« Les Inuits m’ont distingué des autres Blancs »

Tribune de Genève - le 20 novembre 2016 - par Cécile Lecoultre
A 94 ans, le Français Jean Malaurie, seigneur magnifique de l’exploration scientifique, réédite «Ultima Thulé». Son esprit tonne encore. Interview.

Jean Malaurie traîne dans sa légende des formules totémiques qui l’affublent d’une vieille peau. «Grand frère des ours» ou «Homme qui parle avec les pierres» ne s’en amuse guère, prompt à rectifier. «Je suis d’abord un naturaliste spécialisée en homéostasie, géomorphologue, géographe, géocryologue, ethnologue.» Explorateur, aussi? «Les Inuits m’ont distingué des autres blancs, ce fut ma chance! D’habitude, ils détestaient leur arrogance condescendante. Mais en mai 1951, à Thulé, ils me reconnaissent comme leur ambassadeur, un avocat dans ce drame qui se jouera dans la baie, dont ils ont la préscience. En dix minutes, j’ai été «chamanisé». Je demeure auréolé de cet adoubement.» La menace se concrêtise en juin, quand les Américains raclent la toundra pour y installer une base ultrasecrète. Le colosse, 28 ans alors, ignore que sa lutte contre l’envahisseur va durer une vie.

A 94 ans, Jean Malaurie se souvient par le détail de ce choc fondateur. «Seul sous ma tente par moins 40, orphelin de père et mère, dissocié de l’expédition de Paul-Emile Victor, sans un sou, je me demande quoi faire de ma vie. «Inuitisé», j’ai une mission à remplir, mon travail s’en ressent. Je vais résister.» Une carrière monumentale surgira. Et notamment, ce pavé réédité, Ultima Thulé. Le géo-philosophe y conte son peuple d’adoption, il se dévoile aussi père d’une anthropologie réflexive, via la collection Terre Humaine. «Je voulais rendre compte de l’histoire sociale engagée, sortir du syndrome des chercheurs qui ne parlaient, au hasard, que du Groenland ou de la Terre Adélie, pas des hommes. Des âneries pareilles, j’en ai entendues dans la bouche d’académiciens! Nous nous prenons pour le nombril du monde, et nous ignorons comment pense un intellectuel de Bombay.

Face à lui, à Dieppe, «la mer du Nord se calme, si fachée cette nuit». La colère sied à ce seigneur qui fuit «les Germano-pratins qui oublient le peuple, la pauvre Sorbonne empétrée dans sa crise intellectuelle». La conversation glisse en ondes rugissantes, il revient sur Terre Humaine, à Paris: «J’ai une personnalité affirmée. J’ai chassé l’ours. Les Sonotones du comité de l’éditeur Plon ne m’impressionnent pas.» Surtout, il rallie Claude Levi-Strauss à son projet. «Personne ne croit alors à son structuralisme, je suis joueur, je veux Tristes tropiques. Je confesse avoir bataillé pour le titre. «Tristes», ce n’était pas vendeur.»

Parmi d’autres futures plumes prestigieuses, il recrute Victor Segalen. «Poète méconnu, il est jugé invendable. Je lui dis: «Je vous consacre homme de terrain». Et ainsi de suite. Les auteurs, les traducteurs, ce n’était pas facile. La pauvreté ne se décrit pas, c’est un souffle. Or je reste un scientifique amoureux de qualité littéraire.» Il se définit encore comme natif de Mayence «avec la gaieté de cette ville, ses buveurs, son carnaval». Sa mère, hautaine aristo écossaise, l’a incliné au froid polaire plutôt qu’aux déserts de Saint-Ex. Son père est agrégé histoire-géo, catholique. «Homo religius, j’ai un défaut. En quête de spiritualité, je veux comprendre, éviter les doctrines. Sartre et l’existentialisme me découragent.»

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http://www.tdg.ch/culture/inuits-m-distingue-blancs/story/28343465

Crise majeure : Groenland, Sibérie – entretien avec Jean Malaurie

Interview Gare de l'Est - 15 novembre 2016 - Nina Fasciaux
Jean Malaurie, de formation, est géomorphologue des déserts en haute latitude ; il a consacré sa vie à l’exploration en Arctique, l’ethnologie, la spiritualité et la parole de la pierre, ainsi qu’en la défense des peuples du Nord. Ambassadeur de bonne volonté pour les peuples arctiques à l’UNESCO, il est également fondateur de l’Académie polaire d’Etat et président d’honneur de l’Université hydrométéorologique arctique d’Etat à Saint Pétersbourg. Il revient pour Gare de l’Est sur son parcours et sur sa vision de l’exploration arctique, de la Russie et de l’animisme.

Quelle fut votre compréhension de l’animisme ?

Ce qui différencie l’animisme des religions « révélées », c’est justement la volonté d’écoute. Ce n’est pas une doctrine. C’est une expression spontanée d’un homme qui est naturé, qui sait faire le vide en lui pour percevoir l’invisible et entendre les sons inaudibles. L’animiste se sert de ses pouvoirs neuronaux pour être en relation avec un univers d’énergie mais il ne comprend que peu cette nature. Tout au contraire, notre capacité de compréhension est et doit demeurer limitée. Il nous faut admettre que la nature, sa création, a ses raisons secrètes. Nous devons lui faire une confiance aveugle : Gaïa, a ses raisons, il ne faut pas défier son homéostasie nous disent les chamans – sinon elle se vengera.

Vous-êtes vous-même devenu animiste, au contact de ces populations inuit ?

Je n’ai pas le « tremblement de Dieu ».  Les querelles autour du texte « révélé » m’importent peu. Dans l’Arctique, mon vrai maître c’est la glace, hummock, le vent. J’aime quand il souffle, je l’écoute, je tente de le comprendre, il me forme et je l’aime. C’est ainsi que j’ai perçu en Tchoukotka l’Allée des baleines que mes amis soviétiques jusqu’à Aroutiounov n’avaient pas compris – et c’est Stonhenge, le Delphes de l’Arctique. Je suis devenu ce que Gilles Deleuze appelle un géo-philosophe : la géo-philosophie inscrit ainsi la géographie sous le patronage de la philosophie – ce qui est totalement nouveau, en lutte avec un grand courant intellectuel que je ne partage pas, je l’ai déjà dit – le structuralisme. Le structuralisme, science des modèles construit par la linguistique, était mal connu en Union soviétique.

Quand avez-vous pu finalement collaborer avec les Soviétiques, puis les Russes, comme vous le souhaitiez ?

En 1959, je reçois une lettre d’un certain Docteur Frolov, directeur du puissant Institut de Recherche sur l’Arctique et l’Antarctique en URSS, qui me félicite que l’université française ait enfin une chaire polaire, la première de son histoire (à laquelle j’ai été élu) et un Centre d’Etudes arctiques que j’ai fondé ; et m’invite à le rencontrer. Je suis resté un mois en Russie : les Russes voulaient créer un Institut arctique franco-soviétique, dont j’aurais été le co-directeur en Sibérie du Nord – leur objectif étant de faire venir en Russie des savants occidentaux. Mais en France, on m’a fait la leçon : on m’a reproché d’être difficile à encadrer, de ne pas avoir assez collaboré avec l’ambassade, et le projet a avorté. Toute ma vie à l’exception des septennats de François Mitterrand et de Jacques Chirac, la diplomatie française ne facilitait pas la coopération intime soviéto-française entre les centres de recherche. J’ai cependant, avec l’appui du grand historien Fernand Braudel, président des Hautes Etudes, maintenu une collaboration scientifique avec mes collègues soviétiques à travers la tenue régulière de treize colloques internationaux – à Leningrad, et à Paris, dont tous les travaux ont été publiés. Finalement, en 1987, le sénateur Arthur Tchilingarov, éminent spécialiste polaire, est venu à Paris pour me demander de participer en tant que représentant de la France, au présidium d’un grand congrès souhaité par le président Gorbatchev sur la Sibérie. J’ai accepté, à condition de n’y parler que des peuples du Nord.

Ce qui a abouti sur votre expédition en Tchoukotka en 1990.

Oui. J’ai dirigé cette expédition, sous la direction du Gosplan et du CNRS, soutenu par l’académicien Dmitri Likhachov, conseiller du président Gorbatchev, et que je porte dans mon cœur. Temps béni de la Perestroïka ! En tant que français, mon cas de chef d’une expédition soviétique en Tchoukotka est unique. J’étais accompagné de huit chercheurs, dont un médecin français Sans Frontières : chaque soir, je leur demandais de dire ce que chacun avait fait, ce qu’il pourrait découvrir le lendemain. Ce fut pour eux un enchantement. Chacun avait sa tendance – économiste, médecin, physicien, culture autochtone, pédagogie, etc. J’ai eu à faire face à des problèmes, que j’évoque notamment dans Arctica II, (Tchoukotka 1640-1990-2010) : de l’autonomisation léniniste, stalinienne, à la Perestroïka du président Mikhaïl Gorbatchev (600 pages), à paraître en novembre 2017 aux éditions CNRS.

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En 1992, vous avez fondé l’Académie polaire, une école de cadres sibériens, à Saint-Pétersbourg, en Russie. Pourquoi ? 

Dans le Russe, il y a une foi mystérieuse qui est religieuse – cela lui vient de son passé de paysan, de forestier – il aime sa datcha, sa patrie ; et sa patrie, c’est la nature. L’animisme oblige à un respect, à une confiance absolue, voire même à une soumission aux lois de la nature, même celles que nous n’aurions pas comprises. Ce n’est pas à nous de décider dans la nature, du bien et du mal. L’animisme nous rappelle que nous sommes des créatures, et non des créateurs. Il nous faut en permanence nous comporter comme tel ; notre existence-même – et notre survie – en dépendent. C’est dans cet esprit que j’ai créé l’Académie polaire d’Etat qui a bénéficié en 1997 d’un accord de coopération présidentiel signé sur place, à mes côtés, avec Jacques Chirac – que malheureusement je n’anime plus physiquement – je suis hélas un vieux monsieur très âgé et je le regrette profondément.  Elle est unique, car il y a précisément dans la pensée russe une mystique naturelle pour la terre, notre mère. Cette notion de bien et de mal que j’évoque est évidente : c’est le progrès. Nous touchons là à un problème très grave : c’est le pétrole, le gaz. C’est le CO2 qui se dégage du permafrost au cours de son dégel. Des « neiges roses » accélèrent la fonte de la glace.  Aujourd’hui, il y a même l’anthrax et il est mortel. De graves accidents viennent frapper les Nenets, éleveurs de rennes. Ces populations peuvent disparaître ! Le réchauffement climatique est une certitude, et en Sibérie du Nord s’il n’est pas maîtrisé, les conséquences pourraient être gravissimes. Il faut mobiliser nos chimistes, nos physiciens : nous pourrions peut-être capturer ce CO2, le transformer. C’est le moment de se mobiliser, pas de céder à la panique. Il faut former une élite, et c’est là où l’Académie polaire a un rôle à jouer : il nous faut une élite nord-sibérienne notamment autochtone, inspirée écologiquement. Et non pas des physiciens au service du pétrole. Au Groenland, je n’y suis pas parvenu et le Canada, l’Alaska, sont submergés par l’arrivée de géologues… la chance de l’Arctique est donc en Sibérie : et je ne parle pas seulement des autochtones, mais des Russes qui vivent dans le Grand Nord également – le génie de cette Fédération de Russie (22 Républiques, 120 nationalités déclarées) se vérifiera dans l’invention d’une écologie arctique. L’administration russe est fine – et voit loin. Sans le concours actif des peuples, l’écologie est un concept vide.

Quels sont les défis de l’Académie polaire, après presque 25 ans d’existence ?

Le grand problème de l’Académie polaire, c’est l’enseignement. Il faut qu’elle devienne un espace de réflexion. Comment enseigner le génie de la nature, l’odeur, le rythme des sons, l’espace, la beauté ? Comment révéler à ces élèves autochtones si longtemps de littérature orale, qui ils sont, sans tuer leur force créatrice ? Ils sont à Saint Pétersbourg : ils sont donc impressionnés par cette ville admirable, ses monuments, son histoire, ils sont russifiés par la langue quotidienne qu’ils parlent. On leur demande de repenser leur histoire – c’est très difficile, et c’est le rôle du professeur. Mais le professeur sait-il seulement ce qu’il veut dire ? Je n’en suis pas sûr. Sait-il ce qu’est l’animisme ? Je suis quasiment persuadé du contraire. Le pire, comme dans l’enseignement supérieur français, c’est l’enseignement ex-cathédra, dans le souci d’« agréger ». Il faudrait presque des leçons particulières : estimer l’élève, l’aimer, comprendre ses faiblesses (qui sont grandes), devenir son ami, l’aider à se construire. Enseigner, c’est un sacerdoce. C’est une révolution à susciter. Qui l’a dit ? Maria Montessori, Alfred Binet. Eveiller chez l’autre est une science à réinventer dans nos sociétés modernes. Respecter sa personnalité. C’est en tendant sa mamelle que la mère forme son enfant. J’ai assisté à cette pédagogie naturelle, à peine soufflée du bout des lèvres : l’enfant écoute, il ne répète pas.  Cet enfant de l’Académie polaire, il faut le connaître dans son intimité, sa fragilité, probablement sa crise. Et il faut l’accompagner dans cette démarche. En France, l’enseignement supérieur fait également face à un problème fondamental : les Français ne s’aiment pas, ignorent comment travailler ensemble, et ne savent donc pas s’écouter. La démocratie est affligée d’un péril mortel : les adversaires non seulement ne s’estiment pas mais ne cherchent pas à se comprendre.

N’avez-vous jamais songé à étendre cette Académie à d’autres pays justement, d’autres peuples ?

Jacques Chirac était impressionné par la création de l’Académie polaire : il a voulu que je suscite la même mission d’éveil en Amérique du Sud, pour les Indiens. J’ai d’abord refusé : les Russes sont un grand peuple, il n’y a pas d’équivalent. Je savais me comporter avec la tradition russe – car j’étais avec eux précisément, dans mon univers et manœuvrer dans une société totalitaire. Mais j’ai vite compris l’étendue du pouvoir d’un président quand vous lui dites non : j’ai donc finalement dû accepter. Je me suis rendu en Bolivie, mais ça n’a jamais abouti. Ce n’était pas le moment – les Américains dominaient complètement la région.

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« Quand on ne respecte pas la terre, elle se venge »

Les Informations Dieppoises 10/10/2016 à 16:45 par Camille Larher
Le Dieppois Jean Malaurie, géocryptologue, naturaliste, ethnologue ou encore fervent défenseur de l’écologie, publie une partie de son travail sur le Groënland.

Arctica tome 1, écosystème arctique et haute latitude est le premier opus d’une série de quatre ouvrages, sur quel thème se concentre-t-il ?

Il faut commencer par le commencement. Cet ouvrage rassemble 750 articles de ma vie scientifique dont un tiers est inédit. Ils traitent de l’écosystème, ce à quoi j’ai voué ma vie. Alors qu’est-ce qu’un écosystème ? C’est un système qui concerne la nature. Je suis le premier homme à avoir mené une expédition au Groënland, à avoir réalisé une carte de cet espace, tout en côtoyant les Inuits, mes compagnons. Ma spécificité est la géocryologie, c’est-à-dire l’étude du gel dans la pierre. Ce qui me hante, ce sont les origines. Avec le temps, les falaises ordoviciennes, ce qui correspond à -500 millions d’années, forment des éboulis.

Ce livre montre qu’il y a un ordre dans la nature, un écosystème. La nature, elle-même, organise l’ordre. La nature a une énergie et au fil du temps, la pierre subit des éboulements. Puis les éboulis vont bouger pour donner des formes très variables. Ceux-ci ont des strates qui veulent dire des choses. Ce livre est très important car il montre qu’il y a une homéostasie, c’est-à-dire que le système s’autorégule dans un certain équilibre. C’est Gaïa, la terre.

Cet ouvrage est donc un livre d’écologie ?

Oui, c’est un grand livre d’écologie. Je suis un géophilosophe, je pense qu’il y a une pensée dans la terre. Comme James Lovelock, un des maîtres de ce courant scientifique et philosophique. J’ai vécu avec les Inuits et ils cherchent à me transformer car ils sont naturés. Ils ont une pensée sauvage. Jusqu’alors, personne n’a compris les archéo-civilisations animées par le chamanisme et l’animisme. Pourtant, les Inuits ont vécu des milliers d’années de manière isolée. La nature a sa logique.

Cet ouvrage montre comment l’humanité s’est construite. En réfutant la vision biblique d’Adam et Ève mais aussi la théorie de l’évolution de Darwin. C’est une pensée et une méthode. Ce livre est un support pour les écologistes. Il dit clairement, sachez respecter la terre ! Aujourd’hui, le nucléaire veut forcer la nature, mais un jour elle se vengera…

Pouvez-vous justement faire un lien entre ce respect de la nature et les catastrophes climatiques auxquelles nous devons faire face ?

Il y a huit jours des événements majeurs se sont produits. Quand la base militaire de Thulé s’est construite en 1951, au Groënland, j’étais contre. Pour ce faire, des populations ont été déplacées. J’avais demandé à ce qu’aucun avion n’ait de bombes nucléaires et en 1968 un bombardier s’est écrasé avec quatre bombes.

Des tunnels ont également été creusés au Camp Century pour rejoindre plus facilement Moscou et Pékin, avec à l’intérieur un petit réacteur nucléaire. Mais en 1967, cette base a été abandonnée mais il y a encore des déchets nucléaires. Et avec le réchauffement climatique, la glace fond et rejette tout cela dans la mer. Nous sommes tous concernés par cette pollution. C’est une véritable catastrophe ! Un incident mondial car les courants circulent. L’Unesco (organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) veut faire une enquête.

Sur quel thème se portera le sujet du deuxième volume d’Artica ?

Là, dans ce premier volume, je m’intéresse à l’étude des éboulis et le prochain ouvrage parlera de la Sibérie. Notamment du district autonome de Tchoukotka où j’ai dirigé une expédition unique dans les années 90. Avec huit savants, nous présenterons nos recherches. Il faut défendre la nature et quand on défait le système, il faut faire attention. Car aujourd’hui, cette région est polluée et nous ne devons plus faire semblant.

Quel est votre avis de scientifique sur la tornade qui a touché les Antilles et une partie des États-Unis la semaine dernière ?

La nature est de plus en plus agressive et en Europe aussi les choses vont changer. La Cop 21 est vitale ! Il faut que l’homme respecte la nature. Arctica est un livre d’alerte. Arrêtons d’être irresponsables. À Thulé, il faudrait enlever 120 tonnes de neige et de gel chaque mois. En Sibérie, le CO2 sort petit à petit des zones dégelées à cause du réchauffement climatique. L’enjeu aujourd’hui est de réussir à l’enfermer mais on ne sait pas comment faire… Des gens là-bas meurent à cause d’une bactérie destructrice conduisant à des infections pulmonaires.

Aujourd’hui, que représente le peuple des Inuits ?

Ce sont des peuples qui vivent dans le Nord et qui sont venus de Sibérie il y a 10 000 ans. Ils ont franchi le détroit, et il y a 4 000 ans, ils sont arrivés au Groënland. Ce sujet sera l’objet du tome 3 d’Arctica. Leur situation est dure aujourd’hui car les jeunes boivent, se suicident. On a déraciné leur culture avec le catholicisme. Ce peuple vit une crise dramatique en profondeur. Tous les peuples autochtones ont des difficultés. Tous les quinze jours, un peuple autochtone disparaît et souvent, on a tout fait pour le détruire. Je suis pour l’écologie et la biodiversité culturelle. Il faut être fier d’avoir des racines. Comme il faut être fier d’être Dieppois sinon nous n’avons plus de culture. La science sans conscience n’est que perte de l’âme ! Le primitif a compris qu’on ne peut pas maltraiter la nature… On peut inventer un autre système de vie.

http://www.lesinformationsdieppoises.fr/2016/10/15/quand-on-ne-respecte-pas-la-terre-elle-se-venge/

Le festival international du cerf-volant à Dieppe

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©Jean Malaurie 2016

Depuis 15 ans, Jean Malaurie réside l’été à Dieppe. Face à la mer, il poursuit son oeuvre d’écrivain.

Dieppe, ville au passé extraordinaire, capitale oubliée de l’exploration, dont les grands noms de Jehan Ango, armateur corsaire ; Jean Sauvage, premier navigateur français méconnu à ouvrir la route maritime du Nord en 1553, ouvrant la porte de la Russie à la France ; Jean Ribault, capitaine de la marine et découvreur de la Floride française en 1562 ; Jean  Cousin, cartographe célèbre et navigateur expérimenté ; Jean Parmentier, navigateur, qui, avec son frère Raoul,  seront les premiers français à doubler le cap de Bonne-Espérance en 1530 ; peinent à trouver leur place dans l’offre culturelle dieppoise.

Pourtant, Dieppe déborde d’atouts, avec notamment un festival international du cerf-volant. Cette 19ème manifestation, placée sous le signe des arts premiers, compte une quarantaine de délégations, dont des sociétés amérindiennes, nord-américaines et Inuits. Je suis allé naturellement à leur rencontre, me frayant un chemin parmi tous ces cerfs-volants dominés sur la plage par une puissante baleine du groenland de 20 mètre de long, qui arrive étonnement à remuer ses nageoires latérales et sa nageoire caudale pour flotter dans les airs. Ce n’est pas la baleine blanche de Moby Dick, mais c’est la baleine que j’ai connu dans le détroit de Béring, alors que j’étais à la tete dune mission soviéto-française en 1990 ; je me déplaçais en compagnie de chasseurs des 1 800 Yupigeat, les derniers esquimaux d’Asie.

Baleine du groenland ©Jean Malaurie

Ce 19ème festival est sous le patronage du Canada, dont tout dieppois reconnait sa dette en oubliant jamais la tentative du débarquement 19 aout 1942 qui a couté la vie à plus de 2 000 jeunes canadiens, morts sur la plage, trahis par le destin.

Les cerfs-volants ont la faculté de faire rêver. Pour cette patrie d’explorateur qu’est Dieppe, c’est retrouver un peu ce destin extraordinaire de découvreurs qui est le sien. Qui plus est, ces figures flottantes se réfèrent aux animaux fabuleux thaïlandais, cambodgiens, chinois, etc. contés dans les légendes d’exploration. Pendant 8 jours, le ciel nous a fait vivre les grands mythes qui sont fondateurs des toutes premières relations sensorielles et intellectuelles de l’homme avec l’invisible.

19e festival international du cerf-volant, Dieppe ©Jean Malaurie

Revue Reliefs – Entretien avec Jean Malaurie

Premier homme au pôle géomagnétique nord, géomorphologue ayant partagé le quotidien des populations Inuit, découvreur de l’Allée des Baleines, Jean Malaurie est ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur et président de l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, Président d’honneur de l’institut d’hydro-météorologie arctique de Saint-Pétersbourg. Il revient pour Reliefs sur la longue histoire de l’exploration du pôle Nord et sur son propre parcours. Il raconte ainsi son expérience qui l’a mené de l’étude scientifique à la conscience politique et au questionnement sur le devenir des peuples polaires.

Revue RELIEF - R3 POLES - 19€ Reliefs Éditions
Revue RELIEF – R3 POLES – 19€ Reliefs Éditions

[EXTRAITS]

[…]

RELIEFS
L’avenir des peuples du nord : on connaît votre force d’engagement, pourquoi une telle énergie ?

Jean MALAURIE
Il se trouve que la vie est un destin. Pendant soixante ans, j’ai eu pour compagnons des hommes issus d’une civilisation héroïque ; hommes du froid. Je suis sans doute, un des derniers scientifiques à avoir vécu étroitement en hautes latitudes avec des hommes ayant connu la famine. Les préhistoriens spécialistes du paléolithique supérieur européen m’ont souvent dit : « Notez Tout, le moindre détail; c’est capital pour nous, archéologues qui n’avons pas le bénéfice de voir comment vivent les hommes de la préhistoire et comment fonctionne une société de période froide. » Par ailleurs, je ne vous cache pas qu’il y a une reconnaissance pour ces hommes et femmes qui m’ont aidés à faire émerger en moi, d’éducation chrétienne et rationaliste occidentale, une pensée animiste. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour énoncer quelques détails de cette philosophie de vie. Je rappellerai que cette société a une structure politique : l’arnacho-communalisme. Elle est gérée de façon discrétionnaire par une élite de chasseurs, parmi lesquels se fait entendre le Chaman qui est un visionnaire des invisibles et des relations avec les forces de la nature. […]

RELIEFS
Quelle place restera-t-il pour les populations traditionnelles dans les temps à venir ?

Jean MALAURIE
Une place à l’image de celle qu’a réservé la COP 21 aux peuples premiers du monde entier : en dehors des discussions. Je regrette, qu’à la conférence de Paris, COP 21, l’Arctique n’est pas été à l’ordre du jour alors que c’est un foyer majeur dans le changement de climat. Les peuples autochtones circumpolaires, au nombre d’un million – Inuit, Amérindiens, Sames ou Lappons, 500 000 sibériens – n’ont pas été invités à donner leur avis sur ce changement radical de climat. Aucune population traditionnelle n’a pu simplement s’exprimer. Décidément, les hautes autorités n’ont pas compris le message de mon ami Claude Lévi-Strauss sur la complexité de la pensée sauvage, sur ces sociétés méconnues qui ne sont appréciées que dans les musées jugés « cimetière de culture. »

[…]

 

http://www.revuereliefs.fr

 

Voyage au bout de l’Inuit, chez les « Nouveaux Hommes »

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Chasseur Inuit. illustration ©Le Monde

« Takkuuk ! » « Regarde ! » Jean Malaurie a souvent raconté ce moment glaçant dont il a été l’unique témoin européen le 15 juin 1951, tout au nord du Groenland. L’un de ses deux compagnons eskimos lui touche l’épaule. Le géographe saisit sa longue-vue et ce qui se présente à ses yeux ressemble à un film, « un spectacle inouï qui me fait croire à un mirage ». Une base secrète de l’armée américaine a poussé sur cette côte déserte où, trois mois auparavant, les huttes de Thulé se fondaient dans le paysage.

« Une cité de hangars et de tentes, de tôle et d’aluminium, éblouissante au soleil dans la fumée et la poussière se dresse devant nous. La plus fantastique des légendes prend forme sous mes yeux. »

Depuis douze mois, le jeune chercheur sillonne les côtes gelées en traîneau. Ses recherches géologiques l’ont conduit en 1948 sur les « weasels », les chenillettes motorisées de Paul-Emile Victor, mais il a vite filé seul avec ses chiens vers le nord. Il pousse son exploration au-delà d’Etah, qu’il appelle « Ultima Thulé », l’un des lieux habités les plus proches du pôle Nord. Il s’aventure seul sur la banquise par des froids de – 30 0C et partage l’intimité des Inuits : « Ils me voyaient si proche… écrire, dessiner, cartographier. Au matin, ils me racontaient leurs rêves. »

[…]

Charlie Buffet

http://www.lemonde.fr/festival/article/2016/08/11/voyage-au-bout-de-l-inuit-chez-les-nouveaux-hommes_4981146_4415198.html

« L’Arctique ne va pas bien, j’aimerais observer l’affirmation du peuple Inuit »

CEREMONIE DE REMISE DE DECORATION
Jean Malaurie © Maxppp

Né en 1922, Jean Malaurie est ethno-historien, géographe/physicien et écrivain français. Il est Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique de l’UNESCO. Il est également le directeur et fondateur de la collection « Terre Humaine » aux éditions Plon. Explorateur, il a découvert les Inuit de Thulé.

Jean Malaurie vient de publier aux Editions Fayard son nouveau livre « Lettre à un Inuit de 2022 ».
Une invitation à l’indignation, les yeux rivés vers les peuples du Grand Nord, ces grands oubliés de la COP21.

Extrait de « Lettre à un Inuit de 2022 »:

« Adressée aux citoyens du grand Nord, cette lettre est un cri d’alarme : Résistez mes amis ! En n’acceptant l’exploitation des richesses pétrolières et minières de l’Arctique qu’avec votre sagesse. L’Occident est mauvais et nous avons besoin de vous. Le matérialisme nous conduit à notre perte. Puisse le citoyen inuit de 2022 voir le rêve des explorateurs se réaliser : un pôle non pollué où régnera un humanisme écologique. »

http://www.franceinfo.fr/emission/tout-et-son-contraire/2015-2016/jean-malaurie-l-arctique-ne-va-pas-bien-j-aimerais-observer-l-affirmation-du-peuple

Lettre à un Inuit de 2022

« Voici bientôt soixante ans que je parcours l’Arctique, du Groenland à la Sibérie, ses immenses déserts glacés habités par des sociétés ancestrales au destin héroïque. Adressée aux citoyens du grand Nord, cette lettre est un cri d’alarme : Résistez mes amis ! En n’acceptant l’exploitation des richesses pétrolières et minières de l’Arctique qu’avec votre sagesse. L’Occident est mauvais et nous avons besoin de vous. Le matérialisme nous conduit à notre perte. Puisse le citoyen inuit de 2022 voir le rêve des explorateurs se réaliser : un pôle non pollué où règnera un humanisme écologique. Il est urgent de reconnaître la prescience des peuples premiers et de prendre enfin humblement conscience que leur volonté obstinée de respecter cette nature ne fait pas d’eux des retardataires, mais des précurseurs. Telle est la force de leur pensée sauvage. »

Lettre à un Inuit de 2022 - Fayard - Oct. 2015
Lettre à un Inuit de 2022 – Fayard – Oct. 2015

Né en 1922 à Mayence, géo-ethno-historien, président et fondateur de la célèbre collection « Terre Humaine » aux éditions Plon, Jean Malaurie est le premier homme à atteindre en traîneaux à chiens le pôle géomagnétique Nord le 29 mai 1951. En 1990, il a révélé, après l’archéologue Serge Aroutiounov, l’Allée des baleines, le Stonehenge de la Sibérie, en Tchoukotka.

Ce vibrant appel est celui d’un ambassadeur de bonne volonté de l’Arctique à l’Unesco qui observe, avec un regard angoissé, la disparition d’une part de l’intelligence humaine et de ses mystères.

La Terre n’appartient pas à l’homme

L’ethno-historien et géographe-physicien Jean Malaurie adresse un cri de révolte aux Inuits afin que ce « peuple racine » devienne nos sages face aux effets du réchauffement climatique. Interview.

[EXTRAIT]

Il se dit chamanisé. Peut-être est-il un ours réincarné en homme aux sourcils broussailleux, la stature haute malgré le poids des ans, et la voix de stentor. A 92 printemps, Jean Malaurie en impose toujours, surtout quand il vous prend par les épaules en signe d’affection: « Croyez-vous que l’on a fait une belle interview? » interroge-t-il. Après avoir consacré sa vie à la banquise – pas moins de 31 expéditions -, il demeure le plus fervent porte-parole des Inuits qui vivent en osmose avec la nature depuis des millénaires et dont il a embrassé l’animisme.

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Jean Malaurie à Dieppe, 2015 ©Photo Florence Brochoire pour L’Express
Dans quelques semaines se tiendra à Paris la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP 21). A vous lire, l’Arctique, cette région qui entoure le pôle Nord, pourrait être une des oubliées des négociations. Pourquoi?

Une fois encore, ce ne sont pas les bonnes personnes qui vont s’exprimer: avant les chefs d’Etat, il aurait fallu écouter les peuples autochtones du monde entier, que les Russes surnomment affectueusement les « peuples racines ». Les habitants du Grand Nord, mais aussi ceux qui vivent au coeur des forêts brésiliennes, dans les déserts australiens, sur les îles mélanésiennes ou encore en Afrique centrale.

En ce qui concerne le Groenland, ce sont, en effet, les Inuits qui subissent frontalement les effets du changement climatique. Eux, qui doivent repousser leur saison de pêche ancestrale parce que la glace est moins épaisse; eux, qui ne chassent plus le caribou car il est devenu trop rare au Nunavut (territoire au nord du Canada). Eux, enfin, qui voient chaque jour la banquise fondre – elle a perdu 30% de sa surface en trente ans! Avec des conséquences désastreuses: hausse du niveau de la mer, dégel du pergélisol, déplacement des populations, etc. Face au réchauffement, il y a urgence à mettre en place un protocole climatique et écologique sur le Grand Nord. Je rêve qu’à terme nous considérions enfin l’Arctique comme un patrimoine commun à l’humanité et que nous le sanctuarisions comme l’Antarctique.

Vous continuez à vouloir être le porte-parole des Inuits et leur adressez, par l’intermédiaire de votre livre, un cri d’alarme sur le même ton que le fameux Indignez-vous!, de Stéphane Hessel. A 92 ans, vous êtes toujours révolté?

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Bruno D. Cot

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/jean-malaurie-la-terre-n-appartient-pas-a-l-homme_1729792.html