Oser, Résister par Alain LEMOINE

« Le massacre organisé de la langue bretonne, ou du Gallo, émasculera-t’il la pensée de notre peuple ? Une langue vient à disparaitre et c’est la traduction du mot espoir comme l’écrit Georges Steiner, qui s’engloutit dans les sables mouvants du temps et de la mémoire des hommes. Combien d’entre nous, nous Bretons, parlons aujourd’hui la langue de nos pères, malgré un regain d’intérêt dans les écoles et à l’université ? L’influence politique néfaste ne date pas d’hier… Je suis du pays Gallo, un vrai Breton… l’humiliation nourrit la colère, le pouvoir centralisateur de 1789 rendit caduque le traité franco-breton signé en 1532. Il garantissait pourtant les valeurs civilisationnelles de la Bretagne. La France  est une mosaïque ».
Le quêteur de mémoire. Pierre Jakez Hélias. Paris. CRNS éditions / PLON. collection Bibliothèque Terre Humaine
Ainsi s’exprime Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS). Sous le titre « Libre parole d’un Breton », il a publié la préface du deuxième grand livre Terre Humaine « Le quêteur de mémoire » de Pierre Jakez-Hélias (2013. Paris. Bibliothèque Terre Humaine PLON / CNRS éditions). C’est une préface courageuse, rappelant que Terre Humaine est une révolte, un combat. Alain Lemoine est un de mes compagnons : « Compagnons, sommes-nous, d’une même traversée, d’un même destin croisé, partagé. Ce qui nous engage et nous unit.« 

Voici les quelques lignes sur mon dernier livre « Oser, Résister » qu’il a voulu nous faire partager :

Oser,  Résister…

La vision erronée qui formate, minimise, ou néantise, veut que le « sauvage », caractérisé par son peu d’appétence au progrès technique, soit un être frustre, incapable d’avoir une pensée construite. Jean Malaurie propose un autre regard, distancié, approfondi ; un regard autre vers l’Autre, reconnu à l’égal de soi-même. Le voile de l’arrogance se déchire. Apparaît une réalité supérieure, féconde, essentielle, car la pensée de ces hommes dits primitifs se révèle à nous au diapason d’une singulière approche de la nature, du monde et du cosmos, pensée extraordinairement devancière, novatrice, a contrario de celle que nourrit trop souvent nos sociétés avancées. Cette pensée réhabilitée des peuples racines offre des voies de sortie aux culs de sacs de la modernité : un écosystème social de tonalité philosophique célébrant l’unité du Tout, prônant l’égalité ontologique des quatre règnes, minéral, végétal, animal et humain. Cette proposition induit la sacralisation de Mère Nature, le respect du vivre ensemble au profit des équilibres fondamentaux, dans la stricte observance de règles combattant l’accumulation, privilégiant le partage, l’égalité et la justice, quand chacun est reconnu dans sa spécificité et sa différence. Une leçon à méditer en ces temps où l’individualisme fait rage, en ces temps de mépris où règnent les égoïsmes dévastateurs. Sans doute, l’un des mérites majeurs de cet ouvrage – lequel s’inscrit bien évidemment dans le droit fil de combat et de résistance de la prestigieuse collection « Terre Humaine ». Il réhabilite dans sa profondeur, comme dans sa puissance, la pensée archaïque, complexe, intuitive, que l’auteur nous invite à réapprendre et défendre : « La biodiversité culturelle est une obligation scientifique et politique qui devrait s’imposer à tous gouvernements et être érigée comme une loi universelle aux Nations Unies ».

L’assertion : « il y a un ordre de la nature singulier qui nous transcende », nourrit la pensée de l’auteur, lequel n’hésite pas – c’est son pari et son honneur – à appuyer la réflexion ordonnée à ce qui procède d’une autre réalité, fruit d' »une métaphysique de constatation ». Dès lors, il s’avoue sous l’emprise « des mouvements animistes qui cohabitent avec la raison ». Il y a chez Jean Malaurie la conviction résolument affirmée que la raison ne peut tout expliquer et qu’il faut un tuteur pour comprendre et saisir les choses, en leur questionnement comme en leur réponse, fût-elle improbable. Cela est d’autant plus remarquable que sa formation universitaire le désigne homme de science, des sciences « dures », ce qui, par définition, le range au titre de praticien de l’analyse objective qui distingue, classe et catégorise. Une raison éminemment raisonnante à l’appui du socle archéen de l’observation crue. Son grand mérite, et sans doute les esprits conformistes qui forment chapelle le lui reprocheront-ils, tient à ce qu’il ait fait sauter le verrou de cet impératif catégorique en replaçant définitivement les forces de spiritualité au coeur de la quête souveraine du sens. Une réhabilitation rendue nécessaire après toutes ces séquences d' »ismes » du XXème siècle, et les certitudes qui s’y rattachaient, et les horreurs qu’elles suscitèrent dont Nietzsche, déclamant la mort de Dieu, annonçait dans le même mouvement le grand vide qu’elle laissait en son sillage et les tragédies encore jamais vues qui s’en suivraient. C’est une nouvelle alliance, à laquelle nous sommes conviés, nous, enfants de la rupture, orphelins du sens Une mystique réconciliée à quoi nous invite la « pensée des origines » qui se veut ouverte au monde supra sensible, en corrélation intime avec « l’esprit de la matière ». Cela signifie retrouver la primitivité de notre rapport au monde, ce temps lointain de l’hybridation. Ce temps d’ultra sensibilité où nous fraternisions symbiotiquement avec notre environnement. En fait, toutes vérités que nous dictent les sociétés primitives, non dénaturées, douées de « prescience sauvage », ainsi que l’intitule Jean Malaurie. « Je soutiens que notre univers de pierres, de plantes, nos mers, nos océans, ne peuvent être considérés comme un métalogisme abstrait, dont est éliminée toute portée métaphysique. » Voilà bien que sonne, non le glas, mais le tocsin à l’endroit de nos errances. Du moins pouvons-nous l’espérer comme gage de notre sauvegarde.

Alain LEMOINE

Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS)

Voyager, ressentir, résister Rencontre avec Jean Malaurie – Sciences Humaines

 Sciences Humaines - Octobre 2018 - Mensuel N°307 - Alizée Vincent
Depuis ses premières expéditions en terres inuits, il y a soixante-dix ans, l’ethnogéologue Jean Malaurie milite pour retrouver la sagesse des peuples primitifs, en osmose avec la nature. Son dernier ouvrage, Oser, résister, met en scène son combat.

Orienté plein nord et vue sur la mer. L’appartement dieppois de Jean Malaurie est propice aux rêveries polaires. Une peau de bête trône sur le fauteuil. Un pastel – un ciel étoilé – patiente sur son chevalet. C’est là que le spécialiste des Inuits passe ses étés. La ville normande, cité d’explorateurs auxquels il aime se comparer, l’inspire. Le reste de l’année, il vit dans le riche quartier parisien des Tuileries.

Il sort une bouteille de vin blanc, nous nous installons, la Manche pour horizon. L’homme de 95 ans se veut romantique. Il énumère ses réussites, d’une voix rauque : d’abord géomorphologue (il étudiait les pierres), puis ethnologue, directeur de recherches émérite au CNRS, à l’EHESS, fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine » qui publia, entre autres, Tristes Tropiques, ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur de l’Académie polaire d’État en Russie, « pardonnez moi : premier homme à avoir atteint le pôle géomagnétique »… Impossible de l’arrêter pendant qu’il délivre, indomptable, le récit de ses trente-neuf expéditions polaires, ou qu’ils s’insurge contre les « mauvaises moeurs » de la recherche française. Les deux principaux combats de sa vie, racontés d’une plume enlevée dans son dernier ouvrage, Oser, Résister.

Professeur Jean Malaurie

[…]

Pourquoi êtes-vous parti à la rencontre des peuples de Thulé en 1950 ?

En hypokhâgne, au lycée Henri IV à Paris, avec mon condisciple et bon camarade  Jean d’Ormesson, j’ai découvert une phrase de Kant qui m’a hantée : « Il n’y a rien qui ne parvienne à l’intelligence qui ne soit passé par les sens. » C’est à ce moment-là, en 1943, que l’Allemagne nazie a institué en France l’odieuse loi sur le Service du travail obligatoire, encore davantage entachée par la doctrine de la relève.  Il était hors de question que je travaille pour les Allemands nazis. Ma mère m’a donc incité à fuir, je devins réfractaire et résistant, tout d’abord dans le Vercors.  « Où est-il ? » harcelée par la police, elle est morte sous mes yeux, agonisant dans son lit, cherchant à me dire sa dernière pensée d’amour maternelle.  J’avais impérativement besoin d’une autre éducation et je l’ai cherchée chez les primitifs.

En janvier 1948, l’Académie des sciences me désigne géographe/physicien  de l’expédition polaire française au Groenland Paul-Emile Victor, pour deux ans. Géo-cryologue, j’explore la physique complexe des eaux occluses dans les veines des pierres au sein d’une thèse de Doctorat d’état. J’établis, pour de grands éboulis nord-groenlandais et d’âge ordevicien (500 millions d’années), les principes d’homéostasie, la nature se régule, et je me rattache à la doctrine de James Lovelock qui fonde les principes de l’écologie.

En juin 1950, je suis parti dans l’extrême Nord, chez le peuple le plus septentrional, sans crédit et sans équipement, pour vivre auprès d’esquimaux violents et chamaniques. Mais pourquoi le Nord ? C’est l’un des mystères de ma vie, guidé par des présciences sauvages, et qui sait, une hérédité primitive.

Qu’est-ce que les Inughuits vous ont appris ?

Le silence intérieur, zen. J’ai découvert que les Inughuits sont de fait taoïstes. Leur culture m’a véritablement fait naître. Pendant mes 26 premières années, je n’étais qu’une caricature de moi-même. En trois mois, ils m’ont fait enfanter du véritable Jean Malaurie, reconnecté à mon moi néandertalien que j’inventais. À leur contact, je suis notamment devenu animiste. Ils m’ont permis de retrouver l’unité avec le monde animal, perdue au fil des siècles. Le divorce de l’homme avec l’animal, avec qui il vivait en état hybride, est une des plus grandes dates de l’histoire de l’humanité. Les Inuit me l’ont fait comprendre, lors d’une de leurs chasses, qu’ils ne tuent pas, mais ils courtisent l’animal qui se laisse tuer pour vivre en l’homme. Telle est leur foi. Lorsqu’ils se trouvent devant un trou de glace, muets, pendant des heures, ils interrogent les forces de l’invisible qui les entourent. La géophysique avec ses principes mathématiques ne prend tout son sens que dans la tradition primitive : la parole des pierres, les géométries du sol formées par les jeux du gel appelées la cryopédologie qui fonde mes recherches sur les éboulis, les sols polygonaux…  Et les Inuit ? À quoi pensent-ils ? Qu’ils sont les fils de l’animal. Les Inughuits ont compris que l’homme a des héritages biologiques qui proviennent du monde minéral et surtout du monde animal. Leurs pensées auraient passionné Bergson mais aussi les surréalistes comme André Breton.

Les peuples-racines ont une conscience métaphysique. Ces civilisations, malgré leur retard technique sur les pays développés, sont en avance sur les nôtres. Leur confiance illimitée dans les lois complexes de la nature qu’interprète le Chaman leur apprend qu’elle possède une double face : bonne mais aussi mauvaise. C’est lui qui interprète les règles impératives. La culture occidentale s’est séparée du monde écologique. Elle pollue, elle gaspille, et elle ne raisonne que par scientisme. La science sans préscience représente un risque mortifère pour l’humanité. Pierre Rabhi, oui, tu es mon frère.

[…]

Que conseilleriez-vous à un jeune occidental aujourd’hui, pour faire face à ces défis ?

OSER, RESISTER ! Lance-toi cher camarade ! Lis tout ! Voyage en tout milieu les yeux ouverts, l’oreille attentive, dans le monde entier. Tu vas enfin découvrir l’homme, cet inconnu. Plus concrètement, je lui suggèrerais de suivre le quotidien que j’ai vécu en tant que fellowdans au Magdalen College d’Oxford pendant un an. Étudier ensemble, manger ensemble, dormir au même endroit. Aller prier ou chanter le matin, dans la chapelle environnante, ou, si le fellow est laïc, dans la salle de musique. Se promener dans l’immense bibliothèque ou le parc. On ne peut dialoguer et réfléchir que dans la beauté, comme dans la villa Médicis à Rome. Assez de tours ciment pour les universités parisiennes.

Si vous débutiez votre carrière aujourd’hui, en 2018, feriez-vous les choses différemment ?

J’aurais passé davantage de temps à forger mon itinéraire intérieur, en méditant et en cessant d’être sottement laïc. Cela aurait pu être dans un monastère comme au Mont Athos avec l’écrivain Jacques Lacarrière, en contemplant la mer et l’esprit caché des immenses banquises ou en parcourant le monde comme un Arthur Rimbaud. J’aurais aussi été d’avantage physicien. J’aurais aimé comprendre mes pouvoirs sensoriels, en travaillant sur la perception visuelle de la couleur comme mon remarquable collègue Michel Pastoureau. Vivre la révolution de l’étude des neurones. Tout ceci a été étouffé trop longtemps. Ce que je sais, c’est qu’il y a un invisible, un sens caché à l’histoire de l’univers et j’aimerais qu’il me parle. La prescience sauvage, oui on peut le dire, puisque c’est un des dons du Saint-Esprit : « Les dons sont encore appelés « esprits » parce l’âme les reçoit comme l’haleine même de Dieu » nous dit Jean de St-Thomas.

Propos recueillies par Alizée Vincent

www.scienceshumaines.com – mensuel N°307 – Octobre 2018 – Auxerre

Retrouvez l’intégralité de l’article sur : https://www.scienceshumaines.com/voyager-ressentir-resister-rencontre-avec-jean-malaurie_fr_39929.html

Oser, Résister par Giulia BOGLIOLO BRUNA

Dès le titre le ton est donné. A l’instar d’Indignez-vousde Stéphane Hessel, Oser, résister de Jean Malaurie est un manifeste d’humanisme écologique foncièrement militant et prophétique.

À l’encontre de l’indifférence, du conformisme intellectuel et des folies écocidaires qui menacent la planète, Malaurie alerte les consciences endormies, obnubilées par le mythe trompeur d’un progrès linéaire et irréversible : « La diversité culturelle est une réalité scientifique qu’il faut autant que possible protéger, tout comme la biodiversité. Sinon, nous deviendrons, dans les mégapoles qui s’agrandissent toujours davantage, un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image » (p.31).

Penser, résister et agir.

« Faire pour être »(p.249).

Réfractaire-résistant au régime nazi, il est animé par une aspiration impérieuse à la liberté qui est d’abord libérationau sens de Montaigne, affranchissementde toute servitude matérielle et de tout dogmatisme. Ainsi s’insurge-t-il de toutes les « dictatures totalitaires, qu’elles soient militaires, intellectuelles ou économiques » (p.15).

Être libre, c’est choisir. Être libre, c’est se choisir.

La philosophie malaurienne de l’engagement se construit autour d’une triade : oser, résister et s’aventurer. Cette triangulation se matérialise tant dans sa production scientifique et dans son activité éditoriale que dans son œuvre de pédagogue. Et ce, car, comme le rappelait Stéphane Hessel, « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».

Ainsi, méandrisant sur la banquise des idéeset cheminant dans les labyrinthes d’une mémoire “proustienne”, ce Savant inspiré et inspirant, qui procède à la croisée des savoirs, retrace, dans cet ouvrage passionnant et par moment intimiste, l’anamnèse de son parcours exceptionnel d’intellectuel engagé se livrant à la quête d’une Vérité qui est par essence asymptotique.

Dans la pensée malaurienne, Oserrenvoie au moment d’affirmation de soi par lequel le Sujet se choisit et Résisterà la manifestation – ou, plus précisément, à l’actualisation– de sa congruence, soit la capacité à demeurer fidèle à ses intuitions premières en contrecarrant les pressions sociales et les processus assimilateurs pour mieux affirmer sa singularité.

Singularité au sein d’un arc-en-ciel d’altérités, le Sujet ne s’affirme harmonieusement qu’à condition de cultiver le goût de l’Autre. Autrement dit, d’entreprendre un cheminement éthique. Aussi chez Malaurie Résisterest-il un acte de liberté pour soi et pour / par Autrui : s’enracinant dans une éthique de l’altérité, il fonde et matérialise un exercice de la responsabilité envers Autrui. D’où son engagement à combattre la barbarie nazie et les pulsions ethnocidaires et écocidaires d’un Occident prédateur.

Le nonà la “loyale collaboration”est fondateur car ilopère une métamorphose chez le jeune Malaurie qui ose enfin suivre ses intuitions premières et les traduire en actes. Au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, il décide de s’enfuir “ailleurs” : il répond alors à l’appel impérieux du Grand Nord qu’il perçoit comme un lieu virginal de palingenèse et un espace-mémoire des Commencements. Aimanté par ce « lieu de légende » (p.131) qu’est l’Ultima Thule, il y rencontre « non pas des brutes préhistoriques, mais desméditants contemplatifs’’ […]. Et c’est alors que j’ai fait la connaissance de l’homme naturé » (p.23).

A l’école du chamane Uutaaq, Malaurie, « [ce]Blanc [qui]parle avec les pierres »(p.133), se libère du carcan bourgeois des apparences, retrouve sa « primitivité du Nord ». En compagnonnage avec ces chasseurs aux pouvoirs premiers, il s’initie à une lecture osmotique de la Nature, perçue comme un Tout animé, conservateur et en perpétuelle métamorphose. Attentif à la parole du silence, sensible au langage du sacré, il traque les bruissements de l’énergie de la matière et questionne l’ordre « singulier [d’une Nature …] qui nous transcende » (p.23).

De la pierre (ujaraq) à l’homme (Inuk), de l’homme au cosmos, Malaurie apprend à questionner les arcana mundi : « […] mon propre itinéraire […]m’a conduit, après une approche très attentive de l’homéostasie des pierres dans les éboulis du nord-ouest du Groenland, à des considérations animistes. Oui, j’ai ressenti leur force, leurs appels, et j’ai appris, avec les Inuit, à faire le vide en moi dans un état zen »(p.116).

Mobilisant sensorialité et affect, il perçoit le message du sensible et capte quelques notes de l’harmonie invisible de l’Univers. Et ce, car l’intelligence des harmoniques cosmiques échappe à la seule appréhension rationnelle. Ainsi ne se contente-t-il pas d’une étude des manifestations perceptibles, mais part-il, inuitisé, en quête d’intelligences. Il apprend à interroger, au travers du prisme rationnel du géographe et à l’aune de la sensibilité empathique du géo-philosophe, les veinures de la pierre (ujaraq), la graphie de la terre et les pulsations telluriques de Nuna, la terre sacrée des Inuit.

Expédition en Terre d’Inglefield conduite par Jean Malaurie en 1950-1951, en compagnonnage avec le chasseur inuit Kutsikitsoq. © Jean Malaurie.

Au retour de son expédition cartographique et géographique en Terre d’Ellesmere (printemps 1951), il assiste, en témoin oculaire, à l’apocalypse des Inughuitconfrontés à un choc civilisationnel qui les fait basculer dans les affres d’une modernité agressive et destructrice. Du haut d’un glacier, il découvre avec effroi l’installation de la base nucléaire américaine ultra-secrète de Thulé qu’il ressent comme le viol de ce peuple immémorial et la profanation d’un haut-lieu. Affrontement symbolique entre un Peuple-racinequi sacralise Nuna, la Terre nourricière des ancêtres, et l’Occident prédateur et agressif qui sécularise l’espace et s’en approprie : « Mon sang de résistant s’est réveillé. […] Je n’ai jamais cédé sur le plan du respect du plus faible » (p.17).

Missionné par le chamane Uutaaq, Malaurie plaide la cause inuit auprès du général américain responsable de la Base.

Oser, résister et créer…

Face à cet événement shakespearien, il se doit d’alerter l’opinion publique : il choisit alors l’écriture comme arme de combat. En 1955 il fonde la collection d’anthropologie narrative et réflexive Terre Humaineque Les Derniers Rois de Thuléinaugurent. Manifeste de philosophie implicationniste, ce récit-témoignage – devenu un classique – narre les histoires entrecroisées d’une rencontre – celle de Malaurie avec les Inuit Polaires-, d’une initiation et d’un choc civilisationnel. Et ce, dans un style d’écriture original et militant où s’harmonisent le temps historique d’un peuple et le temps biographique de l’observateur participant.

Aussi, le jeune Chercheur embrasse une éthique de résistance, se fait défenseurdes peuples autochtones et dénonce un racisme culturel aussi néfaste que « le racisme racial mais […] plus insidieux » (p.29).

Dans une vision eurocentrique, le Sauvage c’est toujours l’Autre : Malaurie dénonce l’impérialisme du Même, qui traduit le malaise épistémologique et la peur ontologique des Européens confrontés à une altérité perçue comme ‘scandale’ : « les rationalistes ont longtemps considéré que ces “Pygmées boréaux”ne pouvaient pas être considérés comme des hommes de civilisation. Ces Sauvages du Nord, jusqu’au XXe siècle, étaient relégués en arrière de l’histoire. Ils devaient donc être étudiés au musée de l’Homme, tombeau des sociétés primitives – ces peuples étant jugés en voie de disparition. De structure trop élémentaire, ils ne figuraient pas dans les manuels d’histoire et géographie, même au titre de l’anecdote ou de l’histoire de l’exploration » (p.150).

Les Inuit : des Sauvages ? Des barbares idolâtres ? Des primitifs ?

Absolument non, tonne impérieux Malaurie : les Inuit sont des hommes de civilisation, porteurs d’une “pensée sauvage”, aux logiques complexes et enchâssées, qu’il convient de décrypter, avec humilité et respect. Telle est la leçon de l’éminent Savant qui, depuis un demi-siècle, se fait l’inlassable défenseur et porte-voix des minorités – de toutes les minorités, du proche et du lointain -, et de ces Peuples Premiersdont il appelle l’Occident matérialiste et consumériste, « ayant rompu ses liens fondateurs avec la nature, liens intellectuels mais aussi spirituels » (p.234), à accueillir la parole inspirée et… inspirante.

Ni en dehors ni en arrière de l’Histoire, les Peuples Premiers ne sont pas des « reliques de l’humanité en voie de disparition » (p.16). Au contraire, ils sont dépositaires d’une philosophie écologique ante litteram,à même de suggérer un nouveau modèle de développement capable de concilier les impératifs sociaux, les exigences économiques et le souci de l’environnement.

Si l’on veut contrer la mondialisation sauvage, l’Occident doit s’affranchir « de sa philosophiecoloniale qui a fondé sa puissance » (p. 239) et vaincre son logocentrisme. Ce qui implique la reconnaissance des cultures autres, de leur féconde diversité et complémentarité : « Le temps du mépris estdésormais passé. » (p.18).

Face au mortifère réchauffement climatique, Malaurie condamne sans appel le mythe d’un progrès linéaire et irréversible : « L’histoire de l’homme, habitée par l’idée du progrès, est tragique. Elle a deux faces et, à la fin des fins, elle est, pour tous suicidaire » (p.126).

A la rhétorique lénifiante des vérités dogmatiques, il oppose une pensée libératrice qui se veut fidèle à une téléologie humaniste. Pensée questionneuse qui prône la primauté d’un doute procédural d’inspiration augustinienne : « Chercher comme devant trouver, mais trouver comme devant chercher encore » rappelle l’Évêque d’Hippone. Entrecroisant appréhension sensorielle, intuition mémorielle et sensibilité, Malaurie développe une démarche épistémologique qui s’enracine dans un empirisme critique. Ainsi s’informe-t-il à une éthique de la recherche dialogique et co-constructive qu’il conçoit comme « unsacerdoce » (p.180).

La pédagogie malaurienne repose sur l’articulation entre une maïeutique d’inspiration socratique et l’enrichissement mutuel qui dérive du dialogue entre maître et disciple.

Les portes de la transcendance. Groenland, 2011 © Giulia Bogliolo Bruna

« Penser, c’est faire penser » (p.85),

Connaître, c’est faire connaître dans la perspective d’une science humainement-centrée. Et ce, car la transmission des savoirs – et les séminaires au Centre d’Études Arctiques en témoignent – ne saurait se réduire à une relation asymétrique entre maître et élève. D’où la figure de l’“enseignant enseigné”qui incarne, à bien de titres, l’humanisme malaurien et son audace.

S’aventurer enfin en homme libre en quête des vérités premières, du sens ultime de l’existence… Habité par une pensée “chamanisante”, Malaurie part à la recherche du temps perdu, de ce « temps de méditation spirituelle » (p.243) qui ouvre à la « vérité du divin entrevu chez les Inuit » (p.243).

Ainsi, le Géophilosophe fixe l’imaginaire de la mémoire dans ses pastels nocturnes d’une puissante force dramaturgique : « Je cherche à retrouverce temps de méditation spirituelle que j’ai vécu sur mon traîneau, accompagné de mes choristes, les chiens, dans la nuit polaire où, dans cet environnement exceptionnel de Thulé, je croyais m’approcher de l’unité originelle, de l’univers cristallin de la vie éternelle » (p. 243).

Épiphanie du souvenir, cette expression artistique, que Malaurie dénoue de toute préciosité, est une écriture de l’intériorité où se télescopent un passé révivifié, un présent nostalgique et un futur d’éternité.

Ukpirniq, croire …

Giulia Bogliolo Bruna, ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne