Terre Humaine – La voix du peuple

Parmi les courants privilégiés de la collection, il en est un qui constitue une des composantes essentielles. Terre Humaine a tenté de sortir l’ethnologie du ghetto des structures muséologiques et classificatoires.

Au-delà des classiques (Pierre Clastres, Robert Jaulin, Georges Condominas, Laurence Caillet, Philippe Descola), j’ai souhaité, dès les années de fondation, faire entendre, ainsi que je l’ai déjà dit, la voix sourde du peuple dont la parole, trop souvent dans l’histoire, a été comme confisquée ou étouffée dans des collections de folklore. Je me suis, à cet égard, voulu explorateur de terres inconnues qui ont inspiré les plus humbles, les accompagnant avec respect et patience pendant parfois plus de dix ans. Le passage de l’oral à l’écrit est malaisé… Et j’ai eu le bonheur d’y entendre certains cris et voix exceptionnels, qui en entrant dans Terre  Humaine, ont boulversé l’opinion. Il en a été ainsi des témoignages de Margit Gari, la paysanne hongroise d’une si grande ferveur chrétienne, de Jean Recher, le capitaine de pêche morutière dans les mers froides, de Toinou, le fils d’un paysan auvergnat, de Bernard Alexandre, curé de campagne normand, d’Adélaïde Blasquez (la vie d’un artisan serrurier), d’Augustin Viseux, mineur de fond, de l’industrielle japonaise, fille de cultivateurs, Madame Yamazaki ; la voix d’une paria tamoul et les Mémoires d’un meunier du Languedoc. Tous ces livres sont les amers d’une histoire patrimoniale, particulièrement de la France, et ils seront à jamais des classiques. Parmi ceux-ci, Pierre Jakez Hélias a écrit, c’est ma conviction, un livre précurseur de l’ethnologie française. Pierre Jakez Hélias est le miracle rare. Tapi dans son lit clos de Breton bigouden, il a entendu son grand-père Alain Le Goff, le conteur des brumes et rêves celtiques. Un pied dans les deux cultures, bretonne et française, Hélias a écrit, en 1975, à ma requête, cette autobiographie inoubliable, Le Cheval d’orgueil, qui a remué toute la France, celle-ci retrouvant ses racines dans un éveil régionaliste.

Hélias symbolise ce que tout ethnologue souhaite ou devrait souhaiter : qu’il soit remplacé ou accompagné par le peuple lui-même, devenu ethnographe de sa propre histoire, et au moment même, temps très court, où il vit les deux cultures vivantes en interfaces.

Jean Malaurie

ARCHIVE – « Résister »

Trois mille soldats de l’ombre, cent postes émetteurs, une liaison aérienne tous les mois avec Londres, l’Arche de Noé a sans doute été le plus important réseau de renseignement de la guerre à l’Ouest. Marie-Madeleine Fourcade, qui l’a dirigé, était présidente du Comité d’Action de la Résistance. Jean Malaurie, connaissant son attachement pour Terre Humaine l’a interviewé pour le bulletin Terre Humaine n°7 publié en 1983.

Jean Malaurie : Jean Moulin était le chef de la Résistance française. Il incarnait la volonté de quelques-uns de ne jamais céder devant l’occupant. Pouvez-vous me dire votre sentiment sur ce procès tardif de Klaus Barbie, l’officier SS tortionnaire, le « boucher » de Lyon ?

Marie-Madeleine Fourcade : C’est le Général de Gaulle qui était le chef de la Résistance. Jean Moulin était chargé de coordonner les différents groupes de résistants, jusqu’alors très divisés. Il a été arrêté avant d’avoir pu achever sa mission. Dès que le Comité d’Action de la Résistance que je préside [mai 1983] a connu la présence en Bolivie de Klaus Barbie, nous avons demandé son extradition. Elle nous a toujours été refusée. Ce procès historique pourrait être l’occasion d’apprendre aux jeunes Français nés après la guerre le combat de la Résistance dont, pour la plupart, ils ignorent tout. L’enseignement est particulièrement déficient à cet égard, à l’école primaire, au lycée et en faculté. Ce procès sera, peut-être, une leçon pour la jeunesse de France qui prendra enfin conscience de ce qu’elle a évité grâce au sacrifice de ses aînés. Malheureusement, de grosses difficultés juridiques se font jour, dont la moindre n’est pas la prescription des crimes de guerre ; pourrons-nous en venir à bout ?

J.M. : Pourriez-vous me donner votre définition du nazisme ?

M.-M.F. : Le nazisme est un régime de mensonge, de faussaires et d’assassins. Les nazis ont commencé par mentir avec l’incendie fabriqué du Reichtag leur permettant de frapper d’interdiction les partis qui leur étaient opposés, et ce, au nom du salut national ! La déclaration de guerre à la Pologne, par laquelle a débuté la Seconde Guerre mondiale, est le résultat d’une odieuse mise en scène : l’agression simulée de « faux polonais ».
Les nazis ont été jusqu’à voler le travail des concentrationnaires qu’ils vouaient à la mort, après les avoir odieusement exploités. Si le procès est bien conduit, un univers de perversion et d’horreur sera, par la voix d’un tribunal français, révélé solennellement à la nation.

J.M. : Qu’appelez-vous « Résistance » ? La Résistance paraît devoir se limiter à une période de notre histoire très précise. Pourriez-vous nous dire quelle valeur ce mot a pour notre génération ?

M.-M.F. : La Résistance a eu plusieurs aspects. Après une guerre sans objectif, le but essentiel était le rejet de l’occupant.
C’est après la défaite, en me battant contre l’ennemi, que j’ai appris avec mes camarades à mépriser le nazisme.
De nos jours, résister demeure à jamais nécessaire. Une fracture tellurique est en voie de séparer la planète en différentes îles.  Résister ? Voyez donc la Pologne, le Sud-Est asiatique et le dramatique Cambodge, l’Amérique centrale et du Sud, l’Afghanistan et le Liban… L’espace de liberté ne cesse de rétrécir. Nous autres, Français, lorsque nous avons été occupés en 1940, nos mouvements de résistance ont été aussitôt puissamment aidés par l’Angleterre. A part la vertueuse et stérile indignation des journaux, des politiciens, de l’O.N.U., on ne fait rien, vraiment rien, pour aider les peuples opprimés, et je songe toujours au mot de Soljenitsyne : « J’ai quitté un système où on ne peut rien dire pour un système où on ne peut tout dire, mais où ça ne sert à rien. »
J’ai la conviction que la collection Terre Humaine, que j’admire profondément, est dans le droit fil du combat que j’ai commencé en 1940 ; je le répète : dans le droit fil. Par ses témoignages qui, pour la plupart, sont des constats, par sa volonté permanente de prise de consciences, en toute liberté, à l’écart de toute idéologie, elle suscite un état d’esprit conduisant inéluctablement à un engagement, et par là même à la résistance.
Je pense à des livres comme Les Veines ouvertes de l’Amérique latine de Galeano, Ishi de Kroeber, Fanshen de Hinton, Les Derniers Rois de Thulé de vous-même, l’admirable Louons maintenant les grands hommes d’Agee, et à tant d’autres qui sont des instruments de combat pour la défense des minorités contre le mépris et l’injustice.
C’est par l’esprit, en particulier par le livre, que la volonté de résistance à l’oppression s’avive et se perpétue. Les écrivains de Terre Humaine sont, à mon sens, en Europe parmi ceux qui en assurent le mieux l’émergence. La pensée écrite fraie, partout où elle est entendue, les chemins de la vérité. Celle-ci finit toujours par s’imposer. Reste à nous d’en rapprocher le temps.

J.M. : Vous avez été le chef d’un des réseaux les plus redoutés par la Gestapo. Considérez-vous que le fait de résister autorise n’importe quelle action ? Je songe à certains combats récents de guérilleros et à des actions désespérées d’éternelles victimes d’armées régulières au service d’ordres souvent inacceptables.

M.-M.F. : La résistance ne s’honore que si elle procède à des exécutions légales. En tant que chef de mouvement, j’ai toujours refusé d’employer des moyens déloyaux pour faire parler d’adversaire. Je me suis opposée à faire assassiner par nos agents des traîtres tel Darlan. J’en ai eu pourtant, à plusieurs reprises, les moyens. Je suis convaincue qu’il est , dans l’histoire d’une nation, une justice immanente. Le résistant ne doit pas être un assassin. On ne peut se battre contre un ennemi en se conformant à l’indignité de ses moyens. Ce serait pervertir l’idée pour laquelle on se mobilise. Les tortures, l’enlèvement d’otages, le détournement d’avions, sont des procédés avilissants. A agir selon la loi du milieu, je ne verrai plus de différence entre le sens de notre combat et celui de ceux auxquels on s’oppose. Je préfère perdre l’efficacité à court terme que d’oublier le sens de ce qui nous anime contre des dévoyés de l’esprit. Dans une guerre idéologique, il n’est pas de pire attitude que de faire perdre leur honneur à cette poignée d’hommes – les éternels cinq pour cent de l’histoire  – qui fait basculer le destin.

Terre Humaine – Terre de liberté

« Une exceptionnelle entreprise libertaire », souligne Michel Ragon. Cette Terre Humaine, indépendante de tout pouvoir, s’est tenue à l’écart des idéologies quelles qu’elles fussent ; leur intolérance les a conduites à des impasses ou à des folies. A quoi sert l’intelligence ? On peut raisonnablement se poser la question. Pendant la dernière guerre, si obligatoire, contre le nazisme, certains des esprits les plus brillants de notre génération ont été des compagnons de route du fascisme, à un titre ou à un autre : Martin Heidegger, le Prix Nobel norvégien Knut Hamsun, le grand explorateur suédois Sven Hedin, le si secret Drieu La Rochelle, le grand physicien Georges Claude. J’ai vécu l’immédiat après-guerre alors que j’étais étudiant à la Sorbonne. J’ai pris en horreur les violences des intellectuels staliniens. Comment oublier les compagnons de route d’idées, totalitaires dont les horreurs si longtemps niées, voire masquées, bien que dénoncées depuis 1920 par Boris Souvarine, Panaït Istrati, Victor Serge, n’ont été révélées au monde que par le rapport Khrouchtchev. En créant Terre Humaine, j’avais dans le cœur la haine du nazisme, combattu pendant la guerre ; mais je n’ai jamais beaucoup apprécié la prudence de certains intellectuels vis-à-vis du stalinisme, tout en étant convaincu que beaucoup ont été entraînés dans cette utopie meurtrière par une générosité naturelle. Il n’est que de relire les documents du près Kravchenko, auteur de J’ai choisi la liberté. Kravchenko, assisté de maître Georges Izard, était vraiment bien seul face à la meute : le silence des intellectuels français était assourdissant. Or l’affaire Kravchenko annonce Soljenitsyne ; elle entrouvre les premières failles du système. L’esprit démocratique ? Il devrait toujours se traduire par le respect absolu de toute expression de pensée. Ecouter l’autre. Il est si difficile à vivre dans notre pays de castes, de passions et de guerres civiles. Noam Chomsky, le grand linguiste américain, rappelle avec courage ce devoir élémentaire dans la patrie des droits de l’homme. Mais le terrorisme intellectuel est de toutes les époques. Et il n’a pas cessé ; le plus souvent moralisateurs, les petits maîtres cherchent à tétaniser les consciences. en recouvrant aux voies habituelles : admonestation , criminalisation de l’adversaire, comme dans les procès d’inquisition, puis exclusion, mise à l’index. « Il est deux monstres qui désolent la terre : l’intolérance et la calomnie. Je les combattrai jusqu’à la mort », rappelait Voltaire.

Dans une période de notre histoire nationale où les violences verbales et physiques restent extrêmes, il paraît extraordinaire de penser à l’autorité que s’est acquise Terre Humaine. Pour ou contre l’URSS et le parti communiste ! pour ou contre l’existentialisme et le structuralisme ! Algérie française ou indépendance ! Maoïsme, Mai 68, intégrisme, pour l’Europe ou la patrie, la mosquée ou non dans la ville ! Terre Humaine, dans un respect unanime, a poursuivi sa route comme un vaisseau de haut bord. A l’occasion des 40 ans de la collection (1994), tous les partis et leurs organes de presse, de Rouge et de L’Humanité, d’Alain Krivine et Roland Leroy, à Pierre Chaunu et au Figaro-Magazine, les éditorialistes ont salué l’indépendance et la hauteur de ce mouvement de pensée. Aujourd’hui encore, c’est réellement réconfortant que les hommes les plus engagés respectent cet îlot de liberté que représente Terre Humaine.

Résolument libre, j’ai choisi de publier en pleine guerre d’Algérie le témoignage de mon collègue américaniste Jacques Soustelle. Parce qu’il était attaqué – un intellectuel choisissant une cause perdue, c’est si rare – et bien que je n’aie jamais partagé ses idées sur l’avenir de l’Algérie. Mais il était alors pourchassé par la police française de De Gaulle, honni par toute la gauche, menacé d’ostracisme à l’université. J’étais présent à ce Conseil aux Hautes Etudes, où Fernand Braudel, président harcelé par certains collègues, s’est livré avec violence contre cet esprit d’exclusion, ce tribunal populaire, risquant de ruiner à jamais notre institution. Soustelle – peut-être l’a-t-on oublié – est un des fondateurs du Musée de l’Homme, et un des premiers Français à avoir rompu, de par sa volonté de « faire du terrain », de vivre avec l’indigène, avec cette tradition française du XIXème et du début du XXème de la sociologie en chambre. N’étaient pas si nombreux ceux qui, àl’époque, par-delà les combats politiques, ont rendu hommage au maître des civilisations aztèques et mayas, à l’ethnologue des Lacandons.

Pour d’autres raisons, qui ont un rapport étroit avec la liberté de penser et de témoigner, je n’ai pas hésité à publier Les Iks, de Colin Turnbull, si bassement attaqué par ses pairs ; Turnbull, je ne l’ai jamais rencontré ; je suis fier d’avoir assuré sa défense en le publiant. Si la cruauté du rapport du Turnbull sur ce peuple affamé peut choquer, il n’empêche qu’il faut lui rendre grâces d’avoir osé regarder la vérité en face – la mort lente, physique, d’un peuple – et d’avoir osé la rapporter dans son atroce nudité. 

Eduardo Galeano, mystérieusement oublié par l’édition française, alors même que Les Veines ouvertes de l’Amérique latine est « le » dossier pour comprendre l’histoire si malheureuse de l’Amérique du Sud, livre superbe par sa précision, sa passion et la générosité de son style.

Dans le même esprit, fut publié Fanshen, du maoïste William Hinton ; le seul ouvrage permettant de saisir de l’intérieur la savante et systématique prise de pouvoir d’un village chinois par le Parti. C’est sans doute cette liberté d’esprit qui a encouragé la province de France des dominicains de demander à Terre Humaine de publier en coédition avec les éditions du Cerf un des réquisitoires les plus sévères sur la Curie romaine, dossier établi par un de nos grands ordres monastiques : Quand Rome condamne, c’est l’affaire des prêtres-ouvriers. L’interdiction par Pie XII de cette mission ouvrière est l’expression de la crise profonde que vit l’Eglise, dans un Occident si déchristianisé qu’il en a perdu conscience. Le mouvement des prêtres-ouvriers avec cette condamnation romaine est, comme l’écrivait avant Vatican II le Père Chenu, le célèbre théologien : « L’événement religieux le plus important depuis la Révolution française. »

René Dumont, un des auteurs phares de la collection. Tel Zola, armé de ses écrits, il interpelle la Banque Mondiale et le FMI ; il dénonce l’injustice des faux progrès qui enfoncent le Tiers Monde dans le malheur, pour le bénéfice des nations industrielles.

Terre Humaine, en vérité, oasis de liberté où des personnalités de tous bords peuvent s’exprimer dans le respect de chacun. Je profite de ces quelques lignes pour dire combien je rends grâces aux auteurs – Dieu sait s’ils sont de tendance diverses – pour n’avoir jamais émis, malgré des engagements opposés, le regret de côtoyer dans un même combat tel ou tel auteur, collègue ou écrivain.

Jean Malaurie

Voeux 2018

J’adresse tous mes vœux à celles et ceux qui me font l’amitié et l’honneur de suivre mon blog internet toujours plus fréquenté. Ces vœux sont de vigilance intellectuelle et spirituelle dans les temps de crise technique et morale que nous affrontons. Avec un esprit animiste que nous ont enseigné les Inuits, soyons ambitieux et prudents.

Je salue particulièrement trois organismes avec qui je coopère régulièrement :

  • L’Académie Polaire d’État dont je suis le fondateur à Saint Pétersbourg qui a l’ambition de former,  par des Master d’écologie, l’élite des 26 peuples nord-sibériens ;
  • La prestigieuse Université d’Hydrométéorologie de Saint Pétersbourg qui m’a nommé en 2017 Président d’honneur, et qui dans un futur grand bâtiment – Centre arctique franco-russe sous le patronage des Pr. Tchilingarov et Malaurie – formera une nouvelle « génération numérique autochtone » de l’Arctique ;
  • Et l’Uummannaq Polar Institut fondé sur la côte ouest du Groenland avec le Prince Albert II de Monaco, ainsi que le célèbre explorateur géographe russe, mon ami le Pr. Arthur Nikolaïevitch Tchilingarov.

Bonne année !

Et j’oserai vous dire en langue inuit de Thulé : JUTDLIMI PIVDLUARIT !

Inuits 1951 – Photo de Jean Malaurie

Jean MALAURIE

95ème anniversaire de Jean MALAURIE

Aujourd’hui, le grand géo-philosophe français, explorateur arctique et écrivain Jean MALAURIE fête son 95ème anniversaire ! Il est né sur les bords du Rhin englacés à Mayence. 22/12/1922-2017

Jean MALAURIE – Décembre 2017

BON ANNIVERSAIRE « ASASSARA » MALAURIE !

L’équipe d’assistants d’édition et de son oeuvre scientifique, ainsi que les amis de Jean Malaurie

« LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU », Préface de Jean MALAURIE

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU - EXTRAIT de la Préface de Jean MALAURIE

Bantee N’KOUÉ & Bakoukalébé KPAKOU
avec Dominique SEWANE 

LIEUX SACRÉS DU KOUTAMMAKOU

Editions Hesse

 

Extrait de la Préface de Jean MALAURIE (avec l’accord de l’éditeur)

LES LOIS SACRÉES DE LA NATURE

RÉPONSE DE L’HOMME NATURÉ.

[…]

L’un des moments les plus heureux de ma vie est sans doute celui des séminaires que j’animais au Centre d’Études Arctiques[6]. D’abord lieu de fraternels échanges pour lesquels il n’y avait de règle que le libre accès : aucune contrainte de condition ou de nationalité. Je m’étais arrêté au nombre de vingt-cinq participants, qui devaient être acceptés aussi bien par le Directeur d’études que par l’auditoire. Le séminaire débutait par un introït musical de Brahms ou de Bach ou un hymne à la joie de vivre du chaman inuit de Thulé, mon maître et ami Imina[7]. Ensuite, je développais mes recherches en cours, attentif aux réactions qu’elles suscitaient. A la deuxième heure, la parole était donnée à l’un des participants. Parmi ces derniers, il y eut des invités d’exception. Ainsi Jacques Delarue, Commissaire Divisionnaire, ancien Résistant pendant la dernière guerre mondiale. Dans le but de souligner avec mon ami Jacques Derrida la précarité de la notion de vérité, et d’insister sur son côté aléatoire (« De la Vérité en ethnologie… » était le titre donné à mon séminaire en 2002[8]), il évoqua l’une de ses enquêtes : alors qu’un prévenu accusé pour meurtre était sur le point de reconnaître sa culpabilité, lassé par des interrogatoires visant à le condamner, il fut disculpé in extremis par la découverte d’un cheveu sur la banquette d’un train[9]. Ou le professeur Marc Tadié, éminent neurochirurgien, dont les recherches sur les perceptions extra sensorielles des sociétés du Paléolithique supérieur et des peuples primitifs contemporains étaient novatrices[10]. L’anthropologie sensorielle – couleur, odeur, son, relief et structure du paysage – commence à nous révéler toutes leurs acuités chez des peuples soucieux d’entendre la parole de invisibles. Ou encore Jean Duvignaud, le grand sociologue français qui nous a introduit à l’oeuvre du grand ethnologue des rêves et de l’inconscient avec Le Candomblé de Bahia de Roger Bastide dont Terre Humaine a plié une oeuvre majeure. Ce Centre d’études arctiques, qui a été poursuivi de 1957 à 2007, a attiré nombre d’esprits très originaux : un Esquimau groenlandais, pendant trois ans ; un Irakien spécialiste de l’art lapon ; un fils de milliardaire américain étudiant les changements de climat dans les derniers 3000 ans ; une éminente anthropologue danoise, spécialiste de Knud Rasmussen ; Giulia Bogliolo Bruna, ethnohistorienne des peuples premiers arctiques à l’Université de Gênes ; Pascal Dibie, éminent ruraliste qui a été mon étudiant jusqu’à l’université pirate fondée à l’Inalco avec mon cher collègue et ami l’ethnologue Robert Jaulin ; Anne-Marie Bidaud, l’éminente spécialiste du cinéma arctique qui a fait comprendre, à partir de mes propres films, l’importance anthropologique de l’image ; Jean-Michel Huctin, spécialiste, pendant dix ans, de ce haut lieu du Groenland où l’on cherche à faire revivre ces enfants abusés par pédophilie – y compris familiale –, alcoolisés, drogués, humiliés par le progrès ; Georges Devereux, cet extraordinaire psychanalyste, dont les enquêtes auprès des Indiens des Plaines en temps de crise inspirèrent de nouvelles recherches sur l’inconscient. Jean Malaurie a voulu l’entraîner au Groenland pour étudier avec son autorité – le dedans et le dehors – [11] ; Alain Lemoine, chef d’entreprise breton fasciné par le succès de Per-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, qui a démontré que le peuple – il s’agit de Bigoudens – a une riche culture incomprise dans ce scandale qu’a été l’enquête universitaire de Plozévet (1961-1965) par plusieurs dizaines anthropologues, sociologues, historiens parisiens[12] ; les remarquables capitaines de recherche qu’ont été, dans notre base du Spitzberg, ces futurs grands géomorphologues, Thierry Brossard, Marie-Françoise André et Daniel Joly, Claude Lepvrier, qui ont su, par une extraordinaire précision d’étude des minéraux, de la cryopédologie, des plantes, des microclimats, courtiser la nature et faire comprendre son savant message. Une célèbre ethno-astronome, Chantal Jègues-Wolkiewiez, évoqua le savoir étonnamment précis de l’orientation et du calendrier datant du paléolithique supérieur que révélaient les peintures rupestres des grottes de la Vallée des Merveilles, dans les Alpes Maritimes[13] . Alexandra Richter, une anthropologue franco-allemande spécialiste du grand poète Paul Celan[14]. Egalement deux Africains d’une rare élévation de pensée, présentés par Dominique Sewane. N’BaahSanty, Togolais, l’avait introduite à Warengo, son village du Koutammakou, avant qu’il ne parte pour l’Ukraine afin de suivre des études de médecine. Parlant couramment cinq langues, il pratiquait la langue française avec un talent d’écrivain. Son itinéraire était représentatif de cette nouvelle génération africaine, d’une énergie peu commune. A l’âge de dix ans, alors qu’il gardait le troupeau de son père comme tous ses camarades, il avait décidé seul d’aller étudier à Lomé. Au prix de difficultés qui auraient découragé plus d’un jeune Européen, il avait réussi brillamment tous ses concours. Il était à l’époque médecin urgentiste à Cayenne[15] . Quant à Claude Assaba, Yoruba du Bénin, professeur d’anthropologie à l’Université d’Abomey Calavi à Cotonou, l’un des esprits les plus élevés jusqu’à certaines dimensions ésotériques que j’ai eu la chance de rencontrer ; j’ai eu l’extrême honneur de l’assister dans les dernières heures de sa vie en lui parlant au téléphone, ainsi qu’il me l’avait demandé. Dans un texte – « Nord-Sud » – sévère pour les universités parisiennes dont Nanterre engagées dans des querelles personnalisées d’idéologies, publié dans la revue Inter-Nord que je dirigeais, il avait mis l’accent sur les liens entre l’arrière-monde inuit et celui des Africains. Mêmes combats : « Les peuples premiers auxquels j’appartiens pensent selon les traits caractéristiques de leur environnement physique, de leur géographie. Leurs mythologies sont tributaires des espèces végétales, animales, minérales et des variations saisonnières. La réalité des peuples premiers est : « je sens donc je suis » [16] Il regrettait que son maître, Dominique Zahan, fût si peu cité par les ethnologues, divisés par des querelles de chapelle et surtout préoccupés par l’esprit de carrière.

Séminaire de Jean MALAURIE au CEA (Centre d’Études Arctiques) 1990 – ©JeanMalaurie

Ce séminaire se terminait par un thé qui se poursuivait non seulement dans mon bureau, mais dans le couloir et jusque dans l’escalier. C’est ainsi qu’une amitié intellectuelle s’est peu à peu constituée, dans l’esprit des grands fondateurs qu’étaient le résistant Marc Bloch et mes maîtres et amis, Lucien Febvre, Fernand Braudel et Claude Lévi-Strauss. La fraternité anthropologique née entre les uns et les autres suite à ces rencontres hebdomadaires, à laquelle s’ajoute l’émotion ne pas être seul dans sa quête intérieure scientifique et spirituelle, est d’autant plus douce à ma mémoire, à l’heure où j’écris ces lignes, qu’elle témoignait que mon enseignement assuré pendant quarante ans n’était pas vain.

Jean MALAURIE (à gauche) Claude LEVI-STRAUSS (à droite). Salon du livre Paris. 1986 – ©JeanMalaurie

Pourquoi ces séminaires ont-ils été l’un des moments les plus heureux de ma vie ? Parce que notre groupe distillait une pensée profonde. J’ai détesté les querelles entre collègues en sciences sociales. « Ils ne s’aiment pas, nos chers collègues », me répétait Fernand Braudel. Ils s’interdisent ainsi de citer les collègues pouvant leur faire de l’ombre. Notre enseignement supérieur ne cesse de me rappeler ces singes des zoos qui cherchent à aller toujours plus haut et, de la hauteur, à dominer les autres. Ah ! l’esprit de carrière… Les sciences sociales ont le tort d’être inspirées par des idéologies dominantes, des structures et des modèles de construction occidentale, alors qu’elles devraient exprimer le fondement de notre histoire biologique. Ce n’est pas avec des concepts et des idéologies, que l’on se reconnaîtra « homme naturé ». C’est cela que m’ont appris les Inuit. Et je relis avec bonheur Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire et dans son Essai sur l’origine des langues. Que nous dit-il ?

« On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de Poètes. Cela dût être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. »

Avec la distance, en me reportant à ces séminaires d’études arctiques, je garde le souvenir d’un cénacle de poètes et de séminaristes en pèlerinage cheminant avec leurs grands prêtres dans l’immensité de déserts païens.

[…]

Jean MALAURIE

 

Cérémonie de remise des archives de Professeur Jean MALAURIE

Le 22 novembre 2017, aux Archives nationales de France, a eu lieu la cérémonie de remise des archives de l’explorateur et ethno-historien Jean MALAURIE, dont, notamment, ses archives – cataloguées sur 50 mètres linéaires – du Centre d’Études Arctiques CNRS/EHESS qu’il a dirigé à partir de 1957 .

En présence de nombreux ambassadeurs – son excellence Monsieur Rolf Einar FIFE, Ambassadeur de Norvège, particulièrement attaché aux accords d’Olso ; son excellence Monsieur Claude COTTALORDA, Ambassadeur de la Principauté de Monaco, représentant le Prince Albert II de MONACO, ami de longue date du Professeur ; son excellence Madame Ségolène ROYAL, Ambassadrice des pôles Arctique et Antarctique, manifestant publiquement son intérêt pour la pensée malaurienne ; le représentant de l’Ambassadeur de la Fédération de Russie, le conseiller scientifique Kirill BYKOV – mais également une soixantaine de personnalités – dont Monsieur Valery L MIKEEV, Recteur  de l’Université d’hydro-météorologie russe d’état de Saint-Pétersbourg – de scientifiques, chercheurs, écrivains et amis, Jean MALAURIE a prononcé un de ses discours les plus importants sur la défense et l’écoute des peuples primaires injustement considérés comme inférieurs ; sur l’urgente nécessité de réveiller les élites destructrices de notre planète et de son environnement, ainsi que sur les sciences sociales pouvant aller de l’avant qu’en respectant cette évidence selon laquelle l’homme a un passé biologique, dont les peuples premiers ont toujours eu conscience.

Professeur MALAURIE a conclue son intervention très remarquée en affirmant que le combat de  nos contemporains est de repenser le modèle de l’enseignement supérieur fabricant des exécutants et non des Penseurs !

(de gauche à droite) Françoise BANAT-BERGER, Directrice des Archives nationales de France ; Ségolène ROYAL, Ambassadrice des pôles Arctique et Antarctique ; Pierre-Cyrille HAUTCOEUR, Président de l’EHESS ; Jean MALAURIE – ©JeanMalaurie
Jean MALAURIE (à gauche) accueillant son excellence Monsieur Rolf Ernan FIFE, Ambassadeur de Norvège (à droite) ; Pierre-Cyrille HAUTCOEUR, Président de l’EHESS (au centre) – ©JeanMalaurie
(de gauche à droite) Armelle DECAULNE, chargée de recherches CNRS ; Denis MERCIER, Professeur de universités Paris Sorbonne ; Jean MALAURIE ; Samuel ETIENNE, Directeur d’études EPHE-PSL, spécialiste de  géomorphologie arctique (Islande) et Président du journal du Fonds Polaire Jean Malaurie (seule bibliothèque polaire au Muséum d’histoire naturelle)- ©JeanMalaurie

Le texte de ce discours est destiné à paraitre. Par ailleurs, dans une prochaine manifestation, Jean MALAURIE fera don de ses archives personnelles sur ses expéditions, ses recherches scientifiques et littéraires.

Palais de Soubise – Archives nationales de France

La pensée malaurienne en pièce-maîtresse de l’enseignement d’Anthropologie Culturelle

Enseignante-chercheure, le Prof. Antonella Caforio a érigé la pensée malaurienne en pièce-maîtresse de son enseignement d’Anthropologie Culturelle à l’Université Catholique du Sacré Cœur à Gênes. C’est pourquoi elle propose à l’étude de ses étudiants l’ouvrage Terra Madre du Prof. Jean Malaurie (Préface & traduction de Giulia Bogliolo Bruna, EDUCATT, 2017), parmi les écrits de référence de la discipline ethno-anthropologique. La prof. Caforio nous livre un témoignage en hommage à la pensée et à l’œuvre malauriennequi a eu le grand mérite, avec une méthodologie anthropo-géographique, d’introduire une connaissance approfondie des mécanismes de la vie, de la pierre, des plantes, qui sont une leçon quotidienne pour le chasseur Inuit.

Jean MALAURIE ©Jean Malaurie

« Dans l’œuvre du Professeur Jean Malaurie il y a l’amour, l’humilité, la participation et l’étude approfondie d’une population ressentie comme une partie de soi ou, mieux, comme une tesselle de son être, une parcelle d’humanité.

Ainsi, la thématique de la Terre bafouée est traitée toujours avec autant de passion, et naît de la conscientisation que l’« homme n’est pas venu sur Terre pour “domestiquer la Nature” mais pour s’y intégrer, en la respectant. Il y a un dieu caché dans le ciel, la rivière, la corolle des fleurs éphémères, les poissons des torrents et jusque dans l’œil de la baleine. Pour les Inuit, le souffle du vent peut, dans ses ondes sonores, être interprété comme un message de l’au-delà, du pays des morts »[1]. Et poursuit-il, « les Inuit […] ont compris que les choses sont reliées, narre le chamane Pualuna à Malaurie, dépendantes les unes des autres. Rien ne nous inquiète plus, nous autres Inuit, que d’interférer dans cet ordre naturel. Aussi veillons-nous à seulement nous y glisser sans en modifier le cours. […] Tout est souffle. Et, c’est l’essentiel que tu dois noter. Les forces sont nos alliées… Encore faut-il que nous soyons en mesure de les déchiffrer pour nous en servir »[2].

Comme l’enseignent tous les peuples traditionnels, l’égalité, dans leur vision du monde, ne renvoie pas simplement à la ressemblance à quelqu’un ou à quelque chose, mais dans le fait de partager une commune finalité ou, plus encore, un objectif commun, celui de rendre possible la Vie de l’Univers. Tout être vivant, indépendamment de sa taille, doit jouer son rôle : de la moindre feuille d’un arbre majestueux à la rivière la plus imposante, de la gouttelette de rosée d’une vaste étendue de prairie à une immense forêt.

Un poème zen récite « Le pin vit mille ans, les doux vents du matin seulement un jour. Chacun a sa place ».

Le raffinement de la conception écosophique du Professeur Malaurie m’a saisi. Et c’est pourquoi j’ai souhaité proposer à mes étudiants l’étude de la pensée malaurienne[3].

L’humanisme écologique vécu avec tant de passion par le Professeur, afin que l’on ne puisse jamais oublier que savoir c’est agir, constitue pour moi un retour aux sources émouvantes qui me relient à la richesse de la pensée orientale en ce qu’elle s’exprime si profondément dans la théorie de l’interdépendance. Cette philosophie enseigne que le concept d’égalité, celui qui est consubstantiel aux droits de l’homme, la problématique environnementale, le rapport homme/animal doivent être compris comme un Tout et analysés à l’aune d’une vision cosmique de la Vie qui n’accorde qu’une toute petite place aux événements humains. Et ce, car, rappelle le grand guide spirituel zen Thich Nhat Hanh « si nous regardons les choses en profondeur, nous verrons qu’une chose englobe en elle toutes les autres choses. Si tu regardes l’arbre en profondeur, tu découvriras qu’il n’est pas seulement arbre, mais qu’il est aussi individu, nuage, lumière du soleil, animaux et minéraux … dans un morceau de pain, il y a un rayon de soleil. Cela n’est point difficile à saisir, car sans soleil, il n’y aurait pas de pain. Dans un morceau de pain il y a les nuages, car sans nuages, le blé ne pourrait croître. Chaque fois que tu manges du pain, tu manges la lumière du soleil, les minéraux, le temps, l’espace, le tout… sans la lumière du soleil, les nuages, l’air, les minéraux, un arbre ne pourraient pas survivre » [4].

Et voilà pourquoi, reprenant le titre très inspiré d’un de ses essais si poétiques, Lorsque tu bois un thé, tu bois les nuages.

Antonella Caforio

[1] Malaurie, Jean, Terre Mère, Paris, CNRS, 2008, p. 52.

[2] Malaurie, Jean, 1989 [1955] Les Derniers Rois de Thulé, Paris, Plon, coll. «Terre Humaine», pp. 111-112..

[3] Malaurie, Jean, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, pref. e trad. di Giulia Bogliolo Bruna, EDUCatt, Milano, 2017.

[4] Thich Nhat Hanh, La luce del Dharma Dialogo tra cristianesimo e buddhismo, trad. it. di Giusi Valent, A. Mondadori, Milano, 2003, pp. 7-16.

 

 

Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit.

 Jean Malaurie, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, prefazione e traduzione di Giulia Bogliolo Bruna, Milano, EDUCatt, 2017.

Cri d’alarme en défense de la planète menacée par la folie mortifère d’un Occident matérialiste et consumériste qui défie l’ordre naturel, Terre Mère de Jean Malaurie (CNRS Éditions, 2008) vient de paraître en version italienne, dans l’élégante et fidèle traduction de Giulia Bogliolo Bruna, sous le titre Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit chez EDUCatt, les prestigieuses Presses de l’Université Catholique Sacré-Cœur de Milan.

Ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne[1], Giulia Bogliolo Bruna signe une Préface empathique et argumentée qui permet au lecteur transalpin de contextualiser ce court essai aux accents prophétiques – dont la brièveté n’a d’égal que la profondeur –  au sein de la riche production scientifique de l’éminent Savant.

Jean Malaurie, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, prefazione e traduzione di Giulia Bogliolo Bruna, Milano, EDUCatt, 2017.

Texte militant, foncièrement humaniste et prémonitoire, Terra Madre reproduit pour partie le Discours prononcé, le 17 juillet, à l’UNESCO par le prof. Jean Malaurie à l’occasion de sa nomination à la fonction d’Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques ainsi que l’essai inédit intitulé Leur préscience est primitive, et ils sont innocents !

Dans un télescopage temporel où le passé, illo tempore, s’entrecroise avec un présent chaotique et chronophage qui ouvre à un futur apocalyptique, Jean Malaurie dénonce les politiques écocidaires qui sacrifient la diversité biologique et culturelle sur l’autel du profit : « La Terre souffre. Notre Terre Mère ne souffre que trop. Elle se vengera. Et déjà les signes sont annoncés ».

Face au réchauffement climatique accéléré, dont les causes sont géophysiques et humaines, naturelles et culturelles, les Peuples-Racine du Grand Nord, et notamment les Inuit, sont confrontés à un véritable choc des cultures, à une crise civilisationnelle majeure aux conséquences tant dramatiques qu’imprévisibles. Et ce, car « notre ignorance, alerte Jean Malaurie, devant nombre de paramètres responsables de ces grands problèmes, devrait confondre d’humilité l’expert. Oui nous sommes dans la brume ».

Ainsi l’Anthropogéographe plaide-t-il en faveur d’un humanisme écologique appelé à articuler la philosophie naturelle des Peuples Premiers et les enjeux de la post-modernité, prônant un modèle durable de croissance économique et une répartition équitable des fruits de la croissance économique.

Or, les Inuit, “écologistes nés”, sont dépositaires d’une philosophie naturelle millénaire qui célèbre la sacralité de la Terre, à laquelle l’Occident technocratique, sans repères sacrés et spirituels, devrait s’inspirer.

L’encyclique Laudato si’ de Papa Francesco invite à penser une écologie intégrale qui s’apparente, comme le rappelle Giulia Bogliolo Bruna dans la Préface, à la pensée écosophique malaurienne: « il est indispensable d’accorder une attention spéciale, écrit le Saint Père, aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles. Elles ne constituent pas une simple minorité parmi d’autres, mais elles doivent devenir les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux » [2].

Parole engagée au service de l’humain et de la planète, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit de Jean Malaurie retrace en parallèle et en filigrane l’anamnèse de l’inuitisation du jeune Anthropogéographe, une « conversion » dans l’acception étymologique latine qui l’a conduit à une véritable métamorphose identitaire.

Lors de la première mission géographique et ethnologique française (1950-1951) dans le district de Thulé qu’il conduit en solitaire, Malaurie s’initie, à l’école des Inughuit, ces gens « aux pouvoirs premiers », à une compréhension plus intime de la matière.

Imprégné par l’esprit de Jean-Jacques Rousseau et habité par la philosophie naturelle des Inuit, qui ne contemple aucune fracture ontologique entre les règnes, Malaurie, souligne Bogliolo Bruna dans la Préface, parvient à une « intelligence autre de la Nature » perçue comme un Tout unitaire et vitaliste.

Au travers d’une approche écosystémique, il s’efforce de rechercher l’ordre invisible auquel les mythiques Rois de Thulé, sa «famille de glace», s’inspirent dans leur organisation sociale de matrice anarcho-communaliste fondée sur un «égalitarisme structurel» et un «élitisme fonctionnel». Pour ce faire, Jean Malaurie mobilise une approche plurielle à la fois rationnelle, sensorielle et géo-poétique.

Au gré d’une socialisation avec ses compagnons Inuit – aussi intime que subtilement tissée- il passe de la pierre (ujarak) à l’homme (Inuk), de l’homme au cosmos.

On ne voyage jamais impunément…

La découverte du Grand Nord enfante ainsi un homme nouveau.

Au contact de ses compagnons Inughuit, le jeune Anthropogéographe redécouvre sa « primitivité du Nord », une virginité sensorielle que son acculturation occidentale avait brimée et enfouie.

Inuitisé, il se reconnaît alors « homme naturé » : « J’ai compris que je ne ferai jamais ʺʺmon deuil«  de l’Inuit que j’étais devenu, de l’indicible bonheur et de la paix intérieure que ce nouvel état m’avait apporté. […] J’avais découvert un monde d’une innocence édénique, un peuple d’avant la chute d’Adam, des hommes et des femmes en communion avec l’Origine».

Suivant une éthique de la responsabilité élargie, il appelle l’Occident à accueillir la parole inspirée de Peuples Premiers enracinés dans la Nature.

Ago quod agis.

Depuis plus d’un demi-siècle, Malaurie s’insurge contre une mondialisation sauvage qui ampute l’Universel de ses singularités et ne cesse d’alerter l’opinion publique, les responsables politiques et les media sur les dangers qu’encourt la planète.

Face au dérèglement climatique, les Peuples Premiers ne sont ni en dehors ni en arrière de l’Histoire: ils sont appelés à être les éveilleurs d’un Occident en perte de repères.

Sous le signe d’un humanisme vécu, l’ancien Réfractaire, qui s’était rebellé contre la barbarie nazie, se fait façonneur d’avenir : « il faut, plaide-t-il, que la conscience de tous devienne une conscience écologique ».

Il faut respecter notre Terre Mère « nourricière non seulement biologique de notre vie, écrit Malaurie, mais, encore, spirituelle, de notre civilisation, de nos imaginaires, de nos rêves, de nos cultures, et en fait de notre humaine condition ».

Sila, l’air, Nuna, la terre, Imaq la mer : « tout est caresse de Dieu »[3].

A l’écoute de la sagesse de la Terre, rappelle Bogliolo Bruna, Malaurie sacralise son être-au monde et parvient à une « écosophie inspirée ».

Giulia Bogliolo Bruna, ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne

[1]  On renvoie à Giulia Bogliolo Bruna, Jean Malaurie. Une énergie créatrice, Paris, Armand Colin, coll. « Lire et comprendre », 2012 [traduction italienne : Equilibri artici : l’umanesimo ecologico di Jean Malaurie,  (prefazione Anna Casella Paltrinieri, postfazione Luisa Faldini)] Roma, CISU, 2016.

[2] Papa Francesco, Encyclique Laudato si’ , Roma, 2015, p.113.

[3] Papa Francesco, Encyclique Laudato si’ , p.66.

Hommage à Jaime Aguirre-Puente

Hommage à Jaime Aguirre-Puente, Directeur de recherche au CNRS, Physique du froid, membre d'honneur de l'Institut International du froid.

La recherche en sciences de la terre a connu une grande perte avec la disparition de mon ami Jaime Aguirre-Puente, d’origine mexicaine. Il s’est imposé dans l’étude du froid en tant qu’ingénieur à l’école de ponts et chaussées de Paris, puis en tant que physicien théorique au laboratoire d’aérothermique au CNRS, dont il a été nommé directeur.

Je rends hommage à son oeuvre et à sa personnalité humaniste. En tant que géomorphologue en hautes lattitudes et géo-cryologue, j’ai régulièrement collaboré avec cet éminent chercheur. J’ai fait sa connaissance pour la première fois lors d’un congrès soviétique en Sibérie centrale, au Pôle du froid à Iakautsk en juillet 1973, et l’ironie de la vie, ce sont mes amis russes qui m’ont présenté à lui. D’une très grande compétence avec un esprit interdisciplinaire qui est rare chez les personnes des sciences dures (les géographes et naturalistes), Jaime Aguirre-Puente est une des personnalités scienctifiques les plus attachantes.

Au Havre, du 23-25 avril 1975, avec le concours  du CNRS, du centre d’études arctiques, il a été organisé sous notre présidence commune, un congrès international associant les géomorphologues des hautes lattitudes, aux ingénieurs des matériaux et aux spécialiste de l’Institut International du froid. Ce congrès de 300 spécialistes conduits sous l’égide de la Fondation française d’études nordiques que j’ai fondé en 1974, a permis lors de ces trois jours de discuter 44 articles de grande qualité, par 112 participants représentant quatorze pays. Tous ces travaux,  débats et rapports ont été publiés en deux volumes (Vol. I 305 pages et Vol. II 600 pages)  par la Fondation française d’études nordiques à Rouen et diffusés par le Centre d’Études Arctiques Paris (CNRS/EHESS).

Actes et documents N°6 – Les problèmes posés par la gélifraction – Vol. I – Préface de Jaime AGUIRE PUENTE- Paris, 1977

La disparition de mon ami Jaime Aguirre-Puente m’affecte particulièrement. Il y avait en lui une humanité inspirée par l’esprit amérindien que j’ai rarement rencontré entre collègues de disciplines différentes. Ce congrès unique transdisciplinaire que nous avons présidé tous les deux au Havre,  a été grâce à lui, d’une chaleur exceptionnelle entre physiciens, ingénieurs, géologues et géomorphologues. Le malheur de l’Enseignement supérieur en France, c’est que les spécialistes n’aiment pas se confronter entre collègues et restent sur leur quant à soi dans le cadre de leur discipline, comme s’ils risquaient de perdre leur singularité en brassant les savoirs.

On trouvera dans Arctica I : écosystème en hautes lattitudes, un article très original publié par le CNRS éditions en 2016, intitulé la pluridisciplinarité : un devoir du scientifique (pp 187-195)

EXTRAIT : << Les trente et une expéditions arctiques conduites par Jean Malaurie, les recherches assurés en laboratoire et sur le terrain par nos équipes et celles de beaucoup d’autres pays, sur les aspects théorique, physico-chimique et mathématique, l’évolution des populations des régions extrêmes circumpolaires et, plus largement, partout dans le monde, ont conduit depuis des dizaines d’années au constat de ce phénomène redoutable : le « réchauffement climatique » de la planète.
Malheureusement, ce n’est qu’à la fin des années 1990 que les responsables de quelques pays ont porté une attention sérieuse à ce problème. Espérons que ce ne soit pas trop tard. Des regrets, nous en avons tous ; les miens portent sur le fait qu’à la fin de ma carrière au CNRS, en raison de la direction du Centre de géomorphologie de Caen assumée de 1991 à 1995, puis de ma retraite en 1998 et d’un séjour de trois ans dans mon pays, je n’ai pas pu participer directement aux réflexions conduites notamment par le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat). C’est donc bien tardivement qu’au cours du congrès de Copenhague en décembre 2009, à partir des réactions plus politiques et économiques, qu’objectives et altruistes, mon indignation m’a conduit à me pencher davantage sur ce problème. La quatrième Année polaire internationale fut ouverte en France au Muséum national d’Histoire naturelle (Paris 8-10 mars 2007) sous la direction de Jean Malaurie. Le changement du climat fut l’un des thèmes centraux de ce congrès. Les plus importants spécialistes russes, allemands, anglais, américains, danois, canadiens et français étaient présents. C’est au cours de ce congrès que le cinquantenaire du Centre d’études arctiques (1957-2007) fut consacré par le ministère de la Culture et de la Communication comme « manifestation culturelle et scientifique d’importance nationale ». Ce congrès s’est tenu sous le haut patronage de Jacques Chirac qui a ouvert ce congrès par un discours personnel remarqué.>>

Le Centre d’Études Arctiques présente ses condoléances très émues à sa famille. Parmi mes compagnons, j’ai perdu un ami.

Jean MALAURIE