Jean Malaurie : roi de Thulé

Géographe et ethnologue, il connaît mieux que personne les Inuits du Groenland. Il rédige aujourd’hui ses Mémoires et vient de remettre ses documents aux Archives nationales.
photo prise le 03 mai 2001 à Paris de l’anthropogéographe et écrivain français Jean Malaurie, fondateur et directeur de la collection anthropologique « Terre Humaine » (PLon). AFP PHOTO PIERRE ANDRIEU

Je vous épargne les détails… » Mon Dieu, mais qu’est-ce que ce serait dans le cas contraire ! Le fait est que l’âge n’a pas entamé chez cet homme d’un charme fou le goût irrépressible de raconter en s’autorisant toutes les digressions. Et comme il sait jouer de sa voix chaleureuse, de sa prodigieuse mémoire et de sa puissance d’évocation, on se résout à rater le rendez-vous suivant, surtout lorsqu’il prévient : « Il faut toujours garder la part des ombres et il y en a encore chez moi… »

Explorons donc le passé de l’explorateur. Famille bourgeoise de la droite catholique normande tendance janséniste (« pour tous la prière tous les soirs à genoux »), père professeur agrégé d’histoire (« malgré l’hostilité d’Albert Mathiez ! »), hypokhâgne au lycée Henri-IV dans une classe dominée par le doux magistère d’Alain, le STO qui pousse au refus et à l’entrée dans la Résistance ponctuée par une prudente injonction de sa mère (« Ne reviens jamais, tu as des frères et soeurs »).

De la guerre, il a tiré une morale après avoir vu les grandes institutions se coucher. Libre du jour où il s’est lui-même libéré, il ne tarde pas à obéir à sa passion : comprendre l’origine de l’univers, en choisissant la géographie dans un milieu où tant d’historiens l’appelaient « la géo » non sans mépris. Jean Malaurie préfère se souvenir de l’éblouissement que provoqua en lui la rencontre de Lucien Febvre, « un génie ! ». Mais sa discipline, dès le début, c’est la géographie physique dont il s’éprend rapidement. Ce qui ne l’empêche pas, aujourd’hui encore, d’être aussi présenté comme ethno-historien.

De là lui vient une certaine exigence doublée d’une puissante détermination. Deux choses essentielles lui arrivent. La première, il est investi par le CNRS en 1950 d’une mission, « en solitaire, c’est le plus important », à Thulé (Groenland). Il y établit, sur quatre générations, une généalogie inédite d’un groupe de 302 Inughuits, peuple le plus septentrional de la Terre, et met au jour une planification tendancielle afin d’éviter les risques de consanguinité. La seconde « chose essentielle » est un cadeau de la nature. Un don de prescience sauvage qui fait probablement de lui le seul directeur de recherche au CNRS à fonctionner avec des appels depuis qu’en l’accueillant à Thulé le grand chaman lui a dit : « Je t’attendais. » Cela peut aller loin puisqu’il a choisi son épouse à l’écoute du seul son de sa voix. Quand il y croit, il y croit.

En 1955, il crée « Terre Humaine » chez Plon. Rarement une collection aura à ce point mérité ses lauriers : « Une comédie humaine à l’échelle du monde ! »lance-t-il non sans fierté. Des anthropologues, des ethnologues et de grands voyageurs – mais aussi des ouvriers et des paysans fiers de leur tradition orale – osent écrire à la première personne, contre l’esprit dominant de la vieille Sorbonne, emmenés par un agitateur animé du désir que l’histoire soit « non une addition de ghettos, mais de rencontres ». Ainsi, il impose les souvenirs de paysan bigouden de Pierre-Jakez Hélias dont il maintient le titre Le Cheval d’orgueil contre la volonté du patron de la maison d’édition, Sven Nielsen, qui voulait les rebaptiser « Mémoires d’un plouc ».

La maquette du navire de Charcot

Chaque lecteur fidèle de la collection a ses titres préférés : aux uns Tristes tropiques de Lévi-Strauss et Les Derniers Rois de Thulé. Avec les Esquimaux polaires, face à leur destin de Jean Malaurie, aux autres Louons maintenant les grands hommes de James Agee, avec l’inoubliable reportage photo du grand Walker Evans, une enquête effroyable sur la misère en Alabama à travers le destin de trois familles de métayers, parue aux États-Unis en 1939 ou les Carnets d’enquêtes de Zola que tous les gens de cinéma devraient considérer comme un bréviaire du repérage… Tant de « déjà classiques » parmi eux ! Un titre manque à l’appel dans un catalogue dont Jean Malaurie peut s’enorgueillir car il est son oeuvre : Les Esprits des feuilles jaunes (1955) de Hugo Adolf Bernatzik, annoté par Georges Condominas, ethnologue spécialiste de l’Asie du Sud-Est. Le livre avait été définitivement exclu du catalogue quand Jean Malaurie avait appris le passé nazi de l’ethnographe autrichien. Longtemps après, le directeur de collection regrette encore amèrement de ne pas s’être mieux renseigné sur son auteur.

« Terre humaine », on pourrait en parler pendant des heures. D’ailleurs, le voilà qui s’empare du catalogue, s’enfonce dans son fauteuil et détaille voluptueusement chacun des titres. En 2015, l’emblématique couverture ornée d’une photo noir et blanc s’est métamorphosée au moment du passage de relais à l’académicien Jean-Christophe Rufin.

Jean Malaurie est couvert de médailles, distinctions, décorations, titres universitaires ; innombrables sont les instituts et institutions qui portent son nom. Rien n’en transparaît dans le décor de son appartement parisien : une maquette du Pourquoi pas ?, le navire explorateur du commandant Charcot, au-dessus d’une armoire ; l’affiche de l’appel du 18 Juin ; sur un mur des dessins et des masques. Les étagères de sa bibliothèque « polaire » ploient sous le poids de ses livres et de ses contributions à des revues savantes. D’autres y trouveraient matière à se reposer. Pas lui qui bouillonne d’idées, de projets et d’indignations contre ses collègues qui « partent en proclamant faire leur terrain avec une morgue coloniale ! ». Au seul mot de « mondialisation » le voilà qui bondit et s’enflamme, la mèche en bataille. A la seule évocation du nom du géographe Emmanuel de Martonne, son maître, le fil de mille et un souvenirs est tiré mais il peut très bien mener à l’éloge de Pietr-le-Letton, son Simenon préféré. Ou à celui de son ami Paul-Émile Victor, « un homme habile dans le genre de Nicolas Hulot, quelqu’un qui savait où trouver de l’argent » contrairement à lui qui, question argent, aurait plutôt pour héroïne la philosophe Simone Weil à l’usine.

Il met la dernière main à ses Mémoires à paraître en 2019. Infatigable, inarrêtable, intarissable, il ne lâche pas pour autant son combat de toujours : « Si on ne réforme pas l’enseignement supérieur, la France est infidèle à son génie créateur ! » Plaignons les ministres qu’il croisera. Tout en demeurant hors politique il ne s’est jamais empêché de murmurer à l’oreille des chefs d’État et ne se cache pas d’être manoeuvrier quand il faut l’être. Pour sonner le tocsin : le réchauffement climatique, la catastrophe écologique… Tant qu’Emmanuel Macron sera à l’Élysée, Jean Malaurie ne cessera de l’exhorter à s’appuyer là-bas dans le Grand Nord, sur les peuples autochtones dont il a lui-même formé les élites : « Je vais lui conseiller de prendre leur tête ! » Et si le président insiste, il lui parlera de sa foi animiste, de sa manière de courtiser la nature, d’être fidèle à ses lois spirituelles sans oublier qu’elle n’est pas bonne et que Lucifer n’est jamais loin. Il lui transmettra la grande leçon qu’il a tirée de ses années passées avec les Inuits : à l’intérieur de l’igloo, c’est l’exubérance, mais dehors, c’est l’inverse. Là on pense et on s’imprègne jusqu’à en être absorbé. Et de cet état-là aussi Jean Malaurie parle très bien : le silence.

Pierre Assouline dans mensuel 445 daté mars 2018

http://www.lhistoire.fr/portrait/jean-malaurie-dernier-roi-de-thulé

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