Terre Humaine – Terre de liberté

« Une exceptionnelle entreprise libertaire », souligne Michel Ragon. Cette Terre Humaine, indépendante de tout pouvoir, s’est tenue à l’écart des idéologies quelles qu’elles fussent ; leur intolérance les a conduites à des impasses ou à des folies. A quoi sert l’intelligence ? On peut raisonnablement se poser la question. Pendant la dernière guerre, si obligatoire, contre le nazisme, certains des esprits les plus brillants de notre génération ont été des compagnons de route du fascisme, à un titre ou à un autre : Martin Heidegger, le Prix Nobel norvégien Knut Hamsun, le grand explorateur suédois Sven Hedin, le si secret Drieu La Rochelle, le grand physicien Georges Claude. J’ai vécu l’immédiat après-guerre alors que j’étais étudiant à la Sorbonne. J’ai pris en horreur les violences des intellectuels staliniens. Comment oublier les compagnons de route d’idées, totalitaires dont les horreurs si longtemps niées, voire masquées, bien que dénoncées depuis 1920 par Boris Souvarine, Panaït Istrati, Victor Serge, n’ont été révélées au monde que par le rapport Khrouchtchev. En créant Terre Humaine, j’avais dans le cœur la haine du nazisme, combattu pendant la guerre ; mais je n’ai jamais beaucoup apprécié la prudence de certains intellectuels vis-à-vis du stalinisme, tout en étant convaincu que beaucoup ont été entraînés dans cette utopie meurtrière par une générosité naturelle. Il n’est que de relire les documents du près Kravchenko, auteur de J’ai choisi la liberté. Kravchenko, assisté de maître Georges Izard, était vraiment bien seul face à la meute : le silence des intellectuels français était assourdissant. Or l’affaire Kravchenko annonce Soljenitsyne ; elle entrouvre les premières failles du système. L’esprit démocratique ? Il devrait toujours se traduire par le respect absolu de toute expression de pensée. Ecouter l’autre. Il est si difficile à vivre dans notre pays de castes, de passions et de guerres civiles. Noam Chomsky, le grand linguiste américain, rappelle avec courage ce devoir élémentaire dans la patrie des droits de l’homme. Mais le terrorisme intellectuel est de toutes les époques. Et il n’a pas cessé ; le plus souvent moralisateurs, les petits maîtres cherchent à tétaniser les consciences. en recouvrant aux voies habituelles : admonestation , criminalisation de l’adversaire, comme dans les procès d’inquisition, puis exclusion, mise à l’index. « Il est deux monstres qui désolent la terre : l’intolérance et la calomnie. Je les combattrai jusqu’à la mort », rappelait Voltaire.

Dans une période de notre histoire nationale où les violences verbales et physiques restent extrêmes, il paraît extraordinaire de penser à l’autorité que s’est acquise Terre Humaine. Pour ou contre l’URSS et le parti communiste ! pour ou contre l’existentialisme et le structuralisme ! Algérie française ou indépendance ! Maoïsme, Mai 68, intégrisme, pour l’Europe ou la patrie, la mosquée ou non dans la ville ! Terre Humaine, dans un respect unanime, a poursuivi sa route comme un vaisseau de haut bord. A l’occasion des 40 ans de la collection (1994), tous les partis et leurs organes de presse, de Rouge et de L’Humanité, d’Alain Krivine et Roland Leroy, à Pierre Chaunu et au Figaro-Magazine, les éditorialistes ont salué l’indépendance et la hauteur de ce mouvement de pensée. Aujourd’hui encore, c’est réellement réconfortant que les hommes les plus engagés respectent cet îlot de liberté que représente Terre Humaine.

Résolument libre, j’ai choisi de publier en pleine guerre d’Algérie le témoignage de mon collègue américaniste Jacques Soustelle. Parce qu’il était attaqué – un intellectuel choisissant une cause perdue, c’est si rare – et bien que je n’aie jamais partagé ses idées sur l’avenir de l’Algérie. Mais il était alors pourchassé par la police française de De Gaulle, honni par toute la gauche, menacé d’ostracisme à l’université. J’étais présent à ce Conseil aux Hautes Etudes, où Fernand Braudel, président harcelé par certains collègues, s’est livré avec violence contre cet esprit d’exclusion, ce tribunal populaire, risquant de ruiner à jamais notre institution. Soustelle – peut-être l’a-t-on oublié – est un des fondateurs du Musée de l’Homme, et un des premiers Français à avoir rompu, de par sa volonté de « faire du terrain », de vivre avec l’indigène, avec cette tradition française du XIXème et du début du XXème de la sociologie en chambre. N’étaient pas si nombreux ceux qui, àl’époque, par-delà les combats politiques, ont rendu hommage au maître des civilisations aztèques et mayas, à l’ethnologue des Lacandons.

Pour d’autres raisons, qui ont un rapport étroit avec la liberté de penser et de témoigner, je n’ai pas hésité à publier Les Iks, de Colin Turnbull, si bassement attaqué par ses pairs ; Turnbull, je ne l’ai jamais rencontré ; je suis fier d’avoir assuré sa défense en le publiant. Si la cruauté du rapport du Turnbull sur ce peuple affamé peut choquer, il n’empêche qu’il faut lui rendre grâces d’avoir osé regarder la vérité en face – la mort lente, physique, d’un peuple – et d’avoir osé la rapporter dans son atroce nudité. 

Eduardo Galeano, mystérieusement oublié par l’édition française, alors même que Les Veines ouvertes de l’Amérique latine est « le » dossier pour comprendre l’histoire si malheureuse de l’Amérique du Sud, livre superbe par sa précision, sa passion et la générosité de son style.

Dans le même esprit, fut publié Fanshen, du maoïste William Hinton ; le seul ouvrage permettant de saisir de l’intérieur la savante et systématique prise de pouvoir d’un village chinois par le Parti. C’est sans doute cette liberté d’esprit qui a encouragé la province de France des dominicains de demander à Terre Humaine de publier en coédition avec les éditions du Cerf un des réquisitoires les plus sévères sur la Curie romaine, dossier établi par un de nos grands ordres monastiques : Quand Rome condamne, c’est l’affaire des prêtres-ouvriers. L’interdiction par Pie XII de cette mission ouvrière est l’expression de la crise profonde que vit l’Eglise, dans un Occident si déchristianisé qu’il en a perdu conscience. Le mouvement des prêtres-ouvriers avec cette condamnation romaine est, comme l’écrivait avant Vatican II le Père Chenu, le célèbre théologien : « L’événement religieux le plus important depuis la Révolution française. »

René Dumont, un des auteurs phares de la collection. Tel Zola, armé de ses écrits, il interpelle la Banque Mondiale et le FMI ; il dénonce l’injustice des faux progrès qui enfoncent le Tiers Monde dans le malheur, pour le bénéfice des nations industrielles.

Terre Humaine, en vérité, oasis de liberté où des personnalités de tous bords peuvent s’exprimer dans le respect de chacun. Je profite de ces quelques lignes pour dire combien je rends grâces aux auteurs – Dieu sait s’ils sont de tendance diverses – pour n’avoir jamais émis, malgré des engagements opposés, le regret de côtoyer dans un même combat tel ou tel auteur, collègue ou écrivain.

Jean Malaurie

Voeux 2018

J’adresse tous mes vœux à celles et ceux qui me font l’amitié et l’honneur de suivre mon blog internet toujours plus fréquenté. Ces vœux sont de vigilance intellectuelle et spirituelle dans les temps de crise technique et morale que nous affrontons. Avec un esprit animiste que nous ont enseigné les Inuits, soyons ambitieux et prudents.

Je salue particulièrement trois organismes avec qui je coopère régulièrement :

  • L’Académie Polaire d’État dont je suis le fondateur à Saint Pétersbourg qui a l’ambition de former,  par des Master d’écologie, l’élite des 26 peuples nord-sibériens ;
  • La prestigieuse Université d’Hydrométéorologie de Saint Pétersbourg qui m’a nommé en 2017 Président d’honneur, et qui dans un futur grand bâtiment – Centre arctique franco-russe sous le patronage des Pr. Tchilingarov et Malaurie – formera une nouvelle « génération numérique autochtone » de l’Arctique ;
  • Et l’Uummannaq Polar Institut fondé sur la côte ouest du Groenland avec le Prince Albert II de Monaco, ainsi que le célèbre explorateur géographe russe, mon ami le Pr. Arthur Nikolaïevitch Tchilingarov.

Bonne année !

Et j’oserai vous dire en langue inuit de Thulé : JUTDLIMI PIVDLUARIT !

Inuits 1951 – Photo de Jean Malaurie

Jean MALAURIE