Voeux 2017 de Jean Malaurie

Chers amis,

Veuillez croire, à l’ouverture de cette année qui s’annonce difficile, en mes voeux les plus cordiaux.

Le fondateur de la collection Terre Humaine ne manquera pas de prendre parti, si nécessaire, dans la crise qui risque de s’ouvrir. De nombreux lecteurs sont intervenus auprès de moi, mais je tiens à rester en dehors de ce système politique où pourrait sombrer notre démocratie européenne.

Tous mes voeux personnels,

Jean Malaurie

Voeux de Jean Malaurie aux élèves de l’Académie Polaire de Saint-Pétersbourg

En ce jour de Nouvel an, je vous souhaite une très bonne année, mes très chers amis de l’Académie Polaire d’Etat de Saint-Pétersbourg.

J’ose penser que vous êtes une famille de ces futurs architectes de la Sibérie moderne respectant la nature et les traditions des 26 peuples racine du Grand Nord. Vous constituez une élite du Grand Nord de la Sibérie. Réfléchir et faire réfléchir sur la sagesse de vos grands anciens, c’est vous qui pouvez  défendre l’écologie de l’Arctique.

[…]

La Russie est le plus grand pays du monde. C’est une Fédération avec 22 républiques et 120 nationalités.

Nous préparons la création de l’institut Arctique Jean Malaurie avec le gouvernement de Saint-Pétersbourg et le maire Gueorgui Poltavchenko a donné un Palais près du canal  Fontanka pour ce noble  projet.  Il s’agit de créer un  carrefour circumpolaire  international.

L’Académie Polaire est une création unique au monde pour inventer un Arctique moderne respectueux de la nature. Sans le concours actif des peuples, l’écologie est un concept vide. Je suis malheureusement très âgé. Je veux vous dire que chacun de vous est dans mon cœur.

Bonne année et de brillantes  études, le monde arctique a besoin de vous, mes chers amis !

Professeur Jean Malaurie, Président d’honneur de l’Académie Polaire d’État à Saint-Pétersbourg, qui l’a fondée en 1994 et Président d’honneur de l’Université hydrométéorologique arctique d’Etat à Saint-Pétersbourg.

Jean Malaurie, passion Inuit – RCF par Thierry Lyonnet

Spécialiste des Inuits, Jean Malaurie est de ces grands explorateurs qui enseignent la richesse des sociétés traditionnelles. Il est l’invité exceptionnel de Thierry Lyonnet.

« J’aimerais que l’auditeur comprenne que l’homme est habité par des mythes. Les mythes, ce sont des expressions de notre inconscient collectif. » Jean Malaurie est « l’homme qui parle avec pierres » selon les Inuits. Pour nous il est un formidable ambassadeur de ces cultures traditionnelles. L’écouter raconter ses rencontres et ses expéditions est tout à fait passionnant. Ce géomorphologue, longtemps chercheur au CNRS, est un explorateur – Russie, Canada, Groenland – et un ethnographe. Il est à l’origine de la mythique collection des éditions Plon, « Terre humaine », où l’on trouve entre autres « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss (1955).

L’HOMME DU DÉSERT BLANC

« Je suis habité par le mythe de Thulé. » Comprenez: par l’extrême Nord et les populations des zones les plus septentrionnales de la planète. Jean Malaurie a joué un rôle fondamental pour la connaissance du peuple Inuit. Après la guerre et après ses études, il a participé à deux expéditions polaires avec Paul-Emile Victor. Et en 1950, c’est seul qu’il est parti chez les Inuits, loin de la sécurité des grandes expéditions. Né en 1922 à Mayence, en Allemagne, il a expérimenté dans la Résistance le goût de la liberté. Ses expéditions ont aussi été un choix de vie. Il se souvient, au moment de partir: « Le progrès, le matérialisme… je ne veux pas construire ma vie ainsi. » Pour découvrir qui il est, il a besoin du désert. Non pas le Hoggar où il a pourtant effectué deux missions pour le CNRS – « Je ne suis pas Théodore Monod », dit-il. Son désert à lui c’est le désert froid, le désert blanc.

« Un malheur absolu c’est de ne pas respecter l’autre. »

LES INUITS, PEUPLE HÉROÏQUE

Dans son ouvrage « Ultima Thulé (éd. du Chêne, 2000) Jean Malaurie dénonce la destruction des sociétés traditionnelles. Les Inuits, c’est 10.000 ans de vie dans « des conditions héroïques ». Le récit qu’il en fait allie la rigueur du scientifique et l’extraordinaire vivacité de celui qui a vécu auprès d’eux – au cours de ses 31 missions. Il témoigne de la richesse de leur civilisation animiste. L’animisme c’est « la conscience » de la « si grande proximité » de l’homme avec l’animal. « Si grande qu’il se souvient du temps où, en hybride, il était dans une sorte de paradis perdu – ce qui est un des grands mythes des Inuits. » Sans angélisme, il confie son admiration pour cette société Inuit et ce qu’elle nous enseigne. « Un malheur absolu c’est de ne pas respecter l’autre.« 

Retrouvez l’émission RCF du MERCREDI 28 DÉCEMBRE 2016 À 17H03 :  https://rcf.fr/culture/portraits/jean-malaurie-passion-inuit

Jean Malaurie : l’homme qui parle aux pierres – France Culture par Nicolas Martin

Long récit sur sa campagne de 1950-1951 au côté des Inuits du très grand Nord, analyses sur l’Arctique contemporain entre réchauffement et convoitises… Jean Malaurie, invité exceptionnel, dénonce la disparition d’une culture essentielle, celle des Inuits. Par Nicolas Martin.

Les Inuits l’ont surnommé « L’homme qui parle avec les pierres ». Lors de ses premières expéditions en Arctique, il s’intéressait en effet surtout à la topographie, aux reliefs, et à la géomorphologie, mais petit à petit, celui qui fut le premier à atteindre, à pied, le pôle Nord géomagnétique en 1951 s’est intéressé, de plus en plus, aux populations, ce qui lui fit dire qu’il est passé « de la pierre à l’homme ». Quel regard porte-t-il sur l’Arctique qui a enregistré il y a quelques semaines des températures de 20 degrés supérieures à la normale, et sur la sauvegarde des peuples Inuits menacés par le réchauffement et l’exploitation des ressources naturelles ?

Jean Malaurie, est le premier des grands invités de cette fin d’année 2016, La méthode scientifique est avec lui pour l’heure qui vient.

Nous n’allons pas faire ici l’affront d’essayer de présenter Jean Malaurie de façon exhaustive, il faudrait pour cela l’heure entière. Tout juste rappeler qu’il publie la 3ème édition de ce magnifique livre aux éditions du Chêne « Ultima Thulé ; de la découverte à l’invasion d’un haut lieu mythique » récit historique, ethnographique, récit d’aventure aussi, un beau livre magnifique et tout à fait recommandé en cette période de fêtes. Il publie également « Arctica, Œuvres 1 ; écosystème arctique en haute latitude » aux éditions du CNRS qui est un ouvrage plus scientifique.

« Il faut toujours se méfier des militaires quand ils veulent collaborer avec des scientifiques désintéressés. »

« L’Arctique ne peut être protégé que par ses habitants. »

« La nature, c’est leur maître. Rien n’est fantaisiste chez les Inuit, /…/ la nature est généreuse pour celui qui en est le fils. »

 

Ecouter le reportage : https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/jean-malaurie-lhomme-qui-parle-aux-pierres

 

L’HOMME DU THÉORÈME ET L’HOMME DU POÈME. POUR JEAN MALAURIE – Par YVAN ETIEMBRE

Texte de Yvan ETIEMBRE – Anthropologue

Il avait  moins de 30 ans,  lorsqu’il débarqua sur les côtes groenlandaises, en juin 1948 ; il est maintenant âgé, comme on dit, mais fait montre d’une intense activité multipliant les interventions, les articles, préfaces et projets de livres. Explorateur, résistant, écrivain, anthropogéographe, fondateur de la collection « Terre Humaine », Jean Malaurie est présent à notre mémoire par ses découvertes souvent solitaires ou accompagnées de quelques Inuit. Il fut ainsi le premier à découvrir, le 29 mai 1951, le pôle géomagnétique et plus tard à nous faire connaître L’allée Des Baleines, mystérieux site préhistorique des peuples arctiques. Il est présent par ses combats en faveur du peuple inuit qu’il nous a rendu familier par ses livres dont Les Derniers Rois De Thulé ou Hummocks, plus récemment sa Lettre à un Inuit de 2022, comme par sa dénonciation d’une base américaine secrète au Groenland. Il a œuvré et œuvre toujours pour nous faire connaitre la richesse culturelle de ces peuples « racines » dont il partage la spiritualité chamanique et le sens de l’espace. Enfin, il est désormais au cœur des préoccupations écologiques et des luttes contre les menaces  qui pèsent sur l’environnement et le réchauffement climatique.

Jean Malaurie, comme le montre encore son activité, poursuivra toujours  une approche du réel , qu’il résumera par « de la pierre à l’homme et de l’homme au cosmos » à la recherche d’un ordre caché de la nature. Ses engagements divers trouveront toujours leur cohérence, dans l’homme et sa pensée.

Il a  toujours, pour sa part,  existé « contre », comme il le dit dans Hummocks, au sens de se construire contre son milieu et les préjugés de celui-ci, ainsi que l’éducation universitaire. Il s’est voulu à l’école des Inuits qui lui enjoignaient de cesser d’être  « le blanc » au cours d’une rude rééducation : sa rencontre avec l’Autre s’avéra pour lui processus déconstructeur de conventions sociales et d’un psychisme occidental amputé de son versant sensoriel et imaginaire qui bridait la créativité. Il y a gagné ce qu’il appelle son caractère double, métis, hybride ou coexistent « pensées sauvages et pensées blanches ». Mais il dut aller pour cela, jusqu’au bout de la solitude identitaire pour « renaître » et retrouver ce qu’il appelle sa « primitivité », d’autres affects.

A la science désincarnée,  il substitue les notions de connaturalité, d’écosystème social, notions complexes qui nécessitent la pluridisciplinarité. On ne saurait étudier l’homme boréal autrement que dans son environnement : telle est son intime conviction, confirmée à la fois par ses propres recherches géomorphologiques, la pensée chamanique des peuples premiers et la  « philosophie de la Nature » héritage de la pensée allemande. L’anthropogéographie arctique demeurera « contextuelle et situationnelle » ; le milieu (ainsi le rôle du climat) exerçant un impact significatif sur la morphologie sociale du groupe. Les éléments fondamentaux comme la terre et l’eau, la faune et la flore conditionnent les structures sociales et les structures mentales. Pour en saisir la complexité, le scientifique doit se faire aussi Inuit, parce que se situer dans le milieu boréal, c’est devoir faire appel à tous ses sens.

En ce sens, Jean  Malaurie  n’est pas un anthropologue classique attaché à décrire simplement la culture matérielle de ce peuple : l’anthropogéographie est plutôt une science carrefour entre géographie, histoire, psychologie, anthropologie religieuse et art (il a dirigé L’art Du Grand Nord dans la collection Citadelles). Il s’agit de cerner la psychologie profonde de ces chasseurs, leur « philosophie » animiste (il a ainsi utilisé pour ce faire des batteries de tests dont le Rorschach ou analysé des dessins d’enfants).

Il va, pour ces raisons, mettre en œuvre toute une épistémologie complexe. Deux êtres vont coexister en lui : l’un rationnel, méthodique, rigoureux dans l’expérimentation, dont le géomorphologue témoignera ; l’autre intuitif, imaginatif, rêveur, un moi « sauvage », primitif comme il aime à le dire. Comme Bachelard,  dont il s’inspire et qu’il aurait aimé publier dans Terre Humaine ,il y a ainsi chez lui une pensée du Jour, scientifique, et une de la Nuit « animiste ». Comme le philosophe de Bar-sur-Aube, il va en faire vivre la dialectique. Celle-ci prendra la forme d’un itinéraire, d’une trajectoire, dont la pierre est le repère essentiel : parti de la géocryologie, de la géomorphologie des éboulis, le parcours du chercheur le mènera à L’allée Des Baleines, en 1990, en Tchoukotka sibérienne ;un parcours en fait initiatique, comme est chez lui la découverte de l’Arctique, qu’il vivra comme une nouvelle naissance.

Céder à L’Appel Du Nord, partir dans l’Arctique, c’est remonter le temps en marchant sur les traces des chasseurs paléolithiques qui avaient franchi le détroit de Behring ; (L’homme hyperboréal, étant apparu il y a 10 000 ans sur les bords du détroit, et il y a 4 000 ans, dans l’Arctique nord-américain et au Groenland). Ce sera aussi sortir des voies de l’académisme universitaire en se mettant à l’écoute des rudes Inuits et de leur « pensée sauvage ». L’homme nomade marche et en marchant, il pense l’espace. Penser l’espace c’est- dire que d’une part nous l’habitons et aussi que nous nous y orientons et le parcourons. Les chasseurs cueilleurs (Inuits, Aborigènes australiens, Bushmen) parcouraient l’espace en le reconnaissant par une perception dynamique et y mettaient de l’ordre en le nommant par des récits et des mythologies axées sur le trajet et les itinéraires.

On retrouve ici ce qu’on a pu appeler un imaginaire « cosmophore » ,  une perception originaire, préréflexive, d’où sont expulsées toutes les frontières, et les différences substantielles ; un imaginaire qui sera, chez nous, celui de Bachelard ou d’Artaud, où cosmos et sujet ne font . Mais la sagesse inuit est justement  de garder  la «  bonne distance » pour ne pas troubler l’ordre cosmique ou social. Les mythes regorgent de bébés géants/ nains, des êtres mi- animaux, mi- humains, des procréations monstrueuses et donc insistent sur cette « bonne distance » : le soleil et la lune mythiques qui sont censés pratiquer l’inceste prohibé, provoquent par exemple la peur inuit lors des éclipses. Seul le chaman, être lui-même intermédiaire, peut ainsi assurer le passage d’un plan à l’autre, au profit de la communauté. Il est « passeur de sens » comme l’est bien sûr, J.Malaurie.

On peut  donc noter que deux systèmes de pensées vont se rencontrer, dans une confrontation féconde, dans l’esprit du géoanthropologue qu’est Jean Malaurie, deux pensées qui pourtant d’une certaine façon disent la même chose. Ainsi la pensée « sauvage » de l’inuit dans son imaginaire mythique et sa « préscience » qui dit que la terre et donc la pierre « os de la terre » est vivante ,qu’elle est animée par des esprits invisibles qui lui donnent sa cohérence interne. La pensée du scientifique qui dans ses travaux sur la gélification parle « d’énergie cinétique supplémentaire » qu’il établit par la mesure,  et qui fait que les pierres se déplacent non seulement du fait de la gravité mais de cette énergie produite par le gel de l’eau et son augmentation de volume qui brisent ou meuvent la pierre.

Peut-être cette confrontation de deux pensées, voire leur complémentarité est-elle justement la voie de la sagesse et aboutit à l’éthique qu’avait défini Bachelard respecter l’homme dans son intégralité et donc le retrouver dans les divers fragments de l’humanité. Pour ce faire il y aurait essentiellement deux voies de l’esprit : la voie diurne et la voie nocturne, la science et la poétique, l’homme du théorème et l’homme du poème.

De la même façon, il y a chez Malaurie d’abord un homme de sciences, un « homme du théorème » qui dans la lignée de Bachelard, cherchera  surmonter l’opposition entre empirisme et rationalisme, pour les unir dans une synthèse qui n’existerait pas encore. La première conséquence qu’il en tira c’est que le dogmatisme académique, l’esprit de système, les divers réductionnismes, doivent céder le pas à une pensée questionneuse, disant non à tout acquis, parce que toute connaissance est nécessairement partielle et donc partiale (« toute science a obligation d’errer » disait  Bachelard). Ainsi dans ses travaux du Hoggar et du Groenland, mettra-t-il d’entrée en question la pensée établie sur l’érosion qui tirait une loi générale de ce qui n’était qu’observation des pays tempérés  La première approche sera donc empirique dès ses études des structures cristallines au microscope puis surtout dans son travail de terrain (il est minutieux dans la notation et la rédaction de ses carnets). La primauté revient à l’induction qui entraîne des hypothèses et le rôle du terrain est de les valider en même temps qu’il est épreuve de soi. La totalité ne sera plus que le résultat d’une reconstruction synthétique après coup.

Pourtant, à côté de l’homme de science il y a aussi chez Malaurie, le « nocturne », le rêveur, nourri des Philosophes De La Nature et Romantiques allemands, qu’il retrouve dans la pensée des Inuits.  Ainsi voyant J.Malaurie « parler avec les pierres », , les mesurant, les dessinant, les Inuits retrouvaient leur intuition d’une pierre vivante mémoire des esprits. Elle renvoyait à Uummaa, l’énergie issue du cosmos, aux atomes de vie qu’ils appellent des Inuat et qui réguleraient l’équilibre universel. Les initiés en percevraient le murmure par leur sensorialité aiguisée, alors que le chaman y puisait les vibrations source de transe, et ce après une période de préparation ascétique, en s’asseyant sur certaines pierres. C’est sans doute pourquoi enfin les Inuits suivaient si volontiers l’explorateur « qui parlait avec les pierres », nom qu’il lui donnait, d’une autre manière qu’eux, l’aidant sur les éboulis, lui conseillant certains secteurs d’étude, lui apportant des pierres qui présentaient pour leur sens ce murmure particulier.

La recherche de Jean Malaurie , tout en restant un travail scientifique, va alors  se doubler d’un itinéraire spirituel, initiatique, dont on peut maintenant retracer les étapes. L’année 1950 sera celle de sa rencontre avec les Esquimaux polaires de Thulé, les Inughuit .

23 juillet 1950, Jean Malaurie parvient à Thulé et décide de se rendre à 150 kms plus au nord, à Siorapaluk, pour hiverner avec les Inuits. L’endroit comprend six igloos et trente-deux Inuits. Il sera le premier Blanc à hiverner seul parmi ces derniers et va dresser, la première généalogie des Inuits de Thulé. Il recueille aussi, auprès de l’un d’entre eux, ses premiers mythes et les récits des anciens chamans, s’initie au maniement du traîneau et à la chasse au morse. Il au sentiment d’être l’ultime témoin d’un peuple et d’un mode de vie millénaire et en voie d’extinction. En février, il effectue un raid de 500 kmS qui le mène à Savigssivik, accompagné d’un seul compagnon, Kutsititsoq, pendant quinze jours, dans la nuit polaire. Le mois de mars le voit tenter d’explorer les terres inhabitées d’Inglefield, Washington et d’Ellesmere, soit 1 500 km en traîneau, accompagnées de deux couples inuit lesquels chassent pour se nourrir. Le manque de provisions conduit pourtant le groupe à se séparer. Malaurie prend alors, au péril de sa vie, la décision « folle » de rester seul sans traîneau, sans radio, durant quinze jours pour effectuer se recherches. Le trois juin il atteint l’ile d’Ellesmere et est donc le seul français à avoir accompli la « traversée Groenland-Canada.

Le 14 juin 1951 il rentrera vers Thulé pour y découvrir la base américaine. Son édification, sans l’accord des Inuits, fut sa première grande lute et une des causes de la fondation de « Terre Humaine » avec Les Derniers Rois De Thulé

La quête de notre chercheur, à la fois extérieure dans la saisie d’une pensée sauvage, et intérieure (pour lui, elle dépouille le vieil homme) culminera en 1990 par la découverte de l’Allée des Baleines en Toutochka, sur l’île d’Yttigran dans le détroit de Behring, Un site grandiose qui s’étend sur 400 mètres environ et se trouve sur un chemin de migration important des baleines.: trente-quatre poteaux de 5 mètres de haut faits avec les mâchoires inférieures de la baleine mysticète. Il servait sans doute tout à la fois de lieu où l’on dépeçait les baleines et de lieu de culte où avaient lieu des initiations.

Si l’on veut maintenant  saisir le sens de ce parcours, il faut voir que cette géopoétique trouva d’abord, on l’a dit précédemment, sa naissance à Thulé. Ce ne peut être un hasard, puisque le nom évoque justement un lieu qui fit à la fois l’objet de recherches incessantes de la part de navigateurs, depuis l’antiquité grecque, de débat acharné des géographes sur son existence réelle  et sa situation exacte ,suite au voyage de Pytheas et à son récit  en partie perdu , de légendes qui rejoignirent le mythe de l’Atlantide ;avant de devenir un modeste comptoir destinés aux Inuits par la volonté de Knud Rasmussen. « … ou bien deviendras-tu dieu de la mer immense, les marins révéreront ils ta seule divinité, et Thulé l’Ultime te sera-t-elle soumise? » VIRGILE, GEORGIQUES,

Ainsi de Virgile et Sénèque à Knud Rasmussen et Jean Malaurie en passant par Goethe, il suffit, pour susciter l’enchantement, d’écouter le nom magique tel que l’évoque le premier vers d’une ballade. « Il était un roi de THULE……». Ce mythe de Thulé, sera repris dans toutes les littératures, au Moyen Âge dans le cycle de la Table ronde, et à l’époque romantique par Goethe dans sa lyrique Ballade du roi de Thulé.

Il y eut donc  un moment décisif dans la vie de Jean Malaurie : celui de 1950 où bascula sa vie et donna l’impulsion définitive à sa pensée   ; moment  qu’il raconte dans les premières pages de son livre, Les Derniers Rois De Thulé.

« Retour vers l’Age de pierre ou plus précisément du phoque, faisons route vers Thulé…. »

« Faisons donc route vers Thulé…Avec quelques jours d’avance :
Bon Anniversaire, Jean Malaurie.

Yvan Etiembre

site internet REGARD ELOIGNE : http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne

Jean Malaurie : «Il faut sacraliser l’Arctique, sinon nous allons le payer»

Journal Libération - Week-End du 3 & 4 décembre 2016 - Interview par Coralie Schaub
La nature aime l’équilibre et déteste le désordre, rappelle le naturaliste spécialiste du Grand Nord, qui a longtemps vécu parmi les Inuits. Face à l’urgence climatique, il s’inquiète de «l’indolence» de la société.

Jean Malaurie est infatigable. Premier homme au monde, avec l’Inuit Kutsikitsoq, à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord, en 1951, avec deux traîneaux à chiens, ce jeune homme de bientôt 94 ans connaît l’Arctique comme personne. Il y a mené 31 missions, du Groenland à la Sibérie en passant par le Canada, le plus souvent en solitaire. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, défendu leur «pensée sauvage». Naturaliste, géomorphologue et géocryologue, il a entre autres fondé le Centre d’études arctiques (CNRS et EHESS). Sa bibliographie compte une douzaine de titres, dont les Derniers Rois de Thulé, publié en 1955 dans la mythique collection Terre humaine des éditions Plon, qu’il a créée et dirigée. Ce colosse à la voix tonnante voit grand et loin. Il vient de publier deux gros livres. L’un, Arctica, est le premier tome d’une série de quatre, qui rassemblera ses 700 articles scientifiques (CNRS Editions). L’autre est la troisième édition, revue et augmentée, de l’un de ses ouvrages phares, Ultima Thulé (Chêne). Il vient de relancer la collection Terre humaine, avec l’académicien Jean-Christophe Rufin. Il y publiera l’an prochain un livre sur l’animisme, Uummaa, la prescience sauvage. Il exposera aussi en 2017 ses délicats et vibrants pastels, témoignages des émotions qui l’ont saisi dans la nuit polaire. Jean Malaurie nous a parlé cinq heures, un vendredi soir, dans son bel appartement parisien. Sans interruption, sans boire ni manger. Voici la substantifique moelle de ses propos d’éternel jeune premier boréal.

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Dessin Christelle Enault

«Les inuits sont implacables»

«Je suis issu d’une famille bourgeoise et austère. Quand la guerre éclate, je me dis : « Si je m’en tire, je vais être actif, m’engager, je n’écraserai pas l’humilié, l’offensé. Et pour ce faire, je vais avoir besoin de me former, donc je vais aller chez les primitifs. » Je choisis le Nord, l’endroit le plus dur possible, je sens qu’il faut me briser quelque part. Et que ces peuples ont quelque chose à m’apprendre. C’est ce qu’on appelle la prescience. Un scientifique, s’il ne l’a pas, qu’il change de métier !

«Là-dessus, je travaille sur les pierres. Parce que je cherche à savoir comment est née la vie. J’étudie les éboulis, je suis un « éboulologue ». Ces formations du Groenland datent de l’ordovicien, il y a plus de 400 millions d’années, l’époque des trilobites, les premiers vertébrés. Je vois se réaliser ce qui sera au cœur de la doctrine que je soutiens avec James Lovelock, l’homéostasie (1). Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, comme disait Lavoisier. La nature aime l’équilibre et déteste le désordre.

«Ce que je fais intéresse les Inuits. Ils me disent : « Prends cette pierre et écoute, nous, on entend. » Ils considèrent qu’il y a dans les pierres une force étrange qui inspire leurs chamans. Ce qui n’est pas faux, la pierre subit des contractions, ça bouge. Peu à peu, les Inuits donnent une dimension animiste à mon travail. La nature a une vie, nous avons des sens très fatigués, eux l’entendent. En 10 000 ans, ils ont forgé une théologie de la nature : elle a ses mystères, elle est implacable, elle n’est pas bonne. On prend ce qu’il y a de bon, mais la règle absolue est de ne jamais intervenir dans ses lois. Je vis avec eux. Le soir dans mon igloo, ils sont à mes côtés, ils mangent leur viande crue, ils voient que je gratte les pierres, ils m’estiment parce qu’ils savent que c’est difficile.

«La chance de ma vie – sancta humilitas ! -, c’est que je suis très pauvre. Lors de ma première mission au Groenland avec Paul-Emile Victor, en 1948, j’ai été frappé par la dictature des sciences dures. L’expédition comptait des physiciens, des géophysiciens, mais pas de biologiste ni d’ethnographe. Une grande expédition polaire qui oublie les habitants ! En 1950, je pars à Thulé, au Nord du Groenland, où vit le peuple le plus au Nord du monde, seul, sans crédit, sans équipement et ne connaissant pas la langue de cette population. Il faut que les Inuits chassent pour moi, je suis à leur merci. Je les paie très peu, ça ne les intéresse pas, ce qu’ils veulent, c’est que je les comprenne. Ils me disent : « Douze expéditions t’ont précédé. On les connaît, ils ont des carnets, ils notent. Ils ne comprennent rien, ils ne savent pas le mystère qu’il y a chez nous. »

[…]

Coralie Schaub

Retrouvez la suite de l’interview sur Libération.fr : http://www.liberation.fr/debats/2016/12/02/jean-malaurie-il-faut-sacraliser-l-arctique-sinon-nous-allons-le-payer_1532598

ARCTICA I : Ecosystème arctique en haute latitude – Par Dominique SEWANE

Commentaires de Dominique Sewane – Maître de Conférence à Sciences Po Paris

Que signifie « commercer avec la nature, si nous n’avons affaire, par la voie analytique, qu’à ses parties matérielles, si nous ne percevons pas la respiration de l’esprit qui donne un sens à chaque partie et corrige ou sanctionne chaque écart par une voie tout intérieure » ? Goethe

L’interrogation de Goethe donne sa tonalité au très beau Arctica 1 de Jean Malaurie. Soulignons tout de suite la somptueuse publication que lui ont réservée les éditions du CNRS : qualité du papier et de l’impression, splendides illustrations, en particulier la cartographie. Une présentation amplement méritée par l’œuvre géologique et anthropologique d’un chercheur associant  rigueur scientifique – plus de cinquante missions dans les régions du Grand Nord – et engagement à l’égard des peuples autochtones vivant en isolat. Parmi ces peuples vulnérables, victimes des actions délétères de multinationales aveuglées par leur course  au profit immédiat, celui, emblématique des Inuit du nord du Groenland. Depuis la fonte des glaces due au réchauffement climatique, le tourisme et les compagnies pétrolières pillent leurs territoires. Le suicide des jeunes, en nombre croissant, devrait nous alerter, insiste Jean Malaurie, soulignant que si l’Occident est avancé sur le plan technique, il n’a plus de pensée. «  Nos sociétés n’ont rien à dire ou proposer aux nouvelles générations, hormis toujours développer et produire davantage. et les jeunes Inuit déculturés ne se reconnaissent pas dans nos modèles de société ».

Sur ce point, sa position est claire : les errements auxquels nous assistons sont dus principalement à une crise spirituelle de l’Occident. Une crise sans précédent. «La terre est outragée et les premières victimes sont les plus faibles ». L’accaparement des ressources vitales par les multinationales et l’absence d’un projet élevé qui mobiliserait les énergies, conduisent au désespoir des populations entières tandis que, dans l’indifférence générale, espèces végétales et animales disparaissent massivement. Nous le constatons chaque jour : la raréfaction des ressources entraîne conflits, tensions, mouvements massifs de migration climatique.

Or, rappelle Jean Malaurie, la relation à la nature des « sentinelles de notre planète » que sont ces  petits peuples, fondée sur une éthique visant à préserver les ressources, devrait s’imposer comme un modèle pour l’Occident. La « Déclaration sur les droits des peuples autochtones » de 2007 ne tient pas un autre discours : « le respect des savoirs, des cultures et des pratiques autochtones contribue à une mise en valeur durable et équitable de l’environnement et à sa bonne gestion ».

De nos jours, l’enjeu est pourtant rien moins que la survie de l’espèce humaine, avertit l’astrophysicien Stephen Hawkins. Il prévoit qu’elle disparaîtra  d‘ici mille ans si aucune mesure n’est prise pour réduire l’effet de serre du aux actions délétères des multinationales. « L’augmentation de la température et le dégel  sont la conséquence de l’excès d’énergie dans le monde, d’une part produit par la communauté humaine, et d’autre part, qui ne peut pas s’échapper ans l’espace à cause de l’effet de serre que l’humanité a créé. » rappelle Jaime, pour qui la fonte totale des glaces due à l’émission d’une énergie qui ne peut plus s’évaporer provoquerait une brutale augmentation de température, bien supérieure aux deux ou trois degrés Celsius prévus généralement, fatale aux humains, entre autres. A moins que l’exploration spatiale ne nous permette d’emménager sur une autre planète ! C’est avec le plus grand sérieux que Stephen Hawkins conseille de « continuer à explorer l’espace pour le futur de l’humanité ». Nous suivons avec admiration le voyage intersidéral de Thomas Pesquet qui restera six mois dans l’espace avec ses compagnons.

Récemment, Laurent Fabius s’est décidé à lancer l’alarme. Au mois de novembre 2016, des décisions ont été  – difficilement – votées au Maroc pendant la COP 22, faisant suite  aux engagements pris à Paris pendant la COP 21, notamment celui de renoncer à exploiter les ressources gazières, pétrolifères et carbonifères, tout au moins de prévoir un plan visant à les réduire dans les prochaines années, pour les remplacer par d’autres sources d’énergie non polluantes.  Seraient-ils déjà caducs depuis l’élection du nouveau président des Etats Unis ? Il est à craindre que ce « climato-sceptique », se désolidarise d’un projet qui inciterait les USA à organiser son économie sur des bases totalement nouvelles.  Autant dire que le combat pour des conditions viables à  long terme, c’est à dire pour les générations futures, est loin d’être gagné.  Quoiqu’il en soit, déclare pour sa part Valérie Cabanès, il nous revient de  « faire confiance aux meilleures sciences internationales et interdisciplinaires pour nous rappeler les limites à nos ambitions sur Terre ».

C’est à un tel savoir que nous invite Arctica I, dont les recherches concernent principalement les adaptations de la pierre et de la glace aux changements de climat, dont l’accélération est due à un ensemble de causes associées à l’effet de serre, dont la responsabilité incombe aux activités humaines. Les mot « adaptation », « malléabilité », « évolution », sont récurrents dans Arctica I.  Si « rien n’est fait » d’ici dix ans, l’impact de la fonte des glaces sur l’existence de l’homme, de l’animal et du règne végétal, risque d’être dramatique à brève échéance

Ordre de la Nature

« La nature n’est pas l’expression d’un chaos mais d’un ordre visant à l’organisation conservatoire d’un tout, chacune des partie étant fonction de ce tout.  De ce principe, le chasseur boréal est convaincu après 10 000 ans d’expérience » écrit Jean Malaurie,  ajoutant que «  sa pensée est inspirée par la crainte que les principes régulateurs de l’ordre des choses ne soient pas respectés ».  D’où alersuit ou tabous des Inuit devant être compris à la fois comme des règles de survie et des règles sociales : ratio des naissance (maintenu grâce à des structures parentales interdisant les alliances jusqu’à la sixième génération), coutumes  diététiques visant à protéger certaines espèces animales. Tels étaient les fiers Utkuhikhalingmiut de Back River que Jean Malaurie rencontra en 1963 dans l’Arctique central canadien : ils s’interdisaient, eux, hommes du continent,  de chasser le phoque, animal de la mer, alors qu’ils vivaient dans un dénuement quasi absolu. « Ces règles avaient pour but de s’aligner sur les complexes lois d’équilibre de la nature qui régentent la vie minérale des plantes et de la faune, et que nous, Occidentaux appelons écosystème ».

Cependant, loin d’être statique,  l’ordre de la nature est en constante évolution et les règles  des Inuit, précise Jean Malaurie, sont associées à une surprenante adaptation aux périodes caractérisées par un écart climatique. C’est à de telles périodes que sont liés des interdits spécifiques. Fait étonnant : ils étaient adoptés  plusieurs années avant l’apparition d’un changement de climat, par conséquent en prévision de la pénurie qu’il allait générer. Comment expliquer un phénomène aussi étrange ? A partir d’observations conduites sur quatre générations a partir de 1951, Jean Malaurie formule l’hypothèse suivante : il ne s’agirait pas d’adaptation au milieu, mais d’adaptation à reconnaître des mouvements globaux grâce à une acuité sensorielle développée dès l’enfance. « Les signes perçus seraient transmis et appris à chaque génération. La sociologie de la chasse a déterminé une psychologie du comportement, par  les observations aigues qu’elle suscite  et une exceptionnelle faculté de mémorisation sensorielle due à l’acuité des cinq sens. » lls sont aptes à réagir rapidement au moindre signe annonciateur d’une catastrophe, et à s’y préparer, bien que dans leur dénuement, ils paraissent d’une vulnérabilité extrême. «Désormais leur savoir est pris en compte et respecté ».

En même temps, insiste-t-il, les Inuit, et plus largement les sociétés de culture chamanique ou animiste, ont pris bien avant nous une conscience aigue de la précarité de l’espèce humaine, qui les maintient en état de constant éveil. La hantise de l’Inuit est de retourner à l’état d’animal humain « homme non erectus ». Les récits effrayants à propos du monstrueux tupilak exprimeraient l’angoisse sourde, ressentie depuis des millénaires, de la disparition de l’espèce humaine.

 Réchauffement climatique

Si les chasseurs boréals ont appris à s’adapter aux changements de la planète, cette faculté d’adaptation est partagée par un élément qui, à priori, peut nous sembler d’une stabilité immuable : la pierre. Elle est vivante, en constante évolution, affirme Jean Malaurie, résumant des recherches géomorphologiques de plusieurs décennies sur les éboulis, sa spécialité. « J’ai cherché les limites  dans les univers minéraux des déserts froids et chauds  les limites tendancielles  de fragmentation des pierres au cours de leur chute de la falaise  jusqu’en bas des éboulis, à mieux dire les seuls d’érosion des pierres lors de leur fragmentation. »

Dès 1969, au deuxième congrès international de Rouen, Jean Malaurie s’alignait sur les prévisions les plus sombres des experts internationaux : élévation de la température de la planète et ses conséquences tragiques, entre autres, des mouvements sismiques d’ampleur démesurée, auxquels nous assistons depuis l’an 2000.

Plusieurs articles d’Arctica I, écrits par des géologues et physiciens – notamment le regretté Jean Marie Pelt – analysent en détail les conséquences d’un réchauffement climatique intensifié par l’effet de serre, et leurs conséquences sur notre planète. La notion d’énergie, concluent-ils, est l’élément premier à prendre compte. Il est antérieur à l’augmentation de température, car, ayant provoqué la fonte des glaces, il donne libre cours à une drastique augmentation de la température. Ainsi l’analyse de Jaime Aguirre-Puente :

« Si la température météorologique augmente, cela signifie que la température de l’atmosphère et de son voisinage augmente, mais pas seulement  car en même temps,  l’eau à l’état solide, c’est adire la glace, disparaît également… J‘affirme que c’est grâce à la glace que la température n’a pas augmenté  plus rapidement. Autrement dit, la glace « fait tampon », de manière cruciale, à la montée de la température météorologique adoptée comme paramètre de contrôle. Or, la quantité de glace n’est pas infinie. Tôt ou tard, elle disparaîtra, si nous ne changeons pas de comportement. La glace disparaissant, la température, adoptée comme paramètre de contrôle,  augmentera plus dizaine de fois plus rapidement. »  Glaçant. Dans le contexte actuel, il nous est difficile de concevoir une augmentation de température de 10 à 20 degrés. C’est donc avec ce paramètre fondamental, le concept d’énergie,  que nous devons réfléchir, c’est à dire l’énergie calorifique reçue par le soleil et augmentée par le confinement due à l’effet de serre : « Si elle est  excédentaire, elle se dirige prioritairement vers les régions de basse température : les pôles, le grand Nord. Résultat : dégel,  écoulement d’eau, ensuite : augmentation de la température… quand toute la glace aura fondue, on atteindra très rapidement des températures élevées, des dizaines de fois plus rapidement que lorsque la glace n’avait pas fondu. »

Actuellement, 100km3 par an de fonte des glaces ! Notre terre est en train de transformer sa glace en eau.  Que faire ? Aborder ce problème avec courage, conclut Arctica I.

Pour accéder au savoir concernant notre planète, la pluralité des disciplines est indispensable, insiste Jean Malaurie. Parallèlement à ses recherches géologiques, il a encouragé et fait connaître les témoignages et analyses de spécialistes de toutes disciplines et de tous horizons : d’une part, à son Centre d’Etudes Arctiques (CNRS), d’autre part, au travers de la prestigieuses collections Terre Humaine, dont il est le fondateur et le directeur aux éditions Plon.

Le choix, pour une société, de ses orientation, tant économiques qu’intellectuelles, lui apparaît comme une urgence.  En nous avertissant de l’immense menace pour la paix que représente la destruction des écosystèmes de notre planète – détruits à une échelle sans précédent – Arctica I nous invite à nous mobiliser « ensemble », c’est à dire à taire nos haine et ressentiments pour faire preuve, enfin, de solidarité : il y va de notre survie.  En tant qu’Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires depuis 2007, l’œuvre scientifique de Jean Malaurie, dont rend compte Arctica I, est désormais inséparable des  combats qu’il mène sous l’égide de l’Unesco.

Dominique SEWANE
Maître de Conférence à Sciences Po Paris
Titulaire de la Chaire Unesco « Rayonnement de la pensée africaine – Préservation du patrimoine culturel africain »  (Université de Lomé, Togo)

« Les Inuits m’ont distingué des autres Blancs »

Tribune de Genève - le 20 novembre 2016 - par Cécile Lecoultre
A 94 ans, le Français Jean Malaurie, seigneur magnifique de l’exploration scientifique, réédite «Ultima Thulé». Son esprit tonne encore. Interview.

Jean Malaurie traîne dans sa légende des formules totémiques qui l’affublent d’une vieille peau. «Grand frère des ours» ou «Homme qui parle avec les pierres» ne s’en amuse guère, prompt à rectifier. «Je suis d’abord un naturaliste spécialisée en homéostasie, géomorphologue, géographe, géocryologue, ethnologue.» Explorateur, aussi? «Les Inuits m’ont distingué des autres blancs, ce fut ma chance! D’habitude, ils détestaient leur arrogance condescendante. Mais en mai 1951, à Thulé, ils me reconnaissent comme leur ambassadeur, un avocat dans ce drame qui se jouera dans la baie, dont ils ont la préscience. En dix minutes, j’ai été «chamanisé». Je demeure auréolé de cet adoubement.» La menace se concrêtise en juin, quand les Américains raclent la toundra pour y installer une base ultrasecrète. Le colosse, 28 ans alors, ignore que sa lutte contre l’envahisseur va durer une vie.

A 94 ans, Jean Malaurie se souvient par le détail de ce choc fondateur. «Seul sous ma tente par moins 40, orphelin de père et mère, dissocié de l’expédition de Paul-Emile Victor, sans un sou, je me demande quoi faire de ma vie. «Inuitisé», j’ai une mission à remplir, mon travail s’en ressent. Je vais résister.» Une carrière monumentale surgira. Et notamment, ce pavé réédité, Ultima Thulé. Le géo-philosophe y conte son peuple d’adoption, il se dévoile aussi père d’une anthropologie réflexive, via la collection Terre Humaine. «Je voulais rendre compte de l’histoire sociale engagée, sortir du syndrome des chercheurs qui ne parlaient, au hasard, que du Groenland ou de la Terre Adélie, pas des hommes. Des âneries pareilles, j’en ai entendues dans la bouche d’académiciens! Nous nous prenons pour le nombril du monde, et nous ignorons comment pense un intellectuel de Bombay.

Face à lui, à Dieppe, «la mer du Nord se calme, si fachée cette nuit». La colère sied à ce seigneur qui fuit «les Germano-pratins qui oublient le peuple, la pauvre Sorbonne empétrée dans sa crise intellectuelle». La conversation glisse en ondes rugissantes, il revient sur Terre Humaine, à Paris: «J’ai une personnalité affirmée. J’ai chassé l’ours. Les Sonotones du comité de l’éditeur Plon ne m’impressionnent pas.» Surtout, il rallie Claude Levi-Strauss à son projet. «Personne ne croit alors à son structuralisme, je suis joueur, je veux Tristes tropiques. Je confesse avoir bataillé pour le titre. «Tristes», ce n’était pas vendeur.»

Parmi d’autres futures plumes prestigieuses, il recrute Victor Segalen. «Poète méconnu, il est jugé invendable. Je lui dis: «Je vous consacre homme de terrain». Et ainsi de suite. Les auteurs, les traducteurs, ce n’était pas facile. La pauvreté ne se décrit pas, c’est un souffle. Or je reste un scientifique amoureux de qualité littéraire.» Il se définit encore comme natif de Mayence «avec la gaieté de cette ville, ses buveurs, son carnaval». Sa mère, hautaine aristo écossaise, l’a incliné au froid polaire plutôt qu’aux déserts de Saint-Ex. Son père est agrégé histoire-géo, catholique. «Homo religius, j’ai un défaut. En quête de spiritualité, je veux comprendre, éviter les doctrines. Sartre et l’existentialisme me découragent.»

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http://www.tdg.ch/culture/inuits-m-distingue-blancs/story/28343465

Crise majeure : Groenland, Sibérie – entretien avec Jean Malaurie

Interview Gare de l'Est - 15 novembre 2016 - Nina Fasciaux
Jean Malaurie, de formation, est géomorphologue des déserts en haute latitude ; il a consacré sa vie à l’exploration en Arctique, l’ethnologie, la spiritualité et la parole de la pierre, ainsi qu’en la défense des peuples du Nord. Ambassadeur de bonne volonté pour les peuples arctiques à l’UNESCO, il est également fondateur de l’Académie polaire d’Etat et président d’honneur de l’Université hydrométéorologique arctique d’Etat à Saint Pétersbourg. Il revient pour Gare de l’Est sur son parcours et sur sa vision de l’exploration arctique, de la Russie et de l’animisme.

Quelle fut votre compréhension de l’animisme ?

Ce qui différencie l’animisme des religions « révélées », c’est justement la volonté d’écoute. Ce n’est pas une doctrine. C’est une expression spontanée d’un homme qui est naturé, qui sait faire le vide en lui pour percevoir l’invisible et entendre les sons inaudibles. L’animiste se sert de ses pouvoirs neuronaux pour être en relation avec un univers d’énergie mais il ne comprend que peu cette nature. Tout au contraire, notre capacité de compréhension est et doit demeurer limitée. Il nous faut admettre que la nature, sa création, a ses raisons secrètes. Nous devons lui faire une confiance aveugle : Gaïa, a ses raisons, il ne faut pas défier son homéostasie nous disent les chamans – sinon elle se vengera.

Vous-êtes vous-même devenu animiste, au contact de ces populations inuit ?

Je n’ai pas le « tremblement de Dieu ».  Les querelles autour du texte « révélé » m’importent peu. Dans l’Arctique, mon vrai maître c’est la glace, hummock, le vent. J’aime quand il souffle, je l’écoute, je tente de le comprendre, il me forme et je l’aime. C’est ainsi que j’ai perçu en Tchoukotka l’Allée des baleines que mes amis soviétiques jusqu’à Aroutiounov n’avaient pas compris – et c’est Stonhenge, le Delphes de l’Arctique. Je suis devenu ce que Gilles Deleuze appelle un géo-philosophe : la géo-philosophie inscrit ainsi la géographie sous le patronage de la philosophie – ce qui est totalement nouveau, en lutte avec un grand courant intellectuel que je ne partage pas, je l’ai déjà dit – le structuralisme. Le structuralisme, science des modèles construit par la linguistique, était mal connu en Union soviétique.

Quand avez-vous pu finalement collaborer avec les Soviétiques, puis les Russes, comme vous le souhaitiez ?

En 1959, je reçois une lettre d’un certain Docteur Frolov, directeur du puissant Institut de Recherche sur l’Arctique et l’Antarctique en URSS, qui me félicite que l’université française ait enfin une chaire polaire, la première de son histoire (à laquelle j’ai été élu) et un Centre d’Etudes arctiques que j’ai fondé ; et m’invite à le rencontrer. Je suis resté un mois en Russie : les Russes voulaient créer un Institut arctique franco-soviétique, dont j’aurais été le co-directeur en Sibérie du Nord – leur objectif étant de faire venir en Russie des savants occidentaux. Mais en France, on m’a fait la leçon : on m’a reproché d’être difficile à encadrer, de ne pas avoir assez collaboré avec l’ambassade, et le projet a avorté. Toute ma vie à l’exception des septennats de François Mitterrand et de Jacques Chirac, la diplomatie française ne facilitait pas la coopération intime soviéto-française entre les centres de recherche. J’ai cependant, avec l’appui du grand historien Fernand Braudel, président des Hautes Etudes, maintenu une collaboration scientifique avec mes collègues soviétiques à travers la tenue régulière de treize colloques internationaux – à Leningrad, et à Paris, dont tous les travaux ont été publiés. Finalement, en 1987, le sénateur Arthur Tchilingarov, éminent spécialiste polaire, est venu à Paris pour me demander de participer en tant que représentant de la France, au présidium d’un grand congrès souhaité par le président Gorbatchev sur la Sibérie. J’ai accepté, à condition de n’y parler que des peuples du Nord.

Ce qui a abouti sur votre expédition en Tchoukotka en 1990.

Oui. J’ai dirigé cette expédition, sous la direction du Gosplan et du CNRS, soutenu par l’académicien Dmitri Likhachov, conseiller du président Gorbatchev, et que je porte dans mon cœur. Temps béni de la Perestroïka ! En tant que français, mon cas de chef d’une expédition soviétique en Tchoukotka est unique. J’étais accompagné de huit chercheurs, dont un médecin français Sans Frontières : chaque soir, je leur demandais de dire ce que chacun avait fait, ce qu’il pourrait découvrir le lendemain. Ce fut pour eux un enchantement. Chacun avait sa tendance – économiste, médecin, physicien, culture autochtone, pédagogie, etc. J’ai eu à faire face à des problèmes, que j’évoque notamment dans Arctica II, (Tchoukotka 1640-1990-2010) : de l’autonomisation léniniste, stalinienne, à la Perestroïka du président Mikhaïl Gorbatchev (600 pages), à paraître en novembre 2017 aux éditions CNRS.

[…]

En 1992, vous avez fondé l’Académie polaire, une école de cadres sibériens, à Saint-Pétersbourg, en Russie. Pourquoi ? 

Dans le Russe, il y a une foi mystérieuse qui est religieuse – cela lui vient de son passé de paysan, de forestier – il aime sa datcha, sa patrie ; et sa patrie, c’est la nature. L’animisme oblige à un respect, à une confiance absolue, voire même à une soumission aux lois de la nature, même celles que nous n’aurions pas comprises. Ce n’est pas à nous de décider dans la nature, du bien et du mal. L’animisme nous rappelle que nous sommes des créatures, et non des créateurs. Il nous faut en permanence nous comporter comme tel ; notre existence-même – et notre survie – en dépendent. C’est dans cet esprit que j’ai créé l’Académie polaire d’Etat qui a bénéficié en 1997 d’un accord de coopération présidentiel signé sur place, à mes côtés, avec Jacques Chirac – que malheureusement je n’anime plus physiquement – je suis hélas un vieux monsieur très âgé et je le regrette profondément.  Elle est unique, car il y a précisément dans la pensée russe une mystique naturelle pour la terre, notre mère. Cette notion de bien et de mal que j’évoque est évidente : c’est le progrès. Nous touchons là à un problème très grave : c’est le pétrole, le gaz. C’est le CO2 qui se dégage du permafrost au cours de son dégel. Des « neiges roses » accélèrent la fonte de la glace.  Aujourd’hui, il y a même l’anthrax et il est mortel. De graves accidents viennent frapper les Nenets, éleveurs de rennes. Ces populations peuvent disparaître ! Le réchauffement climatique est une certitude, et en Sibérie du Nord s’il n’est pas maîtrisé, les conséquences pourraient être gravissimes. Il faut mobiliser nos chimistes, nos physiciens : nous pourrions peut-être capturer ce CO2, le transformer. C’est le moment de se mobiliser, pas de céder à la panique. Il faut former une élite, et c’est là où l’Académie polaire a un rôle à jouer : il nous faut une élite nord-sibérienne notamment autochtone, inspirée écologiquement. Et non pas des physiciens au service du pétrole. Au Groenland, je n’y suis pas parvenu et le Canada, l’Alaska, sont submergés par l’arrivée de géologues… la chance de l’Arctique est donc en Sibérie : et je ne parle pas seulement des autochtones, mais des Russes qui vivent dans le Grand Nord également – le génie de cette Fédération de Russie (22 Républiques, 120 nationalités déclarées) se vérifiera dans l’invention d’une écologie arctique. L’administration russe est fine – et voit loin. Sans le concours actif des peuples, l’écologie est un concept vide.

Quels sont les défis de l’Académie polaire, après presque 25 ans d’existence ?

Le grand problème de l’Académie polaire, c’est l’enseignement. Il faut qu’elle devienne un espace de réflexion. Comment enseigner le génie de la nature, l’odeur, le rythme des sons, l’espace, la beauté ? Comment révéler à ces élèves autochtones si longtemps de littérature orale, qui ils sont, sans tuer leur force créatrice ? Ils sont à Saint Pétersbourg : ils sont donc impressionnés par cette ville admirable, ses monuments, son histoire, ils sont russifiés par la langue quotidienne qu’ils parlent. On leur demande de repenser leur histoire – c’est très difficile, et c’est le rôle du professeur. Mais le professeur sait-il seulement ce qu’il veut dire ? Je n’en suis pas sûr. Sait-il ce qu’est l’animisme ? Je suis quasiment persuadé du contraire. Le pire, comme dans l’enseignement supérieur français, c’est l’enseignement ex-cathédra, dans le souci d’« agréger ». Il faudrait presque des leçons particulières : estimer l’élève, l’aimer, comprendre ses faiblesses (qui sont grandes), devenir son ami, l’aider à se construire. Enseigner, c’est un sacerdoce. C’est une révolution à susciter. Qui l’a dit ? Maria Montessori, Alfred Binet. Eveiller chez l’autre est une science à réinventer dans nos sociétés modernes. Respecter sa personnalité. C’est en tendant sa mamelle que la mère forme son enfant. J’ai assisté à cette pédagogie naturelle, à peine soufflée du bout des lèvres : l’enfant écoute, il ne répète pas.  Cet enfant de l’Académie polaire, il faut le connaître dans son intimité, sa fragilité, probablement sa crise. Et il faut l’accompagner dans cette démarche. En France, l’enseignement supérieur fait également face à un problème fondamental : les Français ne s’aiment pas, ignorent comment travailler ensemble, et ne savent donc pas s’écouter. La démocratie est affligée d’un péril mortel : les adversaires non seulement ne s’estiment pas mais ne cherchent pas à se comprendre.

N’avez-vous jamais songé à étendre cette Académie à d’autres pays justement, d’autres peuples ?

Jacques Chirac était impressionné par la création de l’Académie polaire : il a voulu que je suscite la même mission d’éveil en Amérique du Sud, pour les Indiens. J’ai d’abord refusé : les Russes sont un grand peuple, il n’y a pas d’équivalent. Je savais me comporter avec la tradition russe – car j’étais avec eux précisément, dans mon univers et manœuvrer dans une société totalitaire. Mais j’ai vite compris l’étendue du pouvoir d’un président quand vous lui dites non : j’ai donc finalement dû accepter. Je me suis rendu en Bolivie, mais ça n’a jamais abouti. Ce n’était pas le moment – les Américains dominaient complètement la région.

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Rencontre avec un homme-océan

[EXTRAITS] Journal des Grandes Ecoles et Universités - N°75 - OCTOBRE 2015 - par Hugues Simard
Jean Malaurie est assurément un des très grands hommes de sa génération. Refusant le STO en 1942, il entre en Résistance à 21 ans. Revenu du maquis, magnétiquement, d’abord avec l’expédition Paul-Emile Victor, puis seul, dans des conditions de vie extrême. La rencontre des peuples de l’Arctique, ignorés jusque-là, modifiera considérablement cet esprit scientifique, Grand Officier de la Légion d’honneur depuis cette année. Alors que sa Lettre à un Inuit de 2022 est sur le point de paraître, il a accepté de donner au Journal des Grandes écoles une de ses très rares interviews.

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Vous avez créé la mythique collection Terre Humaine aux éditions Plon. Qu’est-ce qui caractérise celle-ci, devenue une référence absolue au-delà même du domaine des sciences humaines ?

Un témoignage isolé : Non ! Une pensée en mouvement. Thulé, haut lieu de légende, sera le phare de cette collection. L’arrogance de l’intellectuel à l’égard de tout ce qui ne relève pas de « l’intelligentsia » m’exaspère ; L’autorité germanopratine est désolante. Le peuple ? Les sans grades ? Où est-il le livre du peuple ? Il y a les gens d’en haut, et puis ceux d’en bas. Or ce sont eux, le coeur battant d’une nation. La république, c’est tous les citoyens. Je viens d’une société primitive qui m’a transformé. J’ai pratiqué l’anarcho- communalisme avec un peuple de méditants contemplatifs ; il m’a tellement marqué que je lui ai consacré soixante ans de ma vie. La ligne de Terre Humaine veut mettre sur le même plan des hommes reconnus, tels que Claude Lévi-Strauss, Victor Segalen, Emile Zola et des personnalités du peuple, qui n’ont jamais écrit, comme une paria des Indes ou un paysan français. Le narrateur : un caractère en crise intérieure. Cette collection de 110 livres est devenue un des grands courants de la pensée française, peutêtre même occidentale. Avec Pierre- Jakez Hélias, se dresse le peuple breton lui-même. Son Cheval d’orgueil se vendra à un million et demi d’exemplaires. Le peuple se retrouve. Avec la collection de poche, l’ensemble représente 12 millions d’exemplaires. A quoi s’ajoute la Bibliothèque Terre Humaine aux éditions du CNRS, constituée des livres que Plon ne réédite plus et pour lesquels j’écris une postface sur l’écho que l’ouvrage a suscité. Je prévois également un dictionnaire Terre Humaine, sans doute avec Michel Le Bris. Pour ce qui est du monde universitaire, Terre Humaine ne m’a pas toujours rendu service. Un scientifique qui s’occupe d’édition, cela parait suspect à la haute administration de la recherche, alors qu’il s’agit de l’expression même de l’itinéraire de mes séminaires aux Hautes Études et au CNRS. Les grands corps universitaires universités américaines. J’ai même péché en réalisant onze films ; c’est-à-dire en témoignant par l’image. Cette approche n’est pas appréciée ; selon eux, un savant ne devrait pas s’adresser au grand public. Aussi sont-ils pour beaucoup, hélas, inconnus. La politique à l’égard des derniers autochtones est souvent désastreuse. Tous les 15 jours, une langue disparaît, selon l’Unesco. Aussi, ai-je organisé avec le Centre d’Études Arctiques du CNRS/EHESS, le premier congrès des Inuit, que j’ai présidé avec le prix Nobel, René Cassin, à Rouen, en novembre 1969. Pour la première fois depuis 10 000 ans, devant leur administration et des scientifiques du monde entier, des esquimaux du Groenland, du Canada, d’Alaska et de Sibérie se rencontraient. En mai 1973, avec l’institut français du pétrole et le Centre d’Études Arctiques, à été réalisé un congrès sur le pétrole Arctique, au Havre. Le Général de Gaulle, a entrepris une collaboration avec le 1er ministre du Québec. Le gouvernement québécois fit appel à moi comme expert et une équipe de huit spécialistes que j’ai choisis, pour définir ce qui sera au nord du Québec avec 10 000 Inuits, le territoire autonome de Nunavik. Tous les travaux de ces congrès, nous les avons publiés.

photos JM pour la Saga des Inuit et Duhin 031

Comment expliquez -vous la très forte résonnance de leur culture dans tout votre être ?

J’ai compris leurs harmonies invisibles, commencé à saisir ce qu’est l’animisme. Je saisis que cette quête de vérité qui était la mienne, de nature religieuse, trouve son sens dans la pierre. La nature est une puissance, il y a des énergies, des forces, une microphysique ondulatoire que les hyper-sensorialisés du paléolithique perçoivent. D’où viennent-elles ? Les Inuits lèvent la tête et se tournent vers la lune et le soleil ; ils ont le sens de ce que Gaston Bachelard appelle la « cosmo-dramaturgie ». Il y a les marées ; les menstruations des femmes cessent pendant la nuit polaire… L’homme est lié aux saisons, tout comme les animaux. Par ailleurs, ils sont dotés d’une mémoire du temps des pierres qui tombent dans la mer noire, la « cinquième force », comme s’ils en avaient été des témoins. Selon leur mythologie, l’homme a d’abord été quadrupède, puis hybride, né de la pierre et non de la mer. Autant de mythes que j’écoutais le soir avec les enfants. Petit à petit, les hommes commencèrent à me parler. Ces peuples archaïsant à niveau technique m’ont permis, dans une perception confucéenne, d’être davantage spinozien, c’est-à-dire de me retrouver dans une « nature naturante ». Il ne s’agit pas ici d’un Dieu créateur, mais d’un Tout, qui est la Nature, et ce Tout dont je suis un atome, nous construit. Le chamanisme s’interroge sur l’ordre du monde, de la Nature intangible, qui est le grand juge implacable. Je suis un scientifique peu à peu transformé par une société polaire suivant les préceptes de Confucius et du Shintoïsme. Mes restes reposeront parmi mes compagnons, dans ce petit village, Siorapaluk, le plus au nord du monde : six iglous et j’irai y rejoindre un disciple japonais, l’ingénieur Oshima Ikao venu prendre femme Inuit après avoir lu mon livre Les derniers Rois de Thulé en Japonais et témoigner de cette double perception Shintoïste et Inuit des grands sages. Il a quatre enfants, tous chasseurs.

[…]

Hugues Simard

 

Retrouvez l’intégralité de l’interview :
http://www.mondedesgrandesecoles.fr/rencontre-avec-un-homme-ocean/