Hommage à Umberto Nobile dans ULTIMA THULÉ

Dans Ultima Thulé, ce classique de l’histoire des pôles, je m’attache à faire découvrir les grands conquérants méconnus du pôle. Ayant été ami personnel, du général italien, Umberto Nobile, auquel j’ai demandé d’écrire son témoignage sur sa conquête du pôle, en compagnie du grand explorateur norvégien, Roald Amundsen, cette conquête assurée le 11 mai 1926, avait lieu à bord de son dirigeable qu’il avait construit : le Norge.

Semi-rigide, 106 mètres de longueur, le dirigeable était particulièrement audacieux. Avec une armature métallique seulement à la proue et aux fuseaux inférieurs de l’aéronef, la fragilité de l’appareil est extrême dans cet âge pionnier. S’ajoutant au danger permanent d’incendie (l’hydrogène dont est gonflé le dirigeable est éminemment inflammable et explosif), les trous dus au vol des glaçons par les hélices de bois sur la triple toile devaient être rebouchés instantanément, un à un, pour permettre ce parcours transglacial de 3 800 kilomètres.

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Dirigeable le Norge – 1929

Pour explorer le pôle, le Général Nobile est un constructeur de génie. Il a conçu un dirigeable qui ne se contente pas seulement de survoler une banquise inconnue, il veut participer au moyen d’un palan à l’exploration systématique, le dirigeable en étant à l’arrêt, des scientifiques devaient descendre afin de procéder aux recherches. Mais la catastrophe de l’Italia, en 1928, empêcha la poursuite de ce programme qui aurait révolutionné la connaissance de l’Arctique.

C’est un grand sujet d’interrogation que le rôle de l’opinion dans le déroulement d’une vie d’exception comme celle de Nobile marquée par un destin contrarié. Je voudrais m’attacher sur cette dernière idée en l’abordant sous l’angle du géo-historien que je suis.  Dans le tréfonds des croyances populaires – et sur l’origine desquelles il serait intéressant de réfléchir – l’inconscience des peuples serait habitée par cette idée selon laquelle, il est des rôles impartis à chaque nation. Pour des raisons propres à la géographie, à l’histoire et la psychologie, on ne voit aucun grand motif désignant l’Italie – puissance méditerranéenne – comme une nation polaire. Le partage des responsabilités est peut-être absurde. L’opinion publique commune réserve plus de crédibilité à des explorations scientifiques lancées par des nations riveraines de l’océan Arctique, plutôt que par d’autres. Et cette croyance est si fortement ancrée qu’elle parvient à oblitérer l’histoire. 9782717845136-g-z

Après le Norge avec Nobile et Amundsen, les explorateurs qui sont allés les premiers au Pôle même, en toute certitude scientifique sont : un britannique, Sir James Clark Ross, au pôle magnétique, le 1er juin 1831 ; un russe, l’Amiral Papanine, en avion, au pôle géographique qui sera exploré dans une station dérivante, le 21 mai 1937 ; un français, Jean Malaurie (moi-même), au pôle géo-magnétique, le 29 mai 1951 ; un britannique, Sir Wally Herbert, le 6 avril 1969, venant de l’Alaska et gagnant le Svalbard ; le Nautilus enfin, sous-marin américain, le 3 aout 1958. Et quels noms les dictionnaires, les encyclopédies, voire les ouvrages polaires spécialisés donnent-ils encore comme le premier découvreur du Pôle Nord géographique : l’Amiral Peary. Pourtant un grand congrès scientifique tenu le 7-10 novembre 1983, au CNRS à Paris, sous l’égide de cinq grands conquérants des pôles, a établi que Peary n’apporte aucune preuve scientifique ; Sir Wally Herbert ajoutant même que c’est une imposture.

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ULTIMA THULE de Jean Malaurie – éditions Chêne – novembre 2016. Paris

En vérité, l’opinion réserve, dans son inconscient collectif, le sérieux et l’efficacité aux nations anglo-saxonnes et germaniques, et très particulièrement aux peuples de confession protestante.  Il est des pays de culture, des peuples bouffons, sauvages ou en voie de développement ; il est le Tiers-Monde ; il est aussi des peuples gestionnaires et industrieux. Il faut relire l’admirable texte de Weber expliquant pourquoi l’on associe le protestantisme à l’idée d’efficacité, pourquoi la seule preuve de grâce divine réside, pour un protestant, dans la réussite des opérations qu’il engage. Et cette idée ancienne est si profondément ancrée que l’opinion commune en arrive à gommer l’histoire.

C’est pour moi un grand sujet d’interrogation que le peuple italien, si redouté et admiré lorsqu’on l’appelait romain, paraisse depuis le Risorgimento comme cantonné par l’opinion à des destins mineurs.

[Nouveauté] ULTIMA THULE, 3e édition augmentée

Comptoir le plus septentrional de la Terre, situé sur la côte occidentale du Groenland, Thulé, contrée la plus reculée au monde, fut pendant très longtemps une source de mystères. À la fois terrible et fantastique, Ultima Thulé revient sur l’histoire des illustres explorateurs qui, depuis le XVIIIe, ont précédé Jean Malaurie sur la route du pôle Nord. S’appuyant sur des extraits des journaux de bords des explorateurs, mais aussi sur les témoignages des Inuit, des photographies anciennes et contemporaines, gravures, objets, ou encore dessins d’esquimau, cet ouvrage constitue une galerie fabuleuse sur des hommes hors du commun.

ULTIMA THULE de Jean Malaurie – éditions Chêne – novembre 2016. Paris

« L’admirable Ultima Thulé, livre « malaurien » par excellence, comme on dit braudelien. Un texte extraordinairement vivant, de tout ce que nous savons sur les Inuit et, approche plus subtile, de tout ce qu’eux savent sur nous. Jean Malaurie a réussi le miracle qu’on attendait depuis longtemps des ethnologues : allier l’expérience irremplaçable du terrain à un savoir pluridisciplinaire. Il nous fallait une Bible sur les Esquimaux : Malaurie l’a faite ».
Pascal Dibie, Le Magazine littéraire

http://www.editionsduchene.fr/livre/jean-malaurie-ultima-thule-3238763.html

Le Gröenland, terre de fascination et de curiosité

[France Inter, émission La tête au carré présentée par Mathieu Vidard – mardi 25 octobre 2016]
Le Gröenland inspire toujours fascination et curiosité autour de sa géographie, son climat et ses tempêtes, son histoire avec les Inuits et les Vikings, sa position géopolitique dans le contexte du réchauffement climatique ainsi que « la base militaire nucléaire secrète de l’armée américaine » qui émerge progressivement à cause de la fonte des glaces…
Invité à la table du débat, Jean Malaurie, directeur et fondateur du Centre d’Etudes Arctiques (CNRS/EHESS Paris), Président de l’Académie polaire d’État de St Petersbourg, fondateur de la collection Terre Humaine et auteur de « Les derniers Rois de Thulé ». Son livre culte « Ultima Thulé », enrichi, sera dans les bonnes librairies le 3 novembre prochain. Il vient d’être nommé Président d’honneur de l’institut d’hydro-météorologie arctique à St Petersbourg.
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Base américaine de Thulé – Radar

Jean Malaurie :
Les éditions du Chêne vont, le 3 novembre prochain, publier la troisième édition d’Ultima Thulé, De la découverte à l’invasion d’un haut lieu mythique. Ce classique qui a connu une grande diffusion, traduit en quatre langues, bénéficie d’une conclusion supplémentaire « Retour sur Thulé, haut lieu mythique (juin 2016) ». Dans ce texte, je dénonce une fois de plus, la base américaine de Thulé dans un Groenland autonome, dont je demande la fermeture très prochaine. Le Groenland ne peut acquérir l’indépendance souhaitée par le Parlement de Nuuk, et ne peut être effective que par la fermeture de cette base militaire étrangère. Ultima Thulé est d’autant plus engagé dans cette dénonciation,  qu’en début octobre, vient d’être dénoncée une seconde base secrète : au Camp century, à 240 km, à l’Est de la première base. Elle a été ouverte en 1959, en pleine Guerre froide. C’est une seconde base dite scientifique et réservée à l’étude de la glace et du climat. En fait, ultra secrète, elle comportait, à 30 mètres sous la glace, 21 tunnels de 4 000 km ; et disposait d’un réacteur nucléaire portable PM-2A. Dans cette base, étaient entreposés 600 missiles nucléaires au plus près de l’URSS. En 1967, elle a été fermée par l’US Army ; les ogives nucléaires retirées. Toutefois, ce projet, intitulé Ice Worm, n’ayant pas été suivi d’un programme de dépollution, les 55 hectares du site contiennent toujours des glaces contaminées ; 240 000 litres d’eaux usées, 200 000 litres de fuel et l’enceinte de confinement du réacteur nucléaire non-rapatriée. Tout récemment, des chercheurs canadiens ont découvert que, sous l’effet du réchauffement, les voutes des tunnels menaçaient de s’effondrer. La perte de glace n’étant pas compensée par les chutes de neige, la mise au jour des déchets contaminés est une menace pour les mers du Groenland visitées par les baleines, et d’une grande fragilité écologique. Les ruissellements générés par la fonte des glaciers entrainent les résidus chimiques, notamment les déchets d’uranium et les PCB.

Le gouvernement danois en 1968 avait donné son accord, dans une déclaration officielle du Premier ministre Hans Christian Hansen en 1957, selon laquelle ce secteur serait exempte d’armes nucléaires. Aujourd’hui, le ministre des affaires étrangères, Vittus Qujaukitsoq, se dit « préoccupé » par cette menace écologique.

À l’AFP, Kristian Hvidtfelt Nielsen, chercheur en histoire des sciences à l’université d’Aarhus au Danemark, estime que, « d’un point de vue moral, le Danemark et les États-Unis ont tous deux le devoir de nettoyer. Ce sont les Américains qui ont construit la base et ce sont les Danois qui leur ont donné l’autorisation de le faire ».

En tant qu’Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’UNESCO, j’ai saisi la direction de ce grand organisme pour une enquête approfondie soit conduite sous l’égide de l’UNESCO, pour que toutes dispositions soient immédiatement prises par Washington et par Copenhague, afin de protéger les autorités groenlandaises dans leur politique de protection des toundras déglacées et des mers froides. Dans Ultima Thulé, je milite activement pour que le Nord-Ouest, comme le Nord-Est du Groenland, soit sanctuarisé, ces secteurs étant hautement fragiles, particulièrement aux abords de Thulé. Un code de bonne conduite pour la défense des éco-systèmes a toujours été préconisé par mes travaux de géomorphologue. À quand, la défense de l’homme et de ces peuples autochtones aux civilisations héroïques?

C’est le sens de la nouvelle conclusion d’Ultima Thulé qui plaide pour que sous l’égide de l’UNESCO, cette région mythique habitée par 750 Inughuit, ou esquimaux polaires, en quatre villages, soit qualifiée « patrimoine immatériel de l’humanité ». Tel est le sens du combat de ma vie et de l’objet de la réédition de ce livre très largement augmenté.

Ecouter l’émission : 
https://www.franceinter.fr/emissions/la-tete-au-carre/la-tete-au-carre-25-octobre-2016

Terre Humaine – Histoire d’une naissance (2/2)

Fleuron de l’édition française – on le dit -, Terre Humaine a connu à la librairie Plon onze présidents-directeurs généraux. La fidélité à cette vieille et illustre maison est d’abord l’expression d’une confiance, bien que j’aie eu à diverses reprises à en convaincre ses autorités. Ce sont les oeuvres majeures qui constituent le fonds d’un groupe d’édition. Et c’est dans la rigueur qu’une vie éditoriale doit se dérouler. Un éditeur – noblesse oblige – doit investir dans le long terme. Plon, au fil des années et des vicissitudes de sa propre histoire, a reconnu, parfois spontanément, que Terre Humaine constituait un des atouts de son avenir.

Témoin d’une naissance, Michel Tournier, le célèbre auteur de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, le rappelle dans une courte note écrite en 1978 : << C’était il y a vingt ans. Je hantais la maison Plon en qualité de lecteur et traducteur. Un titre inscrit au programme des nouveautés me frappa très vivement : Soleil Hopi de Don C. Talayesva. C’est que je venais de faire deux années d’anthropologie et d’ethnologie amérindienne ne soit pas édité en français où j’avais découvert ce grand témoignage d’un Indien Hopi, Sun Chief. Ce livre n’était pas édité en français. Grace à mon ami Jean Malaurie, c’était donc chose faite maintenant. Ce qui était mieux encore, c’était que la collection Terre Humaine venait de naître.
Terre Humaine avait un inventeur, un animateur, un inspirateur : Jean Malaurie. Je dirai presque : un inspiré.  « Il a un certain génie, murmuraient les gens raisonnables de la maison, mais il est fou. Sa collection est invendable. » Le fait est que, constamment attaquée et critiquée sous l’angle commercial, elle n’était défendue avec acharnement que par une certaine presse et un petit noyau de lecteurs indéfectibles.
Terre Humaine, qu’est-ce que c’est? C’est d’abord une direction, une ligne suivie par Jean Malaurie avec une rigueur inflexible. Comment définir cette ligne? Deux caractéristiques dans ses titres. D’abord l’authenticité. En est absente toute oeuvre dont l’auteur a voulu consciemment faire oeuvre littéraire. Si la beauté (
littéraire) y est présente en plus d’une page de chaque livre, c’est toujours involontairement, naïvement, spontanément. Ce n’est pas la beauté étudiée de la ballerine, c’est celle, sauvage, de la gazelle bondissante. Ensuite, une certaine façon pour laquelle les auteurs acceptent de se compromettre dans un livre…
Est-ce tout? Certes pas. A peine ces critères formulés, je vois bien qu’ils laissent échapper l’essentiel. Quel est donc l’essentiel? Impossible de le dire. Un air de famille… >>

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Je veux rendre tout à la fois hommage à Charles Orengo, directeur littéraire visionnaire aux éditions Plon qui a eu l’audace, malgré des résistances de son groupe d’édition, d’introduire Charles de Gaulle, auteur des Mémoires de guerre, chez Plon, alors qu’il continuait sa traversée du désert – on doutait de son avenir politique -, et qui m’a permis, en 1954, la création de Terre Humaine. Je rends hommage à Bernard de Fallois, qui a si intelligemment soutenu l’esprit singulier de la collection, dans les années 1975-1980.

« Quand on ne respecte pas la terre, elle se venge »

Les Informations Dieppoises 10/10/2016 à 16:45 par Camille Larher
Le Dieppois Jean Malaurie, géocryptologue, naturaliste, ethnologue ou encore fervent défenseur de l’écologie, publie une partie de son travail sur le Groënland.

Arctica tome 1, écosystème arctique et haute latitude est le premier opus d’une série de quatre ouvrages, sur quel thème se concentre-t-il ?

Il faut commencer par le commencement. Cet ouvrage rassemble 750 articles de ma vie scientifique dont un tiers est inédit. Ils traitent de l’écosystème, ce à quoi j’ai voué ma vie. Alors qu’est-ce qu’un écosystème ? C’est un système qui concerne la nature. Je suis le premier homme à avoir mené une expédition au Groënland, à avoir réalisé une carte de cet espace, tout en côtoyant les Inuits, mes compagnons. Ma spécificité est la géocryologie, c’est-à-dire l’étude du gel dans la pierre. Ce qui me hante, ce sont les origines. Avec le temps, les falaises ordoviciennes, ce qui correspond à -500 millions d’années, forment des éboulis.

Ce livre montre qu’il y a un ordre dans la nature, un écosystème. La nature, elle-même, organise l’ordre. La nature a une énergie et au fil du temps, la pierre subit des éboulements. Puis les éboulis vont bouger pour donner des formes très variables. Ceux-ci ont des strates qui veulent dire des choses. Ce livre est très important car il montre qu’il y a une homéostasie, c’est-à-dire que le système s’autorégule dans un certain équilibre. C’est Gaïa, la terre.

Cet ouvrage est donc un livre d’écologie ?

Oui, c’est un grand livre d’écologie. Je suis un géophilosophe, je pense qu’il y a une pensée dans la terre. Comme James Lovelock, un des maîtres de ce courant scientifique et philosophique. J’ai vécu avec les Inuits et ils cherchent à me transformer car ils sont naturés. Ils ont une pensée sauvage. Jusqu’alors, personne n’a compris les archéo-civilisations animées par le chamanisme et l’animisme. Pourtant, les Inuits ont vécu des milliers d’années de manière isolée. La nature a sa logique.

Cet ouvrage montre comment l’humanité s’est construite. En réfutant la vision biblique d’Adam et Ève mais aussi la théorie de l’évolution de Darwin. C’est une pensée et une méthode. Ce livre est un support pour les écologistes. Il dit clairement, sachez respecter la terre ! Aujourd’hui, le nucléaire veut forcer la nature, mais un jour elle se vengera…

Pouvez-vous justement faire un lien entre ce respect de la nature et les catastrophes climatiques auxquelles nous devons faire face ?

Il y a huit jours des événements majeurs se sont produits. Quand la base militaire de Thulé s’est construite en 1951, au Groënland, j’étais contre. Pour ce faire, des populations ont été déplacées. J’avais demandé à ce qu’aucun avion n’ait de bombes nucléaires et en 1968 un bombardier s’est écrasé avec quatre bombes.

Des tunnels ont également été creusés au Camp Century pour rejoindre plus facilement Moscou et Pékin, avec à l’intérieur un petit réacteur nucléaire. Mais en 1967, cette base a été abandonnée mais il y a encore des déchets nucléaires. Et avec le réchauffement climatique, la glace fond et rejette tout cela dans la mer. Nous sommes tous concernés par cette pollution. C’est une véritable catastrophe ! Un incident mondial car les courants circulent. L’Unesco (organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) veut faire une enquête.

Sur quel thème se portera le sujet du deuxième volume d’Artica ?

Là, dans ce premier volume, je m’intéresse à l’étude des éboulis et le prochain ouvrage parlera de la Sibérie. Notamment du district autonome de Tchoukotka où j’ai dirigé une expédition unique dans les années 90. Avec huit savants, nous présenterons nos recherches. Il faut défendre la nature et quand on défait le système, il faut faire attention. Car aujourd’hui, cette région est polluée et nous ne devons plus faire semblant.

Quel est votre avis de scientifique sur la tornade qui a touché les Antilles et une partie des États-Unis la semaine dernière ?

La nature est de plus en plus agressive et en Europe aussi les choses vont changer. La Cop 21 est vitale ! Il faut que l’homme respecte la nature. Arctica est un livre d’alerte. Arrêtons d’être irresponsables. À Thulé, il faudrait enlever 120 tonnes de neige et de gel chaque mois. En Sibérie, le CO2 sort petit à petit des zones dégelées à cause du réchauffement climatique. L’enjeu aujourd’hui est de réussir à l’enfermer mais on ne sait pas comment faire… Des gens là-bas meurent à cause d’une bactérie destructrice conduisant à des infections pulmonaires.

Aujourd’hui, que représente le peuple des Inuits ?

Ce sont des peuples qui vivent dans le Nord et qui sont venus de Sibérie il y a 10 000 ans. Ils ont franchi le détroit, et il y a 4 000 ans, ils sont arrivés au Groënland. Ce sujet sera l’objet du tome 3 d’Arctica. Leur situation est dure aujourd’hui car les jeunes boivent, se suicident. On a déraciné leur culture avec le catholicisme. Ce peuple vit une crise dramatique en profondeur. Tous les peuples autochtones ont des difficultés. Tous les quinze jours, un peuple autochtone disparaît et souvent, on a tout fait pour le détruire. Je suis pour l’écologie et la biodiversité culturelle. Il faut être fier d’avoir des racines. Comme il faut être fier d’être Dieppois sinon nous n’avons plus de culture. La science sans conscience n’est que perte de l’âme ! Le primitif a compris qu’on ne peut pas maltraiter la nature… On peut inventer un autre système de vie.

http://www.lesinformationsdieppoises.fr/2016/10/15/quand-on-ne-respecte-pas-la-terre-elle-se-venge/

Terre Humaine – Histoire d’une naissance (1/2)

_20161022_144710Je me revois, en janvier 1954, au jardin du Luxembourg à Paris, dans le Quartier latin. J’ai demandé à ma femme de m’attendre un moment afin de passer chez Plon, dans la rue Garancière, toute proche… J’aurais pu penser à un autre éditeur, à Albin Michel dont la célèbre collection L’Evolution de l’humanité m’avait fasciné. Je me disais : voilà, il faut refaire terre « Evolution » d’une autre manière, telle que je la sens. Mais Gallimard, c’est trop ambitieux… Albin Michel : ils ne tenteront pas deux fois le même effort ou ne comprendront peut-être pas la singularité et l’ambition du projet. Ce jour-là, Plon était à deux pas. Cet éditeur me tentait. Dans une maison à l’illustre passé et de tradition conservatrice, il est plus aisé d’être un marginal. Mais je n’y connaissais personne… Plon, l’éditeur de Simone Weil, de Bernanos, de Julien Green, de Foch et de tant d’autres, dont l’un des héros de ma vie : l’ethnologue danois-esquimau Knud Rasmussen. Ce souvenir m’a décidé : j’ai demandé à rencontrer le directeur littéraire. J’ai attendu… seulement un peu, dans un vieux couloir sombre, aux bas-côtés de couleur chocolat. Un modèle réduit des presses d’imprimerie Plon en 1887, quatre chaises recouvertes d’un velours rouge aux teintes passées. Le futur académicien Henri Massis, trop engagé auprès du Maréchal Pétain en 1944, un général à la retraite attendaient, eux aussi. Le temps a passé : quinze minutes, vingt minutes, puis j’ai été reçu, et j’ai vu arriver un homme que je n’ai jamais oublié, et dont je suis toujours heureux d’évoquer la mémoire qui m’est très chère : c’est Charles Orengo.

Je lui ai parlé parlé nettement ; sans doute, avec conviction et chaleur de mes projets : je voulais un contrat pour un livre… qui n’était pas écrit et un accord pour une collection… qui n’était encore qu’un concept que j’avais en tête, avec le titre qui m’était cher.

Mais, et je revois ses très grands yeux bleus, il m’a regardé longuement et écouté. Monégasque, il était aussi joueur que moi, aussi intuitif, passionné et aussi tenace. J’entends encore me répondre simplement : « Pour le livre, c’est oui ; pour la collection, dans quinze jours, je pourrai vous en dire davantage. Je dois voir mon président-directeur général qui est en voyage à Rabat. Ecrivez une note. » Je me pris alors à écrire et rêver. Orengo était convaincu mais je dus encore plaider ma cause – au moins pour la déontologie – devant le grand Conseil de la maison Plon – une veille dame tout à fait traditionnelle!…

Ce fut un des moments pittoresques de ma carrière. Je m’en souviens, c’était un vendredi après-midi. Nous étions réunis dans une très grande salle au mobilier Henri II. Le PDG Maurice Bourdel avait hâte de partir sur la Côte d’Azur, le soir même, pour le week-end ; il lissait méticuleusement ses ongles nacrés. Autour de lui : plusieurs autres membres du conseil d’administration semblaient m’écouter avec grand intérêt. J’expliquais la crise des sciences humaines, la nécessité de reprendre la tradition « Feux Croisés » inspirée par Charles du Bos, mais dans un autre esprit, de tenter une approche intellectuelle, littéraire et résolument non universitaire. Un dialogue parut s’ouvrir. Je m’aperçus soudain que certains des membres du Conseil et parmi les plus éminents – ils étaient fort âgés – avaient oublié sur la table – je ne sus jamais si ce fut par inadvertance – leurs sonotones! Fut-ce la raison du « confiant » accueil qu’ils m’accordèrent sans peine?

Oui, comme on dit du mariage : un malentendu qui se prolonge… Depuis soixante ans! Les PDG passent… la collection demeure, s’affirme. Elle est comme imposée de l’extérieur. La pensée de Terre Humaine est révolutionnaire ; mettre sur le même plan des auteurs qui ne savent ni lire ni écrire et relèvent de peuples de tradition que l’on n’ose plus dire primitive, et de grand écrivains tels que Emile Zola, Claude Levi-Strauss et Victor Segalen. Autre originalité de Terre Humaine une anthropologie réflexive : l’auteur doit dire tout de lui-même et des conditions dans lesquelles il recueille ses observations ; à cet égard, la collection n’adhère pas à cette mouvance qui veut que les sciences sociales soient « scientifiques ». En Histoire, il y a les faits qui ne sont pas discutables, mais l’essentiel   c’est l’interprétation, c’est à dire l’historien. Cette mouvance qui va à contre-courant dans les universités, de la sociologie que se veut scientifique, appelle une fidélité.

De cette fidélité, de cette continuité, sans lesquelles rien de grand ne se construit, je suis grandement redevable à Plon. Mais bien sûr, comme dans tous les couples, le nôtre n’a pas évité quelques sérieux orages qui tiennent surtout au fait que les directions, tout comme les modes, changent…

Le festival international du cerf-volant à Dieppe

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©Jean Malaurie 2016

Depuis 15 ans, Jean Malaurie réside l’été à Dieppe. Face à la mer, il poursuit son oeuvre d’écrivain.

Dieppe, ville au passé extraordinaire, capitale oubliée de l’exploration, dont les grands noms de Jehan Ango, armateur corsaire ; Jean Sauvage, premier navigateur français méconnu à ouvrir la route maritime du Nord en 1553, ouvrant la porte de la Russie à la France ; Jean Ribault, capitaine de la marine et découvreur de la Floride française en 1562 ; Jean  Cousin, cartographe célèbre et navigateur expérimenté ; Jean Parmentier, navigateur, qui, avec son frère Raoul,  seront les premiers français à doubler le cap de Bonne-Espérance en 1530 ; peinent à trouver leur place dans l’offre culturelle dieppoise.

Pourtant, Dieppe déborde d’atouts, avec notamment un festival international du cerf-volant. Cette 19ème manifestation, placée sous le signe des arts premiers, compte une quarantaine de délégations, dont des sociétés amérindiennes, nord-américaines et Inuits. Je suis allé naturellement à leur rencontre, me frayant un chemin parmi tous ces cerfs-volants dominés sur la plage par une puissante baleine du groenland de 20 mètre de long, qui arrive étonnement à remuer ses nageoires latérales et sa nageoire caudale pour flotter dans les airs. Ce n’est pas la baleine blanche de Moby Dick, mais c’est la baleine que j’ai connu dans le détroit de Béring, alors que j’étais à la tete dune mission soviéto-française en 1990 ; je me déplaçais en compagnie de chasseurs des 1 800 Yupigeat, les derniers esquimaux d’Asie.

Baleine du groenland ©Jean Malaurie

Ce 19ème festival est sous le patronage du Canada, dont tout dieppois reconnait sa dette en oubliant jamais la tentative du débarquement 19 aout 1942 qui a couté la vie à plus de 2 000 jeunes canadiens, morts sur la plage, trahis par le destin.

Les cerfs-volants ont la faculté de faire rêver. Pour cette patrie d’explorateur qu’est Dieppe, c’est retrouver un peu ce destin extraordinaire de découvreurs qui est le sien. Qui plus est, ces figures flottantes se réfèrent aux animaux fabuleux thaïlandais, cambodgiens, chinois, etc. contés dans les légendes d’exploration. Pendant 8 jours, le ciel nous a fait vivre les grands mythes qui sont fondateurs des toutes premières relations sensorielles et intellectuelles de l’homme avec l’invisible.

19e festival international du cerf-volant, Dieppe ©Jean Malaurie

Revue Reliefs – Entretien avec Jean Malaurie

Premier homme au pôle géomagnétique nord, géomorphologue ayant partagé le quotidien des populations Inuit, découvreur de l’Allée des Baleines, Jean Malaurie est ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur et président de l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, Président d’honneur de l’institut d’hydro-météorologie arctique de Saint-Pétersbourg. Il revient pour Reliefs sur la longue histoire de l’exploration du pôle Nord et sur son propre parcours. Il raconte ainsi son expérience qui l’a mené de l’étude scientifique à la conscience politique et au questionnement sur le devenir des peuples polaires.

Revue RELIEF - R3 POLES - 19€ Reliefs Éditions
Revue RELIEF – R3 POLES – 19€ Reliefs Éditions

[EXTRAITS]

[…]

RELIEFS
L’avenir des peuples du nord : on connaît votre force d’engagement, pourquoi une telle énergie ?

Jean MALAURIE
Il se trouve que la vie est un destin. Pendant soixante ans, j’ai eu pour compagnons des hommes issus d’une civilisation héroïque ; hommes du froid. Je suis sans doute, un des derniers scientifiques à avoir vécu étroitement en hautes latitudes avec des hommes ayant connu la famine. Les préhistoriens spécialistes du paléolithique supérieur européen m’ont souvent dit : « Notez Tout, le moindre détail; c’est capital pour nous, archéologues qui n’avons pas le bénéfice de voir comment vivent les hommes de la préhistoire et comment fonctionne une société de période froide. » Par ailleurs, je ne vous cache pas qu’il y a une reconnaissance pour ces hommes et femmes qui m’ont aidés à faire émerger en moi, d’éducation chrétienne et rationaliste occidentale, une pensée animiste. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour énoncer quelques détails de cette philosophie de vie. Je rappellerai que cette société a une structure politique : l’arnacho-communalisme. Elle est gérée de façon discrétionnaire par une élite de chasseurs, parmi lesquels se fait entendre le Chaman qui est un visionnaire des invisibles et des relations avec les forces de la nature. […]

RELIEFS
Quelle place restera-t-il pour les populations traditionnelles dans les temps à venir ?

Jean MALAURIE
Une place à l’image de celle qu’a réservé la COP 21 aux peuples premiers du monde entier : en dehors des discussions. Je regrette, qu’à la conférence de Paris, COP 21, l’Arctique n’est pas été à l’ordre du jour alors que c’est un foyer majeur dans le changement de climat. Les peuples autochtones circumpolaires, au nombre d’un million – Inuit, Amérindiens, Sames ou Lappons, 500 000 sibériens – n’ont pas été invités à donner leur avis sur ce changement radical de climat. Aucune population traditionnelle n’a pu simplement s’exprimer. Décidément, les hautes autorités n’ont pas compris le message de mon ami Claude Lévi-Strauss sur la complexité de la pensée sauvage, sur ces sociétés méconnues qui ne sont appréciées que dans les musées jugés « cimetière de culture. »

[…]

 

http://www.revuereliefs.fr

 

Léon Chestov, la pensée du dehors

Hommage à Léon Chestov par Jean Malaurie

Avril 1963, j’étais en mission chez les Utkuhikhalingmiut (UTK). Ce peuple nord-canadien venait de connaître une famine ; 5% de la population était morte de faim ; Ottawa, sachant ma relation étroite avec ces peuples, m’a demandé d’intervenir, pour inciter ces derniers archaïsants à se rapprocher d’un poste officiel, où ils disposeraient d’une école et de services de secours. C’est ainsi qu’en avril-mai 1963, j’ai été l’hôte d’une poignée d’hommes, parmi les plus extraordinaires de tout l’Arctique. Ces survivants, qui étaient 25, les UTK étaient si rigoureux dans leur organisation que je les ai appelés les « Spartiates de l’Arctique ». Ils s’interdisaient de se chauffer et de s’éclairer dans leurs iglous de neige. À l’embouchure d’un des grands fleuves de l’Arctique central – la rivière Back – , ils pêchaient de magnifiques saumons qu’ils mangeaient crus toutes les quatre heures : « Nous ne chauffons pas l’air, mais l’intérieur de notre corps. C’est plein de bon sens. » Lors des migrations saisonnières de caribous, ils complétaient leurs ressources par la chasse des animaux de la toundra. Ce peuple refusa, à ma requête, de remonter 200 kilomètres au nord : « Petit Blanc de rien du tout, venu Dieu sait comment parmi nous pour nous conseiller. Quelle arrogance ! Nous sommes là depuis des siècles et nous savons mieux que toi ce qu’il nous faut : si nous voulons survivre, il faut rester près de nos morts, nos Grands Anciens et ces chers poissons qui nous visitent et nous inspirent. »

Léon Chestov, la pensée du dehors - Ramona Fotiade - Le Bruit du temps. Mars 2016
Léon Chestov, la pensée du dehors – Ramona Fotiade – Le Bruit du temps. Mars 2016

Ces hommes, vivants dans des iglous de neige les trois quarts de l’année, et d’une culture matérielle très élémentaire, vestiges d’un paléolithique supérieur boréal, témoignaient dans leur animisme de la continuité originelle de la nature à l’homme. Il est une énergie de la matière, et les peuples animistes hyper-sensorialisés en ont une vivante conscience. La préhistoire est une étape décisive de l’histoire de la pensée que nous avons trop longtemps méprisée. Dans mon intimité avec ces peuples du grand nord, je revivais la profonde réflexion de Léon Chestov. « Nous ne pouvons pas enfermer la vérité dans des principes scientifiques ; la philosophie peut être même, selon T. Smolej, analyste de la pensée de Léon Chestov, une entrave dans notre appréhension de la réalité et de Dieu » – aimait-il dire. J’ai toujours été déçu par la dimension laïque de l’anthropologie occidentale. Et en vivant l’oraison païenne du chasseur, je retrouvais toute la pensée russe qui est un commerce d’inspiration avec l’espace, les fleuves, les plantes, la vie animale, le ciel ; un hymne de gratitude pour sa vitalité et sa beauté.

Au cours de l’expédition franco-sovétique, que j’ai dirigé en Tchoukotka au nord de la Sibérie, en 1990, première expédition internationale en Tchoukotka depuis la révolution d’octobre et deuxième depuis la grande Catherine, j’ai eu à faire face à des tensions entre les Ukrainiens, qualifiés de fascistes, les biologistes Tatars, qualifiés de tchétchènes, il me suffisait, le soir venu, sur les bords du détroit de Béring, adossés à des mâchoires de baleines alignées chamaniquement, selon la loi des nombres et en interpellant le ciel sur cinq mètres, de faire un grand feu ; nous tous, les quinze, en méditation assise, en cercle autour de cette flamme, écoutions religieusement, l’un d’entre nous, récitant ses vers préférés de Pouchkine, si souvent sublimes. Mon rude voisin avait des larmes, et c’est alors que nous oublions nos misères dans des chants russes inoubliables. Oui, la pensée russe, jusque dans sa philosophie totalitaire de sa période soviétique stalinienne, a gardé souterrainement une dimension sacrée : Gaia, la terre mère, comme le disaient mes compagnons Inuit ; les Utkuhikhalingmiut. Nous sommes tous, comme ce grand philosophe Léon Chestov, en quête de vérité. Qui sait, si ce ne sont pas les peuples racines, comme me le faisaient élégamment remarquer les autorités de Moscou, qui ont la réponse pour une écologie humaine. Et nous sommes tous habité par la pensée de Léon Chestov, ce maître, ce « ascète, de solitaire, ce mystique, pour qui la vie se résume à une veille au jardin de Gethsémani, une attente continuelle de la dernière révélation ».

Ma vie dans les déserts arctiques ma fait découvrir avec des païens animistes inspirés, dans la nuit polaire, de dimension mystique, la sérénité de ces hyperboréens qui considèrent, dans leurs longues méditations en traineaux à chiens, que leur vie n’a quelque sens que dans la mesure où, en hommes naturés, ils supportent avec gaieté les mystères de cet univers impitoyable. Un jour le chaman, si respecté, aura un début de réponse. « Oui, me dit-il, il y a un ordre de la nature. Il n’est ni bon, ni mal ; Tessa ! (c’est comme ça) »

Face à l’univers, ses systèmes planétaires, nés (?) il y a 13,82 milliards d’années, qui donnent le vertige, découvrant ces milliards de planètes d’un univers en expansion, le diamètre de cet univers observable étant de 100 millards d’années lumière, le scientifique, malgré tout son orgueil, prend conscience de sa profonde ignorance.

En relisant Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï, mais aussi, très particulièrement, Léon Chestov, je songe aux pères spirituels de la Sainte Russie, les Staretz. J’ai connu personnellement le grand philosophe chrétien, le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin. Tout étant dit, m’a-t-il répété, reste une énigme : « Pourquoi l’homme dans cette longue histoire complexifiée de la nature? ; d’où vient ce privilège exceptionnel d’avoir une  conscience ? ». Résolument évolutionniste, il m’a encouragé à poursuivre ce pourquoi je suis né : « L’homme qui parle avec les pierres », tel est mon surnom chez les Inughuit de Thulé. Le désert de glace, les chamans, les écrivains inspirés, comme Léon Chestov, nous aident, nous hommes de si peu de foi, à assurer un passage de la physique à la métaphysique ; à faire le vide en nous et comme le recommandait Maître Eckhart, « sortir de soi, pour pénétrer dans l’éternité et redevenir un. »

Jean Malaurie

 

Arctica 1 : Écosystème arctique en haute latitude

Écosystème arctique en haute latitude - CNRS éditions - Jean Malaurie 2016
Écosystème arctique en haute latitude – CNRS éditions – Jean Malaurie 2016

Il est un système d’équilibre des forces, une homéostasie de la Terre : Gaïa. Elle établit un ordre dans les éboulis du Grand Nord, dont les roches datent de l’Ordovicien. C’est une découverte majeure que Jean Malaurie va faire en jeune naturaliste lors de deux expéditions glaciologiques françaises sur l’inlandsis du Groenland (1948-1949), puis en solitaire (1950-1951) à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland. Les éboulis ordoviciens de plus de 400 millions d’années ont une « personnalité géomorphologique ». Ainsi, pour appréhender l’évolution de la Terre, les changements de climats, il convient d’en étudier les différentes étapes : ce sera l’objet de sa thèse d’État en géographie physique.

Aux côtés des Inuit, Jean Malaurie, jeune apprenti méditant, est à l’écoute de leur « pensée sauvage ». Il découvre la place centrale que tiennent la pierre et son « esprit intime » dans leurs réflexions mythiques, écho de ses propres recherches géocryologiques. Débute alors un long questionnement sur la dialectique de l’environnement et du chamanisme dont cet ouvrage présente la genèse.

Ce premier tome d’une série de quatre volumes consacrés à ses travaux scientifiques rassemble les recherches fondamentales de Jean Malaurie en géomorphologie, géocryologie et cryopédologie. En géophilosophe – selon la formule de Gilles Deleuze –, l’auteur revient sur ses propres découvertes scientifiques. On découvre les prémisses d’une pensée bachelardienne, à la recherche des énergies vitales de la pierre, au fondement de la vie sur Terre. Formé par l’esprit de raison géographique, le chercheur s’attache aux forces obscures de l’inconscient, l’irrationnel, inspiré par le socle rocheux et son énergie.

Personnalité polaire majeure, Jean Malaurie est avant tout un scientifique, géomorphologue et géocryologue de formation. Il est à l’origine du Centre d’études arctiques [CNRS-EHESS], érigeant en combat précurseur l’interdisciplinarité entre sciences humaines et sciences naturelles, une éco-ethnologie. Directeur émérite au CNRS et à l’EHESS, ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, il est aussi le père fondateur d’une anthropologie réflexive au sein de la collection « Terre Humaine ». En naturaliste, loin des structures et des modèles, il déploie une pratique novatrice de l’anthropogéographie, solitaire et immergée. Défenseur des minorités boréales, il fonde l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, unique école des cadres pour les jeunes élites autochtones nord-sibériennes dont il est le président d’honneur à vie. Il vient d’être nommé président d’honneur de l’université d’hydrométéorologie arctique d’État de Saint-Pétersbourg.