprit conduisant inéluctablement à un engagement, et par là même à la résistance.
Je pense à des livres comme Les Veines ouvertes de l’Amérique latine de Galeano, Ishi de Kroeber, Fanshen de Hinton, Les Derniers Rois de Thulé de vous-même, l’admirable Louons maintenant les grands hommes d’Agee, et à tant d’autres qui sont des instruments de combat pour la défense des minorités contre le mépris et l’injustice.
C’est par l’esprit, en particulier par le livre, que la volonté de résistance à l’oppression s’avive et se perpétue. Les écrivains de Terre Humaine sont, à mon sens, en Europe parmi ceux qui en assurent le mieux l’émergence. La pensée écrite fraie, partout où elle est entendue, les chemins de la vérité. Celle-ci finit toujours par s’imposer. Reste à nous d’en rapprocher le temps.

J.M. : Vous avez été le chef d’un des réseaux les plus redoutés par la Gestapo. Considérez-vous que le fait de résister autorise n’importe quelle action ? Je songe à certains combats récents de guérilleros et à des actions désespérées d’éternelles victimes d’armées régulières au service d’ordres souvent inacceptables.

M.-M.F. : La résistance ne s’honore que si elle procède à des exécutions légales. En tant que chef de mouvement, j’ai toujours refusé d’employer des moyens déloyaux pour faire parler d’adversaire. Je me suis opposée à faire assassiner par nos agents des traîtres tel Darlan. J’en ai eu pourtant, à plusieurs reprises, les moyens. Je suis convaincue qu’il est , dans l’histoire d’une nation, une justice immanente. Le résistant ne doit pas être un assassin. On ne peut se battre contre un ennemi en se conformant à l’indignité de ses moyens. Ce serait pervertir l’idée pour laquelle on se mobilise. Les tortures, l’enlèvement d’otages, le détournement d’avions, sont des procédés avilissants. A agir selon la loi du milieu, je ne verrai plus de différence entre le sens de notre combat et celui de ceux auxquels on s’oppose. Je préfère perdre l’efficacité à court terme que d’oublier le sens de ce qui nous anime contre des dévoyés de l’esprit. Dans une guerre idéologique, il n’est pas de pire attitude que de faire perdre leur honneur à cette poignée d’hommes – les éternels cinq pour cent de l’histoire  – qui fait basculer le destin.

Terre Humaine – Terre de liberté

« Une exceptionnelle entreprise libertaire », souligne Michel Ragon. Cette Terre Humaine, indépendante de tout pouvoir, s’est tenue à l’écart des idéologies quelles qu’elles fussent ; leur intolérance les a conduites à des impasses ou à des folies. A quoi sert l’intelligence ? On peut raisonnablement se poser la question. Pendant la dernière guerre, si obligatoire, contre le nazisme, certains des esprits les plus brillants de notre génération ont été des compagnons de route du fascisme, à un titre ou à un autre : Martin Heidegger, le Prix Nobel norvégien Knut Hamsun, le grand explorateur suédois Sven Hedin, le si secret Drieu La Rochelle, le grand physicien Georges Claude. J’ai vécu l’immédiat après-guerre alors que j’étais étudiant à la Sorbonne. J’ai pris en horreur les violences des intellectuels staliniens. Comment oublier les compagnons de route d’idées, totalitaires dont les horreurs si longtemps niées, voire masquées, bien que dénoncées depuis 1920 par Boris Souvarine, Panaït Istrati, Victor Serge, n’ont été révélées au monde que par le rapport Khrouchtchev. En créant Terre Humaine, j’avais dans le cœur la haine du nazisme, combattu pendant la guerre ; mais je n’ai jamais beaucoup apprécié la prudence de certains intellectuels vis-à-vis du stalinisme, tout en étant convaincu que beaucoup ont été entraînés dans cette utopie meurtrière par une générosité naturelle. Il n’est que de relire les documents du près Kravchenko, auteur de J’ai choisi la liberté. Kravchenko, assisté de maître Georges Izard, était vraiment bien seul face à la meute : le silence des intellectuels français était assourdissant. Or l’affaire Kravchenko annonce Soljenitsyne ; elle entrouvre les premières failles du système. L’esprit démocratique ? Il devrait toujours se traduire par le respect absolu de toute expression de pensée. Ecouter l’autre. Il est si difficile à vivre dans notre pays de castes, de passions et de guerres civiles. Noam Chomsky, le grand linguiste américain, rappelle avec courage ce devoir élémentaire dans la patrie des droits de l’homme. Mais le terrorisme intellectuel est de toutes les époques. Et il n’a pas cessé ; le plus souvent moralisateurs, les petits maîtres cherchent à tétaniser les consciences. en recouvrant aux voies habituelles : admonestation , criminalisation de l’adversaire, comme dans les procès d’inquisition, puis exclusion, mise à l’index. « Il est deux monstres qui désolent la terre : l’intolérance et la calomnie. Je les combattrai jusqu’à la mort », rappelait Voltaire.

Dans une période de notre histoire nationale où les violences verbales et physiques restent extrêmes, il paraît extraordinaire de penser à l’autorité que s’est acquise Terre Humaine. Pour ou contre l’URSS et le parti communiste ! pour ou contre l’existentialisme et le structuralisme ! Algérie française ou indépendance ! Maoïsme, Mai 68, intégrisme, pour l’Europe ou la patrie, la mosquée ou non dans la ville ! Terre Humaine, dans un respect unanime, a poursuivi sa route comme un vaisseau de haut bord. A l’occasion des 40 ans de la collection (1994), tous les partis et leurs organes de presse, de Rouge et de L’Humanité, d’Alain Krivine et Roland Leroy, à Pierre Chaunu et au Figaro-Magazine, les éditorialistes ont salué l’indépendance et la hauteur de ce mouvement de pensée. Aujourd’hui encore, c’est réellement réconfortant que les hommes les plus engagés respectent cet îlot de liberté que représente Terre Humaine.

Résolument libre, j’ai choisi de publier en pleine guerre d’Algérie le témoignage de mon collègue américaniste Jacques Soustelle. Parce qu’il était attaqué – un intellectuel choisissant une cause perdue, c’est si rare – et bien que je n’aie jamais partagé ses idées sur l’avenir de l’Algérie. Mais il était alors pourchassé par la police française de De Gaulle, honni par toute la gauche, menacé d’ostracisme à l’université. J’étais présent à ce Conseil aux Hautes Etudes, où Fernand Braudel, président harcelé par certains collègues, s’est livré avec violence contre cet esprit d’exclusion, ce tribunal populaire, risquant de ruiner à jamais notre institution. Soustelle – peut-être l’a-t-on oublié – est un des fondateurs du Musée de l’Homme, et un des premiers Français à avoir rompu, de par sa volonté de « faire du terrain », de vivre avec l’indigène, avec cette tradition française du XIXème et du début du XXème de la sociologie en chambre. N’étaient pas si nombreux ceux qui, àl’époque, par-delà les combats politiques, ont rendu hommage au maître des civilisations aztèques et mayas, à l’ethnologue des Lacandons.

Pour d’autres raisons, qui ont un rapport étroit avec la liberté de penser et de témoigner, je n’ai pas hésité à publier Les Iks, de Colin Turnbull, si bassement attaqué par ses pairs ; Turnbull, je ne l’ai jamais rencontré ; je suis fier d’avoir assuré sa défense en le publiant. Si la cruauté du rapport du Turnbull sur ce peuple affamé peut choquer, il n’empêche qu’il faut lui rendre grâces d’avoir osé regarder la vérité en face – la mort lente, physique, d’un peuple – et d’avoir osé la rapporter dans son atroce nudité. 

Eduardo Galeano, mystérieusement oublié par l’édition française, alors même que Les Veines ouvertes de l’Amérique latine est « le » dossier pour comprendre l’histoire si malheureuse de l’Amérique du Sud, livre superbe par sa précision, sa passion et la générosité de son style.

Dans le même esprit, fut publié Fanshen, du maoïste William Hinton ; le seul ouvrage permettant de saisir de l’intérieur la savante et systématique prise de pouvoir d’un village chinois par le Parti. C’est sans doute cette liberté d’esprit qui a encouragé la province de France des dominicains de demander à Terre Humaine de publier en coédition avec les éditions du Cerf un des réquisitoires les plus sévères sur la Curie romaine, dossier établi par un de nos grands ordres monastiques : Quand Rome condamne, c’est l’affaire des prêtres-ouvriers. L’interdiction par Pie XII de cette mission ouvrière est l’expression de la crise profonde que vit l’Eglise, dans un Occident si déchristianisé qu’il en a perdu conscience. Le mouvement des prêtres-ouvriers avec cette condamnation romaine est, comme l’écrivait avant Vatican II le Père Chenu, le célèbre théologien : « L’événement religieux le plus important depuis la Révolution française. »

René Dumont, un des auteurs phares de la collection. Tel Zola, armé de ses écrits, il interpelle la Banque Mondiale et le FMI ; il dénonce l’injustice des faux progrès qui enfoncent le Tiers Monde dans le malheur, pour le bénéfice des nations industrielles.

Terre Humaine, en vérité, oasis de liberté où des personnalités de tous bords peuvent s’exprimer dans le respect de chacun. Je profite de ces quelques lignes pour dire combien je rends grâces aux auteurs – Dieu sait s’ils sont de tendance diverses – pour n’avoir jamais émis, malgré des engagements opposés, le regret de côtoyer dans un même combat tel ou tel auteur, collègue ou écrivain.

Jean Malaurie

Voeux 2018

J’adresse tous mes vœux à celles et ceux qui me font l’amitié et l’honneur de suivre mon blog internet toujours plus fréquenté. Ces vœux sont de vigilance intellectuelle et spirituelle dans les temps de crise technique et morale que nous affrontons. Avec un esprit animiste que nous ont enseigné les Inuits, soyons ambitieux et prudents.

Je salue particulièrement trois organismes avec qui je coopère régulièrement :

  • L’Académie Polaire d’État dont je suis le fondateur à Saint Pétersbourg qui a l’ambition de former,  par des Master d’écologie, l’élite des 26 peuples nord-sibériens ;
  • La prestigieuse Université d’Hydrométéorologie de Saint Pétersbourg qui m’a nommé en 2017 Président d’honneur, et qui dans un futur grand bâtiment – Centre arctique franco-russe sous le patronage des Pr. Tchilingarov et Malaurie – formera une nouvelle « génération numérique autochtone » de l’Arctique ;
  • Et l’Uummannaq Polar Institut fondé sur la côte ouest du Groenland avec le Prince Albert II de Monaco, ainsi que le célèbre explorateur géographe russe, mon ami le Pr. Arthur Nikolaïevitch Tchilingarov.

Bonne année !

Et j’oserai vous dire en langue inuit de Thulé : JUTDLIMI PIVDLUARIT !

Inuits 1951 – Photo de Jean Malaurie

Jean MALAURIE

« LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU », Préface de Jean MALAURIE

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU - EXTRAIT de la Préface de Jean MALAURIE

Bantee N’KOUÉ & Bakoukalébé KPAKOU
avec Dominique SEWANE 

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU

Editions Hesse

 

Extrait de la Préface de Jean MALAURIE (avec l’accord de l’éditeur)

LES LOIS SACRÉES DE LA NATURE

RÉPONSE DE L’HOMME NATURÉ.

[…]

L’un des moments les plus heureux de ma vie est sans doute celui des séminaires que j’animais au Centre d’Études Arctiques[6]. D’abord lieu de fraternels échanges pour lesquels il n’y avait de règle que le libre accès : aucune contrainte de condition ou de nationalité. Je m’étais arrêté au nombre de vingt-cinq participants, qui devaient être acceptés aussi bien par le Directeur d’études que par l’auditoire. Le séminaire débutait par un introït musical de Brahms ou de Bach ou un hymne à la joie de vivre du chaman inuit de Thulé, mon maître et ami Imina[7]. Ensuite, je développais mes recherches en cours, attentif aux réactions qu’elles suscitaient. A la deuxième heure, la parole était donnée à l’un des participants. Parmi ces derniers, il y eut des invités d’exception. Ainsi Jacques Delarue, Commissaire Divisionnaire, ancien Résistant pendant la dernière guerre mondiale. Dans le but de souligner avec mon ami Jacques Derrida la précarité de la notion de vérité, et d’insister sur son côté aléatoire (« De la Vérité en ethnologie… » était le titre donné à mon séminaire en 2002[8]), il évoqua l’une de ses enquêtes : alors qu’un prévenu accusé pour meurtre était sur le point de reconnaître sa culpabilité, lassé par des interrogatoires visant à le condamner, il fut disculpé in extremis par la découverte d’un cheveu sur la banquette d’un train[9]. Ou le professeur Marc Tadié, éminent neurochirurgien, dont les recherches sur les perceptions extra sensorielles des sociétés du Paléolithique supérieur et des peuples primitifs contemporains étaient novatrices[10]. L’anthropologie sensorielle – couleur, odeur, son, relief et structure du paysage – commence à nous révéler toutes leurs acuités chez des peuples soucieux d’entendre la parole de invisibles. Ou encore Jean Duvignaud, le grand sociologue français qui nous a introduit à l’oeuvre du grand ethnologue des rêves et de l’inconscient avec Le Candomblé de Bahia de Roger Bastide dont Terre Humaine a plié une oeuvre majeure. Ce Centre d’études arctiques, qui a été poursuivi de 1957 à 2007, a attiré nombre d’esprits très originaux : un Esquimau groenlandais, pendant trois ans ; un Irakien spécialiste de l’art lapon ; un fils de milliardaire américain étudiant les changements de climat dans les derniers 3000 ans ; une éminente anthropologue danoise, spécialiste de Knud Rasmussen ; Giulia Bogliolo Bruna, ethnohistorienne des peuples premiers arctiques à l’Université de Gênes ; Pascal Dibie, éminent ruraliste qui a été mon étudiant jusqu’à l’université pirate fondée à l’Inalco avec mon cher collègue et ami l’ethnologue Robert Jaulin ; Anne-Marie Bidaud, l’éminente spécialiste du cinéma arctique qui a fait comprendre, à partir de mes propres films, l’importance anthropologique de l’image ; Jean-Michel Huctin, spécialiste, pendant dix ans, de ce haut lieu du Groenland où l’on cherche à faire revivre ces enfants abusés par pédophilie – y compris familiale –, alcoolisés, drogués, humiliés par le progrès ; Georges Devereux, cet extraordinaire psychanalyste, dont les enquêtes auprès des Indiens des Plaines en temps de crise inspirèrent de nouvelles recherches sur l’inconscient. Jean Malaurie a voulu l’entraîner au Groenland pour étudier avec son autorité – le dedans et le dehors – [11] ; Alain Lemoine, chef d’entreprise breton fasciné par le succès de Per-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, qui a démontré que le peuple – il s’agit de Bigoudens – a une riche culture incomprise dans ce scandale qu’a été l’enquête universitaire de Plozévet (1961-1965) par plusieurs dizaines anthropologues, sociologues, historiens parisiens[12] ; les remarquables capitaines de recherche qu’ont été, dans notre base du Spitzberg, ces futurs grands géomorphologues, Thierry Brossard, Marie-Françoise André et Daniel Joly, Claude Lepvrier, qui ont su, par une extraordinaire précision d’étude des minéraux, de la cryopédologie, des plantes, des microclimats, courtiser la nature et faire comprendre son savant message. Une célèbre ethno-astronome, Chantal Jègues-Wolkiewiez, évoqua le savoir étonnamment précis de l’orientation et du calendrier datant du paléolithique supérieur que révélaient les peintures rupestres des grottes de la Vallée des Merveilles, dans les Alpes Maritimes[13] . Alexandra Richter, une anthropologue franco-allemande spécialiste du grand poète Paul Celan[14]. Egalement deux Africains d’une rare élévation de pensée, présentés par Dominique Sewane. N’BaahSanty, Togolais, l’avait introduite à Warengo, son village du Koutammakou, avant qu’il ne parte pour l’Ukraine afin de suivre des études de médecine. Parlant couramment cinq langues, il pratiquait la langue française avec un talent d’écrivain. Son itinéraire était représentatif de cette nouvelle génération africaine, d’une énergie peu commune. A l’âge de dix ans, alors qu’il gardait le troupeau de son père comme tous ses camarades, il avait décidé seul d’aller étudier à Lomé. Au prix de difficultés qui auraient découragé plus d’un jeune Européen, il avait réussi brillamment tous ses concours. Il était à l’époque médecin urgentiste à Cayenne[15] . Quant à Claude Assaba, Yoruba du Bénin, professeur d’anthropologie à l’Université d’Abomey Calavi à Cotonou, l’un des esprits les plus élevés jusqu’à certaines dimensions ésotériques que j’ai eu la chance de rencontrer ; j’ai eu l’extrême honneur de l’assister dans les dernières heures de sa vie en lui parlant au téléphone, ainsi qu’il me l’avait demandé. Dans un texte – « Nord-Sud » – sévère pour les universités parisiennes dont Nanterre engagées dans des querelles personnalisées d’idéologies, publié dans la revue Inter-Nord que je dirigeais, il avait mis l’accent sur les liens entre l’arrière-monde inuit et celui des Africains. Mêmes combats : « Les peuples premiers auxquels j’appartiens pensent selon les traits caractéristiques de leur environnement physique, de leur géographie. Leurs mythologies sont tributaires des espèces végétales, animales, minérales et des variations saisonnières. La réalité des peuples premiers est : « je sens donc je suis » [16] Il regrettait que son maître, Dominique Zahan, fût si peu cité par les ethnologues, divisés par des querelles de chapelle et surtout préoccupés par l’esprit de carrière.

Séminaire de Jean MALAURIE au CEA (Centre d’Études Arctiques) 1990 – ©JeanMalaurie

Ce séminaire se terminait par un thé qui se poursuivait non seulement dans mon bureau, mais dans le couloir et jusque dans l’escalier. C’est ainsi qu’une amitié intellectuelle s’est peu à peu constituée, dans l’esprit des grands fondateurs qu’étaient le résistant Marc Bloch et mes maîtres et amis, Lucien Febvre, Fernand Braudel et Claude Lévi-Strauss. La fraternité anthropologique née entre les uns et les autres suite à ces rencontres hebdomadaires, à laquelle s’ajoute l’émotion ne pas être seul dans sa quête intérieure scientifique et spirituelle, est d’autant plus douce à ma mémoire, à l’heure où j’écris ces lignes, qu’elle témoignait que mon enseignement assuré pendant quarante ans n’était pas vain.

Jean MALAURIE (à gauche) Claude LEVI-STRAUSS (à droite). Salon du livre Paris. 1986 – ©JeanMalaurie

Pourquoi ces séminaires ont-ils été l’un des moments les plus heureux de ma vie ? Parce que notre groupe distillait une pensée profonde. J’ai détesté les querelles entre collègues en sciences sociales. « Ils ne s’aiment pas, nos chers collègues », me répétait Fernand Braudel. Ils s’interdisent ainsi de citer les collègues pouvant leur faire de l’ombre. Notre enseignement supérieur ne cesse de me rappeler ces singes des zoos qui cherchent à aller toujours plus haut et, de la hauteur, à dominer les autres. Ah ! l’esprit de carrière… Les sciences sociales ont le tort d’être inspirées par des idéologies dominantes, des structures et des modèles de construction occidentale, alors qu’elles devraient exprimer le fondement de notre histoire biologique. Ce n’est pas avec des concepts et des idéologies, que l’on se reconnaîtra « homme naturé ». C’est cela que m’ont appris les Inuit. Et je relis avec bonheur Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire et dans son Essai sur l’origine des langues. Que nous dit-il ?

« On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de Poètes. Cela dût être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. »

Avec la distance, en me reportant à ces séminaires d’études arctiques, je garde le souvenir d’un cénacle de poètes et de séminaristes en pèlerinage cheminant avec leurs grands prêtres dans l’immensité de déserts païens.

[…]

Jean MALAURIE

 

Terre Humaine – Un Zola inconnu

« Seuls, disons-le bien haut, les documents humains font les bons livres », aimait dire Edmond de Goncourt. « Regardez les hommes dans la vie réelle », souhaitait le jeune Marx. « L’archéologie du mobilier social, la nomenclature des professions, l’enregistrement du bien et du mal », c’est retrouver Balzac qui ne cessait de rappeler qu’écrire, c’est « surprendre Balzac ne cessait de rappeler qu’écrire, c’est, « surprendre le sens caché dans cet immense assemblage de figures et d’événements », et Flaubert, quand il affirmait que « la littérature prendra de plus en plus les allures de la science ».

Emile Zola, Carnets d’enquêtes. Terre Humaine, Plon, Paris, 1987

Terre Humaine a souhaité mettre en lumière chez certains grands écrivains leur part capitale à la connaissance anthropologique. Il était une rumeur selon laquelle l’oeuvre d’Emile Zola n’aurait pas été intégralement publié. Qui l’eût cru? Après quatre-vingt-trois années ! Avec Henri Mitterand, l’éminent spécialiste, ces textes ont été rassemblés et enfin édités. C’est un des grands honneurs de ma vie que ces Carnets d’enquêtes du « père de la physiologie du social » aient été édités dans Terre Humaine. Lorsque j’ai pris connaissance de ce manuscrit, j’ai été aussitôt frappé par ces notes qui n’avaient d’autre prétention que d’être une base pour l’oeuvre romanesque, et non d’être en soi une oeuvre achevé, mais, et sans que l’auteur en ait eu peut-être conscience, j’ai aussitôt saisi qu’il constituait une oeuvre en sciences sociales accomplie. On ne pouvait qu’être frappé, en lisant ces pages manuscrites inédites, par l’évidence de la contribution immense à notre anthropologie culturelle. Quelle vitalité, quel souffle! Relisons quelques lignes sur la Bourse : « D’accord, un grondement continu, un roulement toujours semblable, pareil à un bruit de mer entendu de loin. Sourd, profond, une clameur égale. Cela doit provenir des conversations à voix haute, des paroles de la foule. C’est le souffle vivant et puissant de la foule. Puis là-dessus les cris spéciaux des agents, des commis à la rente et au comptant. Ici, ce n’est plus régulier cela monte et cela descend. Un clapotis de voix qui se brisent. Une plus aigre par moments éclate, sans qu’on puisse jamais deviner ce qu’elle dit. Un grincement, un glapissement très particulier qu’il faut avoir entendu ». (Emile Zola, Carnets d’enquêtes, p. 53. Terre Humaine, Plon, Paris, 1987)

Toujours se méfier des experts. Pendant quatre-vingt-trois années, ces 686 pages reposaient donc soigneusement ficelés à la Bibliothèque nationale dans de gros dossiers. Et nul ne s’en préoccupait. Ces pages inédites du grand écrivain sur la Bourse, les beaux quartiers, le dieu caché (l’argent), le Pot Bouille, le Bonheur des dames, les cocottes, le Ventre de Paris, la rue de la Goutte-d’Or, les corons, la « machine » (la Bête humaine), la Terre et l’armée en déroute (Sedan), sont restées inconnues. Il est surprenant que les éditeurs aient laissé dormir ces pages remarquables qui sont les itinéraires de pensée d’un de nos grands romanciers et n’aient pas été frappés que Zola ait été d’abord un sociologue avant d’être un romancier. Le lecteur des Carnets d’enquêtes est lui enchanté ; car il découvre le noyau dur d’une telle pensée qu’il ne connaissait que masquée derrière la merveilleuse parure d’une fiction. Les spécialistes en sciences humaines, scotomisés par d’étroites barrières disciplinaires, ont feint d’oublier que les plus grands écrivains se sont interrogés, eux aussi, et à l’infini, sur l’homme, et depuis l’aube des temps. Un des échecs des universités européennes et nord-américaines tient à cette impérative obligation dans la recherche universitaire, afin de l’approfondir et de délimiter son champ de regard. Qui n’est d’accord? Mais l’idée même de spécialisation, pour ceux qui ont des oeillères, crée une sorte d’exclusion, interdisant la pluridisciplinarité. Bien que tous conviennent que cette dernière soit nécessaire, chacun reconnaît avec tristesse qu’elle se réduit souvent au plus petit dénominateur commun de l’ensemble des disciplines. S’écouter, puis penser ensemble, requiert une rare maîtrise et ouverture d’esprit qui reste un exercice intellectuel si difficile qu’il mériterait d’être enseigné !

Il y a 30 ans, j’ai cherché à élargir un courant nouveau pour Terre Humaine : publier des oeuvres majeures qui, à mon sens, font mieux comprendre les diverses approches de la collection. Répondant à des questions plus fondamentales, certains auteurs mal connus ont écrit des livres phares qui peuvent nous aider à mieux comprendre les problèmes essentiels de la civilisation contemporaine. James Agee, Walker Evans : Louons maintenant les grands hommes, un des grands textes fièvreux et visionnaires de la littérature américaine contemporaine, La pensée remonte les fleuves, du grand écrivain vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, sont de ceux-là. « La pensée remonte les fleuves », cette phrase magnifique de Ramuz pourrait être mise en exergue de ce nouveau courant. Mon idée était de ne pas faire de morceaux choisis, mais de retrouver dans une oeuvre le fil conducteur qui fait de certaines oeuvres une pensée majeure.

Je ne me consolerai jamais de ne pas avoir eu l’autorisation des héritiers littéraires de publier l’anthologie de textes majeurs du grand Bachelard, que Jacques Brosse avait préparée avec moi pour Terre Humaine. Bachelard avait un moment envisagé d’écrire un livre pour la collection, dès sa création. Nous en avions parlé avec assez de détails mais il devait disparaître trop tôt. De même que le cher Henri Bosco. Autre souhait que j’espérais réaliser : un ouvrage qui exprimerait le fil conducteur de la haute pensée d’Aimé Césaire, un de nos plus grands poètes : « Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées ».

Hommage à Régis BOYER

Professeur Régis BOYER

La Sorbonne et l’Enseignement supérieur français viennent de perdre un éminent spécialiste de la littérature et de l’histoire scandinave, et plus particulièrement de la culture islandaise. Né le 25 juin 1932 à Reims, Régis BOYER nous a quitté le 16 juin 2017 à Saint-Maur-des-Fossés. Nous nous sommes rencontrés et connus à l’occasion d’une visite de l’université de Uppsala ; elle m’avait invitée à prononcer une conférence sur mes travaux ; il y était lecteur. Je l’ai soutenu pour qu’il ait un poste de Maître de conférences à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), 6ème section (devenue l’EHESS Paris), en tant que Maître-assistant de la Direction d’études arctiques qui m’était alors confiée. Hélas, il n’a pas été élu. Nous avons toujours dû, à l’EPHE, faire face à un manque d’intérêt pour les études scandinaves mais aussi à la « germanitude » (Deuschtum). J’ai toujours protesté contre cette grave lacune.

Heureusement, Régis BOYER a été nommé Professeur de littérature de 1970 à 2001 à la Sorbonne, à la Faculté des lettres. Nous avons maintenu notre étroite collaboration dans les premières années du Centre d’études arctiques ; il y a publié deux ouvrages essentiels : L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.). Ces deux livres, traduits de l’islandais, ont paru dans les Contributions du Centre d’études arctiques (N°6 et N°10). Ce sont des ouvrages très rares qui nous permettent de comprendre les vikings devenus islandais. Le « miracle islandais » s’explique notamment par le souci de consigner l’histoire de la colonisation progressive de l’île et d’informer chaque citoyen sur l’œuvre entreprise.  Et c’est ainsi que par cette littérature médiévale du XIIe et XIIIe siècles, nous connaissons la vie sociale intellectuelle et économique de la grande île nordique. Hélas, le Groenland, qui s’est construit au XVIIIe et au XIXe siècles dans le métissage, n’a pas bénéficié d’un tel témoignage rédigé par le peuple lui-même, au début de l’évangélisation par Hans EGEDE.

L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.)

Régis BOYER parlait parfaitement les différentes variantes de l’islandais et maitrisait incontestablement son histoire. Les deux ouvrages cités nous permettent de prendre connaissance, chez le citoyen islandais christianisé, de la conception de ses pères vikings : destin, orgueil, sens de l’honneur, contradiction entre une volonté innée et du sens collectif, matérialisme et passion de l’argent. Le Landnámabók nous ouvre à une intelligence du paganisme nordique ; de ses dieux et de ses mythes (le culte solaire, les géants et les dieux), mais aussi, le culte public, le culte privé (Landvaettir et le culte des morts).

Portrait d’Erik le Rouge tiré de la Gronlandia d’Arngrímur Jónsson (1688)

Le sud-ouest du Groenland a été colonisée par les Vikings (Eric Le Rouge) de 970 jusqu’au XVème siècle. Les patrouilles le long de la côte ouest groenlandaise ont été constantes jusqu’en Terre d’Ellesmere, au XIVème siècle. C’est dire que l’Inuit groenlandais, appelé Esquimau, a été plus au moins marqué par la pensée et l’éthique vikings.

C’est toucher là un problème fondamental dans l’histoire des civilisations : pure et Impure, telle est la première question sur la société Inuit au Moyen-âge. L’historien des mentalités est confronté à cette difficulté de l’analyse du métissage dans l’histoire des civilisations.

L’œuvre de Régis Boyer est considérable ; il a traduit de grands auteurs scandinaves comme Halldór LAXNESS (Islandais) ; Knut HAMSUN et Henrik IBSEN (Norvégiens). Il a assuré plusieurs brillants séminaires au Centre d’études arctiques de l’EHESS.

Que, dans l’esprit du Muspilli, poème de la mythologie païenne, la paix de l’esprit lui soit à jamais assurée.

Jean MALAURIE

Mayence – l’appel du Nord

Je suis né sur les bords du Rhin et de la Forêt noire, à Mayence, où j’ai passé huit ans de ma vie, profondément marqué par les légendes et les dieux germaniques. Le rocher de la Lorelei.

le 5 novembre 2004, Mayence, Mathildenstrasse 14, en présence du bourgmestre Jens Beutel et de l’ambassadeur de France à Berlin Claude Martin.)

« Jean Malaurie, l’explorateur français des régions polaires et écrivain, est né le 22 décembre 1922 à Mayence. Il a vécu dans cette maison jusqu’en 1930. Jean Malaurie est le premier Européen à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord (Groenland), en traîneau à chiens, le 29 mai 1951. »