Oser, Résister par Dominique SEWANE

« Oser, résister » est un livre qui prend résolument parti pour la découverte et l’ouverture à d’autres modes de pensée, malgré le risque qu’implique toute résistance à un ordre établi, du à la pesanteur de l’habitude ou à la paresse intellectuelle.

Le livre se réfère souvent au Centre d’Etudes Arctiques, où Jean Malaurie a conduit un séminaire d’anthropogéographie. L’enseignement, fondamental, que j’ai moi-même reçu à ce Centre, concerne la rigueur avec laquelle doit être appréhendée toute observation de l’Autre, si l’on espère atteindre une partie, et une partie seulement, de sa « vérité « . Essayer de saisir  au plus près le sens des mots ou métaphores utilisés par une société pour faire allusion à une expérience rare : œuvre de longue haleine qui appelle à la constante révision de ses notes et une observation renouvelée des faits. Cette approche tranche avec un esprit de système né dans les années soixante, qui s’est imposé longtemps au sein de l’Université et des organismes de recherche. Ne voulant reconnaître comme fiable qu’une science à sens unique, prioritairement théoricienne, il a éradiqué des chercheurs situés en dehors de la ligne : Gaston Bachelard, Roger Bastide, Philippe Ariès… et pour finir, étouffé tout esprit créatif. Le Centre m’a appris l’humilité du chercheur qui, avant d’avancer une hypothèse, doit proposer ses interprétations à la libre discussion de spécialistes.

Celui qui éveille l’autre

Selon le musicien turc Kudsi Erguner, avec qui j’ai poursuivi des entretiens pendant près de cinq ans ayant abouti à  La Flûte des Origines [1], l’histoire soufie abonde en récits faisant intervenir un personnage, hier inconnu, qui change le cours d’une vie. Recevant le nom de « Celui qui éveille l’autre », il ouvre à autrui la porte d’un monde auquel, inconsciemment, il aspirait. Encore s’agit-il de savoir le reconnaître, et prendre le parti de suivre un chemin dont rien n’assure de sa viabilité, ni s’il aboutira. On peut s’y perdre ou s’y enliser. « Oser, résister »: c’est ce que je décidai après une rencontre avec Jean Malaurie au retour d’un premier séjour d’une année au Koutammakou (au nord du Togo), dans le but de rédiger une thèse.  Oser et résister à quoi ? Au plan de carrière que proposait alors l’université à un doctorant, à condition de suivre une route balisée, définie comme « scientifique »,  quele  structuralisme  marquait d’une borne emblématique. (Nous en sommes revenus). « Terre Humaine ne publie pas de thèse ! » Or, c’était la collection Terre Humaine, et elle seule, connue pour son esprit de résistance, que méritaient les cérémonies des Batammariba. Abandon du projet d’une thèse en trois ans sur les structures de leur parenté . « Dans vos pages, ce sont les Batammariba que l’on doit entendre ! » Je repartis. Souvent. Les Batammariba s’expriment peu et par aphorismes sur les sujets pour eux essentiels. Ils invitent implicitement l’aspirant au savoir à réfléchir intérieurement à ce que lui donne à voir un rituel, et trouver seul la ou les réponses, jamais définitives. Au long de plus de dix années, durant lesquelles furent reléguées théories pesantes et questionnaires rébarbatifs, j’eus le privilège d’avancer dans un monde de résonances, en lequel se répondaient souffles des morts et messages des forces de la nature captées par les Voyants, ces êtres aux pouvoirs supra-humains, car dotés d’une hypersensorialité les rendant aptes à « entendre » les voix de puissances souterraines. [2]

Détermination

Mon illustre prédécesseur, Paul Mercier, avait révélé en 1950 l’originalité de l’organisation sociale des Batammariba[3], modèle de démocratie et de tolérance. « Les peuples forts, les peuples grands, écrivait-il, ont la souplesse de s’adapter aux changements et d’adopter les apports extérieurs jugés utiles, tout en se montrant intraitables dès que l’on menace leur fondement. ». J’avais pu constater, quelques décennies plus tard, à quel point leur détermination restait intacte. Ils ne renonçaient pas à leur « noyau dur » : une éthique selon laquelle ils s’estiment gestionnaires de leur lieu, en aucun cas les propriétaires, ne s’estimant redevables qu’auprès de leurs morts et des forces de la nature. Acculés à une limite, ils savent dire : « Non, à cela, on n’y touche pas ! ». Leur combat rejoint celui auquel ne cesse de nous convier Jean Malaurie : oser résister auxentreprises de détournement des ressources de la planète  dues à la cupidité de grandes internationales, qui réduisent à la misère despopulations entières contraintes à émigrer.  De nos jours encore, malgré un réel dénuement, la détermination des Batammariba alimente leur joie de vivre et décuple leur énergie. Les peuples qui, incapables de résister à leurs envahisseurs, se sont vus contraints d’adopter un mode de vie occidental, ont souvent sombré dans le désespoir, remarque Jean Malaurie, citant Darcy Ribeiro à propos des Indiens Urubu-Kaapor du Brésil, colonisés : « Tout se passe, comme si ces peuples, à notre contact, perdaient leur énergie, et que s’évanouissait, comme par prescience, leur indianité ».

Relation à la nature

« Oser, Résister » se réfère à la pensée chamanique des Inuit du Groenland, comparable à l’animisme africain ou au shintoïsme du Japon, en lesquelles spiritualité et relation à la nature sont indissociables.  Au travers des pages d’un livre récemment publié, écrit par deux Batammariba (que j’ai accompagnés de loin), superbement préfacé par Jean Malaurie –  Koutammakou-Lieux sacrés [4]– nous parviennent les échos de leur univers : infimes bruissements –  murmures de l’au-delà ? –  appels de défunts à l’abord d’une forêt, ou dans la nuit parfois, de fines flammèches au-dessus d’une ancienne pierre de forge, traces  lumineuses d’un lointain passé.

« L’homme n’est pas venu sur Terre pour domestiquer la Nature, mais pour s’y intégrer en la respectant, insiste Jean Malaurie.  Depuis des millénaires, les Peuples Racines le savent. Ce n’est pas par hasard qu’ils résistent dans toutes les contrées du Monde : en Amazonie, en Afrique, en Australie. Ils ne sont pas en arrière de l’Histoire. Ils sont en réserve pour être nos éclaireurs et nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles ».

Nommé Ambassadeur de bonne volonté auprès de l’Unesco pour les questions polaires, Jean Malaurie est convaincu qu’une science nouvelle doit s’élaborer, non seulement pour l’étude et l’avenir des sociétés du Grand Nord, mais aussi pour l’ensemble des peuples dits premiers, quel que soit le continent. « Nous assistons à la naissance d’une metaculture et à l’émergence de nouvelles nations ». Alors que, sous couvert de mondialisation, les états « avancés » tentent de mettre au pas les peuples qui se veulent différents, il rappelle que c’est grâce à leur sagesse que, pendant des millénaires, s’est maintenu l’écosystème de la planète. « Notre avenir est lié à celui des minorités » affirme-t-il, confiant dans l’inépuisable énergie des peuples du nord : Les « peuples racines » sont à la source même – et donc partie intégrante – de la vie de l’humanité qui se construit sur notre planète ; et ils sont susceptibles d’apporter aux nations « avancées » le second souffle indispensable pour affronter le nouveau siècle et ses formidables défis. » Désormais, son œuvre scientifique est inséparable de combats menés sous l’égide de l’Unesco, qui l’a nommé Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires en 2007.

Il est des hommes qui disent « non » au défaitisme et réagissent aux plus inquiétantes prédictions, prouvant que le cours de l’histoire dépend de l’esprit créatif et de la largeur de vues de quelques hommes libres : des Mandela, Gandhi, Spinoza, Soljenitsyne… Jean Malaurie.

Dominique Sewane

Le souffle du mort. Dominique Sewane. Paris. collection Terre Humaine Poche. Pocket.

[1]La Flûte des Origines – Un Soufi d’istanbul, Kudsi Eerguner, Entretiens avec Dominique Sewane, Collection Terre Humaine, Plon, 2013

[2]Finalement, ma thèse sur les rites initiatiques des Batammariba fut soutenue vingt ans plus tard sous la direction de Michel Cartry – Jean Malaurie étant le président du jury – et quelques années plus tard, fut publié le Souffle du Mort – Les Batammariba (Togo, bénin)dans la collection Terre Humaine, qui a contribué à faire reconnaître la profondeur de leur pensée lorsque leur territoire, le Koutammakou,  fut inscrit au Patrimoine mondial.

[3]Paul Mercier, Tradition, changement, histoire – Les Somba du Dahomey septentrional, éd. Antropos, Paris, 1968

[4]Koutammakou-Lieux sacrés, Bantéé N’Koué, Bakoukalébé Kpakou, Dominique Sewane. Préface de Jean Malaurie – Postface de Marcus Boni Teiga. Editions Hesse. 2018

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