Revue de culture générale l’éléphant n°26 – LE GRAND TÉMOIN : Jean Malaurie

Explorateur, géomorphologue, anthropologue, Jean Malaurie est un homme du grand Nord. Ses premiers pas l’y ont porté en 1948 et il a réalisé pas moins de 31 missions arctiques, du Groenland à la Sibérie, notamment pour étudier la géologie, et établir une cartographie. Nous lui devons le premier témoignage de rencontres avec les Inuits. Le 29 mai 1951, il est le premier homme, avec l’Inuit Kutsikitsoq à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord en 2 traineaux à chien. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a fondé la collection Terre Humaine aux éditions Plon en 1955. Auteur de nombreux livres (*), son dernier ouvrage s’intitule Oser, résister (CNRS Editions).

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Vous dites, dans Les Derniers Rois de Thulé (1955), que « la banquise se forme, le groupe prend tout son sens ». Cette communauté, vous la décrivez comme vivant dans une sorte d’« anarcho-communalisme ». Pourquoi employer ce terme ?

Ce que je recherche, ce n’est pas seulement l’anarcho-communalisme. S’il n’y a pas cette structure, l’homme n’est qu’une brute dont vous n’avez pas idée (violence, sexualité). Mon grand prédécesseur, Knud Rasmussen, l’a décrit. Ce cadre, c’est ce que j’ai vécu. Rien n’est écrit, tout est dans une relation du rire, car c’est une société qui se veut joyeuse, qui oppose le rire de la dérision au drame. Il n’y a qu’une sanction : l’ostracisme. L’Inuit ressent les invisibles, il est en consonance, grâce à ses cinq sens exacerbés, avec l’air, la glace ; il ressent des forces qu’il ne distingue pas puisqu’elles sont invisibles, mais qu’il perçoit. C’est une approche ultrasensorielle, qui lui rend supportable le chaman – car le chaman, lors des séances de transe, part à la recherche des causes du mal qui va et vient. C’est un moment où tout le monde est serré dans une igloo, et soudain l’esprit du chaman s’en va par un trou du toit et va consulter les invisibles, dont le siège est la lune ; il va consulter une sorte de Nations unies des Inuits… S’il a une réponse qui s’avère utile, on continue à le suivre. S’il se trompe, on le tue.

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Quel est ce rôle que le chaman Uutaaq avait pressenti que vous alliez jouer ?

Le chaman Uutaaq ne s’est pas trompé : je vais jouer un rôle capital pour eux le 18 juin 1951. Sur son ordre, je vais à la rencontre du général américain commandant la base de Thulé pour lui dire : « Go home ! » Visiblement, les Inuits ont été trahis par Copenhague, qui a autorisé l’implantation d’une base aérienne odieuse au cœur du Groenland. Elle leur fait perdre leur indépendance sacrée sans les consulter. C’est à ce moment-là que j’ai compris le colonialisme des grandes démocraties. Je me suis isolé, et cela a été un des grands moments de ma vie. Il y a là un mystère. Moi-même, je suis là, venu un an plus tôt que ce qui était prévu par le CNRS… J’ai donc une mission. Je rentre à Paris, convaincu que je dois faire un livre pour dénoncer ce qui se passe. Ce sera Les Derniers Rois de Thulé, et c’est pour cela que j’ai créé la collectionTerre Humaine, comme un cri de ces peuples autochtones dont, tous les quinze jours, l’un d’entre eux disparaît dans l’indifférence générale.

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Propos recueillis par Jean-Paul Arif et Etienne Augris

Retrouvez l’intégralité de l’entretien en kiosque – la revue de culture générale l’éléphant n°26 – Avril 2019

 

Retrouvez une double page consacrée au Professeur Malaurie dans le journal Charlie Hebdo n°1392 – 27 mars 2019

[EXTRAIT : journal Charlie Hebdo n°1392 - 27 mars 2019]

Jean Malaurie est un monument. Explorateur du pôle Nord dans les années 1950 et fondateur de la célèbre collection Terre Humaine, il a aujourd’hui 96 ans, et vient de publier un ouvrage de plus de 700 pages sur ses recherches en Arctique. Son message pour la sauvegarde des peuples traditionnels est plus que jamais d’actualité.

On n’a pas tous les jours l’occasion d’être en face d’un homme de 96 ans qui imite le hurlement du chien dans un salon parisien. Surtout quand cet homme s’appelle Jean Malaurie : 31 expéditions (le plus souvent en solitaire) au Pôle Nord, ce n’est pas rien.

[…] retrouvez l’intégralité de l’interview dans le journal Charlie Hebdo n°1392 pages 8-9

par Antonio Fischetti

Extrait de la double-page consacrée au Professeur Jean Malaurie – 27 mars 2019 / n°1392 CHARLIE HEBDO – page 9

Prix Jean Malaurie – Festival du film canadien

Vendredi 29 mars dernier, dans le cadre du Festival du Film Canadien de Dieppe, a été organisée une Cérémonie en mon honneur en présence de Son Excellence Madame Isabelle HUDON, Ambassadrice du Canada.

Isabelle HUDON, Ambassadrice du Canada en France, et Professeur Jean MALAURIE – copyright Brice Menou

Lors de cette cérémonie, j’ai remis personnellement le nouveau « Prix Jean Malaurie » à Lucy Tulugarjuk, réalisatrice inuite originaire d’Igloolik (Nunavut), pour son très beau film « Tia and Piujuq ».

Lucy Tulugarjuk, réalisatrice, actrice canadienne inuite et chanteuse de gorge, récompensée par le Professeur Jean Malaurie – copyright Brice Menou

« Tia and Piujuq » (film) : Tia est une petite Syrienne de 10 ans, qui vient d’arriver à Montréal avec ses parents. Elle passe son premier été à donner un coup de main à son oncle, épicier d’un quartier multi-ethnique. En flânant dans la ruelle située en arrière du magasin, Tia découvre une porte magique qui la transporte immédiatement en plein coeur de la toundra arctique. Là, elle fait la connaissance de la petite Piujuq, avec qui elle devient amie et qui l’initie aux mystères de ses croyances ancestrales

Lucy Tulugarjuk recevant le Prix Jean Malaurie des mains du Professeur – copyright Brice Menou

Ce « Prix Jean Malaurie » doit, chaque année, valoriser et récompenser la pensée autochtone amérindienne ou inuit canadienne dans le cadre de leurs œuvres cinématographiques d’un réalisateur ou d’une réalisatrice de Nunavut, de Nunavik, du Yukon, du Labrador ou tout espace canadien habité par un peuple racine.

Cérémonie d’honneur Jean Malaurie en présence de Son Excellence Madame Isabelle Hudon, Ambassadrice du Canada ; Monsieur le sous-Préfet, Jehan-Eric Winckler ; Monsieur le Député, Sébastien Jumel ; Madame la Sénatrice et Présidente de la commission éducation et culture au Sénat, Catherine Morin-Désailly ; Monsieur le Vice-Président du Département de la Seine-Maritime, André Gautier ; et Monsieur le Maire de Dieppe, Nicolas Langlois – copyright Brice Menou