Jean Malaurie : «Il faut sacraliser l’Arctique, sinon nous allons le payer»

Journal Libération - Week-End du 3 & 4 décembre 2016 - Interview par Coralie Schaub
La nature aime l’équilibre et déteste le désordre, rappelle le naturaliste spécialiste du Grand Nord, qui a longtemps vécu parmi les Inuits. Face à l’urgence climatique, il s’inquiète de «l’indolence» de la société.

Jean Malaurie est infatigable. Premier homme au monde, avec l’Inuit Kutsikitsoq, à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord, en 1951, avec deux traîneaux à chiens, ce jeune homme de bientôt 94 ans connaît l’Arctique comme personne. Il y a mené 31 missions, du Groenland à la Sibérie en passant par le Canada, le plus souvent en solitaire. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, défendu leur «pensée sauvage». Naturaliste, géomorphologue et géocryologue, il a entre autres fondé le Centre d’études arctiques (CNRS et EHESS). Sa bibliographie compte une douzaine de titres, dont les Derniers Rois de Thulé, publié en 1955 dans la mythique collection Terre humaine des éditions Plon, qu’il a créée et dirigée. Ce colosse à la voix tonnante voit grand et loin. Il vient de publier deux gros livres. L’un, Arctica, est le premier tome d’une série de quatre, qui rassemblera ses 700 articles scientifiques (CNRS Editions). L’autre est la troisième édition, revue et augmentée, de l’un de ses ouvrages phares, Ultima Thulé (Chêne). Il vient de relancer la collection Terre humaine, avec l’académicien Jean-Christophe Rufin. Il y publiera l’an prochain un livre sur l’animisme, Uummaa, la prescience sauvage. Il exposera aussi en 2017 ses délicats et vibrants pastels, témoignages des émotions qui l’ont saisi dans la nuit polaire. Jean Malaurie nous a parlé cinq heures, un vendredi soir, dans son bel appartement parisien. Sans interruption, sans boire ni manger. Voici la substantifique moelle de ses propos d’éternel jeune premier boréal.

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Dessin Christelle Enault

«Les inuits sont implacables»

«Je suis issu d’une famille bourgeoise et austère. Quand la guerre éclate, je me dis : « Si je m’en tire, je vais être actif, m’engager, je n’écraserai pas l’humilié, l’offensé. Et pour ce faire, je vais avoir besoin de me former, donc je vais aller chez les primitifs. » Je choisis le Nord, l’endroit le plus dur possible, je sens qu’il faut me briser quelque part. Et que ces peuples ont quelque chose à m’apprendre. C’est ce qu’on appelle la prescience. Un scientifique, s’il ne l’a pas, qu’il change de métier !

«Là-dessus, je travaille sur les pierres. Parce que je cherche à savoir comment est née la vie. J’étudie les éboulis, je suis un « éboulologue ». Ces formations du Groenland datent de l’ordovicien, il y a plus de 400 millions d’années, l’époque des trilobites, les premiers vertébrés. Je vois se réaliser ce qui sera au cœur de la doctrine que je soutiens avec James Lovelock, l’homéostasie (1). Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, comme disait Lavoisier. La nature aime l’équilibre et déteste le désordre.

«Ce que je fais intéresse les Inuits. Ils me disent : « Prends cette pierre et écoute, nous, on entend. » Ils considèrent qu’il y a dans les pierres une force étrange qui inspire leurs chamans. Ce qui n’est pas faux, la pierre subit des contractions, ça bouge. Peu à peu, les Inuits donnent une dimension animiste à mon travail. La nature a une vie, nous avons des sens très fatigués, eux l’entendent. En 10 000 ans, ils ont forgé une théologie de la nature : elle a ses mystères, elle est implacable, elle n’est pas bonne. On prend ce qu’il y a de bon, mais la règle absolue est de ne jamais intervenir dans ses lois. Je vis avec eux. Le soir dans mon igloo, ils sont à mes côtés, ils mangent leur viande crue, ils voient que je gratte les pierres, ils m’estiment parce qu’ils savent que c’est difficile.

«La chance de ma vie – sancta humilitas ! -, c’est que je suis très pauvre. Lors de ma première mission au Groenland avec Paul-Emile Victor, en 1948, j’ai été frappé par la dictature des sciences dures. L’expédition comptait des physiciens, des géophysiciens, mais pas de biologiste ni d’ethnographe. Une grande expédition polaire qui oublie les habitants ! En 1950, je pars à Thulé, au Nord du Groenland, où vit le peuple le plus au Nord du monde, seul, sans crédit, sans équipement et ne connaissant pas la langue de cette population. Il faut que les Inuits chassent pour moi, je suis à leur merci. Je les paie très peu, ça ne les intéresse pas, ce qu’ils veulent, c’est que je les comprenne. Ils me disent : « Douze expéditions t’ont précédé. On les connaît, ils ont des carnets, ils notent. Ils ne comprennent rien, ils ne savent pas le mystère qu’il y a chez nous. »

[…]

Coralie Schaub

Retrouvez la suite de l’interview sur Libération.fr : http://www.liberation.fr/debats/2016/12/02/jean-malaurie-il-faut-sacraliser-l-arctique-sinon-nous-allons-le-payer_1532598

2 réflexions au sujet de « Jean Malaurie : «Il faut sacraliser l’Arctique, sinon nous allons le payer» »

  1. Dans le cadre d’un festival de cinéma (Rencontres du cinéma d’Europe à Aubenas en Ardèche), j’ai visionné le film de « Voyage au Groënland » et les deux courts métrages qui l’ont précédé (« Inu piluk » et « le film que nous tournerons au Groënland ») du réalisateur Sébastien Betbeder. Comme souvent dans un festival, un débat avec le réalisateur était organisé.
    J’y ai assisté et j’en retiens ceci : l’ensemble est basé sur l’histoire vraie et contemporaine de 2 inuits, toujours chasseurs, qui viennent visiter Paris pour un premier voyage hors de leur village, l’un des plus septentrionaux de la côte Ouest du Groënland : Kullorsuaq.
    Pourquoi je vous parle de cela ? Pour vous dire ceci : savez ce que ces deux Inuits ont tenu à voir en France ? Non pas la Tour Eiffel ni les galeries Lafayette… mais 3 choses qui font que leur vision du monde me fascine :

    – la mer pour s’y baigner sans y laisser la vie (au Groënland, tomber dans l’eau froide, c’est la mort à très court terme…)
    – la verticalité de la forêt
    – des animaux (mammifères) autres que des morses ou des cétacés

    Je trouve ce triple voeux extrêmement touchant et révélateur de la relation au monde des Inuits. Une vraie leçon pour nous tous tellement coupés de la nature donc du monde !
    J’en profite pour vous remercier encore, M. Malaurie, pour tout ce que vous dites partout où vous le dites et l’écrivez : vous faites un bien fou à ce monde où l’Humanité occidentale vit LA crise majeure de sa relation ontologique au monde justement… : la double catastrophe inédite qu’il a créé, soit le changement climatique et la VIème extinction des espèces naturelles, catastrophes aux conséquences bien plus graves car de plus grande ampleur et de durée incomparablement plus longue que les effets des deux guerres mondiales réunies.
    Comme je vous suis quand vous dites aux journalistes de Libération :
    « (…)Il faudrait une forte mobilisation de défense de la nature, inventer d’autres Verts qui soient liés vraiment à des naturalistes, qui fassent comprendre que la nature est implacable. A la fin du tertiaire, les deux tiers des espèces ont disparu. C’est ce qui peut nous arriver. Les médias ne font pas assez comprendre ce qui est en cours, combien nous sommes fragiles, combien notre physique est fragile. (…)

    MERCI !

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  2. A quand une pétition mondiale pour exiger un centre de recherche scientifique de l’Arctique – comme en Antarctique

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