AMIS INUITS, RÉSISTEZ ! NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Extrait d'un plaidoyer du Professeur Malaurie - magazine GEO N°486, Août 2019

 

“AMIS INUITS, RÉSISTEZ ! NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Jean Malaurie a fait ses premiers pas dans l’Arctique en 1948. Avec son compagnon de route inuit Kutsikitsoq, ils deviennent en 1951 les premiers hommes à atteindre le pôle géomagnétique Nord en traîneaux à chiens. Explorateur, anthropologue et géomorphologue, Jean Malaurie a participé à une trentaine de missions arctiques. Témoin depuis soixante ans des bouleversements que connaît le Groenland, il revient pour GEO sur sa grande aventure au pôle Nord aux côtés des Inuits et lance un vibrant plaidoyer en faveur de l’indépendance du peuple groenlandais.

Pour tout navire en route vers le nord, le Groenland, s’affirme, dans sa blancheur sacrée, avec son immense glacier dénommé « inlandsis » par les glaciologues. Il recouvre 85 % de l’île et culmine à 3 100 mètres. Il subit particulièrement le changement climatique. Ainsi, observe-t-on depuis quelques années qu’il pleut l’hiver sur le glacier, ce qui accélère la fonte de la neige glacée. C’était impensableen hiver 1950-1951, lorsque je patrouillais sur le glacier ouest du nord du Groenland, en traîneau à chiens, par – 30 C. L’île – qui le croirait ? – n’a pas su former les glaciologues groenlandais nécessaires pour faire face à cette crise majeure. À quoi rêvent donc les élites danoises responsables et les autorités administratives groenlandaises formées par Copenhague ? Homme « naturé », le Groenlandais – chasseur et pêcheur – serait tout naturellement le naturaliste d’élite que l’on recherche.

Le Groenland est le socle des plus anciennes roches de l’histoire de la Terre. […]

56 000 habitants (contre 29 200 en 1959, et moins de 20 000 en 1946), dispersés en 110 villes et villages (193 villes et villages en 1946), une politique insensée de concentration urbaine. Elle vise, selon des considérations inconséquentes de limitation des coûts et de formation des jeunes au progrès, à recentrer en une trentaine de petites villes ce peuple de pêcheurs et de chasseurs. Les malheureux ! Ils vivaient la paix géorgique vantée par Jean-Jacques Rousseau dans sa Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Un tiers de la population se rassemble désormais dans la capitale – Nuuk –, où ils subissent, comme dans les petites bourgades et les hameaux en voie d’abandon, un des plus forts taux de suicide au monde, expression d’un effondrement des mœurs sexuelles (pédophilie, inceste, femmes battues), accentué par l’alcoolisme et la drogue. Un tiers des jeunes est touché par un ou plusieurs aspects de la maltraitance (abus physiques, sexuels) selon le rapport de Ann Andreasen, directrice de la maison des enfants à Uummannaq. À la vérité, le facteur décisif, c’est le manque de perspectives d’une société matérialiste inspirée par un capitalisme sans foi, la seule loi étant celle du profit. Les agences de tourisme n’aiment pas beaucoup évoquer cette crise et préfèrent laisser entendre que le voyageur va découvrir des icebergs, des ours, un univers quasi enchanté. Il est une contradiction entre une politique d’urbanisation soucieuse d’efficacité et une volonté de développer un écotourisme à la recherche d’un romantisme primitif inuit dans les hameaux.

[…]

Hélas, le dossier danois se révèle catastrophique. En juin 1951, Copenhague a autorisé, en secret et sans informer la population locale, l’U.S. Air Force à créer une base nucléaire militaire à Thulé, faisant ainsi perdre aux Groenlandais tout espoir d’indépendance. L’U.S. Air Force a persisté dans son impérialisme nucléaire avec Camp Century (qui est un vrai scandale). Camp Century, à 240 kilomètres à l’est de la base de Thulé a été construit à partir de 1959 et fermé en 1967, sous couvert de créer une base savante d’étude des changements climatiques. C’était, sans en informer les savants, un couloir souterrain rassemblant 600 ogives nucléaires. J’avais demandé, en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO, une enquête sur Camp Century à l’UNESCO. Assurément les ogives ont été retirées mais la pollution (lithium, polonium) est dans les glaces et, avec le réchauffement climatique les plafonds s’effondrent et les mers, avec les courants, seront affectées. Washington ne procède à aucune décontamination. La Chine, puissance polaire majeure, a récemment proposé de construire en faveur du gouvernement groenlandais trois grands aéroports. Copenhague a obvié à cette menace d’implantation de Pékin en intervenant financièrement, mais la Chine, très installée à Reykjavik, vise par-delà de l’exploitation des grands gisements d’uraniums et de terres rares qu’elle convoite, sa mainmise sur le Groenland ; tout comme la Corée du Sud. Ce n’est que partie remise, le Groenland étant dans la ligne géopolitique de Pékin.

[…]

« Go home », ai-je dit le 18 juin 1951 au général américain de la base de Thulé. Et cette protestation fut le début des Derniers rois de Thulé dans ce qui devait devenir la mythique collection Terre Humaine aux éditions Plon.

« Osez, résistez, chers amis groenlandais », ai-je déclaré lors d’une séance de l’Assemblée nationale, sous l’égide de Bernard Accoyer, son président, le 17 juin 2008. Un socialisme d’État doit être inventé, dans l’esprit du KGH (Kongelinge Grønlandske Handelskompani), ce monopole d’état danois si judicieusement instauré de 1800 à 1960 pour contrôler le commerce au Groenland et se prémunir du capitalisme libéral qui réduit les peuples autochtones à une main-d’œuvre pour des projets miniers (pétrole, uranium). Il est aussi urgent que le Groenland, alphabétisé depuis deux siècles, ait un éditeur en langue groenlandaise. Je souhaite que l’intelligentsia lise les philosophes, les historiens, les économistes et les penseurs du monde entier en langue groenlandaise. Il ne doit pas découvrir sa pensée en langue danoise, que le peuple parle mal. Il existe certes deux grands journaux en groenlandais et en danois Sermitsiaq et Atuagagdliutit, très lus, mais l’édition des livres reste très fragile et peu diffusée. Or, Il n’y a pas d’intelligentsia sans livre !

De son côté, l’Occident, qui connaît une crise écologique si grave, et qu’il en va de la survie de la terre, cherche sa voie. Problèmes écologiques, pollution, réchauffement climatique, ruine du monde des insectes… Seraient-ce les premiers signes de la fin de la vie ? La menace est extrême et particulièrement dans les régions arctiques où l’on ne peut pas concevoir une résistance à la crise écologique grave sans la participation des peuples polaires (près d’1 million de personnes). Comme le rappelait mon ami Claude Lévi-Strauss : « Le monde a commencé sans l’homme et il est possible qu’il s’achèvera sans lui. » Chers amis inuits, soyez notre modèle selon vos valeurs de peuples racines et d’hommes naturés. « L’homme a su, plus qu’il ne sait » (Maurice Maeterlinck, écrivain belge et prix Nobel de littérature en 1911). L’animisme est l’expression du mystère de l’énergie créatrice. Vos sages ont su en suivre les lois pendant des millénaires.

Résistez ! Nous avons besoin de vous.

Professeur Jean MALAURIE

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