Voeux 2018

J’adresse tous mes vœux à celles et ceux qui me font l’amitié et l’honneur de suivre mon blog internet toujours plus fréquenté. Ces vœux sont de vigilance intellectuelle et spirituelle dans les temps de crise technique et morale que nous affrontons. Avec un esprit animiste que nous ont enseigné les Inuits, soyons ambitieux et prudents.

Je salue particulièrement trois organismes avec qui je coopère régulièrement :

  • L’Académie Polaire d’État dont je suis le fondateur à Saint Pétersbourg qui a l’ambition de former,  par des Master d’écologie, l’élite des 26 peuples nord-sibériens ;
  • La prestigieuse Université d’Hydrométéorologie de Saint Pétersbourg qui m’a nommé en 2017 Président d’honneur, et qui dans un futur grand bâtiment – Centre arctique franco-russe sous le patronage des Pr. Tchilingarov et Malaurie – formera une nouvelle « génération numérique autochtone » de l’Arctique ;
  • Et l’Uummannaq Polar Institut fondé sur la côte ouest du Groenland avec le Prince Albert II de Monaco, ainsi que le célèbre explorateur géographe russe, mon ami le Pr. Arthur Nikolaïevitch Tchilingarov.

Bonne année !

Et j’oserai vous dire en langue inuit de Thulé : JUTDLIMI PIVDLUARIT !

Inuits 1951 – Photo de Jean Malaurie

Jean MALAURIE

« LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU », Préface de Jean MALAURIE

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU - EXTRAIT de la Préface de Jean MALAURIE

Bantee N’KOUÉ & Bakoukalébé KPAKOU
avec Dominique SEWANE 

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU

Editions Hesse

 

Extrait de la Préface de Jean MALAURIE (avec l’accord de l’éditeur)

LES LOIS SACRÉES DE LA NATURE

RÉPONSE DE L’HOMME NATURÉ.

[…]

L’un des moments les plus heureux de ma vie est sans doute celui des séminaires que j’animais au Centre d’Études Arctiques[6]. D’abord lieu de fraternels échanges pour lesquels il n’y avait de règle que le libre accès : aucune contrainte de condition ou de nationalité. Je m’étais arrêté au nombre de vingt-cinq participants, qui devaient être acceptés aussi bien par le Directeur d’études que par l’auditoire. Le séminaire débutait par un introït musical de Brahms ou de Bach ou un hymne à la joie de vivre du chaman inuit de Thulé, mon maître et ami Imina[7]. Ensuite, je développais mes recherches en cours, attentif aux réactions qu’elles suscitaient. A la deuxième heure, la parole était donnée à l’un des participants. Parmi ces derniers, il y eut des invités d’exception. Ainsi Jacques Delarue, Commissaire Divisionnaire, ancien Résistant pendant la dernière guerre mondiale. Dans le but de souligner avec mon ami Jacques Derrida la précarité de la notion de vérité, et d’insister sur son côté aléatoire (« De la Vérité en ethnologie… » était le titre donné à mon séminaire en 2002[8]), il évoqua l’une de ses enquêtes : alors qu’un prévenu accusé pour meurtre était sur le point de reconnaître sa culpabilité, lassé par des interrogatoires visant à le condamner, il fut disculpé in extremis par la découverte d’un cheveu sur la banquette d’un train[9]. Ou le professeur Marc Tadié, éminent neurochirurgien, dont les recherches sur les perceptions extra sensorielles des sociétés du Paléolithique supérieur et des peuples primitifs contemporains étaient novatrices[10]. L’anthropologie sensorielle – couleur, odeur, son, relief et structure du paysage – commence à nous révéler toutes leurs acuités chez des peuples soucieux d’entendre la parole de invisibles. Ou encore Jean Duvignaud, le grand sociologue français qui nous a introduit à l’oeuvre du grand ethnologue des rêves et de l’inconscient avec Le Candomblé de Bahia de Roger Bastide dont Terre Humaine a plié une oeuvre majeure. Ce Centre d’études arctiques, qui a été poursuivi de 1957 à 2007, a attiré nombre d’esprits très originaux : un Esquimau groenlandais, pendant trois ans ; un Irakien spécialiste de l’art lapon ; un fils de milliardaire américain étudiant les changements de climat dans les derniers 3000 ans ; une éminente anthropologue danoise, spécialiste de Knud Rasmussen ; Giulia Bogliolo Bruna, ethnohistorienne des peuples premiers arctiques à l’Université de Gênes ; Pascal Dibie, éminent ruraliste qui a été mon étudiant jusqu’à l’université pirate fondée à l’Inalco avec mon cher collègue et ami l’ethnologue Robert Jaulin ; Anne-Marie Bidaud, l’éminente spécialiste du cinéma arctique qui a fait comprendre, à partir de mes propres films, l’importance anthropologique de l’image ; Jean-Michel Huctin, spécialiste, pendant dix ans, de ce haut lieu du Groenland où l’on cherche à faire revivre ces enfants abusés par pédophilie – y compris familiale –, alcoolisés, drogués, humiliés par le progrès ; Georges Devereux, cet extraordinaire psychanalyste, dont les enquêtes auprès des Indiens des Plaines en temps de crise inspirèrent de nouvelles recherches sur l’inconscient. Jean Malaurie a voulu l’entraîner au Groenland pour étudier avec son autorité – le dedans et le dehors – [11] ; Alain Lemoine, chef d’entreprise breton fasciné par le succès de Per-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, qui a démontré que le peuple – il s’agit de Bigoudens – a une riche culture incomprise dans ce scandale qu’a été l’enquête universitaire de Plozévet (1961-1965) par plusieurs dizaines anthropologues, sociologues, historiens parisiens[12] ; les remarquables capitaines de recherche qu’ont été, dans notre base du Spitzberg, ces futurs grands géomorphologues, Thierry Brossard, Marie-Françoise André et Daniel Joly, Claude Lepvrier, qui ont su, par une extraordinaire précision d’étude des minéraux, de la cryopédologie, des plantes, des microclimats, courtiser la nature et faire comprendre son savant message. Une célèbre ethno-astronome, Chantal Jègues-Wolkiewiez, évoqua le savoir étonnamment précis de l’orientation et du calendrier datant du paléolithique supérieur que révélaient les peintures rupestres des grottes de la Vallée des Merveilles, dans les Alpes Maritimes[13] . Alexandra Richter, une anthropologue franco-allemande spécialiste du grand poète Paul Celan[14]. Egalement deux Africains d’une rare élévation de pensée, présentés par Dominique Sewane. N’BaahSanty, Togolais, l’avait introduite à Warengo, son village du Koutammakou, avant qu’il ne parte pour l’Ukraine afin de suivre des études de médecine. Parlant couramment cinq langues, il pratiquait la langue française avec un talent d’écrivain. Son itinéraire était représentatif de cette nouvelle génération africaine, d’une énergie peu commune. A l’âge de dix ans, alors qu’il gardait le troupeau de son père comme tous ses camarades, il avait décidé seul d’aller étudier à Lomé. Au prix de difficultés qui auraient découragé plus d’un jeune Européen, il avait réussi brillamment tous ses concours. Il était à l’époque médecin urgentiste à Cayenne[15] . Quant à Claude Assaba, Yoruba du Bénin, professeur d’anthropologie à l’Université d’Abomey Calavi à Cotonou, l’un des esprits les plus élevés jusqu’à certaines dimensions ésotériques que j’ai eu la chance de rencontrer ; j’ai eu l’extrême honneur de l’assister dans les dernières heures de sa vie en lui parlant au téléphone, ainsi qu’il me l’avait demandé. Dans un texte – « Nord-Sud » – sévère pour les universités parisiennes dont Nanterre engagées dans des querelles personnalisées d’idéologies, publié dans la revue Inter-Nord que je dirigeais, il avait mis l’accent sur les liens entre l’arrière-monde inuit et celui des Africains. Mêmes combats : « Les peuples premiers auxquels j’appartiens pensent selon les traits caractéristiques de leur environnement physique, de leur géographie. Leurs mythologies sont tributaires des espèces végétales, animales, minérales et des variations saisonnières. La réalité des peuples premiers est : « je sens donc je suis » [16] Il regrettait que son maître, Dominique Zahan, fût si peu cité par les ethnologues, divisés par des querelles de chapelle et surtout préoccupés par l’esprit de carrière.

Séminaire de Jean MALAURIE au CEA (Centre d’Études Arctiques) 1990 – ©JeanMalaurie

Ce séminaire se terminait par un thé qui se poursuivait non seulement dans mon bureau, mais dans le couloir et jusque dans l’escalier. C’est ainsi qu’une amitié intellectuelle s’est peu à peu constituée, dans l’esprit des grands fondateurs qu’étaient le résistant Marc Bloch et mes maîtres et amis, Lucien Febvre, Fernand Braudel et Claude Lévi-Strauss. La fraternité anthropologique née entre les uns et les autres suite à ces rencontres hebdomadaires, à laquelle s’ajoute l’émotion ne pas être seul dans sa quête intérieure scientifique et spirituelle, est d’autant plus douce à ma mémoire, à l’heure où j’écris ces lignes, qu’elle témoignait que mon enseignement assuré pendant quarante ans n’était pas vain.

Jean MALAURIE (à gauche) Claude LEVI-STRAUSS (à droite). Salon du livre Paris. 1986 – ©JeanMalaurie

Pourquoi ces séminaires ont-ils été l’un des moments les plus heureux de ma vie ? Parce que notre groupe distillait une pensée profonde. J’ai détesté les querelles entre collègues en sciences sociales. « Ils ne s’aiment pas, nos chers collègues », me répétait Fernand Braudel. Ils s’interdisent ainsi de citer les collègues pouvant leur faire de l’ombre. Notre enseignement supérieur ne cesse de me rappeler ces singes des zoos qui cherchent à aller toujours plus haut et, de la hauteur, à dominer les autres. Ah ! l’esprit de carrière… Les sciences sociales ont le tort d’être inspirées par des idéologies dominantes, des structures et des modèles de construction occidentale, alors qu’elles devraient exprimer le fondement de notre histoire biologique. Ce n’est pas avec des concepts et des idéologies, que l’on se reconnaîtra « homme naturé ». C’est cela que m’ont appris les Inuit. Et je relis avec bonheur Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire et dans son Essai sur l’origine des langues. Que nous dit-il ?

« On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de Poètes. Cela dût être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. »

Avec la distance, en me reportant à ces séminaires d’études arctiques, je garde le souvenir d’un cénacle de poètes et de séminaristes en pèlerinage cheminant avec leurs grands prêtres dans l’immensité de déserts païens.

[…]

Jean MALAURIE

 

Terre Humaine – Un Zola inconnu

« Seuls, disons-le bien haut, les documents humains font les bons livres », aimait dire Edmond de Goncourt. « Regardez les hommes dans la vie réelle », souhaitait le jeune Marx. « L’archéologie du mobilier social, la nomenclature des professions, l’enregistrement du bien et du mal », c’est retrouver Balzac qui ne cessait de rappeler qu’écrire, c’est « surprendre Balzac ne cessait de rappeler qu’écrire, c’est, « surprendre le sens caché dans cet immense assemblage de figures et d’événements », et Flaubert, quand il affirmait que « la littérature prendra de plus en plus les allures de la science ».

Emile Zola, Carnets d’enquêtes. Terre Humaine, Plon, Paris, 1987

Terre Humaine a souhaité mettre en lumière chez certains grands écrivains leur part capitale à la connaissance anthropologique. Il était une rumeur selon laquelle l’oeuvre d’Emile Zola n’aurait pas été intégralement publié. Qui l’eût cru? Après quatre-vingt-trois années ! Avec Henri Mitterand, l’éminent spécialiste, ces textes ont été rassemblés et enfin édités. C’est un des grands honneurs de ma vie que ces Carnets d’enquêtes du « père de la physiologie du social » aient été édités dans Terre Humaine. Lorsque j’ai pris connaissance de ce manuscrit, j’ai été aussitôt frappé par ces notes qui n’avaient d’autre prétention que d’être une base pour l’oeuvre romanesque, et non d’être en soi une oeuvre achevé, mais, et sans que l’auteur en ait eu peut-être conscience, j’ai aussitôt saisi qu’il constituait une oeuvre en sciences sociales accomplie. On ne pouvait qu’être frappé, en lisant ces pages manuscrites inédites, par l’évidence de la contribution immense à notre anthropologie culturelle. Quelle vitalité, quel souffle! Relisons quelques lignes sur la Bourse : « D’accord, un grondement continu, un roulement toujours semblable, pareil à un bruit de mer entendu de loin. Sourd, profond, une clameur égale. Cela doit provenir des conversations à voix haute, des paroles de la foule. C’est le souffle vivant et puissant de la foule. Puis là-dessus les cris spéciaux des agents, des commis à la rente et au comptant. Ici, ce n’est plus régulier cela monte et cela descend. Un clapotis de voix qui se brisent. Une plus aigre par moments éclate, sans qu’on puisse jamais deviner ce qu’elle dit. Un grincement, un glapissement très particulier qu’il faut avoir entendu ». (Emile Zola, Carnets d’enquêtes, p. 53. Terre Humaine, Plon, Paris, 1987)

Toujours se méfier des experts. Pendant quatre-vingt-trois années, ces 686 pages reposaient donc soigneusement ficelés à la Bibliothèque nationale dans de gros dossiers. Et nul ne s’en préoccupait. Ces pages inédites du grand écrivain sur la Bourse, les beaux quartiers, le dieu caché (l’argent), le Pot Bouille, le Bonheur des dames, les cocottes, le Ventre de Paris, la rue de la Goutte-d’Or, les corons, la « machine » (la Bête humaine), la Terre et l’armée en déroute (Sedan), sont restées inconnues. Il est surprenant que les éditeurs aient laissé dormir ces pages remarquables qui sont les itinéraires de pensée d’un de nos grands romanciers et n’aient pas été frappés que Zola ait été d’abord un sociologue avant d’être un romancier. Le lecteur des Carnets d’enquêtes est lui enchanté ; car il découvre le noyau dur d’une telle pensée qu’il ne connaissait que masquée derrière la merveilleuse parure d’une fiction. Les spécialistes en sciences humaines, scotomisés par d’étroites barrières disciplinaires, ont feint d’oublier que les plus grands écrivains se sont interrogés, eux aussi, et à l’infini, sur l’homme, et depuis l’aube des temps. Un des échecs des universités européennes et nord-américaines tient à cette impérative obligation dans la recherche universitaire, afin de l’approfondir et de délimiter son champ de regard. Qui n’est d’accord? Mais l’idée même de spécialisation, pour ceux qui ont des oeillères, crée une sorte d’exclusion, interdisant la pluridisciplinarité. Bien que tous conviennent que cette dernière soit nécessaire, chacun reconnaît avec tristesse qu’elle se réduit souvent au plus petit dénominateur commun de l’ensemble des disciplines. S’écouter, puis penser ensemble, requiert une rare maîtrise et ouverture d’esprit qui reste un exercice intellectuel si difficile qu’il mériterait d’être enseigné !

Il y a 30 ans, j’ai cherché à élargir un courant nouveau pour Terre Humaine : publier des oeuvres majeures qui, à mon sens, font mieux comprendre les diverses approches de la collection. Répondant à des questions plus fondamentales, certains auteurs mal connus ont écrit des livres phares qui peuvent nous aider à mieux comprendre les problèmes essentiels de la civilisation contemporaine. James Agee, Walker Evans : Louons maintenant les grands hommes, un des grands textes fièvreux et visionnaires de la littérature américaine contemporaine, La pensée remonte les fleuves, du grand écrivain vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, sont de ceux-là. « La pensée remonte les fleuves », cette phrase magnifique de Ramuz pourrait être mise en exergue de ce nouveau courant. Mon idée était de ne pas faire de morceaux choisis, mais de retrouver dans une oeuvre le fil conducteur qui fait de certaines oeuvres une pensée majeure.

Je ne me consolerai jamais de ne pas avoir eu l’autorisation des héritiers littéraires de publier l’anthologie de textes majeurs du grand Bachelard, que Jacques Brosse avait préparée avec moi pour Terre Humaine. Bachelard avait un moment envisagé d’écrire un livre pour la collection, dès sa création. Nous en avions parlé avec assez de détails mais il devait disparaître trop tôt. De même que le cher Henri Bosco. Autre souhait que j’espérais réaliser : un ouvrage qui exprimerait le fil conducteur de la haute pensée d’Aimé Césaire, un de nos plus grands poètes : « Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées ».

Hommage à Régis BOYER

Professeur Régis BOYER

La Sorbonne et l’Enseignement supérieur français viennent de perdre un éminent spécialiste de la littérature et de l’histoire scandinave, et plus particulièrement de la culture islandaise. Né le 25 juin 1932 à Reims, Régis BOYER nous a quitté le 16 juin 2017 à Saint-Maur-des-Fossés. Nous nous sommes rencontrés et connus à l’occasion d’une visite de l’université de Uppsala ; elle m’avait invitée à prononcer une conférence sur mes travaux ; il y était lecteur. Je l’ai soutenu pour qu’il ait un poste de Maître de conférences à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), 6ème section (devenue l’EHESS Paris), en tant que Maître-assistant de la Direction d’études arctiques qui m’était alors confiée. Hélas, il n’a pas été élu. Nous avons toujours dû, à l’EPHE, faire face à un manque d’intérêt pour les études scandinaves mais aussi à la « germanitude » (Deuschtum). J’ai toujours protesté contre cette grave lacune.

Heureusement, Régis BOYER a été nommé Professeur de littérature de 1970 à 2001 à la Sorbonne, à la Faculté des lettres. Nous avons maintenu notre étroite collaboration dans les premières années du Centre d’études arctiques ; il y a publié deux ouvrages essentiels : L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.). Ces deux livres, traduits de l’islandais, ont paru dans les Contributions du Centre d’études arctiques (N°6 et N°10). Ce sont des ouvrages très rares qui nous permettent de comprendre les vikings devenus islandais. Le « miracle islandais » s’explique notamment par le souci de consigner l’histoire de la colonisation progressive de l’île et d’informer chaque citoyen sur l’œuvre entreprise.  Et c’est ainsi que par cette littérature médiévale du XIIe et XIIIe siècles, nous connaissons la vie sociale intellectuelle et économique de la grande île nordique. Hélas, le Groenland, qui s’est construit au XVIIIe et au XIXe siècles dans le métissage, n’a pas bénéficié d’un tel témoignage rédigé par le peuple lui-même, au début de l’évangélisation par Hans EGEDE.

L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.)

Régis BOYER parlait parfaitement les différentes variantes de l’islandais et maitrisait incontestablement son histoire. Les deux ouvrages cités nous permettent de prendre connaissance, chez le citoyen islandais christianisé, de la conception de ses pères vikings : destin, orgueil, sens de l’honneur, contradiction entre une volonté innée et du sens collectif, matérialisme et passion de l’argent. Le Landnámabók nous ouvre à une intelligence du paganisme nordique ; de ses dieux et de ses mythes (le culte solaire, les géants et les dieux), mais aussi, le culte public, le culte privé (Landvaettir et le culte des morts).

Portrait d’Erik le Rouge tiré de la Gronlandia d’Arngrímur Jónsson (1688)

Le sud-ouest du Groenland a été colonisée par les Vikings (Eric Le Rouge) de 970 jusqu’au XVème siècle. Les patrouilles le long de la côte ouest groenlandaise ont été constantes jusqu’en Terre d’Ellesmere, au XIVème siècle. C’est dire que l’Inuit groenlandais, appelé Esquimau, a été plus au moins marqué par la pensée et l’éthique vikings.

C’est toucher là un problème fondamental dans l’histoire des civilisations : pure et Impure, telle est la première question sur la société Inuit au Moyen-âge. L’historien des mentalités est confronté à cette difficulté de l’analyse du métissage dans l’histoire des civilisations.

L’œuvre de Régis Boyer est considérable ; il a traduit de grands auteurs scandinaves comme Halldór LAXNESS (Islandais) ; Knut HAMSUN et Henrik IBSEN (Norvégiens). Il a assuré plusieurs brillants séminaires au Centre d’études arctiques de l’EHESS.

Que, dans l’esprit du Muspilli, poème de la mythologie païenne, la paix de l’esprit lui soit à jamais assurée.

Jean MALAURIE

Mayence – l’appel du Nord

Je suis né sur les bords du Rhin et de la Forêt noire, à Mayence, où j’ai passé huit ans de ma vie, profondément marqué par les légendes et les dieux germaniques. Le rocher de la Lorelei.

le 5 novembre 2004, Mayence, Mathildenstrasse 14, en présence du bourgmestre Jens Beutel et de l’ambassadeur de France à Berlin Claude Martin.)

« Jean Malaurie, l’explorateur français des régions polaires et écrivain, est né le 22 décembre 1922 à Mayence. Il a vécu dans cette maison jusqu’en 1930. Jean Malaurie est le premier Européen à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord (Groenland), en traîneau à chiens, le 29 mai 1951. »

Terre Humaine – dans la mouvance des Hautes études

Par son approche inter-milieu, inter-écriture, inter-sensibilités, avec des jeux de double-vue et de regards croisés, la collection Terre Humaine a l’ambition d’être dans le droit fil de l’oeuvre révolutionnaire de Lucien Febvre, Marc Bloch, Fernand Braudel et Charles Morazé, avec la célèbre revue Les Annales, et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Je souhaite, avec modestie, que Terre Humaine soit un nouveau plaidoyer pour la pensée française. Ce fut un honneur pour moi d’être appelé aux côtés de Fernand Braudel, dès 1957, à cette célèbre Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, au moment même où elle se construisait.

Je tiens à rappeler l’oeuvre de Philippe Ariès, qui a approfondi ce champ essentiel d’investigations en explorant les mentalités cachées, les tabous, mes secrets. Nos pensées allaient se rejoindre, et nombre de livres de la collection allaient prouver la profondeur de la pensée d’Ariès. Il est capital de poursuivre cette histoire sincère et totale de nos pensées et passions souvent inconscientes qui nous dirigent. Telle est, peut-être, la préoccupation la plus fondamentale qui relie, par-delà l’intelligence, des structures de groupe : faire émerger cette « humble vérité » chère à Zola.

Hommage à Max Gallo

Max Gallo lors d’une cérémonie à l’Académie Française le 16 juin 2011 © THOMAS SAMSON AFP/Archives

Agrégé d’histoire et de géographie, Docteur ès lettres, Max Gallo était longtemps enseignant. Tous ses élèves n’ont pas oublié la dimension épique qu’il savait donner à ses leçons et ses entretiens à son jeune public. Dans son oeuvre d’historien, il a le sens de la tragédie de l’histoire. Le résistant réfractaire que je suis, n’a jamais oublié l’oeuvre qu’il a consacré au Général de Gaulle. En 1940, la France a connu la plus grande défaite de son histoire ; elle n’était pas d’ordre moral – nous avons eu 100 000 morts en quelques semaines – elle était d’ordre intellectuel. Nos généraux en étaient dans les stratégies de 1914. La France était dans l’abîme, pourtant l’espérance s’est levée depuis Londres ; le Général de Gaulle l’a clamé. Des paroles historiques que tous les jeunes de ma génération se sont répétées :  » La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre. » Max Gallo a assumé la France. Tel un Michelet, il a su nous transmettre le mystère du destin de la France. Sa perte est douloureusement ressentie par ma génération.

Quand Max Gallo écrivait sur Les Derniers Rois de Thulé

« Pour ouvrir Les Derniers Rois de Thulé, ce livre où il raconte cette mission de 1950-1951, Malaurie cite Jean Giono : « On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier… Seul le marin connaît l’archipel. » Cette phrase définit parfaitement la méthode de Jean Malaurie. Ethnologue, il sait, à l’aide de données statistiques, étudier le comportement démographique du groupe esquimau. Mais il est aussi le coriteur qui restitue une atmosphère, utilise avec la maîtrise de l’écrivain l’art de la mise en scène pour conduire à une réflexion sur ces hommes qui relèvent le défi de la géographie. Un mot esquimau dans le texte, la recréation des dialogues, des injonctions – « Nerrivoq ! » (mangez !), dit l’Esquimaude en retirant du bouillon des morceaux de phoque fumants et noirs comme la suie – tout cet art du récit est mis au service d’une ethnologie fondée sur la compréhension intime, vécue, de la population étudiée. Malaurie est devenu,, autant que faire se peut, esquimau pour nous parier des Esquimaux. » (extrait d’un article de Max Gallo)

Hommage à Jean Cuisenier

Droits réservés

La recherche française vient de connaitre une grande perte : Jean Cuisenier n’est plus. Né le 9 février 1927, il nous a quitté 23 juin dernier.

Philosophe, ethnographe, c’est un grand spécialiste de l’ethnologie française. Il s’est attaché à l’ethnologie rurale en France, aux rituels du quotidien et aux croyances populaires. Son champ d’observation s’était porté également en Europe centrale, plus particulièrement en Bulgarie et en Roumanie. Terre Humaine s’honore d’avoir publié en 2000 son ouvrage inspiré Mémoire des Carpathes, La Roumanie millénaire : un regard intérieur. Terre natale de vampires, lieu de légendes encombré du souvenir de Vlad l’Empaleur, autrement dit Dracula, les Carpathes et les hommes qui y vivent ne se lasseraient-ils pas de découvrir ce qu’ils sont, toute fiction repoussée  ?

Jean Cuisenier était un découvreur et un inspirateur. Son séminaire à la Sorbonne était très recherché. Il savait parler aux jeunes. Il avait fondé en 1971 l’indispensable revue Ethnologie française (PUF)Il a été pendant 20 ans conservateur en chef (1968-1987) du Musée national des arts et traditions populaires créé par ce grand spécialiste de l’histoire du peuple de nos campagnes : Georges-Henri Rivière. Ce musée très fréquenté, dans le jardin d’acclimatation, au Bois de Boulogne, était éminemment souhaitable.  Paris, capitale jacobine, se doit en effet d’avoir un grand centre sur la ruralité française faisant réfléchir sur la profondeur de notre histoire paysanne – qui est notre colonne vertébrale -, de sa vie artisanale et sa dimension spirituelle. Hélas! Par décision administrative, ce célèbre carrefour a été fermé en 2005 et transféré à Marseille, en 2013, dans une vision plus large – l’Europe occidentale et la Méditerranée – au détriment d’un regard plus intime et plus secret avec la France

Jean Cuisenier avait le sens des espaces. Il s’est attaché en particulier, après de nombreuses navigations, à une nouvelle interprétation de l’Odyssée d’Homère : Le Périple d’Ulysse, Paris, 2003.

Tous les auteurs de Terre Humaine  et le Président-fondateur de la collection s’inclinent avec émotion devant cette très grande figure de l’université française qui nous quitte.

Jean Malaurie

 

Terre Humaine – Libération du regard

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en 1955, ce nouveau regard qu’apportait Terre Humaine a paru osé. Il a été reçu avec un silence glacé par nombre d’universitaires. Bien rares ont été les revues spécialisées qui ont étudié Terre Humaine en tant que collection. Mais pour les jeunes chercheurs, cet élargissement du regard universitaire, cette libération ont été compris comme un événement. Terre Humaine a incontestablement joué un rôle décisif dans l’oxygénation de notre pensée. Cette querelle apparaîtra au lecteur de 2017 comme d’un autre âge. qui ne reconnaît aujourd’hui que Braudel ou Duby n’ont jamais été grands historiens que quand leurs idées engagées exprimaient, en dehors de leurs travaux universitaires, toute leur personnalité. Et de surcroît, querelle surannée ! Ce courant n’est-il pas dans la ligne de nos grands anciens : Tacite, Hérodote, Montaigne, et plus récemment Michelet. Oh ! je le sais bien. Cette volonté positiviste de l’Université est une réaction contre les excès de géopoètes du XIXe siècle et des dérives d’une science humaine encore mal assise. Mais la volonté du « scientisme », relayée par le marxisme est sans nul doute une perversion de la recherche en sciences sociales, l’expression de récents complexes, et que l’on retrouve jusque dans l’impasse qu’a été le nouveau roman. J’en parlais avec Roland Barthes, qui est mort trop tôt pour achever ce livre pour Terre Humaine auquel il songeait.

Terre d’Ellesmere, Nord-Est Canada. 19 août 1995. Jean Malaurie visite un de ses Cairns construits lors de son expédition cartographique et géo-morphologique en trois traineaux à 42 chiens en 3 juin 1951. Il est à bord du brise-glace Kapitan Klebnikov et dépose un nouveau message.

Avec plus d’une centaine de livres publiés, Terre Humaine se veut être un carrefour universel de la pensée contemporaine sur les sociétés et les civilisations, dans leur confrontation le plus souvent malheureuse avec le progrès et le développement. 

Terre Humaine – Des courants multiples et convergents

Très vite, de grands courants, qui s’interpénètrent, se font jour. Mais dès les années soixante-dix, on a pu distinguer quelques orientations majeurs dans la collection Terre Humaine. Avec Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Margaret Mead, Georges Balandier, Jean Duvignaud, Pierre Clastres : le courant ethnologique et philosophique. Avec Victor Segalen, James Agee, le courant littéraire. Avec Talayesva, Yanoama, Tahca Ushte, Anta, mais aussi Dominique Sewane et Barbara Glowczewski : le courant autochtone. Avec Ishi, René Dumont et Eduardo Galeano : les cris d’indignation. Avec Wilfred Thesiger et Jean Malaurie : le courant des grandes explorations.

Josiane Racine est l’épouse d’un érudit spécialiste géo-historien de l’Inde traditionnelle. Son épouse (à droite de Jean Malaurie) est une Tamoule de Pondichéry. Par delà sa différence de haute caste et de milieu, cette ethnomusicologue a recueilli patiemment le récit d’une intouchable (à gauche de Jean Malaurie), très modeste ouvrière agricole, d’un rare esprit et d’une force visionnaire. © Photo Jean Malaurie Tous droits réservés.

Dans un projet délibéré d’anthropologie narrative, Terre Humaine a eu très tôt l’audace, dans une dialectique du je-il, de retrouver la littérature du réel qu’illustrent les pères du naturalisme, Balsac, Flaubert, Zola et Maupassant. Sans a priori, pierre à pierre, Terre Humaine, peu à peu, a construit une expérience vécue.

Pourquoi cette volonté ? Parce que les règles universitaires, sous couvert de rigueur scientifique et d’exclusion de l’appréhension sensible, sont, sans nul doute, réductrices et castratrices. La part de sensibilité dans une réflexion globale, avec ce qu’elle présuppose de vie intérieure, devrait être tout au contraire un « plus » scientifique. Elle ne devrait pas être systématiquement radiée comme une faiblesse intellectuelle, être considérée comme un handicap à la recherche créative. J’en ai fait moi-même la triste expérience : si j’avais osé prendre la liberté, dans mes travaux de géomorphologie et de géodynamique des processus lors de ma thèse sur la Terre d’Inglefield (nord du Groenland), de me laisser aller à exprimer ma curiosité bachelardienne pour les labyrinthes à l’intérieur des pierres d’éboulis ou la géométrie cubiste d’un paysage, j’ai la conviction que j’aurais ajouté une intelligence compréhensive aux problématiques géocryologiques posées.

C’est la raison pour laquelle j’ai demandé à des collègues s’ils étaient disposés à écrire ce qu’ils n’avaient pu exprimer dans leur oeuvre universitaire, et dans une langue accessible à tous, en gardant leur rigueur de pensée. Je rends hommage à ces pionniers, à cette élite de l’Université, qui, sans hésiter, a accepté ce risque.