« Quand on ne respecte pas la terre, elle se venge »

Les Informations Dieppoises 10/10/2016 à 16:45 par Camille Larher
Le Dieppois Jean Malaurie, géocryptologue, naturaliste, ethnologue ou encore fervent défenseur de l’écologie, publie une partie de son travail sur le Groënland.

Arctica tome 1, écosystème arctique et haute latitude est le premier opus d’une série de quatre ouvrages, sur quel thème se concentre-t-il ?

Il faut commencer par le commencement. Cet ouvrage rassemble 750 articles de ma vie scientifique dont un tiers est inédit. Ils traitent de l’écosystème, ce à quoi j’ai voué ma vie. Alors qu’est-ce qu’un écosystème ? C’est un système qui concerne la nature. Je suis le premier homme à avoir mené une expédition au Groënland, à avoir réalisé une carte de cet espace, tout en côtoyant les Inuits, mes compagnons. Ma spécificité est la géocryologie, c’est-à-dire l’étude du gel dans la pierre. Ce qui me hante, ce sont les origines. Avec le temps, les falaises ordoviciennes, ce qui correspond à -500 millions d’années, forment des éboulis.

Ce livre montre qu’il y a un ordre dans la nature, un écosystème. La nature, elle-même, organise l’ordre. La nature a une énergie et au fil du temps, la pierre subit des éboulements. Puis les éboulis vont bouger pour donner des formes très variables. Ceux-ci ont des strates qui veulent dire des choses. Ce livre est très important car il montre qu’il y a une homéostasie, c’est-à-dire que le système s’autorégule dans un certain équilibre. C’est Gaïa, la terre.

Cet ouvrage est donc un livre d’écologie ?

Oui, c’est un grand livre d’écologie. Je suis un géophilosophe, je pense qu’il y a une pensée dans la terre. Comme James Lovelock, un des maîtres de ce courant scientifique et philosophique. J’ai vécu avec les Inuits et ils cherchent à me transformer car ils sont naturés. Ils ont une pensée sauvage. Jusqu’alors, personne n’a compris les archéo-civilisations animées par le chamanisme et l’animisme. Pourtant, les Inuits ont vécu des milliers d’années de manière isolée. La nature a sa logique.

Cet ouvrage montre comment l’humanité s’est construite. En réfutant la vision biblique d’Adam et Ève mais aussi la théorie de l’évolution de Darwin. C’est une pensée et une méthode. Ce livre est un support pour les écologistes. Il dit clairement, sachez respecter la terre ! Aujourd’hui, le nucléaire veut forcer la nature, mais un jour elle se vengera…

Pouvez-vous justement faire un lien entre ce respect de la nature et les catastrophes climatiques auxquelles nous devons faire face ?

Il y a huit jours des événements majeurs se sont produits. Quand la base militaire de Thulé s’est construite en 1951, au Groënland, j’étais contre. Pour ce faire, des populations ont été déplacées. J’avais demandé à ce qu’aucun avion n’ait de bombes nucléaires et en 1968 un bombardier s’est écrasé avec quatre bombes.

Des tunnels ont également été creusés au Camp Century pour rejoindre plus facilement Moscou et Pékin, avec à l’intérieur un petit réacteur nucléaire. Mais en 1967, cette base a été abandonnée mais il y a encore des déchets nucléaires. Et avec le réchauffement climatique, la glace fond et rejette tout cela dans la mer. Nous sommes tous concernés par cette pollution. C’est une véritable catastrophe ! Un incident mondial car les courants circulent. L’Unesco (organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) veut faire une enquête.

Sur quel thème se portera le sujet du deuxième volume d’Artica ?

Là, dans ce premier volume, je m’intéresse à l’étude des éboulis et le prochain ouvrage parlera de la Sibérie. Notamment du district autonome de Tchoukotka où j’ai dirigé une expédition unique dans les années 90. Avec huit savants, nous présenterons nos recherches. Il faut défendre la nature et quand on défait le système, il faut faire attention. Car aujourd’hui, cette région est polluée et nous ne devons plus faire semblant.

Quel est votre avis de scientifique sur la tornade qui a touché les Antilles et une partie des États-Unis la semaine dernière ?

La nature est de plus en plus agressive et en Europe aussi les choses vont changer. La Cop 21 est vitale ! Il faut que l’homme respecte la nature. Arctica est un livre d’alerte. Arrêtons d’être irresponsables. À Thulé, il faudrait enlever 120 tonnes de neige et de gel chaque mois. En Sibérie, le CO2 sort petit à petit des zones dégelées à cause du réchauffement climatique. L’enjeu aujourd’hui est de réussir à l’enfermer mais on ne sait pas comment faire… Des gens là-bas meurent à cause d’une bactérie destructrice conduisant à des infections pulmonaires.

Aujourd’hui, que représente le peuple des Inuits ?

Ce sont des peuples qui vivent dans le Nord et qui sont venus de Sibérie il y a 10 000 ans. Ils ont franchi le détroit, et il y a 4 000 ans, ils sont arrivés au Groënland. Ce sujet sera l’objet du tome 3 d’Arctica. Leur situation est dure aujourd’hui car les jeunes boivent, se suicident. On a déraciné leur culture avec le catholicisme. Ce peuple vit une crise dramatique en profondeur. Tous les peuples autochtones ont des difficultés. Tous les quinze jours, un peuple autochtone disparaît et souvent, on a tout fait pour le détruire. Je suis pour l’écologie et la biodiversité culturelle. Il faut être fier d’avoir des racines. Comme il faut être fier d’être Dieppois sinon nous n’avons plus de culture. La science sans conscience n’est que perte de l’âme ! Le primitif a compris qu’on ne peut pas maltraiter la nature… On peut inventer un autre système de vie.

http://www.lesinformationsdieppoises.fr/2016/10/15/quand-on-ne-respecte-pas-la-terre-elle-se-venge/

Histoire d’une naissance (1/2)

_20161022_144710Je me revois, en janvier 1954, au jardin du Luxembourg à Paris, dans le Quartier latin. J’ai demandé à ma femme de m’attendre un moment afin de passer chez Plon, dans la rue Garancière, toute proche… J’aurais pu penser à un autre éditeur, à Albin Michel dont la célèbre collection L’Evolution de l’humanité m’avait fasciné. Je me disais : voilà, il faut refaire terre « Evolution » d’une autre manière, telle que je la sens. Mais Gallimard, c’est trop ambitieux… Albin Michel : ils ne tenteront pas deux fois le même effort ou ne comprendront peut-être pas la singularité et l’ambition du projet. Ce jour-là, Plon était à deux pas. Cet éditeur me tentait. Dans une maison à l’illustre passé et de tradition conservatrice, il est plus aisé d’être un marginal. Mais je n’y connaissais personne… Plon, l’éditeur de Simone Weil, de Bernanos, de Julien Green, de Foch et de tant d’autres, dont l’un des héros de ma vie : l’ethnologue danois-esquimau Knud Rasmussen. Ce souvenir m’a décidé : j’ai demandé à rencontrer le directeur littéraire. J’ai attendu… seulement un peu, dans un vieux couloir sombre, aux bas-côtés de couleur chocolat. Un modèle réduit des presses d’imprimerie Plon en 1887, quatre chaises recouvertes d’un velours rouge aux teintes passées. Le futur académicien Henri Massis, trop engagé auprès du Maréchal Pétain en 1944, un général à la retraite attendaient, eux aussi. Le temps a passé : quinze minutes, vingt minutes, puis j’ai été reçu, et j’ai vu arriver un homme que je n’ai jamais oublié, et dont je suis toujours heureux d’évoquer la mémoire qui m’est très chère : c’est Charles Orengo.

Je lui ai parlé parlé nettement ; sans doute, avec conviction et chaleur de mes projets : je voulais un contrat pour un livre… qui n’était pas écrit et un accord pour une collection… qui n’était encore qu’un concept que j’avais en tête, avec le titre qui m’était cher.

Mais, et je revois ses très grands yeux bleus, il m’a regardé longuement et écouté. Monégasque, il était aussi joueur que moi, aussi intuitif, passionné et aussi tenace. J’entends encore me répondre simplement : « Pour le livre, c’est oui ; pour la collection, dans quinze jours, je pourrai vous en dire davantage. Je dois voir mon président-directeur général qui est en voyage à Rabat. Ecrivez une note. » Je me pris alors à écrire et rêver. Orengo était convaincu mais je dus encore plaider ma cause – au moins pour la déontologie – devant le grand Conseil de la maison Plon – une veille dame tout à fait traditionnelle!…

Ce fut un des moments pittoresques de ma carrière. Je m’en souviens, c’était un vendredi après-midi. Nous étions réunis dans une très grande salle au mobilier Henri II. Le PDG Maurice Bourdel avait hâte de partir sur la Côte d’Azur, le soir même, pour le week-end ; il lissait méticuleusement ses ongles nacrés. Autour de lui : plusieurs autres membres du conseil d’administration semblaient m’écouter avec grand intérêt. J’expliquais la crise des sciences humaines, la nécessité de reprendre la tradition « Feux Croisés » inspirée par Charles du Bos, mais dans un autre esprit, de tenter une approche intellectuelle, littéraire et résolument non universitaire. Un dialogue parut s’ouvrir. Je m’aperçus soudain que certains des membres du Conseil et parmi les plus éminents – ils étaient fort âgés – avaient oublié sur la table – je ne sus jamais si ce fut par inadvertance – leurs sonotones! Fut-ce la raison du « confiant » accueil qu’ils m’accordèrent sans peine?

Oui, comme on dit du mariage : un malentendu qui se prolonge… Depuis soixante ans! Les PDG passent… la collection demeure, s’affirme. Elle est comme imposée de l’extérieur. La pensée de Terre Humaine est révolutionnaire ; mettre sur le même plan des auteurs qui ne savent ni lire ni écrire et relèvent de peuples de tradition que l’on n’ose plus dire primitive, et de grand écrivains tels que Emile Zola, Claude Levi-Strauss et Victor Segalen. Autre originalité de Terre Humaine une anthropologie réflexive : l’auteur doit dire tout de lui-même et des conditions dans lesquelles il recueille ses observations ; à cet égard, la collection n’adhère pas à cette mouvance qui veut que les sciences sociales soient « scientifiques ». En Histoire, il y a les faits qui ne sont pas discutables, mais l’essentiel   c’est l’interprétation, c’est à dire l’historien. Cette mouvance qui va à contre-courant dans les universités, de la sociologie que se veut scientifique, appelle une fidélité.

De cette fidélité, de cette continuité, sans lesquelles rien de grand ne se construit, je suis grandement redevable à Plon. Mais bien sûr, comme dans tous les couples, le nôtre n’a pas évité quelques sérieux orages qui tiennent surtout au fait que les directions, tout comme les modes, changent…

Le festival international du cerf-volant à Dieppe

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©Jean Malaurie 2016

Depuis 15 ans, Jean Malaurie réside l’été à Dieppe. Face à la mer, il poursuit son oeuvre d’écrivain.

Dieppe, ville au passé extraordinaire, capitale oubliée de l’exploration, dont les grands noms de Jehan Ango, armateur corsaire ; Jean Sauvage, premier navigateur français méconnu à ouvrir la route maritime du Nord en 1553, ouvrant la porte de la Russie à la France ; Jean Ribault, capitaine de la marine et découvreur de la Floride française en 1562 ; Jean  Cousin, cartographe célèbre et navigateur expérimenté ; Jean Parmentier, navigateur, qui, avec son frère Raoul,  seront les premiers français à doubler le cap de Bonne-Espérance en 1530 ; peinent à trouver leur place dans l’offre culturelle dieppoise.

Pourtant, Dieppe déborde d’atouts, avec notamment un festival international du cerf-volant. Cette 19ème manifestation, placée sous le signe des arts premiers, compte une quarantaine de délégations, dont des sociétés amérindiennes, nord-américaines et Inuits. Je suis allé naturellement à leur rencontre, me frayant un chemin parmi tous ces cerfs-volants dominés sur la plage par une puissante baleine du groenland de 20 mètre de long, qui arrive étonnement à remuer ses nageoires latérales et sa nageoire caudale pour flotter dans les airs. Ce n’est pas la baleine blanche de Moby Dick, mais c’est la baleine que j’ai connu dans le détroit de Béring, alors que j’étais à la tete dune mission soviéto-française en 1990 ; je me déplaçais en compagnie de chasseurs des 1 800 Yupigeat, les derniers esquimaux d’Asie.

Baleine du groenland ©Jean Malaurie

Ce 19ème festival est sous le patronage du Canada, dont tout dieppois reconnait sa dette en oubliant jamais la tentative du débarquement 19 aout 1942 qui a couté la vie à plus de 2 000 jeunes canadiens, morts sur la plage, trahis par le destin.

Les cerfs-volants ont la faculté de faire rêver. Pour cette patrie d’explorateur qu’est Dieppe, c’est retrouver un peu ce destin extraordinaire de découvreurs qui est le sien. Qui plus est, ces figures flottantes se réfèrent aux animaux fabuleux thaïlandais, cambodgiens, chinois, etc. contés dans les légendes d’exploration. Pendant 8 jours, le ciel nous a fait vivre les grands mythes qui sont fondateurs des toutes premières relations sensorielles et intellectuelles de l’homme avec l’invisible.

19e festival international du cerf-volant, Dieppe ©Jean Malaurie

Jean Malaurie est contre l’exploitation du pétrole en zone arctique préservée

Réaction de l’explorateur arctique Jean Malaurie à la publication du journal LesEchos.fr « La Norvège pourrait ouvrir une zone arctique préservée à l’exploration pétrolière » le 30 août 2016.

Le gouvernement norvégien souhaite explorer les ressources pétrolières d’une zone arctique préservée. Le pétrolier national StatOil fait pression sur les autorités d’Oslo afin que soit autorisé la recherche de gisements pétroliers dans les îles Lofoten et Vesterålen.

C’est la même attitude que le Président Georges Bush jr. a eu lorsqu’il a souhaité mettre en valeur les ressources pétrolières dans une zone écologiquement protégée au Nord ouest de l’Alaska.

En tant qu’Ambassadeur de bonne volonté pour l’arctique à l’Unesco, je ne peux que rappeler les votations exprimés lors du premier congrès arctique sur les problèmes écologiques qui s’est tenue sous l’égide du Prince Albert II de Monaco et sous ma présidence. Les actes de cette important manifestation témoignent que par delà les droit territoriaux, il est un droit écologique qui doit être éminemment respecté du fait de la fragilité des zones arctiques. C’est dans ce même esprit que beaucoup d’autorités groenlandaises se sont inquiétées par les propositions du gouvernement chinois d’exploiter le pétrole et l’uranium dans le Nord-ouest du Groenland.

Cette affaire doit être suivie de très près et dans le cadre de la COP 21, il convient, avec l’appui de forces d’opposition à Olso, notamment les défenseurs de l’environnement, d’intervenir. C’est le sens officiel de ma démarche en tant qu’Ambassadeur auprès des autorités concernées à la direction générale de l’Unesco.

Jean Malaurie

http://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/0211240655475-la-norvege-pourrait-ouvrir-une-zone-arctique-preservee-a-lexploration-petroliere-2023656.php?bCLtCkvo8U72eE5b.99

Revue Reliefs – Entretien avec Jean Malaurie

Premier homme au pôle géomagnétique nord, géomorphologue ayant partagé le quotidien des populations Inuit, découvreur de l’Allée des Baleines, Jean Malaurie est ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur et président de l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, Président d’honneur de l’institut d’hydro-météorologie arctique de Saint-Pétersbourg. Il revient pour Reliefs sur la longue histoire de l’exploration du pôle Nord et sur son propre parcours. Il raconte ainsi son expérience qui l’a mené de l’étude scientifique à la conscience politique et au questionnement sur le devenir des peuples polaires.

Revue RELIEF - R3 POLES - 19€ Reliefs Éditions
Revue RELIEF – R3 POLES – 19€ Reliefs Éditions

[EXTRAITS]

[…]

RELIEFS
L’avenir des peuples du nord : on connaît votre force d’engagement, pourquoi une telle énergie ?

Jean MALAURIE
Il se trouve que la vie est un destin. Pendant soixante ans, j’ai eu pour compagnons des hommes issus d’une civilisation héroïque ; hommes du froid. Je suis sans doute, un des derniers scientifiques à avoir vécu étroitement en hautes latitudes avec des hommes ayant connu la famine. Les préhistoriens spécialistes du paléolithique supérieur européen m’ont souvent dit : « Notez Tout, le moindre détail; c’est capital pour nous, archéologues qui n’avons pas le bénéfice de voir comment vivent les hommes de la préhistoire et comment fonctionne une société de période froide. » Par ailleurs, je ne vous cache pas qu’il y a une reconnaissance pour ces hommes et femmes qui m’ont aidés à faire émerger en moi, d’éducation chrétienne et rationaliste occidentale, une pensée animiste. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour énoncer quelques détails de cette philosophie de vie. Je rappellerai que cette société a une structure politique : l’arnacho-communalisme. Elle est gérée de façon discrétionnaire par une élite de chasseurs, parmi lesquels se fait entendre le Chaman qui est un visionnaire des invisibles et des relations avec les forces de la nature. […]

RELIEFS
Quelle place restera-t-il pour les populations traditionnelles dans les temps à venir ?

Jean MALAURIE
Une place à l’image de celle qu’a réservé la COP 21 aux peuples premiers du monde entier : en dehors des discussions. Je regrette, qu’à la conférence de Paris, COP 21, l’Arctique n’est pas été à l’ordre du jour alors que c’est un foyer majeur dans le changement de climat. Les peuples autochtones circumpolaires, au nombre d’un million – Inuit, Amérindiens, Sames ou Lappons, 500 000 sibériens – n’ont pas été invités à donner leur avis sur ce changement radical de climat. Aucune population traditionnelle n’a pu simplement s’exprimer. Décidément, les hautes autorités n’ont pas compris le message de mon ami Claude Lévi-Strauss sur la complexité de la pensée sauvage, sur ces sociétés méconnues qui ne sont appréciées que dans les musées jugés « cimetière de culture. »

[…]

 

http://www.revuereliefs.fr

 

Léon Chestov, la pensée du dehors

Hommage à Léon Chestov par Jean Malaurie

Avril 1963, j’étais en mission chez les Utkuhikhalingmiut (UTK). Ce peuple nord-canadien venait de connaître une famine ; 5% de la population était morte de faim ; Ottawa, sachant ma relation étroite avec ces peuples, m’a demandé d’intervenir, pour inciter ces derniers archaïsants à se rapprocher d’un poste officiel, où ils disposeraient d’une école et de services de secours. C’est ainsi qu’en avril-mai 1963, j’ai été l’hôte d’une poignée d’hommes, parmi les plus extraordinaires de tout l’Arctique. Ces survivants, qui étaient 25, les UTK étaient si rigoureux dans leur organisation que je les ai appelés les « Spartiates de l’Arctique ». Ils s’interdisaient de se chauffer et de s’éclairer dans leurs iglous de neige. À l’embouchure d’un des grands fleuves de l’Arctique central – la rivière Back – , ils pêchaient de magnifiques saumons qu’ils mangeaient crus toutes les quatre heures : « Nous ne chauffons pas l’air, mais l’intérieur de notre corps. C’est plein de bon sens. » Lors des migrations saisonnières de caribous, ils complétaient leurs ressources par la chasse des animaux de la toundra. Ce peuple refusa, à ma requête, de remonter 200 kilomètres au nord : « Petit Blanc de rien du tout, venu Dieu sait comment parmi nous pour nous conseiller. Quelle arrogance ! Nous sommes là depuis des siècles et nous savons mieux que toi ce qu’il nous faut : si nous voulons survivre, il faut rester près de nos morts, nos Grands Anciens et ces chers poissons qui nous visitent et nous inspirent. »

Léon Chestov, la pensée du dehors - Ramona Fotiade - Le Bruit du temps. Mars 2016
Léon Chestov, la pensée du dehors – Ramona Fotiade – Le Bruit du temps. Mars 2016

Ces hommes, vivants dans des iglous de neige les trois quarts de l’année, et d’une culture matérielle très élémentaire, vestiges d’un paléolithique supérieur boréal, témoignaient dans leur animisme de la continuité originelle de la nature à l’homme. Il est une énergie de la matière, et les peuples animistes hyper-sensorialisés en ont une vivante conscience. La préhistoire est une étape décisive de l’histoire de la pensée que nous avons trop longtemps méprisée. Dans mon intimité avec ces peuples du grand nord, je revivais la profonde réflexion de Léon Chestov. « Nous ne pouvons pas enfermer la vérité dans des principes scientifiques ; la philosophie peut être même, selon T. Smolej, analyste de la pensée de Léon Chestov, une entrave dans notre appréhension de la réalité et de Dieu » – aimait-il dire. J’ai toujours été déçu par la dimension laïque de l’anthropologie occidentale. Et en vivant l’oraison païenne du chasseur, je retrouvais toute la pensée russe qui est un commerce d’inspiration avec l’espace, les fleuves, les plantes, la vie animale, le ciel ; un hymne de gratitude pour sa vitalité et sa beauté.

Au cours de l’expédition franco-sovétique, que j’ai dirigé en Tchoukotka au nord de la Sibérie, en 1990, première expédition internationale en Tchoukotka depuis la révolution d’octobre et deuxième depuis la grande Catherine, j’ai eu à faire face à des tensions entre les Ukrainiens, qualifiés de fascistes, les biologistes Tatars, qualifiés de tchétchènes, il me suffisait, le soir venu, sur les bords du détroit de Béring, adossés à des mâchoires de baleines alignées chamaniquement, selon la loi des nombres et en interpellant le ciel sur cinq mètres, de faire un grand feu ; nous tous, les quinze, en méditation assise, en cercle autour de cette flamme, écoutions religieusement, l’un d’entre nous, récitant ses vers préférés de Pouchkine, si souvent sublimes. Mon rude voisin avait des larmes, et c’est alors que nous oublions nos misères dans des chants russes inoubliables. Oui, la pensée russe, jusque dans sa philosophie totalitaire de sa période soviétique stalinienne, a gardé souterrainement une dimension sacrée : Gaia, la terre mère, comme le disaient mes compagnons Inuit ; les Utkuhikhalingmiut. Nous sommes tous, comme ce grand philosophe Léon Chestov, en quête de vérité. Qui sait, si ce ne sont pas les peuples racines, comme me le faisaient élégamment remarquer les autorités de Moscou, qui ont la réponse pour une écologie humaine. Et nous sommes tous habité par la pensée de Léon Chestov, ce maître, ce « ascète, de solitaire, ce mystique, pour qui la vie se résume à une veille au jardin de Gethsémani, une attente continuelle de la dernière révélation ».

Ma vie dans les déserts arctiques ma fait découvrir avec des païens animistes inspirés, dans la nuit polaire, de dimension mystique, la sérénité de ces hyperboréens qui considèrent, dans leurs longues méditations en traineaux à chiens, que leur vie n’a quelque sens que dans la mesure où, en hommes naturés, ils supportent avec gaieté les mystères de cet univers impitoyable. Un jour le chaman, si respecté, aura un début de réponse. « Oui, me dit-il, il y a un ordre de la nature. Il n’est ni bon, ni mal ; Tessa ! (c’est comme ça) »

Face à l’univers, ses systèmes planétaires, nés (?) il y a 13,82 milliards d’années, qui donnent le vertige, découvrant ces milliards de planètes d’un univers en expansion, le diamètre de cet univers observable étant de 100 millards d’années lumière, le scientifique, malgré tout son orgueil, prend conscience de sa profonde ignorance.

En relisant Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï, mais aussi, très particulièrement, Léon Chestov, je songe aux pères spirituels de la Sainte Russie, les Staretz. J’ai connu personnellement le grand philosophe chrétien, le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin. Tout étant dit, m’a-t-il répété, reste une énigme : « Pourquoi l’homme dans cette longue histoire complexifiée de la nature? ; d’où vient ce privilège exceptionnel d’avoir une  conscience ? ». Résolument évolutionniste, il m’a encouragé à poursuivre ce pourquoi je suis né : « L’homme qui parle avec les pierres », tel est mon surnom chez les Inughuit de Thulé. Le désert de glace, les chamans, les écrivains inspirés, comme Léon Chestov, nous aident, nous hommes de si peu de foi, à assurer un passage de la physique à la métaphysique ; à faire le vide en nous et comme le recommandait Maître Eckhart, « sortir de soi, pour pénétrer dans l’éternité et redevenir un. »

Jean Malaurie

 

Arctica 1 : Écosystème arctique en haute latitude

Écosystème arctique en haute latitude - CNRS éditions - Jean Malaurie 2016
Écosystème arctique en haute latitude – CNRS éditions – Jean Malaurie 2016

Il est un système d’équilibre des forces, une homéostasie de la Terre : Gaïa. Elle établit un ordre dans les éboulis du Grand Nord, dont les roches datent de l’Ordovicien. C’est une découverte majeure que Jean Malaurie va faire en jeune naturaliste lors de deux expéditions glaciologiques françaises sur l’inlandsis du Groenland (1948-1949), puis en solitaire (1950-1951) à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland. Les éboulis ordoviciens de plus de 400 millions d’années ont une « personnalité géomorphologique ». Ainsi, pour appréhender l’évolution de la Terre, les changements de climats, il convient d’en étudier les différentes étapes : ce sera l’objet de sa thèse d’État en géographie physique.

Aux côtés des Inuit, Jean Malaurie, jeune apprenti méditant, est à l’écoute de leur « pensée sauvage ». Il découvre la place centrale que tiennent la pierre et son « esprit intime » dans leurs réflexions mythiques, écho de ses propres recherches géocryologiques. Débute alors un long questionnement sur la dialectique de l’environnement et du chamanisme dont cet ouvrage présente la genèse.

Ce premier tome d’une série de quatre volumes consacrés à ses travaux scientifiques rassemble les recherches fondamentales de Jean Malaurie en géomorphologie, géocryologie et cryopédologie. En géophilosophe – selon la formule de Gilles Deleuze –, l’auteur revient sur ses propres découvertes scientifiques. On découvre les prémisses d’une pensée bachelardienne, à la recherche des énergies vitales de la pierre, au fondement de la vie sur Terre. Formé par l’esprit de raison géographique, le chercheur s’attache aux forces obscures de l’inconscient, l’irrationnel, inspiré par le socle rocheux et son énergie.

Personnalité polaire majeure, Jean Malaurie est avant tout un scientifique, géomorphologue et géocryologue de formation. Il est à l’origine du Centre d’études arctiques [CNRS-EHESS], érigeant en combat précurseur l’interdisciplinarité entre sciences humaines et sciences naturelles, une éco-ethnologie. Directeur émérite au CNRS et à l’EHESS, ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, il est aussi le père fondateur d’une anthropologie réflexive au sein de la collection « Terre Humaine ». En naturaliste, loin des structures et des modèles, il déploie une pratique novatrice de l’anthropogéographie, solitaire et immergée. Défenseur des minorités boréales, il fonde l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, unique école des cadres pour les jeunes élites autochtones nord-sibériennes dont il est le président d’honneur à vie. Il vient d’être nommé président d’honneur de l’université d’hydrométéorologie arctique d’État de Saint-Pétersbourg.

Voyage au bout de l’Inuit, chez les « Nouveaux Hommes »

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Chasseur Inuit. illustration ©Le Monde

« Takkuuk ! » « Regarde ! » Jean Malaurie a souvent raconté ce moment glaçant dont il a été l’unique témoin européen le 15 juin 1951, tout au nord du Groenland. L’un de ses deux compagnons eskimos lui touche l’épaule. Le géographe saisit sa longue-vue et ce qui se présente à ses yeux ressemble à un film, « un spectacle inouï qui me fait croire à un mirage ». Une base secrète de l’armée américaine a poussé sur cette côte déserte où, trois mois auparavant, les huttes de Thulé se fondaient dans le paysage.

« Une cité de hangars et de tentes, de tôle et d’aluminium, éblouissante au soleil dans la fumée et la poussière se dresse devant nous. La plus fantastique des légendes prend forme sous mes yeux. »

Depuis douze mois, le jeune chercheur sillonne les côtes gelées en traîneau. Ses recherches géologiques l’ont conduit en 1948 sur les « weasels », les chenillettes motorisées de Paul-Emile Victor, mais il a vite filé seul avec ses chiens vers le nord. Il pousse son exploration au-delà d’Etah, qu’il appelle « Ultima Thulé », l’un des lieux habités les plus proches du pôle Nord. Il s’aventure seul sur la banquise par des froids de – 30 0C et partage l’intimité des Inuits : « Ils me voyaient si proche… écrire, dessiner, cartographier. Au matin, ils me racontaient leurs rêves. »

[…]

Charlie Buffet

http://www.lemonde.fr/festival/article/2016/08/11/voyage-au-bout-de-l-inuit-chez-les-nouveaux-hommes_4981146_4415198.html

« L’Arctique ne va pas bien, j’aimerais observer l’affirmation du peuple Inuit »

CEREMONIE DE REMISE DE DECORATION
Jean Malaurie © Maxppp

Né en 1922, Jean Malaurie est ethno-historien, géographe/physicien et écrivain français. Il est Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique de l’UNESCO. Il est également le directeur et fondateur de la collection « Terre Humaine » aux éditions Plon. Explorateur, il a découvert les Inuit de Thulé.

Jean Malaurie vient de publier aux Editions Fayard son nouveau livre « Lettre à un Inuit de 2022 ».
Une invitation à l’indignation, les yeux rivés vers les peuples du Grand Nord, ces grands oubliés de la COP21.

Extrait de « Lettre à un Inuit de 2022 »:

« Adressée aux citoyens du grand Nord, cette lettre est un cri d’alarme : Résistez mes amis ! En n’acceptant l’exploitation des richesses pétrolières et minières de l’Arctique qu’avec votre sagesse. L’Occident est mauvais et nous avons besoin de vous. Le matérialisme nous conduit à notre perte. Puisse le citoyen inuit de 2022 voir le rêve des explorateurs se réaliser : un pôle non pollué où régnera un humanisme écologique. »

http://www.franceinfo.fr/emission/tout-et-son-contraire/2015-2016/jean-malaurie-l-arctique-ne-va-pas-bien-j-aimerais-observer-l-affirmation-du-peuple

« Nous sommes en train de ruiner la terre » le cri de douleur d’un humaniste

VALERIE MASSON-DELMOTTE, JEAN-PIERRE ELKABBACH, JEAN MALAURIE, HELENE VALADE ZHAO QI MENG ET JEROME BIGNON - ENREGISTREMENT DE L'EMISSION 'BIBLIOTHEQUE MEDICIS', SUR PUBLIC SENAT
Valérie Masson-Delmotte, Jean-Pierre Elkabbach, Jean Malaurie, Hélène Valade, Zhao Qi Meng et Jérome Bignon – ©Enregistrement de l’émission « Bibliothèque Médicis »sur Public Sénat

Que vaut la parole d’un Inuit face aux lobbys pétroliers ? Au moment où 170 pays sont réunis à Paris pour la Cop 21, Jean-Pierre Elkabbach reçoit dans son émission « Bibliothèque Médicis » Jean Malaurie, ethno-historien, géographe, physicien et écrivain connu pour ses nombreuses expéditions au pôle nord, premier homme au monde à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord et établir la généalogie d’un groupe de plus de 300 Inuits.Il nous alerte, nous réveille, nous questionne sur l’ignorance dont nous faisons preuve à l’égard de ces peuples au plus proche de la nature, non représentés à la Cop 21 et qui subissent pourtant de plein fouet les effets du réchauffement climatique. 

 « Nous sommes habités depuis toujours par un esprit de supériorité qui nous fait dire que nous sommes des scientifiques, que nous sommes en avance, mais nous sommes en train de ruiner la terre. »

Jean Malaurie se définit comme contestataire, un défenseur de ces peuples non conviés aux réunions mondiales sur le climat et qui pourtant vivent au plus près des éléments, et de la nature.

Qu’ont à dire ceux qui sont en première ligne, les premiers touchés par la fonte des glaces et la montée des eaux ? A l’heure de la Cop 21 que pensent-ils ? Ce sont à ces questions que répond l’auteur de « Lettre à un Inuit de 2022 »,(éditions Fayard) ouvrage dans lequel il s’adresse à un Inuit et lui demande de se réveiller, de construire, d’incarner l’opposition au dérèglement climatique.

Le Groenland est l’endroit du monde où les effets du réchauffement climatique sont les plus visibles et s’il est un homme qui connait bien cet endroit c’est bien  Jean Malaurie, l’homme qui a donné un nom à celui qu’on appelait de façon péjorative « l’esquimau » est allé à la rencontre des Inuits qui habitent les zones glaciales et qui a vécu avec eux.

« Vivre avec les Inuits c’est vivre le changement climatique, l’inuit adapte sa vie au climat, change ses habitudes, modifie sa façon de manger, de dormir, de se reproduire […] ils avaient depuis longtemps connaissance du bouleversement que nous traversons, ce sont eux qu’il faudrait écouter. », poursuit Jean Malorie avant d’interroger « pourquoi ne sont ils pas consultés, ni même représentés ? ».

Jérôme Bignon sénateur (LR) de la Somme qui représente le Sénat à la Cop 21, reconnaît cette erreur, mais rappelle que la communauté internationale change peu à peu de paradigme et regarde les choses autrement, il souligne que la Cop 21 est probablement l’un des derniers moments de l’humanité où il est possible d’inverser la tendance.

Jean Malaurie reconnait les récents efforts et la volonté des 170 pays de se réunir pour trouver une solution commune mais regrette le traitement infligé aux Inuits depuis toujours que l’on a déculturé, auxquels on a voulu imposer notre pensée et notre progrès sans jamais s’intéresser au caractère sauvage de leur pensée, à la sagesse de leur mode de vie.

« Levis Strauss, » dit-il « nous a montré que la pensée sauvage, le savoir sauvage est une philosophie  […] Le savoir Inuit est actuel, sa sagesse est nécessaire, son chamanisme rend possible la vie sur terre, dans leur pensée profonde,  la nature a des lois imprescriptibles, les rompre provoquerait les pires des malheurs. C’est exactement ce que nous faisons. »

C’est ce progrès dont nous sommes si fiers que le géographe montre du doigt, il s’agit pour lui « progrès criminel » qui se fait au détriment de ces peuples et que c’est notre modèle de développement, source de tous nos maux, qui est à réinventer.

« Notre pensée sur le progrès n’a pas changée, il faut modifier notre attitude par rapport au progrès, il faut une révolution spirituelle […] Tous les quinze jours, une langue disparaît, et avec cette langue c’est une civilisation et notre intelligence d’homme que nous sommes en train de dilapider. »

Jean Malaurie combattant fidèle et pugnace aux côtés des Inuits dont la pensée est une « médiation contemplative », une philosophie de la nature à laquelle nous devrions nous laisser aller pour que les décisions à prendre deviennent évidentes.

S’il souhaite que la Cop21 débouche sur un accord universel et contraignant, il se méfie des décisions prises par ceux qui nous dirigent et des décisions scientifiques qui pourraient en découler.

« Je me méfie du terme scientifique car au dessus de la science, il y a la sagesse », avant de conclure que la sagesse vient  des hommes les plus simples et qu’un jour nous aurons besoin de cette intelligence.

Jonathan Benzacar