ARCHIVE – « Résister »

Trois mille soldats de l’ombre, cent postes émetteurs, une liaison aérienne tous les mois avec Londres, l’Arche de Noé a sans doute été le plus important réseau de renseignement de la guerre à l’Ouest. Marie-Madeleine Fourcade, qui l’a dirigé, était présidente du Comité d’Action de la Résistance. Jean Malaurie, connaissant son attachement pour Terre Humaine l’a interviewé pour le bulletin Terre Humaine n°7 publié en 1983.

Jean Malaurie : Jean Moulin était le chef de la Résistance française. Il incarnait la volonté de quelques-uns de ne jamais céder devant l’occupant. Pouvez-vous me dire votre sentiment sur ce procès tardif de Klaus Barbie, l’officier SS tortionnaire, le « boucher » de Lyon ?

Marie-Madeleine Fourcade : C’est le Général de Gaulle qui était le chef de la Résistance. Jean Moulin était chargé de coordonner les différents groupes de résistants, jusqu’alors très divisés. Il a été arrêté avant d’avoir pu achever sa mission. Dès que le Comité d’Action de la Résistance que je préside [mai 1983] a connu la présence en Bolivie de Klaus Barbie, nous avons demandé son extradition. Elle nous a toujours été refusée. Ce procès historique pourrait être l’occasion d’apprendre aux jeunes Français nés après la guerre le combat de la Résistance dont, pour la plupart, ils ignorent tout. L’enseignement est particulièrement déficient à cet égard, à l’école primaire, au lycée et en faculté. Ce procès sera, peut-être, une leçon pour la jeunesse de France qui prendra enfin conscience de ce qu’elle a évité grâce au sacrifice de ses aînés. Malheureusement, de grosses difficultés juridiques se font jour, dont la moindre n’est pas la prescription des crimes de guerre ; pourrons-nous en venir à bout ?

J.M. : Pourriez-vous me donner votre définition du nazisme ?

M.-M.F. : Le nazisme est un régime de mensonge, de faussaires et d’assassins. Les nazis ont commencé par mentir avec l’incendie fabriqué du Reichtag leur permettant de frapper d’interdiction les partis qui leur étaient opposés, et ce, au nom du salut national ! La déclaration de guerre à la Pologne, par laquelle a débuté la Seconde Guerre mondiale, est le résultat d’une odieuse mise en scène : l’agression simulée de « faux polonais ».
Les nazis ont été jusqu’à voler le travail des concentrationnaires qu’ils vouaient à la mort, après les avoir odieusement exploités. Si le procès est bien conduit, un univers de perversion et d’horreur sera, par la voix d’un tribunal français, révélé solennellement à la nation.

J.M. : Qu’appelez-vous « Résistance » ? La Résistance paraît devoir se limiter à une période de notre histoire très précise. Pourriez-vous nous dire quelle valeur ce mot a pour notre génération ?

M.-M.F. : La Résistance a eu plusieurs aspects. Après une guerre sans objectif, le but essentiel était le rejet de l’occupant.
C’est après la défaite, en me battant contre l’ennemi, que j’ai appris avec mes camarades à mépriser le nazisme.
De nos jours, résister demeure à jamais nécessaire. Une fracture tellurique est en voie de séparer la planète en différentes îles.  Résister ? Voyez donc la Pologne, le Sud-Est asiatique et le dramatique Cambodge, l’Amérique centrale et du Sud, l’Afghanistan et le Liban… L’espace de liberté ne cesse de rétrécir. Nous autres, Français, lorsque nous avons été occupés en 1940, nos mouvements de résistance ont été aussitôt puissamment aidés par l’Angleterre. A part la vertueuse et stérile indignation des journaux, des politiciens, de l’O.N.U., on ne fait rien, vraiment rien, pour aider les peuples opprimés, et je songe toujours au mot de Soljenitsyne : « J’ai quitté un système où on ne peut rien dire pour un système où on ne peut tout dire, mais où ça ne sert à rien. »
J’ai la conviction que la collection Terre Humaine, que j’admire profondément, est dans le droit fil du combat que j’ai commencé en 1940 ; je le répète : dans le droit fil. Par ses témoignages qui, pour la plupart, sont des constats, par sa volonté permanente de prise de consciences, en toute liberté, à l’écart de toute idéologie, elle suscite un état d’esprit conduisant inéluctablement à un engagement, et par là même à la résistance.
Je pense à des livres comme Les Veines ouvertes de l’Amérique latine de Galeano, Ishi de Kroeber, Fanshen de Hinton, Les Derniers Rois de Thulé de vous-même, l’admirable Louons maintenant les grands hommes d’Agee, et à tant d’autres qui sont des instruments de combat pour la défense des minorités contre le mépris et l’injustice.
C’est par l’esprit, en particulier par le livre, que la volonté de résistance à l’oppression s’avive et se perpétue. Les écrivains de Terre Humaine sont, à mon sens, en Europe parmi ceux qui en assurent le mieux l’émergence. La pensée écrite fraie, partout où elle est entendue, les chemins de la vérité. Celle-ci finit toujours par s’imposer. Reste à nous d’en rapprocher le temps.

J.M. : Vous avez été le chef d’un des réseaux les plus redoutés par la Gestapo. Considérez-vous que le fait de résister autorise n’importe quelle action ? Je songe à certains combats récents de guérilleros et à des actions désespérées d’éternelles victimes d’armées régulières au service d’ordres souvent inacceptables.

M.-M.F. : La résistance ne s’honore que si elle procède à des exécutions légales. En tant que chef de mouvement, j’ai toujours refusé d’employer des moyens déloyaux pour faire parler d’adversaire. Je me suis opposée à faire assassiner par nos agents des traîtres tel Darlan. J’en ai eu pourtant, à plusieurs reprises, les moyens. Je suis convaincue qu’il est , dans l’histoire d’une nation, une justice immanente. Le résistant ne doit pas être un assassin. On ne peut se battre contre un ennemi en se conformant à l’indignité de ses moyens. Ce serait pervertir l’idée pour laquelle on se mobilise. Les tortures, l’enlèvement d’otages, le détournement d’avions, sont des procédés avilissants. A agir selon la loi du milieu, je ne verrai plus de différence entre le sens de notre combat et celui de ceux auxquels on s’oppose. Je préfère perdre l’efficacité à court terme que d’oublier le sens de ce qui nous anime contre des dévoyés de l’esprit. Dans une guerre idéologique, il n’est pas de pire attitude que de faire perdre leur honneur à cette poignée d’hommes – les éternels cinq pour cent de l’histoire  – qui fait basculer le destin.