Des courants multiples et convergents

Très vite, de grands courants, qui s’interpénètrent, se font jour. Mais dès les années soixante-dix, on a pu distinguer quelques orientations majeurs dans la collection Terre Humaine. Avec Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Margaret Mead, Georges Balandier, Jean Duvignaud, Pierre Clastres : le courant ethnologique et philosophique. Avec Victor Segalen, James Agee, le courant littéraire. Avec Talayesva, Yanoama, Tahca Ushte, Anta, mais aussi Dominique Sewane et Barbara Glowczewski : le courant autochtone. Avec Ishi, René Dumont et Eduardo Galeano : les cris d’indignation. Avec Wilfred Thesiger et Jean Malaurie : le courant des grandes explorations.

Josiane Racine est l’épouse d’un érudit spécialiste géo-historien de l’Inde traditionnelle. Son épouse (à droite de Jean Malaurie) est une Tamoule de Pondichéry. Par delà sa différence de haute caste et de milieu, cette ethnomusicologue a recueilli patiemment le récit d’une intouchable (à gauche de Jean Malaurie), très modeste ouvrière agricole, d’un rare esprit et d’une force visionnaire. © Photo Jean Malaurie Tous droits réservés.

Dans un projet délibéré d’anthropologie narrative, Terre Humaine a eu très tôt l’audace, dans une dialectique du je-il, de retrouver la littérature du réel qu’illustrent les pères du naturalisme, Balsac, Flaubert, Zola et Maupassant. Sans a priori, pierre à pierre, Terre Humaine, peu à peu, a construit une expérience vécue.

Pourquoi cette volonté ? Parce que les règles universitaires, sous couvert de rigueur scientifique et d’exclusion de l’appréhension sensible, sont, sans nul doute, réductrices et castratrices. La part de sensibilité dans une réflexion globale, avec ce qu’elle présuppose de vie intérieure, devrait être tout au contraire un « plus » scientifique. Elle ne devrait pas être systématiquement radiée comme une faiblesse intellectuelle, être considérée comme un handicap à la recherche créative. J’en ai fait moi-même la triste expérience : si j’avais osé prendre la liberté, dans mes travaux de géomorphologie et de géodynamique des processus lors de ma thèse sur la Terre d’Inglefield (nord du Groenland), de me laisser aller à exprimer ma curiosité bachelardienne pour les labyrinthes à l’intérieur des pierres d’éboulis ou la géométrie cubiste d’un paysage, j’ai la conviction que j’aurais ajouté une intelligence compréhensive aux problématiques géocryologiques posées.

C’est la raison pour laquelle j’ai demandé à des collègues s’ils étaient disposés à écrire ce qu’ils n’avaient pu exprimer dans leur oeuvre universitaire, et dans une langue accessible à tous, en gardant leur rigueur de pensée. Je rends hommage à ces pionniers, à cette élite de l’Université, qui, sans hésiter, a accepté ce risque.

Un disciple inspiré

Préface de Jean Malaurie - L'Appel de l'Arctique de Jean-Marc HUGUET - édition L'Harmattan. Paris 2010.

Il m’est arrivé à diverses reprises de préfacer des ouvrages dont le contenu avait un rapport avec ma spécialité ou le thème de mes recherches. L’introduction que m’a demandée Jean-Marc Huguet a une connotation particulière pour moi : il s’agit en effet, entre lui et moi-même, d’une rencontre tout à fait singulière qui paraît venir des brumes du Nord, par-delà les landes de Courlande, et qui est pourtant très spécifique. Une des joies les plus secrètes d’un maître est de découvrir, au fil des années, l’attention, voire l’estime, que lui porte un de ses élèves. Il se trouve qu’elle me touche d’autant plus que Jean-Marc Huguet n’a jamais reçu de moi un particulier appui et qu’il a eu l’immense grâce de ne jamais rien me demander. En outre, il a fait bénéficier, en raison de ses relations privilégiées, d’un concours inestimable au Fonds Polaire Jean Malaurie, seule bibliothèque polaire française, installée à la bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, avec 40 000 volumes.

Il y a environ 30 ans, j’ai remarqué à mon séminaire, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), la présence à la fois discrète et constante d’un homme attentif et solitaire, qui, un jour, m’a fait part de sa volonté de faire un mémoire d’études supérieures sur mon film Les derniers rois de Thulé, réalisé en avril-mai 1969 dans l’urgence, compte tenu d’un crash dramatique d’un bombardier américain chargé de quatre bombes H.

Au séminaire arctique de l’EHESS, certains de mes étudiants m’interrogeaient parfois sur sa personnalité énigmatique qui ne paraissait se rattacher à aucune discipline particulière. C’est ce que nous appelons, dans notre parler universitaire qui au fil du temps devient un club de style oxfordien assez fermé, un Auditeur libre. Et cette liberté d’être accusait en quelque sorte le mystère autour de sa personnalité attachante et de sa présence. Son étude sur ce film – le premier de mes quatorze films et auquel je porte un attachement affectif – que j’ai réalisé avec mes compagnons inughuit de Thulé, au nord du Groenland, est subtile et va loin. C’est beaucoup plus qu’un mémoire de filmologie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance et j’ai appris que régulièrement, depuis qu’il suivait mes cours, et sans qu’il ne soit jamais vanté auprès de moi, il allait régulièrement en solitaire au Groenland et en Terre de Baffin canadienne, comme pour y puiser dans les montagnes, les toundras et les fjords, une source d’inspiration ; se vouloir être un homme nature par ce grand Nord énigmatique. Au cours des rencontres, j’ai découvert qu’il était apprécié de nombreuses personnalités inuit et relevait de ce monde singulier qu’évoque Jørn Riel dans ses Racontars arctiques. Je m’en ouvrais auprès de lui et il m’a confié qu’il voulait découvrir de ses yeux, avec sa propre sensibilité, cet émerveillement que j’avais fait vivre à mon auditoire en évoquant mon Geboren  dans une société anarchocommunaliste, libre et forte de sa généalogie hybride.

C’est peu à peu que j’ai compris combien mon parcours, mes réflexions, bref le sens que je donne à ma vie et à mes recherches avait laissé une empreinte sur la sienne. Ce livre évoque avec pertinence et émotion la vie intense que le Centre d’Études Arctiques a fait vivre à ses chercheurs français et étrangers pendant 50 ans ; le Centre d’Études Arctiques était en effet devenu, après tant d’années, presque mythique pour les chercheurs y ayant effectué leur thèse d’état en géomorphologie et en ethnologie, selon la méthode antrhopo-géographique que j’ai enseignée, ou ayant suivi quelques-uns de ces quatorze congrès internationaux, dont le premier congrès de l’histoire sur les Inuit enfin rassemblés et le premier congrès sur le pétrole arctique (Le Havre).

Si je viens de rappeler l’intérêt constant, et qui ne s’est jamais démenti pendant toutes ces années, pour ce que j’ai nommé « l’Appel du Nord », je n’oublie pas non plus le vif intérêt, pour ne pas dire la passion, qu’il porte parallèlement à la collection Terre Humaine que j’ai fondée aux éditions Plon, il y a 50 ans. Et j’évoque en particulier, à travers tous ces grands ouvrages : Sascho, ce terrible témoignage de l’Amicale d’Oranienburg Saschsenhausen. Et je pense à mon cher ami disparu Charles Désirat, illustre résistant et président de l’Amicale internationale des déportés de ce camp ; un des tout premiers camps de concentration créés par le pouvoir nazi en 1933, aux portes de Berlin. Il se trouve que Jean-Marc Huguet a une connaissance personnelle de ces camps, où il se rend comme en méditation et je songe en particulier à son dernier voyage à Buchenwald et à Dora, dont la durée de vie est de 3-4 semaines, qui, par-delà l’horreur que nous avons tous deux pour ces régimes concentrationnaires, fait réfléchir, dans un esprit dostoïevskien, sur la perversité de l’âme humaine.

J’insisterai enfin sur la preuve tangible que l’auteur, que je tiens à remercier ici encore et publiquement, a tenu à donner de l’attention fidèle et active qu’il porte à mon oeuvre d’homme de sciences et d’humaniste, en soutenant concrètement par un don généreux pluriannuel le Fonds Polaire Jean Malaurie, au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris.

Je souhaite vivement que ce témoignage qui, cela va sans dire, me va droit à la pensée et au coeur, touche de nombreux lecteurs qui le liront. Il s’agit là de vérité d’un homme qui a su « transformer » heureusement ses inspirations et sa pensée, et faire un choix de réflexion et de méditation aussi passionnant qu’original.

Jean Malaurie