Terre Humaine – La voix du peuple

Parmi les courants privilégiés de la collection, il en est un qui constitue une des composantes essentielles. Terre Humaine a tenté de sortir l’ethnologie du ghetto des structures muséologiques et classificatoires.

Au-delà des classiques (Pierre Clastres, Robert Jaulin, Georges Condominas, Laurence Caillet, Philippe Descola), j’ai souhaité, dès les années de fondation, faire entendre, ainsi que je l’ai déjà dit, la voix sourde du peuple dont la parole, trop souvent dans l’histoire, a été comme confisquée ou étouffée dans des collections de folklore. Je me suis, à cet égard, voulu explorateur de terres inconnues qui ont inspiré les plus humbles, les accompagnant avec respect et patience pendant parfois plus de dix ans. Le passage de l’oral à l’écrit est malaisé… Et j’ai eu le bonheur d’y entendre certains cris et voix exceptionnels, qui en entrant dans Terre  Humaine, ont boulversé l’opinion. Il en a été ainsi des témoignages de Margit Gari, la paysanne hongroise d’une si grande ferveur chrétienne, de Jean Recher, le capitaine de pêche morutière dans les mers froides, de Toinou, le fils d’un paysan auvergnat, de Bernard Alexandre, curé de campagne normand, d’Adélaïde Blasquez (la vie d’un artisan serrurier), d’Augustin Viseux, mineur de fond, de l’industrielle japonaise, fille de cultivateurs, Madame Yamazaki ; la voix d’une paria tamoul et les Mémoires d’un meunier du Languedoc. Tous ces livres sont les amers d’une histoire patrimoniale, particulièrement de la France, et ils seront à jamais des classiques. Parmi ceux-ci, Pierre Jakez Hélias a écrit, c’est ma conviction, un livre précurseur de l’ethnologie française. Pierre Jakez Hélias est le miracle rare. Tapi dans son lit clos de Breton bigouden, il a entendu son grand-père Alain Le Goff, le conteur des brumes et rêves celtiques. Un pied dans les deux cultures, bretonne et française, Hélias a écrit, en 1975, à ma requête, cette autobiographie inoubliable, Le Cheval d’orgueil, qui a remué toute la France, celle-ci retrouvant ses racines dans un éveil régionaliste.

Hélias symbolise ce que tout ethnologue souhaite ou devrait souhaiter : qu’il soit remplacé ou accompagné par le peuple lui-même, devenu ethnographe de sa propre histoire, et au moment même, temps très court, où il vit les deux cultures vivantes en interfaces.

Jean Malaurie

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