Oser, Résister par Dominique SEWANE

« Oser, résister » est un livre qui prend résolument parti pour la découverte et l’ouverture à d’autres modes de pensée, malgré le risque qu’implique toute résistance à un ordre établi, du à la pesanteur de l’habitude ou à la paresse intellectuelle.

Le livre se réfère souvent au Centre d’Etudes Arctiques, où Jean Malaurie a conduit un séminaire d’anthropogéographie. L’enseignement, fondamental, que j’ai moi-même reçu à ce Centre, concerne la rigueur avec laquelle doit être appréhendée toute observation de l’Autre, si l’on espère atteindre une partie, et une partie seulement, de sa « vérité « . Essayer de saisir  au plus près le sens des mots ou métaphores utilisés par une société pour faire allusion à une expérience rare : œuvre de longue haleine qui appelle à la constante révision de ses notes et une observation renouvelée des faits. Cette approche tranche avec un esprit de système né dans les années soixante, qui s’est imposé longtemps au sein de l’Université et des organismes de recherche. Ne voulant reconnaître comme fiable qu’une science à sens unique, prioritairement théoricienne, il a éradiqué des chercheurs situés en dehors de la ligne : Gaston Bachelard, Roger Bastide, Philippe Ariès… et pour finir, étouffé tout esprit créatif. Le Centre m’a appris l’humilité du chercheur qui, avant d’avancer une hypothèse, doit proposer ses interprétations à la libre discussion de spécialistes.

Celui qui éveille l’autre

Selon le musicien turc Kudsi Erguner, avec qui j’ai poursuivi des entretiens pendant près de cinq ans ayant abouti à  La Flûte des Origines [1], l’histoire soufie abonde en récits faisant intervenir un personnage, hier inconnu, qui change le cours d’une vie. Recevant le nom de « Celui qui éveille l’autre », il ouvre à autrui la porte d’un monde auquel, inconsciemment, il aspirait. Encore s’agit-il de savoir le reconnaître, et prendre le parti de suivre un chemin dont rien n’assure de sa viabilité, ni s’il aboutira. On peut s’y perdre ou s’y enliser. « Oser, résister »: c’est ce que je décidai après une rencontre avec Jean Malaurie au retour d’un premier séjour d’une année au Koutammakou (au nord du Togo), dans le but de rédiger une thèse.  Oser et résister à quoi ? Au plan de carrière que proposait alors l’université à un doctorant, à condition de suivre une route balisée, définie comme « scientifique »,  quele  structuralisme  marquait d’une borne emblématique. (Nous en sommes revenus). « Terre Humaine ne publie pas de thèse ! » Or, c’était la collection Terre Humaine, et elle seule, connue pour son esprit de résistance, que méritaient les cérémonies des Batammariba. Abandon du projet d’une thèse en trois ans sur les structures de leur parenté . « Dans vos pages, ce sont les Batammariba que l’on doit entendre ! » Je repartis. Souvent. Les Batammariba s’expriment peu et par aphorismes sur les sujets pour eux essentiels. Ils invitent implicitement l’aspirant au savoir à réfléchir intérieurement à ce que lui donne à voir un rituel, et trouver seul la ou les réponses, jamais définitives. Au long de plus de dix années, durant lesquelles furent reléguées théories pesantes et questionnaires rébarbatifs, j’eus le privilège d’avancer dans un monde de résonances, en lequel se répondaient souffles des morts et messages des forces de la nature captées par les Voyants, ces êtres aux pouvoirs supra-humains, car dotés d’une hypersensorialité les rendant aptes à « entendre » les voix de puissances souterraines. [2]

Détermination

Mon illustre prédécesseur, Paul Mercier, avait révélé en 1950 l’originalité de l’organisation sociale des Batammariba[3], modèle de démocratie et de tolérance. « Les peuples forts, les peuples grands, écrivait-il, ont la souplesse de s’adapter aux changements et d’adopter les apports extérieurs jugés utiles, tout en se montrant intraitables dès que l’on menace leur fondement. ». J’avais pu constater, quelques décennies plus tard, à quel point leur détermination restait intacte. Ils ne renonçaient pas à leur « noyau dur » : une éthique selon laquelle ils s’estiment gestionnaires de leur lieu, en aucun cas les propriétaires, ne s’estimant redevables qu’auprès de leurs morts et des forces de la nature. Acculés à une limite, ils savent dire : « Non, à cela, on n’y touche pas ! ». Leur combat rejoint celui auquel ne cesse de nous convier Jean Malaurie : oser résister auxentreprises de détournement des ressources de la planète  dues à la cupidité de grandes internationales, qui réduisent à la misère despopulations entières contraintes à émigrer.  De nos jours encore, malgré un réel dénuement, la détermination des Batammariba alimente leur joie de vivre et décuple leur énergie. Les peuples qui, incapables de résister à leurs envahisseurs, se sont vus contraints d’adopter un mode de vie occidental, ont souvent sombré dans le désespoir, remarque Jean Malaurie, citant Darcy Ribeiro à propos des Indiens Urubu-Kaapor du Brésil, colonisés : « Tout se passe, comme si ces peuples, à notre contact, perdaient leur énergie, et que s’évanouissait, comme par prescience, leur indianité ».

Relation à la nature

« Oser, Résister » se réfère à la pensée chamanique des Inuit du Groenland, comparable à l’animisme africain ou au shintoïsme du Japon, en lesquelles spiritualité et relation à la nature sont indissociables.  Au travers des pages d’un livre récemment publié, écrit par deux Batammariba (que j’ai accompagnés de loin), superbement préfacé par Jean Malaurie –  Koutammakou-Lieux sacrés [4]– nous parviennent les échos de leur univers : infimes bruissements –  murmures de l’au-delà ? –  appels de défunts à l’abord d’une forêt, ou dans la nuit parfois, de fines flammèches au-dessus d’une ancienne pierre de forge, traces  lumineuses d’un lointain passé.

« L’homme n’est pas venu sur Terre pour domestiquer la Nature, mais pour s’y intégrer en la respectant, insiste Jean Malaurie.  Depuis des millénaires, les Peuples Racines le savent. Ce n’est pas par hasard qu’ils résistent dans toutes les contrées du Monde : en Amazonie, en Afrique, en Australie. Ils ne sont pas en arrière de l’Histoire. Ils sont en réserve pour être nos éclaireurs et nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles ».

Nommé Ambassadeur de bonne volonté auprès de l’Unesco pour les questions polaires, Jean Malaurie est convaincu qu’une science nouvelle doit s’élaborer, non seulement pour l’étude et l’avenir des sociétés du Grand Nord, mais aussi pour l’ensemble des peuples dits premiers, quel que soit le continent. « Nous assistons à la naissance d’une metaculture et à l’émergence de nouvelles nations ». Alors que, sous couvert de mondialisation, les états « avancés » tentent de mettre au pas les peuples qui se veulent différents, il rappelle que c’est grâce à leur sagesse que, pendant des millénaires, s’est maintenu l’écosystème de la planète. « Notre avenir est lié à celui des minorités » affirme-t-il, confiant dans l’inépuisable énergie des peuples du nord : Les « peuples racines » sont à la source même – et donc partie intégrante – de la vie de l’humanité qui se construit sur notre planète ; et ils sont susceptibles d’apporter aux nations « avancées » le second souffle indispensable pour affronter le nouveau siècle et ses formidables défis. » Désormais, son œuvre scientifique est inséparable de combats menés sous l’égide de l’Unesco, qui l’a nommé Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires en 2007.

Il est des hommes qui disent « non » au défaitisme et réagissent aux plus inquiétantes prédictions, prouvant que le cours de l’histoire dépend de l’esprit créatif et de la largeur de vues de quelques hommes libres : des Mandela, Gandhi, Spinoza, Soljenitsyne… Jean Malaurie.

Dominique Sewane

Le souffle du mort. Dominique Sewane. Paris. collection Terre Humaine Poche. Pocket.

[1]La Flûte des Origines – Un Soufi d’istanbul, Kudsi Eerguner, Entretiens avec Dominique Sewane, Collection Terre Humaine, Plon, 2013

[2]Finalement, ma thèse sur les rites initiatiques des Batammariba fut soutenue vingt ans plus tard sous la direction de Michel Cartry – Jean Malaurie étant le président du jury – et quelques années plus tard, fut publié le Souffle du Mort – Les Batammariba (Togo, bénin)dans la collection Terre Humaine, qui a contribué à faire reconnaître la profondeur de leur pensée lorsque leur territoire, le Koutammakou,  fut inscrit au Patrimoine mondial.

[3]Paul Mercier, Tradition, changement, histoire – Les Somba du Dahomey septentrional, éd. Antropos, Paris, 1968

[4]Koutammakou-Lieux sacrés, Bantéé N’Koué, Bakoukalébé Kpakou, Dominique Sewane. Préface de Jean Malaurie – Postface de Marcus Boni Teiga. Editions Hesse. 2018

Oser, Résister par Alain LEMOINE

« Le massacre organisé de la langue bretonne, ou du Gallo, émasculera-t’il la pensée de notre peuple ? Une langue vient à disparaitre et c’est la traduction du mot espoir comme l’écrit Georges Steiner, qui s’engloutit dans les sables mouvants du temps et de la mémoire des hommes. Combien d’entre nous, nous Bretons, parlons aujourd’hui la langue de nos pères, malgré un regain d’intérêt dans les écoles et à l’université ? L’influence politique néfaste ne date pas d’hier… Je suis du pays Gallo, un vrai Breton… l’humiliation nourrit la colère, le pouvoir centralisateur de 1789 rendit caduque le traité franco-breton signé en 1532. Il garantissait pourtant les valeurs civilisationnelles de la Bretagne. La France  est une mosaïque ».
Le quêteur de mémoire. Pierre Jakez Hélias. Paris. CRNS éditions / PLON. collection Bibliothèque Terre Humaine
Ainsi s’exprime Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS). Sous le titre « Libre parole d’un Breton », il a publié la préface du deuxième grand livre Terre Humaine « Le quêteur de mémoire » de Pierre Jakez-Hélias (2013. Paris. Bibliothèque Terre Humaine PLON / CNRS éditions). C’est une préface courageuse, rappelant que Terre Humaine est une révolte, un combat. Alain Lemoine est un de mes compagnons : « Compagnons, sommes-nous, d’une même traversée, d’un même destin croisé, partagé. Ce qui nous engage et nous unit.« 

Voici les quelques lignes sur mon dernier livre « Oser, Résister » qu’il a voulu nous faire partager :

Oser,  Résister…

La vision erronée qui formate, minimise, ou néantise, veut que le « sauvage », caractérisé par son peu d’appétence au progrès technique, soit un être frustre, incapable d’avoir une pensée construite. Jean Malaurie propose un autre regard, distancié, approfondi ; un regard autre vers l’Autre, reconnu à l’égal de soi-même. Le voile de l’arrogance se déchire. Apparaît une réalité supérieure, féconde, essentielle, car la pensée de ces hommes dits primitifs se révèle à nous au diapason d’une singulière approche de la nature, du monde et du cosmos, pensée extraordinairement devancière, novatrice, a contrario de celle que nourrit trop souvent nos sociétés avancées. Cette pensée réhabilitée des peuples racines offre des voies de sortie aux culs de sacs de la modernité : un écosystème social de tonalité philosophique célébrant l’unité du Tout, prônant l’égalité ontologique des quatre règnes, minéral, végétal, animal et humain. Cette proposition induit la sacralisation de Mère Nature, le respect du vivre ensemble au profit des équilibres fondamentaux, dans la stricte observance de règles combattant l’accumulation, privilégiant le partage, l’égalité et la justice, quand chacun est reconnu dans sa spécificité et sa différence. Une leçon à méditer en ces temps où l’individualisme fait rage, en ces temps de mépris où règnent les égoïsmes dévastateurs. Sans doute, l’un des mérites majeurs de cet ouvrage – lequel s’inscrit bien évidemment dans le droit fil de combat et de résistance de la prestigieuse collection « Terre Humaine ». Il réhabilite dans sa profondeur, comme dans sa puissance, la pensée archaïque, complexe, intuitive, que l’auteur nous invite à réapprendre et défendre : « La biodiversité culturelle est une obligation scientifique et politique qui devrait s’imposer à tous gouvernements et être érigée comme une loi universelle aux Nations Unies ».

L’assertion : « il y a un ordre de la nature singulier qui nous transcende », nourrit la pensée de l’auteur, lequel n’hésite pas – c’est son pari et son honneur – à appuyer la réflexion ordonnée à ce qui procède d’une autre réalité, fruit d' »une métaphysique de constatation ». Dès lors, il s’avoue sous l’emprise « des mouvements animistes qui cohabitent avec la raison ». Il y a chez Jean Malaurie la conviction résolument affirmée que la raison ne peut tout expliquer et qu’il faut un tuteur pour comprendre et saisir les choses, en leur questionnement comme en leur réponse, fût-elle improbable. Cela est d’autant plus remarquable que sa formation universitaire le désigne homme de science, des sciences « dures », ce qui, par définition, le range au titre de praticien de l’analyse objective qui distingue, classe et catégorise. Une raison éminemment raisonnante à l’appui du socle archéen de l’observation crue. Son grand mérite, et sans doute les esprits conformistes qui forment chapelle le lui reprocheront-ils, tient à ce qu’il ait fait sauter le verrou de cet impératif catégorique en replaçant définitivement les forces de spiritualité au coeur de la quête souveraine du sens. Une réhabilitation rendue nécessaire après toutes ces séquences d' »ismes » du XXème siècle, et les certitudes qui s’y rattachaient, et les horreurs qu’elles suscitèrent dont Nietzsche, déclamant la mort de Dieu, annonçait dans le même mouvement le grand vide qu’elle laissait en son sillage et les tragédies encore jamais vues qui s’en suivraient. C’est une nouvelle alliance, à laquelle nous sommes conviés, nous, enfants de la rupture, orphelins du sens Une mystique réconciliée à quoi nous invite la « pensée des origines » qui se veut ouverte au monde supra sensible, en corrélation intime avec « l’esprit de la matière ». Cela signifie retrouver la primitivité de notre rapport au monde, ce temps lointain de l’hybridation. Ce temps d’ultra sensibilité où nous fraternisions symbiotiquement avec notre environnement. En fait, toutes vérités que nous dictent les sociétés primitives, non dénaturées, douées de « prescience sauvage », ainsi que l’intitule Jean Malaurie. « Je soutiens que notre univers de pierres, de plantes, nos mers, nos océans, ne peuvent être considérés comme un métalogisme abstrait, dont est éliminée toute portée métaphysique. » Voilà bien que sonne, non le glas, mais le tocsin à l’endroit de nos errances. Du moins pouvons-nous l’espérer comme gage de notre sauvegarde.

Alain LEMOINE

Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS)

Oser, Résister par Giulia BOGLIOLO BRUNA

Dès le titre le ton est donné. A l’instar d’Indignez-vousde Stéphane Hessel, Oser, résister de Jean Malaurie est un manifeste d’humanisme écologique foncièrement militant et prophétique.

À l’encontre de l’indifférence, du conformisme intellectuel et des folies écocidaires qui menacent la planète, Malaurie alerte les consciences endormies, obnubilées par le mythe trompeur d’un progrès linéaire et irréversible : « La diversité culturelle est une réalité scientifique qu’il faut autant que possible protéger, tout comme la biodiversité. Sinon, nous deviendrons, dans les mégapoles qui s’agrandissent toujours davantage, un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image » (p.31).

Penser, résister et agir.

« Faire pour être »(p.249).

Réfractaire-résistant au régime nazi, il est animé par une aspiration impérieuse à la liberté qui est d’abord libérationau sens de Montaigne, affranchissementde toute servitude matérielle et de tout dogmatisme. Ainsi s’insurge-t-il de toutes les « dictatures totalitaires, qu’elles soient militaires, intellectuelles ou économiques » (p.15).

Être libre, c’est choisir. Être libre, c’est se choisir.

La philosophie malaurienne de l’engagement se construit autour d’une triade : oser, résister et s’aventurer. Cette triangulation se matérialise tant dans sa production scientifique et dans son activité éditoriale que dans son œuvre de pédagogue. Et ce, car, comme le rappelait Stéphane Hessel, « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».

Ainsi, méandrisant sur la banquise des idéeset cheminant dans les labyrinthes d’une mémoire “proustienne”, ce Savant inspiré et inspirant, qui procède à la croisée des savoirs, retrace, dans cet ouvrage passionnant et par moment intimiste, l’anamnèse de son parcours exceptionnel d’intellectuel engagé se livrant à la quête d’une Vérité qui est par essence asymptotique.

Dans la pensée malaurienne, Oserrenvoie au moment d’affirmation de soi par lequel le Sujet se choisit et Résisterà la manifestation – ou, plus précisément, à l’actualisation– de sa congruence, soit la capacité à demeurer fidèle à ses intuitions premières en contrecarrant les pressions sociales et les processus assimilateurs pour mieux affirmer sa singularité.

Singularité au sein d’un arc-en-ciel d’altérités, le Sujet ne s’affirme harmonieusement qu’à condition de cultiver le goût de l’Autre. Autrement dit, d’entreprendre un cheminement éthique. Aussi chez Malaurie Résisterest-il un acte de liberté pour soi et pour / par Autrui : s’enracinant dans une éthique de l’altérité, il fonde et matérialise un exercice de la responsabilité envers Autrui. D’où son engagement à combattre la barbarie nazie et les pulsions ethnocidaires et écocidaires d’un Occident prédateur.

Le nonà la “loyale collaboration”est fondateur car ilopère une métamorphose chez le jeune Malaurie qui ose enfin suivre ses intuitions premières et les traduire en actes. Au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, il décide de s’enfuir “ailleurs” : il répond alors à l’appel impérieux du Grand Nord qu’il perçoit comme un lieu virginal de palingenèse et un espace-mémoire des Commencements. Aimanté par ce « lieu de légende » (p.131) qu’est l’Ultima Thule, il y rencontre « non pas des brutes préhistoriques, mais desméditants contemplatifs’’ […]. Et c’est alors que j’ai fait la connaissance de l’homme naturé » (p.23).

A l’école du chamane Uutaaq, Malaurie, « [ce]Blanc [qui]parle avec les pierres »(p.133), se libère du carcan bourgeois des apparences, retrouve sa « primitivité du Nord ». En compagnonnage avec ces chasseurs aux pouvoirs premiers, il s’initie à une lecture osmotique de la Nature, perçue comme un Tout animé, conservateur et en perpétuelle métamorphose. Attentif à la parole du silence, sensible au langage du sacré, il traque les bruissements de l’énergie de la matière et questionne l’ordre « singulier [d’une Nature …] qui nous transcende » (p.23).

De la pierre (ujaraq) à l’homme (Inuk), de l’homme au cosmos, Malaurie apprend à questionner les arcana mundi : « […] mon propre itinéraire […]m’a conduit, après une approche très attentive de l’homéostasie des pierres dans les éboulis du nord-ouest du Groenland, à des considérations animistes. Oui, j’ai ressenti leur force, leurs appels, et j’ai appris, avec les Inuit, à faire le vide en moi dans un état zen »(p.116).

Mobilisant sensorialité et affect, il perçoit le message du sensible et capte quelques notes de l’harmonie invisible de l’Univers. Et ce, car l’intelligence des harmoniques cosmiques échappe à la seule appréhension rationnelle. Ainsi ne se contente-t-il pas d’une étude des manifestations perceptibles, mais part-il, inuitisé, en quête d’intelligences. Il apprend à interroger, au travers du prisme rationnel du géographe et à l’aune de la sensibilité empathique du géo-philosophe, les veinures de la pierre (ujaraq), la graphie de la terre et les pulsations telluriques de Nuna, la terre sacrée des Inuit.

Expédition en Terre d’Inglefield conduite par Jean Malaurie en 1950-1951, en compagnonnage avec le chasseur inuit Kutsikitsoq. © Jean Malaurie.

Au retour de son expédition cartographique et géographique en Terre d’Ellesmere (printemps 1951), il assiste, en témoin oculaire, à l’apocalypse des Inughuitconfrontés à un choc civilisationnel qui les fait basculer dans les affres d’une modernité agressive et destructrice. Du haut d’un glacier, il découvre avec effroi l’installation de la base nucléaire américaine ultra-secrète de Thulé qu’il ressent comme le viol de ce peuple immémorial et la profanation d’un haut-lieu. Affrontement symbolique entre un Peuple-racinequi sacralise Nuna, la Terre nourricière des ancêtres, et l’Occident prédateur et agressif qui sécularise l’espace et s’en approprie : « Mon sang de résistant s’est réveillé. […] Je n’ai jamais cédé sur le plan du respect du plus faible » (p.17).

Missionné par le chamane Uutaaq, Malaurie plaide la cause inuit auprès du général américain responsable de la Base.

Oser, résister et créer…

Face à cet événement shakespearien, il se doit d’alerter l’opinion publique : il choisit alors l’écriture comme arme de combat. En 1955 il fonde la collection d’anthropologie narrative et réflexive Terre Humaineque Les Derniers Rois de Thuléinaugurent. Manifeste de philosophie implicationniste, ce récit-témoignage – devenu un classique – narre les histoires entrecroisées d’une rencontre – celle de Malaurie avec les Inuit Polaires-, d’une initiation et d’un choc civilisationnel. Et ce, dans un style d’écriture original et militant où s’harmonisent le temps historique d’un peuple et le temps biographique de l’observateur participant.

Aussi, le jeune Chercheur embrasse une éthique de résistance, se fait défenseurdes peuples autochtones et dénonce un racisme culturel aussi néfaste que « le racisme racial mais […] plus insidieux » (p.29).

Dans une vision eurocentrique, le Sauvage c’est toujours l’Autre : Malaurie dénonce l’impérialisme du Même, qui traduit le malaise épistémologique et la peur ontologique des Européens confrontés à une altérité perçue comme ‘scandale’ : « les rationalistes ont longtemps considéré que ces “Pygmées boréaux”ne pouvaient pas être considérés comme des hommes de civilisation. Ces Sauvages du Nord, jusqu’au XXe siècle, étaient relégués en arrière de l’histoire. Ils devaient donc être étudiés au musée de l’Homme, tombeau des sociétés primitives – ces peuples étant jugés en voie de disparition. De structure trop élémentaire, ils ne figuraient pas dans les manuels d’histoire et géographie, même au titre de l’anecdote ou de l’histoire de l’exploration » (p.150).

Les Inuit : des Sauvages ? Des barbares idolâtres ? Des primitifs ?

Absolument non, tonne impérieux Malaurie : les Inuit sont des hommes de civilisation, porteurs d’une “pensée sauvage”, aux logiques complexes et enchâssées, qu’il convient de décrypter, avec humilité et respect. Telle est la leçon de l’éminent Savant qui, depuis un demi-siècle, se fait l’inlassable défenseur et porte-voix des minorités – de toutes les minorités, du proche et du lointain -, et de ces Peuples Premiersdont il appelle l’Occident matérialiste et consumériste, « ayant rompu ses liens fondateurs avec la nature, liens intellectuels mais aussi spirituels » (p.234), à accueillir la parole inspirée et… inspirante.

Ni en dehors ni en arrière de l’Histoire, les Peuples Premiers ne sont pas des « reliques de l’humanité en voie de disparition » (p.16). Au contraire, ils sont dépositaires d’une philosophie écologique ante litteram,à même de suggérer un nouveau modèle de développement capable de concilier les impératifs sociaux, les exigences économiques et le souci de l’environnement.

Si l’on veut contrer la mondialisation sauvage, l’Occident doit s’affranchir « de sa philosophiecoloniale qui a fondé sa puissance » (p. 239) et vaincre son logocentrisme. Ce qui implique la reconnaissance des cultures autres, de leur féconde diversité et complémentarité : « Le temps du mépris estdésormais passé. » (p.18).

Face au mortifère réchauffement climatique, Malaurie condamne sans appel le mythe d’un progrès linéaire et irréversible : « L’histoire de l’homme, habitée par l’idée du progrès, est tragique. Elle a deux faces et, à la fin des fins, elle est, pour tous suicidaire » (p.126).

A la rhétorique lénifiante des vérités dogmatiques, il oppose une pensée libératrice qui se veut fidèle à une téléologie humaniste. Pensée questionneuse qui prône la primauté d’un doute procédural d’inspiration augustinienne : « Chercher comme devant trouver, mais trouver comme devant chercher encore » rappelle l’Évêque d’Hippone. Entrecroisant appréhension sensorielle, intuition mémorielle et sensibilité, Malaurie développe une démarche épistémologique qui s’enracine dans un empirisme critique. Ainsi s’informe-t-il à une éthique de la recherche dialogique et co-constructive qu’il conçoit comme « unsacerdoce » (p.180).

La pédagogie malaurienne repose sur l’articulation entre une maïeutique d’inspiration socratique et l’enrichissement mutuel qui dérive du dialogue entre maître et disciple.

Les portes de la transcendance. Groenland, 2011 © Giulia Bogliolo Bruna

« Penser, c’est faire penser » (p.85),

Connaître, c’est faire connaître dans la perspective d’une science humainement-centrée. Et ce, car la transmission des savoirs – et les séminaires au Centre d’Études Arctiques en témoignent – ne saurait se réduire à une relation asymétrique entre maître et élève. D’où la figure de l’“enseignant enseigné”qui incarne, à bien de titres, l’humanisme malaurien et son audace.

S’aventurer enfin en homme libre en quête des vérités premières, du sens ultime de l’existence… Habité par une pensée “chamanisante”, Malaurie part à la recherche du temps perdu, de ce « temps de méditation spirituelle » (p.243) qui ouvre à la « vérité du divin entrevu chez les Inuit » (p.243).

Ainsi, le Géophilosophe fixe l’imaginaire de la mémoire dans ses pastels nocturnes d’une puissante force dramaturgique : « Je cherche à retrouverce temps de méditation spirituelle que j’ai vécu sur mon traîneau, accompagné de mes choristes, les chiens, dans la nuit polaire où, dans cet environnement exceptionnel de Thulé, je croyais m’approcher de l’unité originelle, de l’univers cristallin de la vie éternelle » (p. 243).

Épiphanie du souvenir, cette expression artistique, que Malaurie dénoue de toute préciosité, est une écriture de l’intériorité où se télescopent un passé révivifié, un présent nostalgique et un futur d’éternité.

Ukpirniq, croire …

Giulia Bogliolo Bruna, ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne

Hommage à Uusarqqaq Qujauqitsoq

Le Professeur Jean MALAURIE adresse à la famille de Uusarqqaq Qujauqitsoq ses sentiments de grande tristesse, ses vives condoléances, pour ce combattant Inuit soucieux de défendre les droits des Inuigssuit à protéger et développer leur indépendance et leur culture.
En 2002, il a reçu l’Award for Bravory de la municipalité de Thulé, et le 9 aout 2016, le Nersornaat en argent. Honneur à ce valeureux inugssuit, dont son grand-père Inukitsupaluk Qujaukitsoq (1890-1967) était aussi mon ami en 1950-1951.
Jean MALAURIE tient à rendre un hommage particulier Uusarqqaq Qujauqitsoq. Il est expression de cette génération de chasseurs éminents que la base américaine de Thulé a bafoué. Il est devenu homme politique, puis de ces intellectuels Inuit, conscient de la folie de la politique de progrès à court terme imaginé par l’Occident. Son grand-prèe était un de mes compagnons, et nous avons conduit plusieurs chasses ensemble en traineaux à chiens. Il était également un ami de Kutsikitoq, et Qaakutsiaq, mes deux valeureux compagnons de mon expédition de 1950-1951.
Uusarqqaq Qujauqitsoq

Uussarqqaq Qujaukitsoq (10 février 1948 – 2 août 2018)

Uussarqqaq Qujaukitsoq (10 février 1948 – 2 août 2018) était un homme politique groenlandais au parti Siumut.

Son père : Qujaukitsoq Qujaukitsoq

Sa mère : Eqilana. ( ? – 1962)

Son grand-père : Inukitsupaluk Qujaukitsoq (1890-1967), participa aux expéditions de Robert Peary, Knud Rasmussen et Lauge Koch.

Le 15 février 1970, Uussarqqaq Qujaukitsoq a épousé  Inger Kristiansen

Le couple a eu 5 enfants, dont Vittus Qujaukitsoq : ministre des finances du Groenland (2013-2014) puis du commerce et des affaires étrangères (2014-2017).

Uussarqqaq Qujaukitsoq a étudié à Qaanaaq, puis à Aasiaat. En 1966, il a quitté le Groenland pour l’école de commerce d’Ikast, au Danemark.

Il a obtenu un diplôme de technicien radio.

De retour à Aasiaat, puis à Qaanaaq, il a travaillé comme responsable du comptoir.

Avec l’expulsion de 1953 pour la construction de la base aérienne américaine, Thulé, son lieu de naissance, est devenu un enjeu politique.

Uussarqqaq Qujaukitsoq était le président fondateur de l’association Hingitaq 53 pour les droits des expulsés de 1953.

Chef du comité d’enquête sur le crash du B-52 près de la base de Thulé en 1968.

En 1971, il a été élu pour la première fois au conseil municipal de Qaanaaq, où il a siégé pendant de nombreuses années en tant qu’adjoint au maire.

De 1984 à 1995 : membre de délégation à l’Inuit Circumpolaire Council.

2002 :  « Award for Bravery », de la part de la municipalité.

En 2003, il est l’auteur du film Aulahuliat, qui témoigne du conflit entre Inughuit et Américains.  Ce film a été présenté en 2012 à Berlin pour la première du festival « Greenland Eyes ».

2004 : Il reçoit la « Royal Rewards Medal » et la même année : « l’Inuit Circumpolar Council Human Rights Award ».

Pour ses services pendant des décennies, il a reçu le Nersornaaten argent (la plus haute décoration groenlandaise) le 9 août 2016.

©Jean Malaurie. 4 juin 1951 – Cairn de Jean MALAURIE. Expédition géo-morphologique de Jean MALAURIE de fin mars à juin 1951 en Terre d’Ingelfield dont il cartographie les côtes et la bordure du plateau. Le 4 juin 1951, il entreprend un raid audacieux sur l’île déserte d’Ellesmere, où il risque d’être condamné à hiverner. En effet, la banquise séparant le Groenland du Canada commence à se fendre. Jean MALAURIE voulait, avec l’accord des Inuit, comparer et mesurer la hauteur comparée des plages soulevées dans l’île canadienne vierge d’Ellesmere et du Groenland.

Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie

di Giulia Bogliolo Bruna - CISU, 2016

« Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie » ripercorre l’itinerario intellettuale dell’eclettico studioso, « monumento » della cultura francese cui hanno reso un vibrante omaggio il mondo accademico e la sfera istituzionale. Attingendo a un ricco ed inedito materiale documentario, questo saggio, traduzione italiana di « Jean Malaurie: une énergie créatrice » (Parigi, Armand Colin, 2012) ne illustra la feconda creatività che si è espressa in una pluriforme – ma organica – produzione scientifica ed editoriale.

Recensione (di René Maury): 

Già pubblicato in Francia con il titolo Jean Malaurie, une énergie créatrice, questo volume, nella versione italiana tradotta e completata dall’Autrice, offre una vasta panoramica della densa attività di un grande esperto delle aree artiche, Jean Malaurie, sebbene meno noto in Italia di un altro esploratore francese delle zone polari, l’etnologo Paul-Émile Victor, o, in altro ambiente, di Jacques-Yves Cousteau, esploratore oceanografico. Mostro sacro degli ambienti artici e instancabile ricercatore sia solitario che con spedizioni scientifiche, Malaurie, geografo di formazione ma noto come etno-storico-sociologo, comunque a cavallo tra la geomorfologia, l’antropologia, la geografia umana e l’ecologia scientifica, ha segnato un’epoca, privilegiando le ricerche sul campo, e associando sempre ad esse i popoli artici dalla Groenlandia alla Siberia, fra i quali egli si insediava per mesi, impegnato in osservazioni ed interviste.

Il denso volume, curato da Giulia Bogliolo Bruna – a sua volta etnostorica e antropologa, membro della Società Geografica Italiana e di altre società scientifiche, studiosa anche di popolazioni Inuit e impegnata in altri campi di studi americanistici – appare come un ampio percorso soggettivo nella vastissima attività di Malaurie, mettendo a disposizione del lettore una ricca documentazione basata su testi originali, citazioni di lavori pubblicati o di materiali orali, lettere e discorsi dall’archivio personale – aperto per l’occasione all’Autrice – un corredo fotografico e una densa bibliografia articolata; insomma un omaggio al poliedrico studioso, una biografia intellettuale di Malaurie.

Dai sei capitoli, che vanno dal richiamo che il Nord ha presto esercitato su Malaurie, alle prime ricerche geomorfologiche e cartografiche, alla progressiva “inuitizzazione” dell’autore e al richiamo al sacro nel frequentare le comunità nordiche, fino all’impegno militante dell’intellettuale umanista, rileviamo piuttosto agevolmente la sua formazione geografica. Dai primi approcci sul campo in Marocco e nel Sahara, per restare comunque ancorato alll’affascinante natura del deserto e nel contempo per fuggire al mondo accademico, egli si dirige verso la quasi sconosciuta Groenlandia, su consiglio del maestro della geografia Emmanuel de Martonne, prima come geografo delle Expéditions polaires françaises del noto Paul-Emile Victor, e poi spesso in solitario presso i popoli Inuit; fino a essere titolare della prima cattedra di Geografia polare all’Istituto di Geografia di Parigi.

Un lungo capitolo è dedicato alla sua attività editoriale, con la creazione della fortunata collana editoriale Terre Humaine, aperta col suo saggio Les derniers rois de Thulé (1955, sulla comunità Inuit groenlandese travolta e in parte dispersa dalla creazione della base militare nucleare americana di Thulé), seguito dal noto Tristes tropiques dell’antropologo Claude Lévi-Strauss, e tuttora attiva per la diffusione di lavori non di taglio esclusivamente universitario.

Un’altra parte del volume tratta della cura di Malaurie per l’archiviazione e la valorizzazione del materiale antropologico, anche orale, e per la costituzione – associandovi sempre collaboratori Inuit – di una struttura di ricerca col Centre d’Études Arctiques, oggetto di interesse anche in Canada, Danimarca e Russia.

Ancora da segnalare nel libro la prefazione di Anna Casella Paltrinieri e la postfazione di Luisa Faldini, co-direttrice con Elvira Stefania Tiberini della collana italiana “Etnografie americane” (nella quale è inserito questo volume). Da esse traspare ulteriormente l’impegno di militante politico-ecologico di Jean Malaurie, già dalla sua azione di partigiano durante la Seconda guerra mondiale, oggi sempre pronto a denunciare con proclami, documenti e testimonianze locali i mali interni ed esterni dei popoli marginalizzati del Grande Nord, ai quali egli resta tuttora visceralmente legato.

di Giulia Bogliolo Bruna

Appel du Député au parlement du Groenland Per ROSING-PETERSON

Dans le premier numéro – printemps 2018 – de la revue De la pierre à l’humain, bulletin du Fonds Polaire Jean MALAURIE, Per ROSIN-PETERSON (PRP), Député au parlement groenlandais, personnalité autochtone, et membre de la Commission pour la rédaction d’une Constitution, répond aux questions de Jean Michel HUCTIN (JMH), anthropologue, laboratoire CEARC, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
Premier numéro de la revue « De la pierre à l’humain. Bulletin du fonds polaire Jean Malaurie ». Une revue de vulgarisation scientifique sur les recherches françaises en milieux arctiques. Une collaboration EPHE, Université PSL Paris et Muséum national d’Histoire naturelle. Printemps 2018.

[…] JMH : Tu sais que Jean MALAURIE considère les Inuit comme des « sentinelles de l’Arctique » parce qu’ils sont les héritiers d’un savoir socio-écologique ancien qui permettait aux humains de vivre de la nature en la respectant. Quel rôle pourraient-ils jouer pour sensibiliser le monde au changement climatique et à la préservation de l’environnement ?

PRP : […] Depuis quelques années, ce monde civilisé se réveille mais est-ce que, par exemple, la signature de l’accord de Paris de la COP21 va changer quelque chose en mieux ? Je l’espère car jusqu’à maintenant ce monde a été occupé à creuser sa propre tombe. Jean MALAURIE le sait et j’ai toujours vu un lien invisible mais fort entre lui et nous, inuit du Groenland. Avec lui, nous devons faire prendre conscience à ce monde civilisé que son comportement est suicidaire et destructeur pour nous tous.

[…]

JMH : Je sais que tu apprécies particulièrement la France depuis de nombreuses années. Quel lien fort peuvent développer nos deux pays entre eux ?

PRP : Je vais simplement me référer à ce que Jean MALAURIE a suggéré il y a quelques années, à savoir que la France devrait utiliser le Groenland comme la clé pour entrer dans l’Arctique et que le Groenland devrait utiliser la France comme la clé pour entrer dans l’Union Européenne. La France et le Groenland auraient tout à gagner à construire un grand partenariat basé sur un bénéfice mutuel, je sais que la France peut le comprendre. C’est un point de vue que le Danemark, par exemple, ne partage pas.

Propos recueillis, mis en forme et présentés par Jean-Michel HUCTIN, anthropologue.

Réunion de travail entre l’Ambassadrice des pôles, Ségolène ROYAL, et son excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV

Suite à la première mission internationale dans ces régions éloignées dans la Tchoukotka (Sibérie nord-orientale), en aout-septembre 1990, sous la direction du Professeur Jean MALAURIE, une expédition franco-soviétique qualifiée par les spécialistes russes « d’historique » (notamment, analyse animiste de l’Allée des Baleines dans un esprit Yi-king, et études ethno-sociologique des esquimaux d’Asie), a été créée l’Académie Polaire d’Etat (1994) actée par le Président Boris ELTSINE et avec accord écrit du Président Jacques CHIRAC lors de sa visite officielle en Russie (Septembre 1997). Cette Académie Polaire d’Etat, école des cadres des 26 peuples autochtones, sous contrat avec l’EHESS, est une des premières universités francophones de Russie. Elle vise à mieux préparer les forces culturelles et ethniques de ces peuples, face à l’industrialisation et la crise écologique. Elle est  soutenue par l’esprit fédératif de l’état russe. L’Académie Polaire d’Etat est unique dans le monde circumpolaire. Vingt années ont passé et cet organisme puissant forme 1600 élèves au sein d’un complexe de 25 000m2. J’en suis le Président d’honneur à vie, Fondateur.

St Pétersbourg, voyage officiel du Président de la République, Jacques Chirac, en Russie. Signature à l’Académie Polaire d’État, du premier accord de coopération franco-russe avec l’Académie. Le Français est la première langue étrangère obligatoire. À Gauche du Professeur Jean Malaurie, le Ministre de la recherche de la Fédération de Russie. Septembre 1997.

Aussi, il est apparu nécessaire aux autorités russes, qu’au bénéfice de ces générations d’élèves autochtones diplômés de Masters d’écologie, de l’administration, de droit, etc., qu’il y ait une autre structure les confortant dans leur culture, leur pensée traditionnelle, et leur avenir ; les préparant à ce 3ème millénaire dont ils seront les acteurs dans l’Arctique.

C’est pourquoi, le Gouverneur de Saint-Péterbourg, Georgui POLTAVTCHENKO, m’a offert personnellement un très beau bâtiment en bordure de la Fontanka ; les Champs Élysées (canal maritime) de St.Pétersbourg. L’Académie Polaire d’Etat aura donc un deuxième souffle grâce à cette donation et c’est la raison pour laquelle la structure de tutelle, l’Université d’hydrométéorologie russe de Saint-Pétersbourg, dont j’ai été nommé Président d’honneur (2016), a décidé la création d’un nouveau Centre de Recherches Arctiques qu’ils m’ont proposé de nommer Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE. J’ai donné mon accord, ainsi que mon ami le Professeur TCHILINGAROV, éminent Océanographe polaire russe et Conseiller scientifique du Président.

Le Professeur Jan BORM, a été désigné par moi, comme mon successeur, en tant que Directeur du Centre d’Études Arctiques de l’Université de Versailles (Yvelines). Je l’ai nommé Directeur de la revue INTERNORD, seule revue arctique française publiée par le CNRS, que j’ai fondé avec le Président BRAUDEL, en 1959.  Jan BORM est un éminent spécialiste de l’histoire de l’exploration et des idées dans le Nord.

Je suis en rapport avec les autorités académiques afin de définir les programmes de recherche qui y seront poursuivis. Les propositions en cours de discussion sont les suivantes :
-> Premier programme : Sibérie septentrionale contemporaine. Géographie physique et COP 21 / Histoire et explorations sibériennes ;
-> Second programme : ethnologie, art et mythologie, tradition d’art et de danse / bibliothèque et cinémathèque arctiques ;
-> Troisième programme : préparation du premier congrès arctique international, changement de climat, conséquences sur les glaces de l’océan arctique, effets biologiques sur la Toundra (notamment anthrax)
-> Quatrième programme : archéologie franco-russe avec des programmes de fouilles ; la formation de jeunes élites nord-sibériennes à ce programme.

A ces quatre programmes, participeront des personnalités de premier plan qui m’ont déjà donné leur accord. Le Professeur Jan BORM est chargé des négociations avec le recteur Valériy L. MIKHEEV.

Compte Twitter de Madame Ségolène ROYAL – 7 mai 2018

Le 7 mai dernier (2018), Madame Ségolène ROYAL, Ambassadrice française des pôles Arctique et Antarctique a rencontré son Excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV, pour échanger et travailler sur ce beau projet.

Projet Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE dans ce palais de Saint-Péterbourg en cours de réfection.

En tant que Président d’honneur de cette université, je suis en constante relation avec le recteur Valériy L. MIKHEEV, qui je le rappelle a autorité sur ce futur projet. Il est envisagé avec mon ami le recteur, la signature officielle du premier article du lancement du Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE à l’Univervité de Versailles (Yvelines) en juin ou septembre 2018.

Jean MALAURIE

ARCHIVE – « Résister »

Trois mille soldats de l’ombre, cent postes émetteurs, une liaison aérienne tous les mois avec Londres, l’Arche de Noé a sans doute été le plus important réseau de renseignement de la guerre à l’Ouest. Marie-Madeleine Fourcade, qui l’a dirigé, était présidente du Comité d’Action de la Résistance. Jean Malaurie, connaissant son attachement pour Terre Humaine l’a interviewé pour le bulletin Terre Humaine n°7 publié en 1983.

Jean Malaurie : Jean Moulin était le chef de la Résistance française. Il incarnait la volonté de quelques-uns de ne jamais céder devant l’occupant. Pouvez-vous me dire votre sentiment sur ce procès tardif de Klaus Barbie, l’officier SS tortionnaire, le « boucher » de Lyon ?

Marie-Madeleine Fourcade : C’est le Général de Gaulle qui était le chef de la Résistance. Jean Moulin était chargé de coordonner les différents groupes de résistants, jusqu’alors très divisés. Il a été arrêté avant d’avoir pu achever sa mission. Dès que le Comité d’Action de la Résistance que je préside [mai 1983] a connu la présence en Bolivie de Klaus Barbie, nous avons demandé son extradition. Elle nous a toujours été refusée. Ce procès historique pourrait être l’occasion d’apprendre aux jeunes Français nés après la guerre le combat de la Résistance dont, pour la plupart, ils ignorent tout. L’enseignement est particulièrement déficient à cet égard, à l’école primaire, au lycée et en faculté. Ce procès sera, peut-être, une leçon pour la jeunesse de France qui prendra enfin conscience de ce qu’elle a évité grâce au sacrifice de ses aînés. Malheureusement, de grosses difficultés juridiques se font jour, dont la moindre n’est pas la prescription des crimes de guerre ; pourrons-nous en venir à bout ?

J.M. : Pourriez-vous me donner votre définition du nazisme ?

M.-M.F. : Le nazisme est un régime de mensonge, de faussaires et d’assassins. Les nazis ont commencé par mentir avec l’incendie fabriqué du Reichtag leur permettant de frapper d’interdiction les partis qui leur étaient opposés, et ce, au nom du salut national ! La déclaration de guerre à la Pologne, par laquelle a débuté la Seconde Guerre mondiale, est le résultat d’une odieuse mise en scène : l’agression simulée de « faux polonais ».
Les nazis ont été jusqu’à voler le travail des concentrationnaires qu’ils vouaient à la mort, après les avoir odieusement exploités. Si le procès est bien conduit, un univers de perversion et d’horreur sera, par la voix d’un tribunal français, révélé solennellement à la nation.

J.M. : Qu’appelez-vous « Résistance » ? La Résistance paraît devoir se limiter à une période de notre histoire très précise. Pourriez-vous nous dire quelle valeur ce mot a pour notre génération ?

M.-M.F. : La Résistance a eu plusieurs aspects. Après une guerre sans objectif, le but essentiel était le rejet de l’occupant.
C’est après la défaite, en me battant contre l’ennemi, que j’ai appris avec mes camarades à mépriser le nazisme.
De nos jours, résister demeure à jamais nécessaire. Une fracture tellurique est en voie de séparer la planète en différentes îles.  Résister ? Voyez donc la Pologne, le Sud-Est asiatique et le dramatique Cambodge, l’Amérique centrale et du Sud, l’Afghanistan et le Liban… L’espace de liberté ne cesse de rétrécir. Nous autres, Français, lorsque nous avons été occupés en 1940, nos mouvements de résistance ont été aussitôt puissamment aidés par l’Angleterre. A part la vertueuse et stérile indignation des journaux, des politiciens, de l’O.N.U., on ne fait rien, vraiment rien, pour aider les peuples opprimés, et je songe toujours au mot de Soljenitsyne : « J’ai quitté un système où on ne peut rien dire pour un système où on ne peut tout dire, mais où ça ne sert à rien. »
J’ai la conviction que la collection Terre Humaine, que j’admire profondément, est dans le droit fil du combat que j’ai commencé en 1940 ; je le répète : dans le droit fil. Par ses témoignages qui, pour la plupart, sont des constats, par sa volonté permanente de prise de consciences, en toute liberté, à l’écart de toute idéologie, elle suscite un état d’esprit conduisant inéluctablement à un engagement, et par là même à la résistance.
Je pense à des livres comme Les Veines ouvertes de l’Amérique latine de Galeano, Ishi de Kroeber, Fanshen de Hinton, Les Derniers Rois de Thulé de vous-même, l’admirable Louons maintenant les grands hommes d’Agee, et à tant d’autres qui sont des instruments de combat pour la défense des minorités contre le mépris et l’injustice.
C’est par l’esprit, en particulier par le livre, que la volonté de résistance à l’oppression s’avive et se perpétue. Les écrivains de Terre Humaine sont, à mon sens, en Europe parmi ceux qui en assurent le mieux l’émergence. La pensée écrite fraie, partout où elle est entendue, les chemins de la vérité. Celle-ci finit toujours par s’imposer. Reste à nous d’en rapprocher le temps.

J.M. : Vous avez été le chef d’un des réseaux les plus redoutés par la Gestapo. Considérez-vous que le fait de résister autorise n’importe quelle action ? Je songe à certains combats récents de guérilleros et à des actions désespérées d’éternelles victimes d’armées régulières au service d’ordres souvent inacceptables.

M.-M.F. : La résistance ne s’honore que si elle procède à des exécutions légales. En tant que chef de mouvement, j’ai toujours refusé d’employer des moyens déloyaux pour faire parler d’adversaire. Je me suis opposée à faire assassiner par nos agents des traîtres tel Darlan. J’en ai eu pourtant, à plusieurs reprises, les moyens. Je suis convaincue qu’il est , dans l’histoire d’une nation, une justice immanente. Le résistant ne doit pas être un assassin. On ne peut se battre contre un ennemi en se conformant à l’indignité de ses moyens. Ce serait pervertir l’idée pour laquelle on se mobilise. Les tortures, l’enlèvement d’otages, le détournement d’avions, sont des procédés avilissants. A agir selon la loi du milieu, je ne verrai plus de différence entre le sens de notre combat et celui de ceux auxquels on s’oppose. Je préfère perdre l’efficacité à court terme que d’oublier le sens de ce qui nous anime contre des dévoyés de l’esprit. Dans une guerre idéologique, il n’est pas de pire attitude que de faire perdre leur honneur à cette poignée d’hommes – les éternels cinq pour cent de l’histoire  – qui fait basculer le destin.

La pensée malaurienne en pièce-maîtresse de l’enseignement d’Anthropologie Culturelle

Enseignante-chercheure, le Prof. Antonella Caforio a érigé la pensée malaurienne en pièce-maîtresse de son enseignement d’Anthropologie Culturelle à l’Université Catholique du Sacré Cœur à Gênes. C’est pourquoi elle propose à l’étude de ses étudiants l’ouvrage Terra Madre du Prof. Jean Malaurie (Préface & traduction de Giulia Bogliolo Bruna, EDUCATT, 2017), parmi les écrits de référence de la discipline ethno-anthropologique. La prof. Caforio nous livre un témoignage en hommage à la pensée et à l’œuvre malauriennequi a eu le grand mérite, avec une méthodologie anthropo-géographique, d’introduire une connaissance approfondie des mécanismes de la vie, de la pierre, des plantes, qui sont une leçon quotidienne pour le chasseur Inuit.

Jean MALAURIE ©Jean Malaurie

« Dans l’œuvre du Professeur Jean Malaurie il y a l’amour, l’humilité, la participation et l’étude approfondie d’une population ressentie comme une partie de soi ou, mieux, comme une tesselle de son être, une parcelle d’humanité.

Ainsi, la thématique de la Terre bafouée est traitée toujours avec autant de passion, et naît de la conscientisation que l’« homme n’est pas venu sur Terre pour “domestiquer la Nature” mais pour s’y intégrer, en la respectant. Il y a un dieu caché dans le ciel, la rivière, la corolle des fleurs éphémères, les poissons des torrents et jusque dans l’œil de la baleine. Pour les Inuit, le souffle du vent peut, dans ses ondes sonores, être interprété comme un message de l’au-delà, du pays des morts »[1]. Et poursuit-il, « les Inuit […] ont compris que les choses sont reliées, narre le chamane Pualuna à Malaurie, dépendantes les unes des autres. Rien ne nous inquiète plus, nous autres Inuit, que d’interférer dans cet ordre naturel. Aussi veillons-nous à seulement nous y glisser sans en modifier le cours. […] Tout est souffle. Et, c’est l’essentiel que tu dois noter. Les forces sont nos alliées… Encore faut-il que nous soyons en mesure de les déchiffrer pour nous en servir »[2].

Comme l’enseignent tous les peuples traditionnels, l’égalité, dans leur vision du monde, ne renvoie pas simplement à la ressemblance à quelqu’un ou à quelque chose, mais dans le fait de partager une commune finalité ou, plus encore, un objectif commun, celui de rendre possible la Vie de l’Univers. Tout être vivant, indépendamment de sa taille, doit jouer son rôle : de la moindre feuille d’un arbre majestueux à la rivière la plus imposante, de la gouttelette de rosée d’une vaste étendue de prairie à une immense forêt.

Un poème zen récite « Le pin vit mille ans, les doux vents du matin seulement un jour. Chacun a sa place ».

Le raffinement de la conception écosophique du Professeur Malaurie m’a saisi. Et c’est pourquoi j’ai souhaité proposer à mes étudiants l’étude de la pensée malaurienne[3].

L’humanisme écologique vécu avec tant de passion par le Professeur, afin que l’on ne puisse jamais oublier que savoir c’est agir, constitue pour moi un retour aux sources émouvantes qui me relient à la richesse de la pensée orientale en ce qu’elle s’exprime si profondément dans la théorie de l’interdépendance. Cette philosophie enseigne que le concept d’égalité, celui qui est consubstantiel aux droits de l’homme, la problématique environnementale, le rapport homme/animal doivent être compris comme un Tout et analysés à l’aune d’une vision cosmique de la Vie qui n’accorde qu’une toute petite place aux événements humains. Et ce, car, rappelle le grand guide spirituel zen Thich Nhat Hanh « si nous regardons les choses en profondeur, nous verrons qu’une chose englobe en elle toutes les autres choses. Si tu regardes l’arbre en profondeur, tu découvriras qu’il n’est pas seulement arbre, mais qu’il est aussi individu, nuage, lumière du soleil, animaux et minéraux … dans un morceau de pain, il y a un rayon de soleil. Cela n’est point difficile à saisir, car sans soleil, il n’y aurait pas de pain. Dans un morceau de pain il y a les nuages, car sans nuages, le blé ne pourrait croître. Chaque fois que tu manges du pain, tu manges la lumière du soleil, les minéraux, le temps, l’espace, le tout… sans la lumière du soleil, les nuages, l’air, les minéraux, un arbre ne pourraient pas survivre » [4].

Et voilà pourquoi, reprenant le titre très inspiré d’un de ses essais si poétiques, Lorsque tu bois un thé, tu bois les nuages.

Antonella Caforio

[1] Malaurie, Jean, Terre Mère, Paris, CNRS, 2008, p. 52.

[2] Malaurie, Jean, 1989 [1955] Les Derniers Rois de Thulé, Paris, Plon, coll. «Terre Humaine», pp. 111-112..

[3] Malaurie, Jean, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, pref. e trad. di Giulia Bogliolo Bruna, EDUCatt, Milano, 2017.

[4] Thich Nhat Hanh, La luce del Dharma Dialogo tra cristianesimo e buddhismo, trad. it. di Giusi Valent, A. Mondadori, Milano, 2003, pp. 7-16.

 

 

Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit.

 Jean Malaurie, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, prefazione e traduzione di Giulia Bogliolo Bruna, Milano, EDUCatt, 2017.

Cri d’alarme en défense de la planète menacée par la folie mortifère d’un Occident matérialiste et consumériste qui défie l’ordre naturel, Terre Mère de Jean Malaurie (CNRS Éditions, 2008) vient de paraître en version italienne, dans l’élégante et fidèle traduction de Giulia Bogliolo Bruna, sous le titre Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit chez EDUCatt, les prestigieuses Presses de l’Université Catholique Sacré-Cœur de Milan.

Ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne[1], Giulia Bogliolo Bruna signe une Préface empathique et argumentée qui permet au lecteur transalpin de contextualiser ce court essai aux accents prophétiques – dont la brièveté n’a d’égal que la profondeur –  au sein de la riche production scientifique de l’éminent Savant.

Jean Malaurie, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, prefazione e traduzione di Giulia Bogliolo Bruna, Milano, EDUCatt, 2017.

Texte militant, foncièrement humaniste et prémonitoire, Terra Madre reproduit pour partie le Discours prononcé, le 17 juillet, à l’UNESCO par le prof. Jean Malaurie à l’occasion de sa nomination à la fonction d’Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques ainsi que l’essai inédit intitulé Leur préscience est primitive, et ils sont innocents !

Dans un télescopage temporel où le passé, illo tempore, s’entrecroise avec un présent chaotique et chronophage qui ouvre à un futur apocalyptique, Jean Malaurie dénonce les politiques écocidaires qui sacrifient la diversité biologique et culturelle sur l’autel du profit : « La Terre souffre. Notre Terre Mère ne souffre que trop. Elle se vengera. Et déjà les signes sont annoncés ».

Face au réchauffement climatique accéléré, dont les causes sont géophysiques et humaines, naturelles et culturelles, les Peuples-Racine du Grand Nord, et notamment les Inuit, sont confrontés à un véritable choc des cultures, à une crise civilisationnelle majeure aux conséquences tant dramatiques qu’imprévisibles. Et ce, car « notre ignorance, alerte Jean Malaurie, devant nombre de paramètres responsables de ces grands problèmes, devrait confondre d’humilité l’expert. Oui nous sommes dans la brume ».

Ainsi l’Anthropogéographe plaide-t-il en faveur d’un humanisme écologique appelé à articuler la philosophie naturelle des Peuples Premiers et les enjeux de la post-modernité, prônant un modèle durable de croissance économique et une répartition équitable des fruits de la croissance économique.

Or, les Inuit, “écologistes nés”, sont dépositaires d’une philosophie naturelle millénaire qui célèbre la sacralité de la Terre, à laquelle l’Occident technocratique, sans repères sacrés et spirituels, devrait s’inspirer.

L’encyclique Laudato si’ de Papa Francesco invite à penser une écologie intégrale qui s’apparente, comme le rappelle Giulia Bogliolo Bruna dans la Préface, à la pensée écosophique malaurienne: « il est indispensable d’accorder une attention spéciale, écrit le Saint Père, aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles. Elles ne constituent pas une simple minorité parmi d’autres, mais elles doivent devenir les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux » [2].

Parole engagée au service de l’humain et de la planète, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit de Jean Malaurie retrace en parallèle et en filigrane l’anamnèse de l’inuitisation du jeune Anthropogéographe, une « conversion » dans l’acception étymologique latine qui l’a conduit à une véritable métamorphose identitaire.

Lors de la première mission géographique et ethnologique française (1950-1951) dans le district de Thulé qu’il conduit en solitaire, Malaurie s’initie, à l’école des Inughuit, ces gens « aux pouvoirs premiers », à une compréhension plus intime de la matière.

Imprégné par l’esprit de Jean-Jacques Rousseau et habité par la philosophie naturelle des Inuit, qui ne contemple aucune fracture ontologique entre les règnes, Malaurie, souligne Bogliolo Bruna dans la Préface, parvient à une « intelligence autre de la Nature » perçue comme un Tout unitaire et vitaliste.

Au travers d’une approche écosystémique, il s’efforce de rechercher l’ordre invisible auquel les mythiques Rois de Thulé, sa «famille de glace», s’inspirent dans leur organisation sociale de matrice anarcho-communaliste fondée sur un «égalitarisme structurel» et un «élitisme fonctionnel». Pour ce faire, Jean Malaurie mobilise une approche plurielle à la fois rationnelle, sensorielle et géo-poétique.

Au gré d’une socialisation avec ses compagnons Inuit – aussi intime que subtilement tissée- il passe de la pierre (ujarak) à l’homme (Inuk), de l’homme au cosmos.

On ne voyage jamais impunément…

La découverte du Grand Nord enfante ainsi un homme nouveau.

Au contact de ses compagnons Inughuit, le jeune Anthropogéographe redécouvre sa « primitivité du Nord », une virginité sensorielle que son acculturation occidentale avait brimée et enfouie.

Inuitisé, il se reconnaît alors « homme naturé » : « J’ai compris que je ne ferai jamais ʺʺmon deuil«  de l’Inuit que j’étais devenu, de l’indicible bonheur et de la paix intérieure que ce nouvel état m’avait apporté. […] J’avais découvert un monde d’une innocence édénique, un peuple d’avant la chute d’Adam, des hommes et des femmes en communion avec l’Origine».

Suivant une éthique de la responsabilité élargie, il appelle l’Occident à accueillir la parole inspirée de Peuples Premiers enracinés dans la Nature.

Ago quod agis.

Depuis plus d’un demi-siècle, Malaurie s’insurge contre une mondialisation sauvage qui ampute l’Universel de ses singularités et ne cesse d’alerter l’opinion publique, les responsables politiques et les media sur les dangers qu’encourt la planète.

Face au dérèglement climatique, les Peuples Premiers ne sont ni en dehors ni en arrière de l’Histoire: ils sont appelés à être les éveilleurs d’un Occident en perte de repères.

Sous le signe d’un humanisme vécu, l’ancien Réfractaire, qui s’était rebellé contre la barbarie nazie, se fait façonneur d’avenir : « il faut, plaide-t-il, que la conscience de tous devienne une conscience écologique ».

Il faut respecter notre Terre Mère « nourricière non seulement biologique de notre vie, écrit Malaurie, mais, encore, spirituelle, de notre civilisation, de nos imaginaires, de nos rêves, de nos cultures, et en fait de notre humaine condition ».

Sila, l’air, Nuna, la terre, Imaq la mer : « tout est caresse de Dieu »[3].

A l’écoute de la sagesse de la Terre, rappelle Bogliolo Bruna, Malaurie sacralise son être-au monde et parvient à une « écosophie inspirée ».

Giulia Bogliolo Bruna, ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne

[1]  On renvoie à Giulia Bogliolo Bruna, Jean Malaurie. Une énergie créatrice, Paris, Armand Colin, coll. « Lire et comprendre », 2012 [traduction italienne : Equilibri artici : l’umanesimo ecologico di Jean Malaurie,  (prefazione Anna Casella Paltrinieri, postfazione Luisa Faldini)] Roma, CISU, 2016.

[2] Papa Francesco, Encyclique Laudato si’ , Roma, 2015, p.113.

[3] Papa Francesco, Encyclique Laudato si’ , p.66.