« LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU », Préface de Jean MALAURIE

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU - EXTRAIT de la Préface de Jean MALAURIE

Bantee N’KOUÉ & Bakoukalébé KPAKOU
avec Dominique SEWANE 

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU

Editions Hesse

 

Extrait de la Préface de Jean MALAURIE (avec l’accord de l’éditeur)

LES LOIS SACRÉES DE LA NATURE

RÉPONSE DE L’HOMME NATURÉ.

[…]

L’un des moments les plus heureux de ma vie est sans doute celui des séminaires que j’animais au Centre d’Études Arctiques[6]. D’abord lieu de fraternels échanges pour lesquels il n’y avait de règle que le libre accès : aucune contrainte de condition ou de nationalité. Je m’étais arrêté au nombre de vingt-cinq participants, qui devaient être acceptés aussi bien par le Directeur d’études que par l’auditoire. Le séminaire débutait par un introït musical de Brahms ou de Bach ou un hymne à la joie de vivre du chaman inuit de Thulé, mon maître et ami Imina[7]. Ensuite, je développais mes recherches en cours, attentif aux réactions qu’elles suscitaient. A la deuxième heure, la parole était donnée à l’un des participants. Parmi ces derniers, il y eut des invités d’exception. Ainsi Jacques Delarue, Commissaire Divisionnaire, ancien Résistant pendant la dernière guerre mondiale. Dans le but de souligner avec mon ami Jacques Derrida la précarité de la notion de vérité, et d’insister sur son côté aléatoire (« De la Vérité en ethnologie… » était le titre donné à mon séminaire en 2002[8]), il évoqua l’une de ses enquêtes : alors qu’un prévenu accusé pour meurtre était sur le point de reconnaître sa culpabilité, lassé par des interrogatoires visant à le condamner, il fut disculpé in extremis par la découverte d’un cheveu sur la banquette d’un train[9]. Ou le professeur Marc Tadié, éminent neurochirurgien, dont les recherches sur les perceptions extra sensorielles des sociétés du Paléolithique supérieur et des peuples primitifs contemporains étaient novatrices[10]. L’anthropologie sensorielle – couleur, odeur, son, relief et structure du paysage – commence à nous révéler toutes leurs acuités chez des peuples soucieux d’entendre la parole de invisibles. Ou encore Jean Duvignaud, le grand sociologue français qui nous a introduit à l’oeuvre du grand ethnologue des rêves et de l’inconscient avec Le Candomblé de Bahia de Roger Bastide dont Terre Humaine a plié une oeuvre majeure. Ce Centre d’études arctiques, qui a été poursuivi de 1957 à 2007, a attiré nombre d’esprits très originaux : un Esquimau groenlandais, pendant trois ans ; un Irakien spécialiste de l’art lapon ; un fils de milliardaire américain étudiant les changements de climat dans les derniers 3000 ans ; une éminente anthropologue danoise, spécialiste de Knud Rasmussen ; Giulia Bogliolo Bruna, ethnohistorienne des peuples premiers arctiques à l’Université de Gênes ; Pascal Dibie, éminent ruraliste qui a été mon étudiant jusqu’à l’université pirate fondée à l’Inalco avec mon cher collègue et ami l’ethnologue Robert Jaulin ; Anne-Marie Bidaud, l’éminente spécialiste du cinéma arctique qui a fait comprendre, à partir de mes propres films, l’importance anthropologique de l’image ; Jean-Michel Huctin, spécialiste, pendant dix ans, de ce haut lieu du Groenland où l’on cherche à faire revivre ces enfants abusés par pédophilie – y compris familiale –, alcoolisés, drogués, humiliés par le progrès ; Georges Devereux, cet extraordinaire psychanalyste, dont les enquêtes auprès des Indiens des Plaines en temps de crise inspirèrent de nouvelles recherches sur l’inconscient. Jean Malaurie a voulu l’entraîner au Groenland pour étudier avec son autorité – le dedans et le dehors – [11] ; Alain Lemoine, chef d’entreprise breton fasciné par le succès de Per-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, qui a démontré que le peuple – il s’agit de Bigoudens – a une riche culture incomprise dans ce scandale qu’a été l’enquête universitaire de Plozévet (1961-1965) par plusieurs dizaines anthropologues, sociologues, historiens parisiens[12] ; les remarquables capitaines de recherche qu’ont été, dans notre base du Spitzberg, ces futurs grands géomorphologues, Thierry Brossard, Marie-Françoise André et Daniel Joly, Claude Lepvrier, qui ont su, par une extraordinaire précision d’étude des minéraux, de la cryopédologie, des plantes, des microclimats, courtiser la nature et faire comprendre son savant message. Une célèbre ethno-astronome, Chantal Jègues-Wolkiewiez, évoqua le savoir étonnamment précis de l’orientation et du calendrier datant du paléolithique supérieur que révélaient les peintures rupestres des grottes de la Vallée des Merveilles, dans les Alpes Maritimes[13] . Alexandra Richter, une anthropologue franco-allemande spécialiste du grand poète Paul Celan[14]. Egalement deux Africains d’une rare élévation de pensée, présentés par Dominique Sewane. N’BaahSanty, Togolais, l’avait introduite à Warengo, son village du Koutammakou, avant qu’il ne parte pour l’Ukraine afin de suivre des études de médecine. Parlant couramment cinq langues, il pratiquait la langue française avec un talent d’écrivain. Son itinéraire était représentatif de cette nouvelle génération africaine, d’une énergie peu commune. A l’âge de dix ans, alors qu’il gardait le troupeau de son père comme tous ses camarades, il avait décidé seul d’aller étudier à Lomé. Au prix de difficultés qui auraient découragé plus d’un jeune Européen, il avait réussi brillamment tous ses concours. Il était à l’époque médecin urgentiste à Cayenne[15] . Quant à Claude Assaba, Yoruba du Bénin, professeur d’anthropologie à l’Université d’Abomey Calavi à Cotonou, l’un des esprits les plus élevés jusqu’à certaines dimensions ésotériques que j’ai eu la chance de rencontrer ; j’ai eu l’extrême honneur de l’assister dans les dernières heures de sa vie en lui parlant au téléphone, ainsi qu’il me l’avait demandé. Dans un texte – « Nord-Sud » – sévère pour les universités parisiennes dont Nanterre engagées dans des querelles personnalisées d’idéologies, publié dans la revue Inter-Nord que je dirigeais, il avait mis l’accent sur les liens entre l’arrière-monde inuit et celui des Africains. Mêmes combats : « Les peuples premiers auxquels j’appartiens pensent selon les traits caractéristiques de leur environnement physique, de leur géographie. Leurs mythologies sont tributaires des espèces végétales, animales, minérales et des variations saisonnières. La réalité des peuples premiers est : « je sens donc je suis » [16] Il regrettait que son maître, Dominique Zahan, fût si peu cité par les ethnologues, divisés par des querelles de chapelle et surtout préoccupés par l’esprit de carrière.

Séminaire de Jean MALAURIE au CEA (Centre d’Études Arctiques) 1990 – ©JeanMalaurie

Ce séminaire se terminait par un thé qui se poursuivait non seulement dans mon bureau, mais dans le couloir et jusque dans l’escalier. C’est ainsi qu’une amitié intellectuelle s’est peu à peu constituée, dans l’esprit des grands fondateurs qu’étaient le résistant Marc Bloch et mes maîtres et amis, Lucien Febvre, Fernand Braudel et Claude Lévi-Strauss. La fraternité anthropologique née entre les uns et les autres suite à ces rencontres hebdomadaires, à laquelle s’ajoute l’émotion ne pas être seul dans sa quête intérieure scientifique et spirituelle, est d’autant plus douce à ma mémoire, à l’heure où j’écris ces lignes, qu’elle témoignait que mon enseignement assuré pendant quarante ans n’était pas vain.

Jean MALAURIE (à gauche) Claude LEVI-STRAUSS (à droite). Salon du livre Paris. 1986 – ©JeanMalaurie

Pourquoi ces séminaires ont-ils été l’un des moments les plus heureux de ma vie ? Parce que notre groupe distillait une pensée profonde. J’ai détesté les querelles entre collègues en sciences sociales. « Ils ne s’aiment pas, nos chers collègues », me répétait Fernand Braudel. Ils s’interdisent ainsi de citer les collègues pouvant leur faire de l’ombre. Notre enseignement supérieur ne cesse de me rappeler ces singes des zoos qui cherchent à aller toujours plus haut et, de la hauteur, à dominer les autres. Ah ! l’esprit de carrière… Les sciences sociales ont le tort d’être inspirées par des idéologies dominantes, des structures et des modèles de construction occidentale, alors qu’elles devraient exprimer le fondement de notre histoire biologique. Ce n’est pas avec des concepts et des idéologies, que l’on se reconnaîtra « homme naturé ». C’est cela que m’ont appris les Inuit. Et je relis avec bonheur Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire et dans son Essai sur l’origine des langues. Que nous dit-il ?

« On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de Poètes. Cela dût être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. »

Avec la distance, en me reportant à ces séminaires d’études arctiques, je garde le souvenir d’un cénacle de poètes et de séminaristes en pèlerinage cheminant avec leurs grands prêtres dans l’immensité de déserts païens.

[…]

Jean MALAURIE

 

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *