La pensée malaurienne en pièce-maîtresse de l’enseignement d’Anthropologie Culturelle

Enseignante-chercheure, le Prof. Antonella Caforio a érigé la pensée malaurienne en pièce-maîtresse de son enseignement d’Anthropologie Culturelle à l’Université Catholique du Sacré Cœur à Gênes. C’est pourquoi elle propose à l’étude de ses étudiants l’ouvrage Terra Madre du Prof. Jean Malaurie (Préface & traduction de Giulia Bogliolo Bruna, EDUCATT, 2017), parmi les écrits de référence de la discipline ethno-anthropologique. La prof. Caforio nous livre un témoignage en hommage à la pensée et à l’œuvre malauriennequi a eu le grand mérite, avec une méthodologie anthropo-géographique, d’introduire une connaissance approfondie des mécanismes de la vie, de la pierre, des plantes, qui sont une leçon quotidienne pour le chasseur Inuit.

Jean MALAURIE ©Jean Malaurie

« Dans l’œuvre du Professeur Jean Malaurie il y a l’amour, l’humilité, la participation et l’étude approfondie d’une population ressentie comme une partie de soi ou, mieux, comme une tesselle de son être, une parcelle d’humanité.

Ainsi, la thématique de la Terre bafouée est traitée toujours avec autant de passion, et naît de la conscientisation que l’« homme n’est pas venu sur Terre pour “domestiquer la Nature” mais pour s’y intégrer, en la respectant. Il y a un dieu caché dans le ciel, la rivière, la corolle des fleurs éphémères, les poissons des torrents et jusque dans l’œil de la baleine. Pour les Inuit, le souffle du vent peut, dans ses ondes sonores, être interprété comme un message de l’au-delà, du pays des morts »[1]. Et poursuit-il, « les Inuit […] ont compris que les choses sont reliées, narre le chamane Pualuna à Malaurie, dépendantes les unes des autres. Rien ne nous inquiète plus, nous autres Inuit, que d’interférer dans cet ordre naturel. Aussi veillons-nous à seulement nous y glisser sans en modifier le cours. […] Tout est souffle. Et, c’est l’essentiel que tu dois noter. Les forces sont nos alliées… Encore faut-il que nous soyons en mesure de les déchiffrer pour nous en servir »[2].

Comme l’enseignent tous les peuples traditionnels, l’égalité, dans leur vision du monde, ne renvoie pas simplement à la ressemblance à quelqu’un ou à quelque chose, mais dans le fait de partager une commune finalité ou, plus encore, un objectif commun, celui de rendre possible la Vie de l’Univers. Tout être vivant, indépendamment de sa taille, doit jouer son rôle : de la moindre feuille d’un arbre majestueux à la rivière la plus imposante, de la gouttelette de rosée d’une vaste étendue de prairie à une immense forêt.

Un poème zen récite « Le pin vit mille ans, les doux vents du matin seulement un jour. Chacun a sa place ».

Le raffinement de la conception écosophique du Professeur Malaurie m’a saisi. Et c’est pourquoi j’ai souhaité proposer à mes étudiants l’étude de la pensée malaurienne[3].

L’humanisme écologique vécu avec tant de passion par le Professeur, afin que l’on ne puisse jamais oublier que savoir c’est agir, constitue pour moi un retour aux sources émouvantes qui me relient à la richesse de la pensée orientale en ce qu’elle s’exprime si profondément dans la théorie de l’interdépendance. Cette philosophie enseigne que le concept d’égalité, celui qui est consubstantiel aux droits de l’homme, la problématique environnementale, le rapport homme/animal doivent être compris comme un Tout et analysés à l’aune d’une vision cosmique de la Vie qui n’accorde qu’une toute petite place aux événements humains. Et ce, car, rappelle le grand guide spirituel zen Thich Nhat Hanh « si nous regardons les choses en profondeur, nous verrons qu’une chose englobe en elle toutes les autres choses. Si tu regardes l’arbre en profondeur, tu découvriras qu’il n’est pas seulement arbre, mais qu’il est aussi individu, nuage, lumière du soleil, animaux et minéraux … dans un morceau de pain, il y a un rayon de soleil. Cela n’est point difficile à saisir, car sans soleil, il n’y aurait pas de pain. Dans un morceau de pain il y a les nuages, car sans nuages, le blé ne pourrait croître. Chaque fois que tu manges du pain, tu manges la lumière du soleil, les minéraux, le temps, l’espace, le tout… sans la lumière du soleil, les nuages, l’air, les minéraux, un arbre ne pourraient pas survivre » [4].

Et voilà pourquoi, reprenant le titre très inspiré d’un de ses essais si poétiques, Lorsque tu bois un thé, tu bois les nuages.

Antonella Caforio

[1] Malaurie, Jean, Terre Mère, Paris, CNRS, 2008, p. 52.

[2] Malaurie, Jean, 1989 [1955] Les Derniers Rois de Thulé, Paris, Plon, coll. «Terre Humaine», pp. 111-112..

[3] Malaurie, Jean, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, pref. e trad. di Giulia Bogliolo Bruna, EDUCatt, Milano, 2017.

[4] Thich Nhat Hanh, La luce del Dharma Dialogo tra cristianesimo e buddhismo, trad. it. di Giusi Valent, A. Mondadori, Milano, 2003, pp. 7-16.

 

 

Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit.

 Jean Malaurie, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, prefazione e traduzione di Giulia Bogliolo Bruna, Milano, EDUCatt, 2017.

Cri d’alarme en défense de la planète menacée par la folie mortifère d’un Occident matérialiste et consumériste qui défie l’ordre naturel, Terre Mère de Jean Malaurie (CNRS Éditions, 2008) vient de paraître en version italienne, dans l’élégante et fidèle traduction de Giulia Bogliolo Bruna, sous le titre Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit chez EDUCatt, les prestigieuses Presses de l’Université Catholique Sacré-Cœur de Milan.

Ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne[1], Giulia Bogliolo Bruna signe une Préface empathique et argumentée qui permet au lecteur transalpin de contextualiser ce court essai aux accents prophétiques – dont la brièveté n’a d’égal que la profondeur –  au sein de la riche production scientifique de l’éminent Savant.

Jean Malaurie, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, prefazione e traduzione di Giulia Bogliolo Bruna, Milano, EDUCatt, 2017.

Texte militant, foncièrement humaniste et prémonitoire, Terra Madre reproduit pour partie le Discours prononcé, le 17 juillet, à l’UNESCO par le prof. Jean Malaurie à l’occasion de sa nomination à la fonction d’Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques ainsi que l’essai inédit intitulé Leur préscience est primitive, et ils sont innocents !

Dans un télescopage temporel où le passé, illo tempore, s’entrecroise avec un présent chaotique et chronophage qui ouvre à un futur apocalyptique, Jean Malaurie dénonce les politiques écocidaires qui sacrifient la diversité biologique et culturelle sur l’autel du profit : « La Terre souffre. Notre Terre Mère ne souffre que trop. Elle se vengera. Et déjà les signes sont annoncés ».

Face au réchauffement climatique accéléré, dont les causes sont géophysiques et humaines, naturelles et culturelles, les Peuples-Racine du Grand Nord, et notamment les Inuit, sont confrontés à un véritable choc des cultures, à une crise civilisationnelle majeure aux conséquences tant dramatiques qu’imprévisibles. Et ce, car « notre ignorance, alerte Jean Malaurie, devant nombre de paramètres responsables de ces grands problèmes, devrait confondre d’humilité l’expert. Oui nous sommes dans la brume ».

Ainsi l’Anthropogéographe plaide-t-il en faveur d’un humanisme écologique appelé à articuler la philosophie naturelle des Peuples Premiers et les enjeux de la post-modernité, prônant un modèle durable de croissance économique et une répartition équitable des fruits de la croissance économique.

Or, les Inuit, “écologistes nés”, sont dépositaires d’une philosophie naturelle millénaire qui célèbre la sacralité de la Terre, à laquelle l’Occident technocratique, sans repères sacrés et spirituels, devrait s’inspirer.

L’encyclique Laudato si’ de Papa Francesco invite à penser une écologie intégrale qui s’apparente, comme le rappelle Giulia Bogliolo Bruna dans la Préface, à la pensée écosophique malaurienne: « il est indispensable d’accorder une attention spéciale, écrit le Saint Père, aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles. Elles ne constituent pas une simple minorité parmi d’autres, mais elles doivent devenir les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux » [2].

Parole engagée au service de l’humain et de la planète, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit de Jean Malaurie retrace en parallèle et en filigrane l’anamnèse de l’inuitisation du jeune Anthropogéographe, une « conversion » dans l’acception étymologique latine qui l’a conduit à une véritable métamorphose identitaire.

Lors de la première mission géographique et ethnologique française (1950-1951) dans le district de Thulé qu’il conduit en solitaire, Malaurie s’initie, à l’école des Inughuit, ces gens « aux pouvoirs premiers », à une compréhension plus intime de la matière.

Imprégné par l’esprit de Jean-Jacques Rousseau et habité par la philosophie naturelle des Inuit, qui ne contemple aucune fracture ontologique entre les règnes, Malaurie, souligne Bogliolo Bruna dans la Préface, parvient à une « intelligence autre de la Nature » perçue comme un Tout unitaire et vitaliste.

Au travers d’une approche écosystémique, il s’efforce de rechercher l’ordre invisible auquel les mythiques Rois de Thulé, sa «famille de glace», s’inspirent dans leur organisation sociale de matrice anarcho-communaliste fondée sur un «égalitarisme structurel» et un «élitisme fonctionnel». Pour ce faire, Jean Malaurie mobilise une approche plurielle à la fois rationnelle, sensorielle et géo-poétique.

Au gré d’une socialisation avec ses compagnons Inuit – aussi intime que subtilement tissée- il passe de la pierre (ujarak) à l’homme (Inuk), de l’homme au cosmos.

On ne voyage jamais impunément…

La découverte du Grand Nord enfante ainsi un homme nouveau.

Au contact de ses compagnons Inughuit, le jeune Anthropogéographe redécouvre sa « primitivité du Nord », une virginité sensorielle que son acculturation occidentale avait brimée et enfouie.

Inuitisé, il se reconnaît alors « homme naturé » : « J’ai compris que je ne ferai jamais ʺʺmon deuil«  de l’Inuit que j’étais devenu, de l’indicible bonheur et de la paix intérieure que ce nouvel état m’avait apporté. […] J’avais découvert un monde d’une innocence édénique, un peuple d’avant la chute d’Adam, des hommes et des femmes en communion avec l’Origine».

Suivant une éthique de la responsabilité élargie, il appelle l’Occident à accueillir la parole inspirée de Peuples Premiers enracinés dans la Nature.

Ago quod agis.

Depuis plus d’un demi-siècle, Malaurie s’insurge contre une mondialisation sauvage qui ampute l’Universel de ses singularités et ne cesse d’alerter l’opinion publique, les responsables politiques et les media sur les dangers qu’encourt la planète.

Face au dérèglement climatique, les Peuples Premiers ne sont ni en dehors ni en arrière de l’Histoire: ils sont appelés à être les éveilleurs d’un Occident en perte de repères.

Sous le signe d’un humanisme vécu, l’ancien Réfractaire, qui s’était rebellé contre la barbarie nazie, se fait façonneur d’avenir : « il faut, plaide-t-il, que la conscience de tous devienne une conscience écologique ».

Il faut respecter notre Terre Mère « nourricière non seulement biologique de notre vie, écrit Malaurie, mais, encore, spirituelle, de notre civilisation, de nos imaginaires, de nos rêves, de nos cultures, et en fait de notre humaine condition ».

Sila, l’air, Nuna, la terre, Imaq la mer : « tout est caresse de Dieu »[3].

A l’écoute de la sagesse de la Terre, rappelle Bogliolo Bruna, Malaurie sacralise son être-au monde et parvient à une « écosophie inspirée ».

Giulia Bogliolo Bruna, ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne

[1]  On renvoie à Giulia Bogliolo Bruna, Jean Malaurie. Une énergie créatrice, Paris, Armand Colin, coll. « Lire et comprendre », 2012 [traduction italienne : Equilibri artici : l’umanesimo ecologico di Jean Malaurie,  (prefazione Anna Casella Paltrinieri, postfazione Luisa Faldini)] Roma, CISU, 2016.

[2] Papa Francesco, Encyclique Laudato si’ , Roma, 2015, p.113.

[3] Papa Francesco, Encyclique Laudato si’ , p.66.

Hommage à Jaime Aguirre-Puente

Hommage à Jaime Aguirre-Puente, Directeur de recherche au CNRS, Physique du froid, membre d'honneur de l'Institut International du froid.

La recherche en sciences de la terre a connu une grande perte avec la disparition de mon ami Jaime Aguirre-Puente, d’origine mexicaine. Il s’est imposé dans l’étude du froid en tant qu’ingénieur à l’école de ponts et chaussées de Paris, puis en tant que physicien théorique au laboratoire d’aérothermique au CNRS, dont il a été nommé directeur.

Je rends hommage à son oeuvre et à sa personnalité humaniste. En tant que géomorphologue en hautes lattitudes et géo-cryologue, j’ai régulièrement collaboré avec cet éminent chercheur. J’ai fait sa connaissance pour la première fois lors d’un congrès soviétique en Sibérie centrale, au Pôle du froid à Iakautsk en juillet 1973, et l’ironie de la vie, ce sont mes amis russes qui m’ont présenté à lui. D’une très grande compétence avec un esprit interdisciplinaire qui est rare chez les personnes des sciences dures (les géographes et naturalistes), Jaime Aguirre-Puente est une des personnalités scienctifiques les plus attachantes.

Au Havre, du 23-25 avril 1975, avec le concours  du CNRS, du centre d’études arctiques, il a été organisé sous notre présidence commune, un congrès international associant les géomorphologues des hautes lattitudes, aux ingénieurs des matériaux et aux spécialiste de l’Institut International du froid. Ce congrès de 300 spécialistes conduits sous l’égide de la Fondation française d’études nordiques que j’ai fondé en 1974, a permis lors de ces trois jours de discuter 44 articles de grande qualité, par 112 participants représentant quatorze pays. Tous ces travaux,  débats et rapports ont été publiés en deux volumes (Vol. I 305 pages et Vol. II 600 pages)  par la Fondation française d’études nordiques à Rouen et diffusés par le Centre d’Études Arctiques Paris (CNRS/EHESS).

Actes et documents N°6 – Les problèmes posés par la gélifraction – Vol. I – Préface de Jaime AGUIRE PUENTE- Paris, 1977

La disparition de mon ami Jaime Aguirre-Puente m’affecte particulièrement. Il y avait en lui une humanité inspirée par l’esprit amérindien que j’ai rarement rencontré entre collègues de disciplines différentes. Ce congrès unique transdisciplinaire que nous avons présidé tous les deux au Havre,  a été grâce à lui, d’une chaleur exceptionnelle entre physiciens, ingénieurs, géologues et géomorphologues. Le malheur de l’Enseignement supérieur en France, c’est que les spécialistes n’aiment pas se confronter entre collègues et restent sur leur quant à soi dans le cadre de leur discipline, comme s’ils risquaient de perdre leur singularité en brassant les savoirs.

On trouvera dans Arctica I : écosystème en hautes lattitudes, un article très original publié par le CNRS éditions en 2016, intitulé la pluridisciplinarité : un devoir du scientifique (pp 187-195)

EXTRAIT : << Les trente et une expéditions arctiques conduites par Jean Malaurie, les recherches assurés en laboratoire et sur le terrain par nos équipes et celles de beaucoup d’autres pays, sur les aspects théorique, physico-chimique et mathématique, l’évolution des populations des régions extrêmes circumpolaires et, plus largement, partout dans le monde, ont conduit depuis des dizaines d’années au constat de ce phénomène redoutable : le « réchauffement climatique » de la planète.
Malheureusement, ce n’est qu’à la fin des années 1990 que les responsables de quelques pays ont porté une attention sérieuse à ce problème. Espérons que ce ne soit pas trop tard. Des regrets, nous en avons tous ; les miens portent sur le fait qu’à la fin de ma carrière au CNRS, en raison de la direction du Centre de géomorphologie de Caen assumée de 1991 à 1995, puis de ma retraite en 1998 et d’un séjour de trois ans dans mon pays, je n’ai pas pu participer directement aux réflexions conduites notamment par le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat). C’est donc bien tardivement qu’au cours du congrès de Copenhague en décembre 2009, à partir des réactions plus politiques et économiques, qu’objectives et altruistes, mon indignation m’a conduit à me pencher davantage sur ce problème. La quatrième Année polaire internationale fut ouverte en France au Muséum national d’Histoire naturelle (Paris 8-10 mars 2007) sous la direction de Jean Malaurie. Le changement du climat fut l’un des thèmes centraux de ce congrès. Les plus importants spécialistes russes, allemands, anglais, américains, danois, canadiens et français étaient présents. C’est au cours de ce congrès que le cinquantenaire du Centre d’études arctiques (1957-2007) fut consacré par le ministère de la Culture et de la Communication comme « manifestation culturelle et scientifique d’importance nationale ». Ce congrès s’est tenu sous le haut patronage de Jacques Chirac qui a ouvert ce congrès par un discours personnel remarqué.>>

Le Centre d’Études Arctiques présente ses condoléances très émues à sa famille. Parmi mes compagnons, j’ai perdu un ami.

Jean MALAURIE

 

Le viol du mythe de « Thulé » par les nazis : antisémitisme et antichristianisme

Culture et Société
Cahiers Bernard Lazare (Nouvelle série n°397-398 – Septembre-Octobre 2017)

Retrouvez l’interview de Professeur MALAURIE par Léa MOSCONA dans les Cahiers Bernard Lazare (Nouvelle série n°397-398 – Septembre-Octobre 2017).

[EXTRAIT]

<< DE PARIS A THULE : Le destin d’un jeune réfractaire au STO

Toute sa vie, le Professeur Jean Malaurie l’a vécue en inspiré, conduit par une volonté acharnée de comprendre le monde qui l’entoure. Découvrir le mystère des origines, c’est bien son destin, un destin inspiré par le grand paléoanthropologue Pierre Teilhard de Chardin.

Très jeune déjà, Jean Malaurie a une idée de ce qu’il attend de son éducation. Il n’a jamais aimé l’enseignement scolaire qu’on lui impose. Issu d’une famille chrétienne janséniste, bourgeoise et érudite, on attend de lui qu’il ait un poste important ; il étudie, mais sans conviction. « Je me prête, mais je ne me donne pas » dit-il. Il se donnera en effet, mais plus tard, pour une éducation qu’il aura choisie dans ces territoires lointains du Grand Nord avec pour maître le grand Chaman Uutaaq.

En 1943, préparant alors Normal Sup, il est rattrapé par la guerre, le décret Sauckel impose aux classes d’âges de 1920, 1921, 1922, le dégradant STO (Service du travail obligatoire pendant 2 ans, il a concerné 660 000 travailleurs obligatoires pour l’Allemagne nazie).

Se déclarer vaincu, se soumettre à l’Allemagne nazie, JAMAIS !

Il prend en main son destin. Le jeune homme de 20 ans, sait ce qu’il doit faire. Il a ce pressentiment, cette certitude qu’il appellera plus tard « la préscience sauvage ».

Jean Malaurie, réfractaire, entre en résistance. Les temps sont durs, il est d’abord dans le Vercors, clandestin, seul, démuni, activement recherché par la police mais cet instinct primitif le guide.

[…] >>

Terre Humaine – Un Zola inconnu

« Seuls, disons-le bien haut, les documents humains font les bons livres », aimait dire Edmond de Goncourt. « Regardez les hommes dans la vie réelle », souhaitait le jeune Marx. « L’archéologie du mobilier social, la nomenclature des professions, l’enregistrement du bien et du mal », c’est retrouver Balzac qui ne cessait de rappeler qu’écrire, c’est « surprendre Balzac ne cessait de rappeler qu’écrire, c’est, « surprendre le sens caché dans cet immense assemblage de figures et d’événements », et Flaubert, quand il affirmait que « la littérature prendra de plus en plus les allures de la science ».

Emile Zola, Carnets d’enquêtes. Terre Humaine, Plon, Paris, 1987

Terre Humaine a souhaité mettre en lumière chez certains grands écrivains leur part capitale à la connaissance anthropologique. Il était une rumeur selon laquelle l’oeuvre d’Emile Zola n’aurait pas été intégralement publié. Qui l’eût cru? Après quatre-vingt-trois années ! Avec Henri Mitterand, l’éminent spécialiste, ces textes ont été rassemblés et enfin édités. C’est un des grands honneurs de ma vie que ces Carnets d’enquêtes du « père de la physiologie du social » aient été édités dans Terre Humaine. Lorsque j’ai pris connaissance de ce manuscrit, j’ai été aussitôt frappé par ces notes qui n’avaient d’autre prétention que d’être une base pour l’oeuvre romanesque, et non d’être en soi une oeuvre achevé, mais, et sans que l’auteur en ait eu peut-être conscience, j’ai aussitôt saisi qu’il constituait une oeuvre en sciences sociales accomplie. On ne pouvait qu’être frappé, en lisant ces pages manuscrites inédites, par l’évidence de la contribution immense à notre anthropologie culturelle. Quelle vitalité, quel souffle! Relisons quelques lignes sur la Bourse : « D’accord, un grondement continu, un roulement toujours semblable, pareil à un bruit de mer entendu de loin. Sourd, profond, une clameur égale. Cela doit provenir des conversations à voix haute, des paroles de la foule. C’est le souffle vivant et puissant de la foule. Puis là-dessus les cris spéciaux des agents, des commis à la rente et au comptant. Ici, ce n’est plus régulier cela monte et cela descend. Un clapotis de voix qui se brisent. Une plus aigre par moments éclate, sans qu’on puisse jamais deviner ce qu’elle dit. Un grincement, un glapissement très particulier qu’il faut avoir entendu ». (Emile Zola, Carnets d’enquêtes, p. 53. Terre Humaine, Plon, Paris, 1987)

Toujours se méfier des experts. Pendant quatre-vingt-trois années, ces 686 pages reposaient donc soigneusement ficelés à la Bibliothèque nationale dans de gros dossiers. Et nul ne s’en préoccupait. Ces pages inédites du grand écrivain sur la Bourse, les beaux quartiers, le dieu caché (l’argent), le Pot Bouille, le Bonheur des dames, les cocottes, le Ventre de Paris, la rue de la Goutte-d’Or, les corons, la « machine » (la Bête humaine), la Terre et l’armée en déroute (Sedan), sont restées inconnues. Il est surprenant que les éditeurs aient laissé dormir ces pages remarquables qui sont les itinéraires de pensée d’un de nos grands romanciers et n’aient pas été frappés que Zola ait été d’abord un sociologue avant d’être un romancier. Le lecteur des Carnets d’enquêtes est lui enchanté ; car il découvre le noyau dur d’une telle pensée qu’il ne connaissait que masquée derrière la merveilleuse parure d’une fiction. Les spécialistes en sciences humaines, scotomisés par d’étroites barrières disciplinaires, ont feint d’oublier que les plus grands écrivains se sont interrogés, eux aussi, et à l’infini, sur l’homme, et depuis l’aube des temps. Un des échecs des universités européennes et nord-américaines tient à cette impérative obligation dans la recherche universitaire, afin de l’approfondir et de délimiter son champ de regard. Qui n’est d’accord? Mais l’idée même de spécialisation, pour ceux qui ont des oeillères, crée une sorte d’exclusion, interdisant la pluridisciplinarité. Bien que tous conviennent que cette dernière soit nécessaire, chacun reconnaît avec tristesse qu’elle se réduit souvent au plus petit dénominateur commun de l’ensemble des disciplines. S’écouter, puis penser ensemble, requiert une rare maîtrise et ouverture d’esprit qui reste un exercice intellectuel si difficile qu’il mériterait d’être enseigné !

Il y a 30 ans, j’ai cherché à élargir un courant nouveau pour Terre Humaine : publier des oeuvres majeures qui, à mon sens, font mieux comprendre les diverses approches de la collection. Répondant à des questions plus fondamentales, certains auteurs mal connus ont écrit des livres phares qui peuvent nous aider à mieux comprendre les problèmes essentiels de la civilisation contemporaine. James Agee, Walker Evans : Louons maintenant les grands hommes, un des grands textes fièvreux et visionnaires de la littérature américaine contemporaine, La pensée remonte les fleuves, du grand écrivain vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, sont de ceux-là. « La pensée remonte les fleuves », cette phrase magnifique de Ramuz pourrait être mise en exergue de ce nouveau courant. Mon idée était de ne pas faire de morceaux choisis, mais de retrouver dans une oeuvre le fil conducteur qui fait de certaines oeuvres une pensée majeure.

Je ne me consolerai jamais de ne pas avoir eu l’autorisation des héritiers littéraires de publier l’anthologie de textes majeurs du grand Bachelard, que Jacques Brosse avait préparée avec moi pour Terre Humaine. Bachelard avait un moment envisagé d’écrire un livre pour la collection, dès sa création. Nous en avions parlé avec assez de détails mais il devait disparaître trop tôt. De même que le cher Henri Bosco. Autre souhait que j’espérais réaliser : un ouvrage qui exprimerait le fil conducteur de la haute pensée d’Aimé Césaire, un de nos plus grands poètes : « Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées ».

Terre Humaine à l’honneur

La collection Terre Humaine sera à l’honneur à l’occasion de la 39ème édition du Livre sur la place.

Événement incontournable à Nancy, le Livre sur la Place est le premier salon national de la rentrée littéraire. Romans, essais, bandes dessinées, tous les genres sont représentés au cœur d’un dialogue sous le signe de l’art et de l’esprit, de l’humour et de l’émotion, de la gravité et de la légèreté… À retrouver les 8, 9 et 10 septembre sous le chapiteau, place de la Carrière, de 10h à 19h.

« Nancy reste fidèle à Terre Humaine puisque lors d’une des précédentes éditions, j’ai été l’hôte d’honneur de ce prestigieux salon nancéien du Livre sur la place« 

Jean Malaurie

Hommage à Régis BOYER

Professeur Régis BOYER

La Sorbonne et l’Enseignement supérieur français viennent de perdre un éminent spécialiste de la littérature et de l’histoire scandinave, et plus particulièrement de la culture islandaise. Né le 25 juin 1932 à Reims, Régis BOYER nous a quitté le 16 juin 2017 à Saint-Maur-des-Fossés. Nous nous sommes rencontrés et connus à l’occasion d’une visite de l’université de Uppsala ; elle m’avait invitée à prononcer une conférence sur mes travaux ; il y était lecteur. Je l’ai soutenu pour qu’il ait un poste de Maître de conférences à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), 6ème section (devenue l’EHESS Paris), en tant que Maître-assistant de la Direction d’études arctiques qui m’était alors confiée. Hélas, il n’a pas été élu. Nous avons toujours dû, à l’EPHE, faire face à un manque d’intérêt pour les études scandinaves mais aussi à la « germanitude » (Deuschtum). J’ai toujours protesté contre cette grave lacune.

Heureusement, Régis BOYER a été nommé Professeur de littérature de 1970 à 2001 à la Sorbonne, à la Faculté des lettres. Nous avons maintenu notre étroite collaboration dans les premières années du Centre d’études arctiques ; il y a publié deux ouvrages essentiels : L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.). Ces deux livres, traduits de l’islandais, ont paru dans les Contributions du Centre d’études arctiques (N°6 et N°10). Ce sont des ouvrages très rares qui nous permettent de comprendre les vikings devenus islandais. Le « miracle islandais » s’explique notamment par le souci de consigner l’histoire de la colonisation progressive de l’île et d’informer chaque citoyen sur l’œuvre entreprise.  Et c’est ainsi que par cette littérature médiévale du XIIe et XIIIe siècles, nous connaissons la vie sociale intellectuelle et économique de la grande île nordique. Hélas, le Groenland, qui s’est construit au XVIIIe et au XIXe siècles dans le métissage, n’a pas bénéficié d’un tel témoignage rédigé par le peuple lui-même, au début de l’évangélisation par Hans EGEDE.

L’islandais des sagas d’après les « sagas de contemporains » Paris 1967 (130 p.); et Le livre de la colonisation de l’Islande (Landnámabók) Paris 1973 (167 p.)

Régis BOYER parlait parfaitement les différentes variantes de l’islandais et maitrisait incontestablement son histoire. Les deux ouvrages cités nous permettent de prendre connaissance, chez le citoyen islandais christianisé, de la conception de ses pères vikings : destin, orgueil, sens de l’honneur, contradiction entre une volonté innée et du sens collectif, matérialisme et passion de l’argent. Le Landnámabók nous ouvre à une intelligence du paganisme nordique ; de ses dieux et de ses mythes (le culte solaire, les géants et les dieux), mais aussi, le culte public, le culte privé (Landvaettir et le culte des morts).

Portrait d’Erik le Rouge tiré de la Gronlandia d’Arngrímur Jónsson (1688)

Le sud-ouest du Groenland a été colonisée par les Vikings (Eric Le Rouge) de 970 jusqu’au XVème siècle. Les patrouilles le long de la côte ouest groenlandaise ont été constantes jusqu’en Terre d’Ellesmere, au XIVème siècle. C’est dire que l’Inuit groenlandais, appelé Esquimau, a été plus au moins marqué par la pensée et l’éthique vikings.

C’est toucher là un problème fondamental dans l’histoire des civilisations : pure et Impure, telle est la première question sur la société Inuit au Moyen-âge. L’historien des mentalités est confronté à cette difficulté de l’analyse du métissage dans l’histoire des civilisations.

L’œuvre de Régis Boyer est considérable ; il a traduit de grands auteurs scandinaves comme Halldór LAXNESS (Islandais) ; Knut HAMSUN et Henrik IBSEN (Norvégiens). Il a assuré plusieurs brillants séminaires au Centre d’études arctiques de l’EHESS.

Que, dans l’esprit du Muspilli, poème de la mythologie païenne, la paix de l’esprit lui soit à jamais assurée.

Jean MALAURIE

Mayence – l’appel du Nord

Je suis né sur les bords du Rhin et de la Forêt noire, à Mayence, où j’ai passé huit ans de ma vie, profondément marqué par les légendes et les dieux germaniques. Le rocher de la Lorelei.

le 5 novembre 2004, Mayence, Mathildenstrasse 14, en présence du bourgmestre Jens Beutel et de l’ambassadeur de France à Berlin Claude Martin.)

« Jean Malaurie, l’explorateur français des régions polaires et écrivain, est né le 22 décembre 1922 à Mayence. Il a vécu dans cette maison jusqu’en 1930. Jean Malaurie est le premier Européen à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord (Groenland), en traîneau à chiens, le 29 mai 1951. »

Terre Humaine – dans la mouvance des Hautes études

Par son approche inter-milieu, inter-écriture, inter-sensibilités, avec des jeux de double-vue et de regards croisés, la collection Terre Humaine a l’ambition d’être dans le droit fil de l’oeuvre révolutionnaire de Lucien Febvre, Marc Bloch, Fernand Braudel et Charles Morazé, avec la célèbre revue Les Annales, et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Je souhaite, avec modestie, que Terre Humaine soit un nouveau plaidoyer pour la pensée française. Ce fut un honneur pour moi d’être appelé aux côtés de Fernand Braudel, dès 1957, à cette célèbre Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, au moment même où elle se construisait.

Je tiens à rappeler l’oeuvre de Philippe Ariès, qui a approfondi ce champ essentiel d’investigations en explorant les mentalités cachées, les tabous, mes secrets. Nos pensées allaient se rejoindre, et nombre de livres de la collection allaient prouver la profondeur de la pensée d’Ariès. Il est capital de poursuivre cette histoire sincère et totale de nos pensées et passions souvent inconscientes qui nous dirigent. Telle est, peut-être, la préoccupation la plus fondamentale qui relie, par-delà l’intelligence, des structures de groupe : faire émerger cette « humble vérité » chère à Zola.

Hommage à Max Gallo

Max Gallo lors d’une cérémonie à l’Académie Française le 16 juin 2011 © THOMAS SAMSON AFP/Archives

Agrégé d’histoire et de géographie, Docteur ès lettres, Max Gallo était longtemps enseignant. Tous ses élèves n’ont pas oublié la dimension épique qu’il savait donner à ses leçons et ses entretiens à son jeune public. Dans son oeuvre d’historien, il a le sens de la tragédie de l’histoire. Le résistant réfractaire que je suis, n’a jamais oublié l’oeuvre qu’il a consacré au Général de Gaulle. En 1940, la France a connu la plus grande défaite de son histoire ; elle n’était pas d’ordre moral – nous avons eu 100 000 morts en quelques semaines – elle était d’ordre intellectuel. Nos généraux en étaient dans les stratégies de 1914. La France était dans l’abîme, pourtant l’espérance s’est levée depuis Londres ; le Général de Gaulle l’a clamé. Des paroles historiques que tous les jeunes de ma génération se sont répétées :  » La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre. » Max Gallo a assumé la France. Tel un Michelet, il a su nous transmettre le mystère du destin de la France. Sa perte est douloureusement ressentie par ma génération.

Quand Max Gallo écrivait sur Les Derniers Rois de Thulé

« Pour ouvrir Les Derniers Rois de Thulé, ce livre où il raconte cette mission de 1950-1951, Malaurie cite Jean Giono : « On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier… Seul le marin connaît l’archipel. » Cette phrase définit parfaitement la méthode de Jean Malaurie. Ethnologue, il sait, à l’aide de données statistiques, étudier le comportement démographique du groupe esquimau. Mais il est aussi le coriteur qui restitue une atmosphère, utilise avec la maîtrise de l’écrivain l’art de la mise en scène pour conduire à une réflexion sur ces hommes qui relèvent le défi de la géographie. Un mot esquimau dans le texte, la recréation des dialogues, des injonctions – « Nerrivoq ! » (mangez !), dit l’Esquimaude en retirant du bouillon des morceaux de phoque fumants et noirs comme la suie – tout cet art du récit est mis au service d’une ethnologie fondée sur la compréhension intime, vécue, de la population étudiée. Malaurie est devenu,, autant que faire se peut, esquimau pour nous parier des Esquimaux. » (extrait d’un article de Max Gallo)