Jean Malaurie: grand frère des ours

Belle rencontre avec le scientifique de 93 ans, défenseur des Inuits, aventurier polaire et fondateur de la collection «Terre humaine».

Son éditrice nous avait prévenus : «Chez lui, c’est un vrai musée.» Jean Malaurie reçoit à Paris, dans le Ier arrondissement. Dans cet appartement bourgeois, il a stocké une vie de trésors glanés au cours de ses innombrables expéditions arctiques : tabouret en vertèbre de baleine, immense corne de narval, pierres et fossiles, bibelots et aquarelles qui voisinent avec les piles de livres et les médailles. La grande croix de commandeur de la Légion d’honneur pend au cou d’un ours en porcelaine… Dans son bureau croulant sous les manuscrits et les papiers – «je classais du courrier hier, j’ai retrouvé cette correspondance avec Levi Strauss» –, sa collection «Terre humaine» trône sur les étagères : «Ah, ça va vous plaire, à Libé ! Ça, c’était un projet révolutionnaire. Mettre sur le même plan des intellectuels et des hommes du peuple qui savaient à peine écrire. Une vraie libération de la pensée.» On s’approche des étagères, il nous invite à regarder par la fenêtre. «Ici vivait Aragon. Et vous savez, de temps en temps, j’entends encore la voix de Maximilien Robespierre, un autre voisin.»

Ainsi va Jean Malaurie, 93 ans dans un mois. Intarissable, excessif, chaleureux, encyclopédique… Une force qui va. Un colosse, un peu voûté, mais la tête toujours solide et plus de souvenirs que s’il avait 1 000 ans. Cela tombe bien, car même s’il a l’oreille un peu dure et qu’il zappe souvent les questions – «j’y reviendrai, j’y reviendrai, mon jeune ami» -, il a du temps et aime parler. Alors, on renonce vite à l’interrompre et on l’écoute dérouler une vie d’expéditions et d’études, de coups de gueule et de livres, la plupart consacrés au Grand Nord, sa passion. Il vient de sortir un énième plaidoyer enflammé pour ses amis de l’Arctique (1).

Jean Malaurie - Photo Martin Colombet
Jean Malaurie – ©Photo Martin Colombet

La vie de Jean Malaurie commence en 1922 à Mayence, ville à 40 kilomètres de Francfort alors occupée par les Français après la victoire de 1918. Une famille traditionnelle, de droite, un peu triste. Un père janséniste et autoritaire, les légendes des Nibelungen en livres de chevet et la montée du nazisme…

De retour en France, la guerre et la défaite le cueillent alors qu’il est étudiant et vise Normale Sup. L’humiliation de la bourgeoisie, le silence des intellectuels face à l’occupant, «Claudel, Valéry, mes maîtres, qui ne disaient pas un mot…», l’atmosphère pesante de cette France qui se couche le marquent profondément. Quand le service du travail obligatoire (STO) vient le chercher pour faire tourner les usines allemandes, il décide de rejoindre le maquis. Un acte fort, sans doute un des moments clés de sa vie, en rupture avec sa famille et son milieu. Et le début d’une solitude qui l’accompagnera plus tard dans ses lointaines expéditions.

A la Libération, après ces années libres passées dans le Vercors, le jeune Malaurie ne se résigne pas à une carrière d’universitaire sédentaire et s’inscrit en géologie. Une spécialisation qui l’amène dès 1948 à participer aux expéditions arctiques dirigées par Paul-Emile Victor. Il est ainsi le premier Européen à atteindre en traîneau à chiens le pôle géomagnétique Nord en mai 1951. C’est cette même année, alors qu’il parcourt par moins 45 degrés une région côtière du nord-ouest du Groenland, qu’il découvre à Thulé une base aérienne secrète de l’US Air Force. Outre les dangers nucléaires que fait courir un tel site (un B-52 s’y écrasera avec quatre bombes H), Malaurie découvre que les autorités ont chassé de leurs terres millénaires les Inuits qui vivaient là. Il prend alors fait et cause pour eux, rédige les Derniers Rois de Thulé, ouvrage fondateur de Terre humaine, et entame un combat qui se poursuit toujours. «Ce n’est pas seulement un aventurier, souligne Pierre Aurégan, auteur d’un ouvrage consacré à la collection, il a toujours eu une défense prophétique des minorités et des peuples premiers.»

Car si l’éditeur reconnu, le brillant chercheur créateur du Centre d’études arctiques, président de l’Académie polaire de Saint-Pétersbourg (immense université des cadres sibériens), ne dédaignant ni les distinctions ni les honneurs qu’il accumule avec gourmandise, garde un côté grand-bourgeois, son esprit est depuis longtemps lié à celui des steppes et des banquises du Grand Nord. C’est là dans ces déserts de glaces et de neige éclairés par les aurores boréales que, jadis, Uuttaq, célèbre chaman de Thulé, l’a désigné pour parler au nom de son peuple et de ses dieux. Là qu’il a découvert la mythique allée des baleines, équivalent sibérien des mégalithes de Stonehenge, et s’est converti à l’animisme. Là, enfin, que ce conteur passionné a appris les mythes et légendes de la terre nourricière, des énergies créatrices et du langage des animaux. Et il ne faut pas le pousser beaucoup pour qu’il nous mime debout en se dandinant la mort de son premier ours : «Vous allez dire que je suis toqué, mais c’est une histoire extraordinaire ! Je vous raconte : « J’étais tout nu dans mon igloo allongé sur une banquette de neige… »» Des souvenirs que confirme en riant son fils Guillaume : «On venait le chercher avec ma mère à Orly. Il arrivait habillé avec des peaux de chien ou de je-ne-sais-quoi qui puait. Il ramenait des vieux os de morses. Et ensuite, c’étaient les soirées diapo sur ses Inuits.» Et de poursuivre plus sérieusement : «Il a toujours été ailleurs, par rapport à son milieu, par rapport aux universitaires…»

C’est cette liberté d’esprit et de ton, ce regard tourné vers d’autres espaces qui lui font balayer d’un geste l’actualité morose et le catastrophisme climatique ambiant – la rencontre a eu lieu juste avant les attentats. «Le défaut de cette conférence sur le climat, c’est qu’elle est faite par des hommes qui n’aiment pas la nature ! Le problème de la pollution est évident et c’est catastrophique pour la faune et la flore, mais, pour le reste, on s’adaptera. Londres disparaîtra… eh bien, on s’en passera !» Son fils Guillaume précise : «Ce qu’il faut bien comprendre pour cerner sa personnalité, c’est qu’il est géologue. Cela lui permet une énorme relativité par rapport au réchauffement. Pour lui, cela affecte notre histoire, notre mémoire, mais pas celle de l’Univers.»

Ainsi va Jean Malaurie, consterné par la folie des hommes, la technologie débridée et la mondialisation mais refusant de s’apitoyer sur sa planète malade. Prêt à repartir en Sibérie avec ses élèves de l’Institut de Saint-Pétersbourg ou relisant la préface de son prochain ouvrage, Uummaa, une somme de plusieurs centaines de pages. Toujours debout, encore ailleurs.

Fabrice Drouzy

http://www.liberation.fr/planete/2015/11/26/grand-frere-des-ours_1416400

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