Aujourd’hui dans les savanturiers, rencontre avec le plus célèbre explorateur de grand Nord : Jean Malaurie par Fabienne Chauvière

par Fabienne Chauvière

Sa vie est un roman. Jean Malaurie, a 94 ans, mais il a plus de souvenirs que s’il avait 1000 ans. Naturaliste, géographe, ethnologue explorateur, ethno-historien, spécialiste des pierres et des éboulis, Jean Malaurie a mené plus de 31 expéditions dans la grand Nord.
Exploration au Pôle Nord © Getty / Kommersant Photo

A l’occasion de la 3e édition revue et augmentée d’Ultima Thulé, une merveilleuse bible de plus de 400 pages consacrés aux esquimaux et aux explorateurs du grand Nord, et dont il est l’auteur, Jean Malaurie a accepté de venir se livrer.

Il adore parler de sa longue carrière à traîneau ou en igloo, par moins 40°. Sa vie d’expéditions, d’études, de coups de gueule et de livres.

Les livres occupent une grande place chez ce grand explorateur scientifique. C’est lui qui a fondé la mythique collection Terre Humaine chez Plon. Une collection qui lui ressemble, où il mettait sur le même plan des intellectuels et des hommes du peuple qui savaient à peine écrire

Jean Malaurie a une silhouette de colosse une voix tonnante, et un humour vif. Il a rencontré Thulé, le peuple le plus septentrional de la planète, au nord du Groenland en 1950. Il connaît l’Arctique comme personne. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, et défendu leur « pensée sauvage », et Il est toujours leur plus fervent porte- parole.

Thulé est toujours au cœur de sa pensée.

Les livres

Comptoir le plus septentrional de la Terre, situé sur la côte occidentale du Groenland, Thulé, contrée la plus reculée au monde, fut pendant très longtemps une source de mystères. À la fois terrible et fantastique, Ultima Thulé revient sur l’histoire des illustres explorateurs qui, depuis le xviiie, ont précédé Jean Malaurie sur la route du pôle Nord. S’appuyant sur des extraits des journaux de bords des explorateurs, mais aussi sur les témoignages des Inuit, des photographies anciennes et contemporaines, gravures, objets, ou encore dessins d’esquimau, cet ouvrage constitue une galerie fabuleuse sur des hommes hors du commun.

700 articles de l’auteur en géocryologie, géomorphologie, ethnohistoire et géopolitique boréale seront rassemblés en quatre volumes. Le premier est consacré aux travaux sur les écosystèmes arctiques en haute latitude : résultats d’expéditions, observations, notes et réflexions publiés depuis la fin des années 1940, avec quelques inédits. Dans une préface, J. Malaurie revient sur ses découvertes.

Fabienne Chauvière

Écouter l’émission 54’49 https://www.franceinter.fr/emissions/les-savanturiers/les-savanturiers-15-janvier-2017

L’HOMME DU THÉORÈME ET L’HOMME DU POÈME. POUR JEAN MALAURIE – Par YVAN ETIEMBRE

Texte de Yvan ETIEMBRE – Anthropologue

Il avait  moins de 30 ans,  lorsqu’il débarqua sur les côtes groenlandaises, en juin 1948 ; il est maintenant âgé, comme on dit, mais fait montre d’une intense activité multipliant les interventions, les articles, préfaces et projets de livres. Explorateur, résistant, écrivain, anthropogéographe, fondateur de la collection « Terre Humaine », Jean Malaurie est présent à notre mémoire par ses découvertes souvent solitaires ou accompagnées de quelques Inuit. Il fut ainsi le premier à découvrir, le 29 mai 1951, le pôle géomagnétique et plus tard à nous faire connaître L’allée Des Baleines, mystérieux site préhistorique des peuples arctiques. Il est présent par ses combats en faveur du peuple inuit qu’il nous a rendu familier par ses livres dont Les Derniers Rois De Thulé ou Hummocks, plus récemment sa Lettre à un Inuit de 2022, comme par sa dénonciation d’une base américaine secrète au Groenland. Il a œuvré et œuvre toujours pour nous faire connaitre la richesse culturelle de ces peuples « racines » dont il partage la spiritualité chamanique et le sens de l’espace. Enfin, il est désormais au cœur des préoccupations écologiques et des luttes contre les menaces  qui pèsent sur l’environnement et le réchauffement climatique.

Jean Malaurie, comme le montre encore son activité, poursuivra toujours  une approche du réel , qu’il résumera par « de la pierre à l’homme et de l’homme au cosmos » à la recherche d’un ordre caché de la nature. Ses engagements divers trouveront toujours leur cohérence, dans l’homme et sa pensée.

Il a  toujours, pour sa part,  existé « contre », comme il le dit dans Hummocks, au sens de se construire contre son milieu et les préjugés de celui-ci, ainsi que l’éducation universitaire. Il s’est voulu à l’école des Inuits qui lui enjoignaient de cesser d’être  « le blanc » au cours d’une rude rééducation : sa rencontre avec l’Autre s’avéra pour lui processus déconstructeur de conventions sociales et d’un psychisme occidental amputé de son versant sensoriel et imaginaire qui bridait la créativité. Il y a gagné ce qu’il appelle son caractère double, métis, hybride ou coexistent « pensées sauvages et pensées blanches ». Mais il dut aller pour cela, jusqu’au bout de la solitude identitaire pour « renaître » et retrouver ce qu’il appelle sa « primitivité », d’autres affects.

A la science désincarnée,  il substitue les notions de connaturalité, d’écosystème social, notions complexes qui nécessitent la pluridisciplinarité. On ne saurait étudier l’homme boréal autrement que dans son environnement : telle est son intime conviction, confirmée à la fois par ses propres recherches géomorphologiques, la pensée chamanique des peuples premiers et la  « philosophie de la Nature » héritage de la pensée allemande. L’anthropogéographie arctique demeurera « contextuelle et situationnelle » ; le milieu (ainsi le rôle du climat) exerçant un impact significatif sur la morphologie sociale du groupe. Les éléments fondamentaux comme la terre et l’eau, la faune et la flore conditionnent les structures sociales et les structures mentales. Pour en saisir la complexité, le scientifique doit se faire aussi Inuit, parce que se situer dans le milieu boréal, c’est devoir faire appel à tous ses sens.

En ce sens, Jean  Malaurie  n’est pas un anthropologue classique attaché à décrire simplement la culture matérielle de ce peuple : l’anthropogéographie est plutôt une science carrefour entre géographie, histoire, psychologie, anthropologie religieuse et art (il a dirigé L’art Du Grand Nord dans la collection Citadelles). Il s’agit de cerner la psychologie profonde de ces chasseurs, leur « philosophie » animiste (il a ainsi utilisé pour ce faire des batteries de tests dont le Rorschach ou analysé des dessins d’enfants).

Il va, pour ces raisons, mettre en œuvre toute une épistémologie complexe. Deux êtres vont coexister en lui : l’un rationnel, méthodique, rigoureux dans l’expérimentation, dont le géomorphologue témoignera ; l’autre intuitif, imaginatif, rêveur, un moi « sauvage », primitif comme il aime à le dire. Comme Bachelard,  dont il s’inspire et qu’il aurait aimé publier dans Terre Humaine ,il y a ainsi chez lui une pensée du Jour, scientifique, et une de la Nuit « animiste ». Comme le philosophe de Bar-sur-Aube, il va en faire vivre la dialectique. Celle-ci prendra la forme d’un itinéraire, d’une trajectoire, dont la pierre est le repère essentiel : parti de la géocryologie, de la géomorphologie des éboulis, le parcours du chercheur le mènera à L’allée Des Baleines, en 1990, en Tchoukotka sibérienne ;un parcours en fait initiatique, comme est chez lui la découverte de l’Arctique, qu’il vivra comme une nouvelle naissance.

Céder à L’Appel Du Nord, partir dans l’Arctique, c’est remonter le temps en marchant sur les traces des chasseurs paléolithiques qui avaient franchi le détroit de Behring ; (L’homme hyperboréal, étant apparu il y a 10 000 ans sur les bords du détroit, et il y a 4 000 ans, dans l’Arctique nord-américain et au Groenland). Ce sera aussi sortir des voies de l’académisme universitaire en se mettant à l’écoute des rudes Inuits et de leur « pensée sauvage ». L’homme nomade marche et en marchant, il pense l’espace. Penser l’espace c’est- dire que d’une part nous l’habitons et aussi que nous nous y orientons et le parcourons. Les chasseurs cueilleurs (Inuits, Aborigènes australiens, Bushmen) parcouraient l’espace en le reconnaissant par une perception dynamique et y mettaient de l’ordre en le nommant par des récits et des mythologies axées sur le trajet et les itinéraires.

On retrouve ici ce qu’on a pu appeler un imaginaire « cosmophore » ,  une perception originaire, préréflexive, d’où sont expulsées toutes les frontières, et les différences substantielles ; un imaginaire qui sera, chez nous, celui de Bachelard ou d’Artaud, où cosmos et sujet ne font . Mais la sagesse inuit est justement  de garder  la «  bonne distance » pour ne pas troubler l’ordre cosmique ou social. Les mythes regorgent de bébés géants/ nains, des êtres mi- animaux, mi- humains, des procréations monstrueuses et donc insistent sur cette « bonne distance » : le soleil et la lune mythiques qui sont censés pratiquer l’inceste prohibé, provoquent par exemple la peur inuit lors des éclipses. Seul le chaman, être lui-même intermédiaire, peut ainsi assurer le passage d’un plan à l’autre, au profit de la communauté. Il est « passeur de sens » comme l’est bien sûr, J.Malaurie.

On peut  donc noter que deux systèmes de pensées vont se rencontrer, dans une confrontation féconde, dans l’esprit du géoanthropologue qu’est Jean Malaurie, deux pensées qui pourtant d’une certaine façon disent la même chose. Ainsi la pensée « sauvage » de l’inuit dans son imaginaire mythique et sa « préscience » qui dit que la terre et donc la pierre « os de la terre » est vivante ,qu’elle est animée par des esprits invisibles qui lui donnent sa cohérence interne. La pensée du scientifique qui dans ses travaux sur la gélification parle « d’énergie cinétique supplémentaire » qu’il établit par la mesure,  et qui fait que les pierres se déplacent non seulement du fait de la gravité mais de cette énergie produite par le gel de l’eau et son augmentation de volume qui brisent ou meuvent la pierre.

Peut-être cette confrontation de deux pensées, voire leur complémentarité est-elle justement la voie de la sagesse et aboutit à l’éthique qu’avait défini Bachelard respecter l’homme dans son intégralité et donc le retrouver dans les divers fragments de l’humanité. Pour ce faire il y aurait essentiellement deux voies de l’esprit : la voie diurne et la voie nocturne, la science et la poétique, l’homme du théorème et l’homme du poème.

De la même façon, il y a chez Malaurie d’abord un homme de sciences, un « homme du théorème » qui dans la lignée de Bachelard, cherchera  surmonter l’opposition entre empirisme et rationalisme, pour les unir dans une synthèse qui n’existerait pas encore. La première conséquence qu’il en tira c’est que le dogmatisme académique, l’esprit de système, les divers réductionnismes, doivent céder le pas à une pensée questionneuse, disant non à tout acquis, parce que toute connaissance est nécessairement partielle et donc partiale (« toute science a obligation d’errer » disait  Bachelard). Ainsi dans ses travaux du Hoggar et du Groenland, mettra-t-il d’entrée en question la pensée établie sur l’érosion qui tirait une loi générale de ce qui n’était qu’observation des pays tempérés  La première approche sera donc empirique dès ses études des structures cristallines au microscope puis surtout dans son travail de terrain (il est minutieux dans la notation et la rédaction de ses carnets). La primauté revient à l’induction qui entraîne des hypothèses et le rôle du terrain est de les valider en même temps qu’il est épreuve de soi. La totalité ne sera plus que le résultat d’une reconstruction synthétique après coup.

Pourtant, à côté de l’homme de science il y a aussi chez Malaurie, le « nocturne », le rêveur, nourri des Philosophes De La Nature et Romantiques allemands, qu’il retrouve dans la pensée des Inuits.  Ainsi voyant J.Malaurie « parler avec les pierres », , les mesurant, les dessinant, les Inuits retrouvaient leur intuition d’une pierre vivante mémoire des esprits. Elle renvoyait à Uummaa, l’énergie issue du cosmos, aux atomes de vie qu’ils appellent des Inuat et qui réguleraient l’équilibre universel. Les initiés en percevraient le murmure par leur sensorialité aiguisée, alors que le chaman y puisait les vibrations source de transe, et ce après une période de préparation ascétique, en s’asseyant sur certaines pierres. C’est sans doute pourquoi enfin les Inuits suivaient si volontiers l’explorateur « qui parlait avec les pierres », nom qu’il lui donnait, d’une autre manière qu’eux, l’aidant sur les éboulis, lui conseillant certains secteurs d’étude, lui apportant des pierres qui présentaient pour leur sens ce murmure particulier.

La recherche de Jean Malaurie , tout en restant un travail scientifique, va alors  se doubler d’un itinéraire spirituel, initiatique, dont on peut maintenant retracer les étapes. L’année 1950 sera celle de sa rencontre avec les Esquimaux polaires de Thulé, les Inughuit .

23 juillet 1950, Jean Malaurie parvient à Thulé et décide de se rendre à 150 kms plus au nord, à Siorapaluk, pour hiverner avec les Inuits. L’endroit comprend six igloos et trente-deux Inuits. Il sera le premier Blanc à hiverner seul parmi ces derniers et va dresser, la première généalogie des Inuits de Thulé. Il recueille aussi, auprès de l’un d’entre eux, ses premiers mythes et les récits des anciens chamans, s’initie au maniement du traîneau et à la chasse au morse. Il au sentiment d’être l’ultime témoin d’un peuple et d’un mode de vie millénaire et en voie d’extinction. En février, il effectue un raid de 500 kmS qui le mène à Savigssivik, accompagné d’un seul compagnon, Kutsititsoq, pendant quinze jours, dans la nuit polaire. Le mois de mars le voit tenter d’explorer les terres inhabitées d’Inglefield, Washington et d’Ellesmere, soit 1 500 km en traîneau, accompagnées de deux couples inuit lesquels chassent pour se nourrir. Le manque de provisions conduit pourtant le groupe à se séparer. Malaurie prend alors, au péril de sa vie, la décision « folle » de rester seul sans traîneau, sans radio, durant quinze jours pour effectuer se recherches. Le trois juin il atteint l’ile d’Ellesmere et est donc le seul français à avoir accompli la « traversée Groenland-Canada.

Le 14 juin 1951 il rentrera vers Thulé pour y découvrir la base américaine. Son édification, sans l’accord des Inuits, fut sa première grande lute et une des causes de la fondation de « Terre Humaine » avec Les Derniers Rois De Thulé

La quête de notre chercheur, à la fois extérieure dans la saisie d’une pensée sauvage, et intérieure (pour lui, elle dépouille le vieil homme) culminera en 1990 par la découverte de l’Allée des Baleines en Toutochka, sur l’île d’Yttigran dans le détroit de Behring, Un site grandiose qui s’étend sur 400 mètres environ et se trouve sur un chemin de migration important des baleines.: trente-quatre poteaux de 5 mètres de haut faits avec les mâchoires inférieures de la baleine mysticète. Il servait sans doute tout à la fois de lieu où l’on dépeçait les baleines et de lieu de culte où avaient lieu des initiations.

Si l’on veut maintenant  saisir le sens de ce parcours, il faut voir que cette géopoétique trouva d’abord, on l’a dit précédemment, sa naissance à Thulé. Ce ne peut être un hasard, puisque le nom évoque justement un lieu qui fit à la fois l’objet de recherches incessantes de la part de navigateurs, depuis l’antiquité grecque, de débat acharné des géographes sur son existence réelle  et sa situation exacte ,suite au voyage de Pytheas et à son récit  en partie perdu , de légendes qui rejoignirent le mythe de l’Atlantide ;avant de devenir un modeste comptoir destinés aux Inuits par la volonté de Knud Rasmussen. « … ou bien deviendras-tu dieu de la mer immense, les marins révéreront ils ta seule divinité, et Thulé l’Ultime te sera-t-elle soumise? » VIRGILE, GEORGIQUES,

Ainsi de Virgile et Sénèque à Knud Rasmussen et Jean Malaurie en passant par Goethe, il suffit, pour susciter l’enchantement, d’écouter le nom magique tel que l’évoque le premier vers d’une ballade. « Il était un roi de THULE……». Ce mythe de Thulé, sera repris dans toutes les littératures, au Moyen Âge dans le cycle de la Table ronde, et à l’époque romantique par Goethe dans sa lyrique Ballade du roi de Thulé.

Il y eut donc  un moment décisif dans la vie de Jean Malaurie : celui de 1950 où bascula sa vie et donna l’impulsion définitive à sa pensée   ; moment  qu’il raconte dans les premières pages de son livre, Les Derniers Rois De Thulé.

« Retour vers l’Age de pierre ou plus précisément du phoque, faisons route vers Thulé…. »

« Faisons donc route vers Thulé…Avec quelques jours d’avance :
Bon Anniversaire, Jean Malaurie.

Yvan Etiembre

site internet REGARD ELOIGNE : http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne

Crise majeure : Groenland, Sibérie – entretien avec Jean Malaurie

Interview Gare de l'Est - 15 novembre 2016 - Nina Fasciaux
Jean Malaurie, de formation, est géomorphologue des déserts en haute latitude ; il a consacré sa vie à l’exploration en Arctique, l’ethnologie, la spiritualité et la parole de la pierre, ainsi qu’en la défense des peuples du Nord. Ambassadeur de bonne volonté pour les peuples arctiques à l’UNESCO, il est également fondateur de l’Académie polaire d’Etat et président d’honneur de l’Université hydrométéorologique arctique d’Etat à Saint Pétersbourg. Il revient pour Gare de l’Est sur son parcours et sur sa vision de l’exploration arctique, de la Russie et de l’animisme.

Quelle fut votre compréhension de l’animisme ?

Ce qui différencie l’animisme des religions « révélées », c’est justement la volonté d’écoute. Ce n’est pas une doctrine. C’est une expression spontanée d’un homme qui est naturé, qui sait faire le vide en lui pour percevoir l’invisible et entendre les sons inaudibles. L’animiste se sert de ses pouvoirs neuronaux pour être en relation avec un univers d’énergie mais il ne comprend que peu cette nature. Tout au contraire, notre capacité de compréhension est et doit demeurer limitée. Il nous faut admettre que la nature, sa création, a ses raisons secrètes. Nous devons lui faire une confiance aveugle : Gaïa, a ses raisons, il ne faut pas défier son homéostasie nous disent les chamans – sinon elle se vengera.

Vous-êtes vous-même devenu animiste, au contact de ces populations inuit ?

Je n’ai pas le « tremblement de Dieu ».  Les querelles autour du texte « révélé » m’importent peu. Dans l’Arctique, mon vrai maître c’est la glace, hummock, le vent. J’aime quand il souffle, je l’écoute, je tente de le comprendre, il me forme et je l’aime. C’est ainsi que j’ai perçu en Tchoukotka l’Allée des baleines que mes amis soviétiques jusqu’à Aroutiounov n’avaient pas compris – et c’est Stonhenge, le Delphes de l’Arctique. Je suis devenu ce que Gilles Deleuze appelle un géo-philosophe : la géo-philosophie inscrit ainsi la géographie sous le patronage de la philosophie – ce qui est totalement nouveau, en lutte avec un grand courant intellectuel que je ne partage pas, je l’ai déjà dit – le structuralisme. Le structuralisme, science des modèles construit par la linguistique, était mal connu en Union soviétique.

Quand avez-vous pu finalement collaborer avec les Soviétiques, puis les Russes, comme vous le souhaitiez ?

En 1959, je reçois une lettre d’un certain Docteur Frolov, directeur du puissant Institut de Recherche sur l’Arctique et l’Antarctique en URSS, qui me félicite que l’université française ait enfin une chaire polaire, la première de son histoire (à laquelle j’ai été élu) et un Centre d’Etudes arctiques que j’ai fondé ; et m’invite à le rencontrer. Je suis resté un mois en Russie : les Russes voulaient créer un Institut arctique franco-soviétique, dont j’aurais été le co-directeur en Sibérie du Nord – leur objectif étant de faire venir en Russie des savants occidentaux. Mais en France, on m’a fait la leçon : on m’a reproché d’être difficile à encadrer, de ne pas avoir assez collaboré avec l’ambassade, et le projet a avorté. Toute ma vie à l’exception des septennats de François Mitterrand et de Jacques Chirac, la diplomatie française ne facilitait pas la coopération intime soviéto-française entre les centres de recherche. J’ai cependant, avec l’appui du grand historien Fernand Braudel, président des Hautes Etudes, maintenu une collaboration scientifique avec mes collègues soviétiques à travers la tenue régulière de treize colloques internationaux – à Leningrad, et à Paris, dont tous les travaux ont été publiés. Finalement, en 1987, le sénateur Arthur Tchilingarov, éminent spécialiste polaire, est venu à Paris pour me demander de participer en tant que représentant de la France, au présidium d’un grand congrès souhaité par le président Gorbatchev sur la Sibérie. J’ai accepté, à condition de n’y parler que des peuples du Nord.

Ce qui a abouti sur votre expédition en Tchoukotka en 1990.

Oui. J’ai dirigé cette expédition, sous la direction du Gosplan et du CNRS, soutenu par l’académicien Dmitri Likhachov, conseiller du président Gorbatchev, et que je porte dans mon cœur. Temps béni de la Perestroïka ! En tant que français, mon cas de chef d’une expédition soviétique en Tchoukotka est unique. J’étais accompagné de huit chercheurs, dont un médecin français Sans Frontières : chaque soir, je leur demandais de dire ce que chacun avait fait, ce qu’il pourrait découvrir le lendemain. Ce fut pour eux un enchantement. Chacun avait sa tendance – économiste, médecin, physicien, culture autochtone, pédagogie, etc. J’ai eu à faire face à des problèmes, que j’évoque notamment dans Arctica II, (Tchoukotka 1640-1990-2010) : de l’autonomisation léniniste, stalinienne, à la Perestroïka du président Mikhaïl Gorbatchev (600 pages), à paraître en novembre 2017 aux éditions CNRS.

[…]

En 1992, vous avez fondé l’Académie polaire, une école de cadres sibériens, à Saint-Pétersbourg, en Russie. Pourquoi ? 

Dans le Russe, il y a une foi mystérieuse qui est religieuse – cela lui vient de son passé de paysan, de forestier – il aime sa datcha, sa patrie ; et sa patrie, c’est la nature. L’animisme oblige à un respect, à une confiance absolue, voire même à une soumission aux lois de la nature, même celles que nous n’aurions pas comprises. Ce n’est pas à nous de décider dans la nature, du bien et du mal. L’animisme nous rappelle que nous sommes des créatures, et non des créateurs. Il nous faut en permanence nous comporter comme tel ; notre existence-même – et notre survie – en dépendent. C’est dans cet esprit que j’ai créé l’Académie polaire d’Etat qui a bénéficié en 1997 d’un accord de coopération présidentiel signé sur place, à mes côtés, avec Jacques Chirac – que malheureusement je n’anime plus physiquement – je suis hélas un vieux monsieur très âgé et je le regrette profondément.  Elle est unique, car il y a précisément dans la pensée russe une mystique naturelle pour la terre, notre mère. Cette notion de bien et de mal que j’évoque est évidente : c’est le progrès. Nous touchons là à un problème très grave : c’est le pétrole, le gaz. C’est le CO2 qui se dégage du permafrost au cours de son dégel. Des « neiges roses » accélèrent la fonte de la glace.  Aujourd’hui, il y a même l’anthrax et il est mortel. De graves accidents viennent frapper les Nenets, éleveurs de rennes. Ces populations peuvent disparaître ! Le réchauffement climatique est une certitude, et en Sibérie du Nord s’il n’est pas maîtrisé, les conséquences pourraient être gravissimes. Il faut mobiliser nos chimistes, nos physiciens : nous pourrions peut-être capturer ce CO2, le transformer. C’est le moment de se mobiliser, pas de céder à la panique. Il faut former une élite, et c’est là où l’Académie polaire a un rôle à jouer : il nous faut une élite nord-sibérienne notamment autochtone, inspirée écologiquement. Et non pas des physiciens au service du pétrole. Au Groenland, je n’y suis pas parvenu et le Canada, l’Alaska, sont submergés par l’arrivée de géologues… la chance de l’Arctique est donc en Sibérie : et je ne parle pas seulement des autochtones, mais des Russes qui vivent dans le Grand Nord également – le génie de cette Fédération de Russie (22 Républiques, 120 nationalités déclarées) se vérifiera dans l’invention d’une écologie arctique. L’administration russe est fine – et voit loin. Sans le concours actif des peuples, l’écologie est un concept vide.

Quels sont les défis de l’Académie polaire, après presque 25 ans d’existence ?

Le grand problème de l’Académie polaire, c’est l’enseignement. Il faut qu’elle devienne un espace de réflexion. Comment enseigner le génie de la nature, l’odeur, le rythme des sons, l’espace, la beauté ? Comment révéler à ces élèves autochtones si longtemps de littérature orale, qui ils sont, sans tuer leur force créatrice ? Ils sont à Saint Pétersbourg : ils sont donc impressionnés par cette ville admirable, ses monuments, son histoire, ils sont russifiés par la langue quotidienne qu’ils parlent. On leur demande de repenser leur histoire – c’est très difficile, et c’est le rôle du professeur. Mais le professeur sait-il seulement ce qu’il veut dire ? Je n’en suis pas sûr. Sait-il ce qu’est l’animisme ? Je suis quasiment persuadé du contraire. Le pire, comme dans l’enseignement supérieur français, c’est l’enseignement ex-cathédra, dans le souci d’« agréger ». Il faudrait presque des leçons particulières : estimer l’élève, l’aimer, comprendre ses faiblesses (qui sont grandes), devenir son ami, l’aider à se construire. Enseigner, c’est un sacerdoce. C’est une révolution à susciter. Qui l’a dit ? Maria Montessori, Alfred Binet. Eveiller chez l’autre est une science à réinventer dans nos sociétés modernes. Respecter sa personnalité. C’est en tendant sa mamelle que la mère forme son enfant. J’ai assisté à cette pédagogie naturelle, à peine soufflée du bout des lèvres : l’enfant écoute, il ne répète pas.  Cet enfant de l’Académie polaire, il faut le connaître dans son intimité, sa fragilité, probablement sa crise. Et il faut l’accompagner dans cette démarche. En France, l’enseignement supérieur fait également face à un problème fondamental : les Français ne s’aiment pas, ignorent comment travailler ensemble, et ne savent donc pas s’écouter. La démocratie est affligée d’un péril mortel : les adversaires non seulement ne s’estiment pas mais ne cherchent pas à se comprendre.

N’avez-vous jamais songé à étendre cette Académie à d’autres pays justement, d’autres peuples ?

Jacques Chirac était impressionné par la création de l’Académie polaire : il a voulu que je suscite la même mission d’éveil en Amérique du Sud, pour les Indiens. J’ai d’abord refusé : les Russes sont un grand peuple, il n’y a pas d’équivalent. Je savais me comporter avec la tradition russe – car j’étais avec eux précisément, dans mon univers et manœuvrer dans une société totalitaire. Mais j’ai vite compris l’étendue du pouvoir d’un président quand vous lui dites non : j’ai donc finalement dû accepter. Je me suis rendu en Bolivie, mais ça n’a jamais abouti. Ce n’était pas le moment – les Américains dominaient complètement la région.

[…]

 

Rencontre avec un homme-océan

[EXTRAITS] Journal des Grandes Ecoles et Universités - N°75 - OCTOBRE 2015 - par Hugues Simard
Jean Malaurie est assurément un des très grands hommes de sa génération. Refusant le STO en 1942, il entre en Résistance à 21 ans. Revenu du maquis, magnétiquement, d’abord avec l’expédition Paul-Emile Victor, puis seul, dans des conditions de vie extrême. La rencontre des peuples de l’Arctique, ignorés jusque-là, modifiera considérablement cet esprit scientifique, Grand Officier de la Légion d’honneur depuis cette année. Alors que sa Lettre à un Inuit de 2022 est sur le point de paraître, il a accepté de donner au Journal des Grandes écoles une de ses très rares interviews.

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Vous avez créé la mythique collection Terre Humaine aux éditions Plon. Qu’est-ce qui caractérise celle-ci, devenue une référence absolue au-delà même du domaine des sciences humaines ?

Un témoignage isolé : Non ! Une pensée en mouvement. Thulé, haut lieu de légende, sera le phare de cette collection. L’arrogance de l’intellectuel à l’égard de tout ce qui ne relève pas de « l’intelligentsia » m’exaspère ; L’autorité germanopratine est désolante. Le peuple ? Les sans grades ? Où est-il le livre du peuple ? Il y a les gens d’en haut, et puis ceux d’en bas. Or ce sont eux, le coeur battant d’une nation. La république, c’est tous les citoyens. Je viens d’une société primitive qui m’a transformé. J’ai pratiqué l’anarcho- communalisme avec un peuple de méditants contemplatifs ; il m’a tellement marqué que je lui ai consacré soixante ans de ma vie. La ligne de Terre Humaine veut mettre sur le même plan des hommes reconnus, tels que Claude Lévi-Strauss, Victor Segalen, Emile Zola et des personnalités du peuple, qui n’ont jamais écrit, comme une paria des Indes ou un paysan français. Le narrateur : un caractère en crise intérieure. Cette collection de 110 livres est devenue un des grands courants de la pensée française, peutêtre même occidentale. Avec Pierre- Jakez Hélias, se dresse le peuple breton lui-même. Son Cheval d’orgueil se vendra à un million et demi d’exemplaires. Le peuple se retrouve. Avec la collection de poche, l’ensemble représente 12 millions d’exemplaires. A quoi s’ajoute la Bibliothèque Terre Humaine aux éditions du CNRS, constituée des livres que Plon ne réédite plus et pour lesquels j’écris une postface sur l’écho que l’ouvrage a suscité. Je prévois également un dictionnaire Terre Humaine, sans doute avec Michel Le Bris. Pour ce qui est du monde universitaire, Terre Humaine ne m’a pas toujours rendu service. Un scientifique qui s’occupe d’édition, cela parait suspect à la haute administration de la recherche, alors qu’il s’agit de l’expression même de l’itinéraire de mes séminaires aux Hautes Études et au CNRS. Les grands corps universitaires universités américaines. J’ai même péché en réalisant onze films ; c’est-à-dire en témoignant par l’image. Cette approche n’est pas appréciée ; selon eux, un savant ne devrait pas s’adresser au grand public. Aussi sont-ils pour beaucoup, hélas, inconnus. La politique à l’égard des derniers autochtones est souvent désastreuse. Tous les 15 jours, une langue disparaît, selon l’Unesco. Aussi, ai-je organisé avec le Centre d’Études Arctiques du CNRS/EHESS, le premier congrès des Inuit, que j’ai présidé avec le prix Nobel, René Cassin, à Rouen, en novembre 1969. Pour la première fois depuis 10 000 ans, devant leur administration et des scientifiques du monde entier, des esquimaux du Groenland, du Canada, d’Alaska et de Sibérie se rencontraient. En mai 1973, avec l’institut français du pétrole et le Centre d’Études Arctiques, à été réalisé un congrès sur le pétrole Arctique, au Havre. Le Général de Gaulle, a entrepris une collaboration avec le 1er ministre du Québec. Le gouvernement québécois fit appel à moi comme expert et une équipe de huit spécialistes que j’ai choisis, pour définir ce qui sera au nord du Québec avec 10 000 Inuits, le territoire autonome de Nunavik. Tous les travaux de ces congrès, nous les avons publiés.

photos JM pour la Saga des Inuit et Duhin 031

Comment expliquez -vous la très forte résonnance de leur culture dans tout votre être ?

J’ai compris leurs harmonies invisibles, commencé à saisir ce qu’est l’animisme. Je saisis que cette quête de vérité qui était la mienne, de nature religieuse, trouve son sens dans la pierre. La nature est une puissance, il y a des énergies, des forces, une microphysique ondulatoire que les hyper-sensorialisés du paléolithique perçoivent. D’où viennent-elles ? Les Inuits lèvent la tête et se tournent vers la lune et le soleil ; ils ont le sens de ce que Gaston Bachelard appelle la « cosmo-dramaturgie ». Il y a les marées ; les menstruations des femmes cessent pendant la nuit polaire… L’homme est lié aux saisons, tout comme les animaux. Par ailleurs, ils sont dotés d’une mémoire du temps des pierres qui tombent dans la mer noire, la « cinquième force », comme s’ils en avaient été des témoins. Selon leur mythologie, l’homme a d’abord été quadrupède, puis hybride, né de la pierre et non de la mer. Autant de mythes que j’écoutais le soir avec les enfants. Petit à petit, les hommes commencèrent à me parler. Ces peuples archaïsant à niveau technique m’ont permis, dans une perception confucéenne, d’être davantage spinozien, c’est-à-dire de me retrouver dans une « nature naturante ». Il ne s’agit pas ici d’un Dieu créateur, mais d’un Tout, qui est la Nature, et ce Tout dont je suis un atome, nous construit. Le chamanisme s’interroge sur l’ordre du monde, de la Nature intangible, qui est le grand juge implacable. Je suis un scientifique peu à peu transformé par une société polaire suivant les préceptes de Confucius et du Shintoïsme. Mes restes reposeront parmi mes compagnons, dans ce petit village, Siorapaluk, le plus au nord du monde : six iglous et j’irai y rejoindre un disciple japonais, l’ingénieur Oshima Ikao venu prendre femme Inuit après avoir lu mon livre Les derniers Rois de Thulé en Japonais et témoigner de cette double perception Shintoïste et Inuit des grands sages. Il a quatre enfants, tous chasseurs.

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Hugues Simard

 

Retrouvez l’intégralité de l’interview :
http://www.mondedesgrandesecoles.fr/rencontre-avec-un-homme-ocean/

Léon Chestov, la pensée du dehors

Hommage à Léon Chestov par Jean Malaurie

Avril 1963, j’étais en mission chez les Utkuhikhalingmiut (UTK). Ce peuple nord-canadien venait de connaître une famine ; 5% de la population était morte de faim ; Ottawa, sachant ma relation étroite avec ces peuples, m’a demandé d’intervenir, pour inciter ces derniers archaïsants à se rapprocher d’un poste officiel, où ils disposeraient d’une école et de services de secours. C’est ainsi qu’en avril-mai 1963, j’ai été l’hôte d’une poignée d’hommes, parmi les plus extraordinaires de tout l’Arctique. Ces survivants, qui étaient 25, les UTK étaient si rigoureux dans leur organisation que je les ai appelés les « Spartiates de l’Arctique ». Ils s’interdisaient de se chauffer et de s’éclairer dans leurs iglous de neige. À l’embouchure d’un des grands fleuves de l’Arctique central – la rivière Back – , ils pêchaient de magnifiques saumons qu’ils mangeaient crus toutes les quatre heures : « Nous ne chauffons pas l’air, mais l’intérieur de notre corps. C’est plein de bon sens. » Lors des migrations saisonnières de caribous, ils complétaient leurs ressources par la chasse des animaux de la toundra. Ce peuple refusa, à ma requête, de remonter 200 kilomètres au nord : « Petit Blanc de rien du tout, venu Dieu sait comment parmi nous pour nous conseiller. Quelle arrogance ! Nous sommes là depuis des siècles et nous savons mieux que toi ce qu’il nous faut : si nous voulons survivre, il faut rester près de nos morts, nos Grands Anciens et ces chers poissons qui nous visitent et nous inspirent. »

Léon Chestov, la pensée du dehors - Ramona Fotiade - Le Bruit du temps. Mars 2016
Léon Chestov, la pensée du dehors – Ramona Fotiade – Le Bruit du temps. Mars 2016

Ces hommes, vivants dans des iglous de neige les trois quarts de l’année, et d’une culture matérielle très élémentaire, vestiges d’un paléolithique supérieur boréal, témoignaient dans leur animisme de la continuité originelle de la nature à l’homme. Il est une énergie de la matière, et les peuples animistes hyper-sensorialisés en ont une vivante conscience. La préhistoire est une étape décisive de l’histoire de la pensée que nous avons trop longtemps méprisée. Dans mon intimité avec ces peuples du grand nord, je revivais la profonde réflexion de Léon Chestov. « Nous ne pouvons pas enfermer la vérité dans des principes scientifiques ; la philosophie peut être même, selon T. Smolej, analyste de la pensée de Léon Chestov, une entrave dans notre appréhension de la réalité et de Dieu » – aimait-il dire. J’ai toujours été déçu par la dimension laïque de l’anthropologie occidentale. Et en vivant l’oraison païenne du chasseur, je retrouvais toute la pensée russe qui est un commerce d’inspiration avec l’espace, les fleuves, les plantes, la vie animale, le ciel ; un hymne de gratitude pour sa vitalité et sa beauté.

Au cours de l’expédition franco-sovétique, que j’ai dirigé en Tchoukotka au nord de la Sibérie, en 1990, première expédition internationale en Tchoukotka depuis la révolution d’octobre et deuxième depuis la grande Catherine, j’ai eu à faire face à des tensions entre les Ukrainiens, qualifiés de fascistes, les biologistes Tatars, qualifiés de tchétchènes, il me suffisait, le soir venu, sur les bords du détroit de Béring, adossés à des mâchoires de baleines alignées chamaniquement, selon la loi des nombres et en interpellant le ciel sur cinq mètres, de faire un grand feu ; nous tous, les quinze, en méditation assise, en cercle autour de cette flamme, écoutions religieusement, l’un d’entre nous, récitant ses vers préférés de Pouchkine, si souvent sublimes. Mon rude voisin avait des larmes, et c’est alors que nous oublions nos misères dans des chants russes inoubliables. Oui, la pensée russe, jusque dans sa philosophie totalitaire de sa période soviétique stalinienne, a gardé souterrainement une dimension sacrée : Gaia, la terre mère, comme le disaient mes compagnons Inuit ; les Utkuhikhalingmiut. Nous sommes tous, comme ce grand philosophe Léon Chestov, en quête de vérité. Qui sait, si ce ne sont pas les peuples racines, comme me le faisaient élégamment remarquer les autorités de Moscou, qui ont la réponse pour une écologie humaine. Et nous sommes tous habité par la pensée de Léon Chestov, ce maître, ce « ascète, de solitaire, ce mystique, pour qui la vie se résume à une veille au jardin de Gethsémani, une attente continuelle de la dernière révélation ».

Ma vie dans les déserts arctiques ma fait découvrir avec des païens animistes inspirés, dans la nuit polaire, de dimension mystique, la sérénité de ces hyperboréens qui considèrent, dans leurs longues méditations en traineaux à chiens, que leur vie n’a quelque sens que dans la mesure où, en hommes naturés, ils supportent avec gaieté les mystères de cet univers impitoyable. Un jour le chaman, si respecté, aura un début de réponse. « Oui, me dit-il, il y a un ordre de la nature. Il n’est ni bon, ni mal ; Tessa ! (c’est comme ça) »

Face à l’univers, ses systèmes planétaires, nés (?) il y a 13,82 milliards d’années, qui donnent le vertige, découvrant ces milliards de planètes d’un univers en expansion, le diamètre de cet univers observable étant de 100 millards d’années lumière, le scientifique, malgré tout son orgueil, prend conscience de sa profonde ignorance.

En relisant Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï, mais aussi, très particulièrement, Léon Chestov, je songe aux pères spirituels de la Sainte Russie, les Staretz. J’ai connu personnellement le grand philosophe chrétien, le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin. Tout étant dit, m’a-t-il répété, reste une énigme : « Pourquoi l’homme dans cette longue histoire complexifiée de la nature? ; d’où vient ce privilège exceptionnel d’avoir une  conscience ? ». Résolument évolutionniste, il m’a encouragé à poursuivre ce pourquoi je suis né : « L’homme qui parle avec les pierres », tel est mon surnom chez les Inughuit de Thulé. Le désert de glace, les chamans, les écrivains inspirés, comme Léon Chestov, nous aident, nous hommes de si peu de foi, à assurer un passage de la physique à la métaphysique ; à faire le vide en nous et comme le recommandait Maître Eckhart, « sortir de soi, pour pénétrer dans l’éternité et redevenir un. »

Jean Malaurie

 

La Terre n’appartient pas à l’homme

L’ethno-historien et géographe-physicien Jean Malaurie adresse un cri de révolte aux Inuits afin que ce « peuple racine » devienne nos sages face aux effets du réchauffement climatique. Interview.

[EXTRAIT]

Il se dit chamanisé. Peut-être est-il un ours réincarné en homme aux sourcils broussailleux, la stature haute malgré le poids des ans, et la voix de stentor. A 92 printemps, Jean Malaurie en impose toujours, surtout quand il vous prend par les épaules en signe d’affection: « Croyez-vous que l’on a fait une belle interview? » interroge-t-il. Après avoir consacré sa vie à la banquise – pas moins de 31 expéditions -, il demeure le plus fervent porte-parole des Inuits qui vivent en osmose avec la nature depuis des millénaires et dont il a embrassé l’animisme.

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Jean Malaurie à Dieppe, 2015 ©Photo Florence Brochoire pour L’Express
Dans quelques semaines se tiendra à Paris la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP 21). A vous lire, l’Arctique, cette région qui entoure le pôle Nord, pourrait être une des oubliées des négociations. Pourquoi?

Une fois encore, ce ne sont pas les bonnes personnes qui vont s’exprimer: avant les chefs d’Etat, il aurait fallu écouter les peuples autochtones du monde entier, que les Russes surnomment affectueusement les « peuples racines ». Les habitants du Grand Nord, mais aussi ceux qui vivent au coeur des forêts brésiliennes, dans les déserts australiens, sur les îles mélanésiennes ou encore en Afrique centrale.

En ce qui concerne le Groenland, ce sont, en effet, les Inuits qui subissent frontalement les effets du changement climatique. Eux, qui doivent repousser leur saison de pêche ancestrale parce que la glace est moins épaisse; eux, qui ne chassent plus le caribou car il est devenu trop rare au Nunavut (territoire au nord du Canada). Eux, enfin, qui voient chaque jour la banquise fondre – elle a perdu 30% de sa surface en trente ans! Avec des conséquences désastreuses: hausse du niveau de la mer, dégel du pergélisol, déplacement des populations, etc. Face au réchauffement, il y a urgence à mettre en place un protocole climatique et écologique sur le Grand Nord. Je rêve qu’à terme nous considérions enfin l’Arctique comme un patrimoine commun à l’humanité et que nous le sanctuarisions comme l’Antarctique.

Vous continuez à vouloir être le porte-parole des Inuits et leur adressez, par l’intermédiaire de votre livre, un cri d’alarme sur le même ton que le fameux Indignez-vous!, de Stéphane Hessel. A 92 ans, vous êtes toujours révolté?

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Bruno D. Cot

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/jean-malaurie-la-terre-n-appartient-pas-a-l-homme_1729792.html