Terre Humaine – dans la mouvance des Hautes études

Par son approche inter-milieu, inter-écriture, inter-sensibilités, avec des jeux de double-vue et de regards croisés, la collection Terre Humaine a l’ambition d’être dans le droit fil de l’oeuvre révolutionnaire de Lucien Febvre, Marc Bloch, Fernand Braudel et Charles Morazé, avec la célèbre revue Les Annales, et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Je souhaite, avec modestie, que Terre Humaine soit un nouveau plaidoyer pour la pensée française. Ce fut un honneur pour moi d’être appelé aux côtés de Fernand Braudel, dès 1957, à cette célèbre Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, au moment même où elle se construisait.

Je tiens à rappeler l’oeuvre de Philippe Ariès, qui a approfondi ce champ essentiel d’investigations en explorant les mentalités cachées, les tabous, mes secrets. Nos pensées allaient se rejoindre, et nombre de livres de la collection allaient prouver la profondeur de la pensée d’Ariès. Il est capital de poursuivre cette histoire sincère et totale de nos pensées et passions souvent inconscientes qui nous dirigent. Telle est, peut-être, la préoccupation la plus fondamentale qui relie, par-delà l’intelligence, des structures de groupe : faire émerger cette « humble vérité » chère à Zola.

Hommage à Max Gallo

Max Gallo lors d’une cérémonie à l’Académie Française le 16 juin 2011 © THOMAS SAMSON AFP/Archives

Agrégé d’histoire et de géographie, Docteur ès lettres, Max Gallo était longtemps enseignant. Tous ses élèves n’ont pas oublié la dimension épique qu’il savait donner à ses leçons et ses entretiens à son jeune public. Dans son oeuvre d’historien, il a le sens de la tragédie de l’histoire. Le résistant réfractaire que je suis, n’a jamais oublié l’oeuvre qu’il a consacré au Général de Gaulle. En 1940, la France a connu la plus grande défaite de son histoire ; elle n’était pas d’ordre moral – nous avons eu 100 000 morts en quelques semaines – elle était d’ordre intellectuel. Nos généraux en étaient dans les stratégies de 1914. La France était dans l’abîme, pourtant l’espérance s’est levée depuis Londres ; le Général de Gaulle l’a clamé. Des paroles historiques que tous les jeunes de ma génération se sont répétées :  » La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre. » Max Gallo a assumé la France. Tel un Michelet, il a su nous transmettre le mystère du destin de la France. Sa perte est douloureusement ressentie par ma génération.

Quand Max Gallo écrivait sur Les Derniers Rois de Thulé

« Pour ouvrir Les Derniers Rois de Thulé, ce livre où il raconte cette mission de 1950-1951, Malaurie cite Jean Giono : « On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier… Seul le marin connaît l’archipel. » Cette phrase définit parfaitement la méthode de Jean Malaurie. Ethnologue, il sait, à l’aide de données statistiques, étudier le comportement démographique du groupe esquimau. Mais il est aussi le coriteur qui restitue une atmosphère, utilise avec la maîtrise de l’écrivain l’art de la mise en scène pour conduire à une réflexion sur ces hommes qui relèvent le défi de la géographie. Un mot esquimau dans le texte, la recréation des dialogues, des injonctions – « Nerrivoq ! » (mangez !), dit l’Esquimaude en retirant du bouillon des morceaux de phoque fumants et noirs comme la suie – tout cet art du récit est mis au service d’une ethnologie fondée sur la compréhension intime, vécue, de la population étudiée. Malaurie est devenu,, autant que faire se peut, esquimau pour nous parier des Esquimaux. » (extrait d’un article de Max Gallo)

Appel de Davi Kopenawa Yanomami, chaman et porte-parole yanomami

Chères amies, chers amis,

Un génocide se déroule en ce moment-même dans notre pays, le Brésil.

Notre gouvernement est en train de nous détruire, nous les peuples autochtones, premiers habitants de notre pays. Au nom du profit et du pouvoir, notre terre nous est volée, nos forêts sont brulées, nos rivières polluées et nos communautés dévastées. Nos proches, membres des tribus isolées qui vivent au cœur de la forêt, sont régulièrement agressés et tués.

Notre gouvernement diminue la protection de nos territoires, change la loi pour permettre à l’agro-industrie et à l’industrie minière d’en prendre le contrôle et cherche à faire taire notre mouvement de contestation. C’est l’attaque la plus violente que nous ayons eue à subir de notre vivant.

Mais nous ne nous tairons pas. Nous refusons que les richesses de notre terre soit volées ou vendues. Car d’aussi loin que nous nous souvenions, nous avons toujours pris soin de nos terres. Nous protégeons notre forêt car elle nous donne la vie.

Frères et sœurs autochtones issus de plus de 200 tribus, nous avons uni nos voix en signe de contestation. Depuis le cœur de la forêt amazonienne, nous vous lançons un appel. Il y a urgence, nous avons besoin de votre aide : faites savoir à notre gouvernement que notre terre ne peut être volée.

S’il vous plait, aidez-nous ! Et aidez notre planète ! 

Davi Kopenawa Yanomami, chaman et porte-parole yanomami

Davi Kopenawa et Bruce Albert : signature du contrat Plon/Terre Humaine à São Paulo, mars 2009. Cette signature a symboliquement lieu devant deux ouvrages : Tristes Tropiques, au dessus des Derniers Rois de Thulé, les livres fondateurs de la collection Terre Humaine. Copyright M.W. de Oliveira, 2009.

Jean Malaurie aussitôt prévenu par Survival international Londres, dont il est un des Présidents d’honneur à Paris, se propose d’alerter l’UNESCO au plus haut niveau en lui demandant d’intervenir auprès du gouvernement du Brésil. Il a promis de tenir en courant Survival International des suites de cette intervention.

Lors de la réunion annuelle des Ambassadeurs de bonne volonté de l’UNESCO, le 20 avril dernier, Jean Malaurie a rappelé que cette institution ne parvenait pas à protéger les peuples autochtones, qui reconnait pourtant que tous les 15 jours, un peuple disparait avec son héritage (sa langue, sa culture et ses droits). Jean Malaurie est un défenseur résolu de toutes les minorités et regrette que la Charte des Nation unis adoptée le 26 juin 1945 à San Francisco en faveur notamment des droits de l’homme, mais sans spécifier que ces droits sont attachés à une culture. Le Professeur René Cassin, Prix Nobel, qui est un inspirateur de cette Charte, l’a reconnu auprès de Professeur Jean Malaurie, mais qu’il appartenait aux Nations Unis de procéder à ce complément. Jean Malaurie se bat à l’UNESCO pour cette reconnaissance, ainsi qu’un enseignement protégeant ces peuples dans leur lente évolution. Le colonialisme mental sous toutes ses formes est une infamie.

Davi Kopenawa avec Bruce Albert a écrit ce livre unique dans la collection Terre Humaine, La chute du ciel – Paroles d’un Chaman Yanomani.

 

Hommage à Jean Cuisenier

Droits réservés

La recherche française vient de connaitre une grande perte : Jean Cuisenier n’est plus. Né le 9 février 1927, il nous a quitté 23 juin dernier.

Philosophe, ethnographe, c’est un grand spécialiste de l’ethnologie française. Il s’est attaché à l’ethnologie rurale en France, aux rituels du quotidien et aux croyances populaires. Son champ d’observation s’était porté également en Europe centrale, plus particulièrement en Bulgarie et en Roumanie. Terre Humaine s’honore d’avoir publié en 2000 son ouvrage inspiré Mémoire des Carpathes, La Roumanie millénaire : un regard intérieur. Terre natale de vampires, lieu de légendes encombré du souvenir de Vlad l’Empaleur, autrement dit Dracula, les Carpathes et les hommes qui y vivent ne se lasseraient-ils pas de découvrir ce qu’ils sont, toute fiction repoussée  ?

Jean Cuisenier était un découvreur et un inspirateur. Son séminaire à la Sorbonne était très recherché. Il savait parler aux jeunes. Il avait fondé en 1971 l’indispensable revue Ethnologie française (PUF)Il a été pendant 20 ans conservateur en chef (1968-1987) du Musée national des arts et traditions populaires créé par ce grand spécialiste de l’histoire du peuple de nos campagnes : Georges-Henri Rivière. Ce musée très fréquenté, dans le jardin d’acclimatation, au Bois de Boulogne, était éminemment souhaitable.  Paris, capitale jacobine, se doit en effet d’avoir un grand centre sur la ruralité française faisant réfléchir sur la profondeur de notre histoire paysanne – qui est notre colonne vertébrale -, de sa vie artisanale et sa dimension spirituelle. Hélas! Par décision administrative, ce célèbre carrefour a été fermé en 2005 et transféré à Marseille, en 2013, dans une vision plus large – l’Europe occidentale et la Méditerranée – au détriment d’un regard plus intime et plus secret avec la France

Jean Cuisenier avait le sens des espaces. Il s’est attaché en particulier, après de nombreuses navigations, à une nouvelle interprétation de l’Odyssée d’Homère : Le Périple d’Ulysse, Paris, 2003.

Tous les auteurs de Terre Humaine  et le Président-fondateur de la collection s’inclinent avec émotion devant cette très grande figure de l’université française qui nous quitte.

Jean Malaurie

 

Le site internet Terre Humaine fait peau neuve

http://terre-humaine.fr/

Terre Humaine a créé dans les sciences sociales et la littérature, depuis quarante ans, un courant novateur dont on n’a pas fini de mesurer la fécondité. Traquant la vie, cette collection de regards croisés a, d’abord, renouvelé la littérature de voyage et construit, livre après livre, une anthropologie à part entière, toute interprétation ne s’élaborant que sur une expérience vécue et même un engagement. L’exploration de l’univers n’a pas de fin. Le spectacle de la vie reste une découverte, et les théories concernant les sociétés humaines s’avèrent, les unes après les autres, toutes aussi fragiles. L’homme est un inconnu pour lui-même. Les auteurs les plus célèbres (Zola, Lévi-Strauss, Ramuz, Segalen, Balandier, Duvignaud, Hélias, Lacarrière, Thesiger, Ripellino, Lucas) rejoignent, avec un air de famille, ouvriers, paysans, marins les plus anonymes — certains parfois même illettrés (témoignages en direct d’autochtones) — pour faire prendre conscience au lecteur, non seulement de la complexité des civilisations et des sociétés, mais de sa propre intelligence des problèmes. Elle est stimulée par une totale indépendance des auteurs. Dans une vivante interdisciplinarité, dans un brassage de milieux et de classes, à niveau international, Terre Humaine propose, ses lecteurs disposent.
Toujours d’avant-garde avec ses 110 ouvrages parus et tous disponibles dont 45 édités dans Terre Humaine/Poche, cette collection pionnière saluée par toute la presse et l’opinion — et qui comporte de nombreux best-sellers traduits dans le monde entier — se veut, dans un combat résolu en faveur des minorités, un appel à la liberté de pensée.

Jean Malaurie
Fondateur et Président d’honneur de la collection Terre Humaine

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Terre Humaine n’est pas une collection littéraire comme les autres : c’est un monument intellectuel, édifié pierre après pierre pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle par Jean Malaurie, son créateur.
Terre Humaine est une œuvre de solidarité avec l’immense cohorte des sans-voix : survivants des peuples premiers écrasés par la modernité conquérante, héritiers des cultures de métiers sacrifiés par le progrès technique, témoins des savoirs populaires repoussés dans les marges des sociétés industrielles. A toutes ces expériences humaines, à toutes ces cultures menacées, persécutées, presque disparues, Terre Humaine rend hommage et justice.
Elle le fait avec une constante exigence formelle. Car cette collection anthropologique s’est construite dans un esprit de résistance au scientisme et à l’académisme universitaire : Terre Humaine est avant tout une réunion d’œuvres littéraires. De Tristes Tropiques aux Derniers rois de Thulé, du Cheval d’orgueil à L’Eté grec, les nombreux chefs d’œuvre de son catalogue sont des textes d’une remarquable beauté formelle.
Il est essentiel aujourd’hui d’assurer à cette collection l’avenir qu’elle mérite. Le Comité Terre Humaine que j’anime s’efforcera de relever ce défi, de cultiver cette exigence, de poursuivre ces combats, dans la fidélité au créateur de cette œuvre.
Dans la période de bouleversements et de violence que nous vivons, marquée par les crispations identitaires, le fanatisme religieux, la méfiance de l’autre, Terre Humaine reste un repère, un outil, un phare qui, plus nécessaire que jamais, doit continuer à vivre et à nous montrer un autre chemin.

Jean-Christophe Rufin
Nouveau Directeur de la collection Terre Humaine

Terre Humaine – Libération du regard

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en 1955, ce nouveau regard qu’apportait Terre Humaine a paru osé. Il a été reçu avec un silence glacé par nombre d’universitaires. Bien rares ont été les revues spécialisées qui ont étudié Terre Humaine en tant que collection. Mais pour les jeunes chercheurs, cet élargissement du regard universitaire, cette libération ont été compris comme un événement. Terre Humaine a incontestablement joué un rôle décisif dans l’oxygénation de notre pensée. Cette querelle apparaîtra au lecteur de 2017 comme d’un autre âge. qui ne reconnaît aujourd’hui que Braudel ou Duby n’ont jamais été grands historiens que quand leurs idées engagées exprimaient, en dehors de leurs travaux universitaires, toute leur personnalité. Et de surcroît, querelle surannée ! Ce courant n’est-il pas dans la ligne de nos grands anciens : Tacite, Hérodote, Montaigne, et plus récemment Michelet. Oh ! je le sais bien. Cette volonté positiviste de l’Université est une réaction contre les excès de géopoètes du XIXe siècle et des dérives d’une science humaine encore mal assise. Mais la volonté du « scientisme », relayée par le marxisme est sans nul doute une perversion de la recherche en sciences sociales, l’expression de récents complexes, et que l’on retrouve jusque dans l’impasse qu’a été le nouveau roman. J’en parlais avec Roland Barthes, qui est mort trop tôt pour achever ce livre pour Terre Humaine auquel il songeait.

Terre d’Ellesmere, Nord-Est Canada. 19 août 1995. Jean Malaurie visite un de ses Cairns construits lors de son expédition cartographique et géo-morphologique en trois traineaux à 42 chiens en 3 juin 1951. Il est à bord du brise-glace Kapitan Klebnikov et dépose un nouveau message.

Avec plus d’une centaine de livres publiés, Terre Humaine se veut être un carrefour universel de la pensée contemporaine sur les sociétés et les civilisations, dans leur confrontation le plus souvent malheureuse avec le progrès et le développement.