collection Terre Humaine

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Jean Malaurie, Président-fondateur de la collection Terre Humaine,
témoignage recueilli le 1er mai 2016.

Terre Humaine, Terre de Liberté, est « une exceptionnelle entreprise libertaire », souligne Michel Ragon, auteur de l’inoubliable L’Accent de ma mère, en 1989. Cette Terre Humaine, indépendante de tout pouvoir, s’est tenue à l’écart des idéologies quelles qu’elles fussent ; leur intolérance les a conduites à des impasses ou à des folies. A quoi sert intelligence? On peut raisonnablement se poser la question. Pendant la dernière guerre, incontournable, contre le nazisme, certains des esprits les plus brillants de notre génération ont été des compagnons de route du fascisme, à un titre ou à un autre : Martin Heidegger, le Prix Nobel norvégien Knut Hamsun, le grand explorateur suédois Sven Hedin, le si secret Drieu La Rochelle, le grand physicien Georges Claude. J’ai vécu l’immédiat après-guerre alors que j’étais étudiant à la Sorbonne. J’ai pris en honneur les violences des intellectuels staliniens. Comment oublier les compagnons de route d’idées totalitaires dont les horreurs si longtemps niées, voire masquées, bien que dénoncées depuis 1920 par Boris Souvarine, Panaït Istrati, Victor Serge, n’ont été révélées au monde que par le rapport Khroutchtchev. En créant Terre Humaine, j’avais dans le coeur la haine du nazisme, combattu pendant la guerre ; mais je n’ai jamais beaucoup apprécié la prudence de certains intellectuels vis-à-vis du stalinisme.

Terre Humaine est un pont entre les sciences sociales et la littérature, une révolution qui dure depuis 60 ans avec, pour horizon, le témoignage des invisibles. Ce peut être une paria, un homme vivant dans les rues de Paris, ou un chaman d’Amazonie qui mêlent, au sein de cette collection, leurs voix et leurs mots à ceux d’universitaires ou d’écrivains de renom, comme Claude Lévi-Strauss ou Emile Zola. J’ai le grand honneur d’être le chef d’orchestre de cette symphonie, où le pouvoir créatif ne connaît ni classe sociale, ni frontière, Terre Humaine narre l’humaine condition dans un combat sans complaisance en faveur des minorités et de ceux dont la voix est inaudible, afin que soit entendu par tous, les différences, l’injustice de la misère et la révolte qu’elle suscite.

Avec plus de cent dix titres, et sans jamais faillir à son exigence de scientificité, elle offre à ses lecteurs, livre après livre, la rumeur insistante d’une anthropologie réflexive, narrative, voire littéraire, une clef pour déchiffrer le monde que nous avons reçu en partage et qu’il nous faut habiter. Penser, c’est faire penser.

Si je prends un peu de recul, je puis témoigner que c’est la première collection littéraire au monde qui ait donné une égale valeur entre la pensée orale et la pensée écrite.

Terre Humaine est un lieu unique de connaissances, à la fois de ce qui rapproche et de ce qui éloigne les hommes entre eux. Le lecteur en rencontrant dans sa vie intime, tant d’êtres vivants divers de par le monde, se découvre enfin comme libéré de sa propre solitude.

Ces 110 ouvrages ont inspiré ma vie. Les derniers Rois de Thulé est le livre fondateur de la collection en 1955 et quelques mois plus tard, l’inoubliable Tristes Tropiques, de mon ami Claude Levi-Strauss. Le directeur de collection, non seulement, fait naitre les livres, en encourage l’écriture, la diffusion, mais peu à peu, au fil des années, est habité par sa vie éditoriale. Contrairement aux relations généralement superficielles et factices que l’intensification du rapprochement corporel des hommes entre eux suscite, Terre Humaine s’avère une source illimitée qui permet à travers ses lectures et les réflexions intérieures qu’elle provoque, une connaissance de l’autre si profonde qu’on  ressentait cet autre même physiquement. Je puis témoigner que la personnalité indienne du célèbre Sun Chief est si vive en moi, que je reconnaitrai  immédiatement Don C Talayesva dans sa Réserve Hopi.

Jean Malaurie

[À DÉCOUVRIR] L’histoire de la collection Terre Humaine racontée par son fondateur, Jean Malaurie, dans notre rubrique « l’aventure Terre Humaine » : http://jean-malaurie.com/?cat=32

photo prise le 03 mai 2001 à Paris de l'anthropogéographe et écrivain français Jean Malaurie, fondateur et directeur de la collection anthropologique "Terre Humaine" (PLon). Ce spécialiste des peuples inuit, dirige depuis 1946 le Centre d'Etudes Arctiques de Paris et depuis 1994 l'Académie Polaire d'Etat de Saint-Peterbourg, où se prépare la future élite des peuples sibériens. Le 29 juin 1951 il a été le premier Français eet le deuxième homme a atteindre le Pôle géomagnétique nord en traîneau à chiens. AFP PHOTO PIERRE ANDRIEU

Jean MALAURIE, fondateur de la collection anthropologique « Terre Humaine » (Plon). Ce spécialiste des peuples inuit, dirige depuis 1946 le Centre d’Etudes Arctiques de Paris et depuis 1994 l’Académie Polaire d’Etat de Saint-Peterbourg, où se prépare la future élite des peuples sibériens. Le 29 juin 1951 il a été le premier homme a atteindre le Pôle géomagnétique nord en traîneau à chiens. ©AFP Photo Pierre ANDRIEU

collection Terre Humaine, Plon :  http://terre-humaine.fr/