Revue de culture générale l’éléphant n°26 – LE GRAND TÉMOIN : Jean Malaurie

Explorateur, géomorphologue, anthropologue, Jean Malaurie est un homme du grand Nord. Ses premiers pas l’y ont porté en 1948 et il a réalisé pas moins de 31 missions arctiques, du Groenland à la Sibérie, notamment pour étudier la géologie, et établir une cartographie. Nous lui devons le premier témoignage de rencontres avec les Inuits. Le 29 mai 1951, il est le premier homme, avec l’Inuit Kutsikitsoq à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord en 2 traineaux à chien. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a fondé la collection Terre Humaine aux éditions Plon en 1955. Auteur de nombreux livres (*), son dernier ouvrage s’intitule Oser, résister (CNRS Editions).

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Vous dites, dans Les Derniers Rois de Thulé (1955), que « la banquise se forme, le groupe prend tout son sens ». Cette communauté, vous la décrivez comme vivant dans une sorte d’« anarcho-communalisme ». Pourquoi employer ce terme ?

Ce que je recherche, ce n’est pas seulement l’anarcho-communalisme. S’il n’y a pas cette structure, l’homme n’est qu’une brute dont vous n’avez pas idée (violence, sexualité). Mon grand prédécesseur, Knud Rasmussen, l’a décrit. Ce cadre, c’est ce que j’ai vécu. Rien n’est écrit, tout est dans une relation du rire, car c’est une société qui se veut joyeuse, qui oppose le rire de la dérision au drame. Il n’y a qu’une sanction : l’ostracisme. L’Inuit ressent les invisibles, il est en consonance, grâce à ses cinq sens exacerbés, avec l’air, la glace ; il ressent des forces qu’il ne distingue pas puisqu’elles sont invisibles, mais qu’il perçoit. C’est une approche ultrasensorielle, qui lui rend supportable le chaman – car le chaman, lors des séances de transe, part à la recherche des causes du mal qui va et vient. C’est un moment où tout le monde est serré dans une igloo, et soudain l’esprit du chaman s’en va par un trou du toit et va consulter les invisibles, dont le siège est la lune ; il va consulter une sorte de Nations unies des Inuits… S’il a une réponse qui s’avère utile, on continue à le suivre. S’il se trompe, on le tue.

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Quel est ce rôle que le chaman Uutaaq avait pressenti que vous alliez jouer ?

Le chaman Uutaaq ne s’est pas trompé : je vais jouer un rôle capital pour eux le 18 juin 1951. Sur son ordre, je vais à la rencontre du général américain commandant la base de Thulé pour lui dire : « Go home ! » Visiblement, les Inuits ont été trahis par Copenhague, qui a autorisé l’implantation d’une base aérienne odieuse au cœur du Groenland. Elle leur fait perdre leur indépendance sacrée sans les consulter. C’est à ce moment-là que j’ai compris le colonialisme des grandes démocraties. Je me suis isolé, et cela a été un des grands moments de ma vie. Il y a là un mystère. Moi-même, je suis là, venu un an plus tôt que ce qui était prévu par le CNRS… J’ai donc une mission. Je rentre à Paris, convaincu que je dois faire un livre pour dénoncer ce qui se passe. Ce sera Les Derniers Rois de Thulé, et c’est pour cela que j’ai créé la collectionTerre Humaine, comme un cri de ces peuples autochtones dont, tous les quinze jours, l’un d’entre eux disparaît dans l’indifférence générale.

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Propos recueillis par Jean-Paul Arif et Etienne Augris

Retrouvez l’intégralité de l’entretien en kiosque – la revue de culture générale l’éléphant n°26 – Avril 2019

 

Retrouvez une double page consacrée au Professeur Malaurie dans le journal Charlie Hebdo n°1392 – 27 mars 2019

[EXTRAIT : journal Charlie Hebdo n°1392 - 27 mars 2019]

Jean Malaurie est un monument. Explorateur du pôle Nord dans les années 1950 et fondateur de la célèbre collection Terre Humaine, il a aujourd’hui 96 ans, et vient de publier un ouvrage de plus de 700 pages sur ses recherches en Arctique. Son message pour la sauvegarde des peuples traditionnels est plus que jamais d’actualité.

On n’a pas tous les jours l’occasion d’être en face d’un homme de 96 ans qui imite le hurlement du chien dans un salon parisien. Surtout quand cet homme s’appelle Jean Malaurie : 31 expéditions (le plus souvent en solitaire) au Pôle Nord, ce n’est pas rien.

[…] retrouvez l’intégralité de l’interview dans le journal Charlie Hebdo n°1392 pages 8-9

par Antonio Fischetti

Extrait de la double-page consacrée au Professeur Jean Malaurie – 27 mars 2019 / n°1392 CHARLIE HEBDO – page 9

Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre”

Interview Chantal Cabé - Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre” - « L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

Fondateur de la mythique collection « Terre Humaine » et rare expert des peuples de l’Arctique, Jean Malaurie, 95 ans, nous livre le sage enseignement qu’il a acquis à leur contact. Et nous encourage à aller à la rencontre de l’autre… Une interview à retrouver dans l’Atlas des peuples, publié par La Vie et Le Monde, en kiosques depuis le 31 octobre.

« L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

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Le mot « peuple » signifie-t-il la même chose pour un ethnologue et pour un politique ?

Le vocabulaire occidental, en politologie, ne convient pas pour les Inuits. Non seulement l’Inuit ne redoute pas le métissage, mais, dans les très petits isolats, il l’encourage, car il connaît les dangers mortels de la consanguinité. J’ai dressé à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland, la généalogie sur trois générations (voir mon livre Arctica. Œuvres I, CNRS Éditions, 2016) des Inughuits. Ils ont eu des rapports avec tous ceux qui exploraient leurs territoires : les baleiniers, les Écossais, les Hollandais, etc. C’est ainsi que le peuple groenlandais est né. Pour ma part, il m’est arrivé que plusieurs femmes, sur l’ordre du père et du mari, viennent me demander de leur assurer un enfant (c’est resté sans suite car j’ai horreur de la colonisation sexuelle !).

Les Inughuits se perçoivent comme le peuple-souche. Une tache bleu-noir au bas du dos en témoigne souvent à la naissance. Les Kalaallits sont des populations métissées du centre et du sud du Groenland. En Alaska, les Esquimaux noirs, nés d’unions avec des soldats américains, sont très appréciés. Au cœur d’un même espace, les Tchouktches, dans le nord-est de la Sibérie, avaient une conscience de guerriers dominants au point de maintenir en esclavage le peuple le plus faible, qu’ils appelaient les « Esquimaux », chasseurs de baleines, et qu’ils méprisaient. Il en est de même dans l’Arctique américain, où les Inuits détestaient et tuaient les Indiens qui osaient s’aventurer au nord. Toute l’histoire que je connais dans cet espace hyperboréal est habitée par cette coexistence entre des peuples forts et des peuples faibles.

Qu’est-ce qui donne à un groupe humain le sentiment d’appartenir à un peuple : la guerre, la culture, le territoire… ?

D’abord, le biotope, qu’au fil des millénaires il -s’approprie, puis la langue ethnique obligatoire et, enfin, les mythes partagés. Le mythe n’est pas loin de la religion. Sa subtilité est d’être muet sur l’essentiel, tout comme dans le texte sacré de la révélation biblique. Jésus n’a jamais dit : « Je suis Dieu. » Tout est voilé, et c’est encore plus vrai chez les sages inuits dont les mythes racontent l’histoire de la naissance de l’animal, puis celle de l’homme. Selon leur mythologie, l’homme a d’abord été quadrupède, puis hybride (ours ou baleine). L’énergie (Uummaa) étant née de la pierre chez certains peuples inuits ou de la mer chez d’autres. Autant de récits que j’écoutais, ébloui, le soir avec les enfants.

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© Florence Brochoire. Né le 22 décembre 1922 à Mayence (Allemagne), anthropogéographe et ethnohistorien, Jean Malaurie a consacré sa carrière à l’étude du Grand Nord au cours de 31 missions, du Canada à la Sibérie en passant par le Groenland. Directeur et fondateur de la collection Terre humaine (Plon), directeur de recherches émérite au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques à l’Unesco depuis 2007, il a fondé l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg. Cet insatiable conteur d’une vie hors normes, l’esprit sans cesse en alerte, est notamment l’auteur des Derniers Rois de Thulé (Plon, 1996), Ultima Thulé (Le Chêne, 2000) et Oser, résister (CNRS Éditions, 2018).

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Quelles rencontres vous ont le plus marqué ?

Toutes ces âmes généreuses et modestes. Je ne suis pas un homme seul. J’ai deux enfants et trois petits-enfants, tous ont des prénoms esquimaux. Ma femme ? Cette sensation de prescience animiste a été à l’origine du lien profond qui s’est noué entre nous. Mon combat actuel, c’est de terminer le volume 2 de mon livre Arctica, qui paraîtra en février 2019, et mes mémoires, De la pierre à l’âme, en avril. Ce n’est pas facile, mais j’y arriverai.

Pour avoir mené une vie comme la vôtre, il faut un amour démesuré pour la nature humaine, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas un amour, c’est inné. Il s’agit de vitalité. Je ne peux pas faire autrement qu’aller à la rencontre de l’autre. J’aime penser, me battre et essayer de comprendre. Perdre cette énergie universelle, c’est accepter d’accueillir avec grâce mon rendez-vous avec la mort.

Chantal Cabé

[Retrouvez l’intégralité de l’interview] http://www.lavie.fr/debats/idees/jean-malaurie-il-faut-aimer-l-autre-pour-commencer-a-le-comprendre-30-10-2018-93983_679.php

Hors Série La Vie – Le Monde : L’Atlas des peuples. Les peuples ont-ils toujours existé ? Se définissent-ils par leur langue, leur territoire, leur culture, leurs mythes fondateurs ? La Révolution a-t-elle fondé le peuple français ? L’État-nation reste-il un modèle ? Comment faire face à la montée des populismes ? Faut-il instaurer un principe universel d’hospitalité ? Parce que les notions de peuples, tribus, ethnies… sont sans cesse convoquées par l’actualité mondiale, l’Atlas des peuples décrypte la construction de nos identités au fil de l’Histoire à l’aide de plus de 200 cartes et de textes originaux des meilleurs spécialistes. À lire comme un roman… multinational ! Un hors-série La Vie-Le Monde (188 pages, 12€)

Oser, Résister – La sagesse des peuples premiers – Sciences et Avenir

Sciences et Avenir - Août 2018 - N°858
La sagesse des peuple premiers

CHAMANISME Mordant, inspiré, Jean MALAURIE […] revient sur son parcours de scientifique et de réfractaire. Le géomorphographe, qui aime à dire qu’il parle avec les pierres – « le son d’une pierre est une parole » – et a été initié au chamanisme, se bat depuis les années 1950 pour les Inuit de Thulé au Groenland, menacés notamment par une base nucléaire américaine. Il nous invite à ralentir nos destructions, à réfléchir à la sagesse des peuples premiers et moque les scientistes, les marxistes ou les Occidentaux aussi obtus qu’imbus d’eux-mêmes. Il appelle à oser, résister et s’aventurer pour « ne pas devenir un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image et l’informatique ».

R.M.

Les combats de Jean MALAURIE – Les Echos

Journal Les Echos - 5 juillet 2018 - par Marianne BLIMAN
Dans « Oser, résister », le scientifique, spécialiste du Grand Nord, nous fait partager ses réflexions sur les peuples autochtones et l’enseignement supérieur et la recherche, entre autres. Il revient sur nombre des étapes de son parcours. Stimulant !

Le propos. A 95 ans, Jean Malaurie n’a rien perdu de sa verve. Dernière preuve en date : « Oser, résister ». Il y plaide – comme il l’a déjà fait à de nombreuses reprises auparavant – la cause des peuples autochtones. Evoquant, par petites touches tout au long du texte, certains moments de ses si nombreuses expéditions dans le Grand Nord, en particulier au Groenland. Par ailleurs, il ne manque pas de porter un regard (très) critique sur le système universitaire français, recherche comprise. Malgré des passages d’un égocentrisme envahissant, son dernier livre permet de se (re)plonger dans le parcours exceptionnel de cet explorateur et scientifique précurseur.

L’auteur. Jean Malaurie a consacré sa carrière à des études d’anthropogéographie arctique et de développement des populations esquimaudes et nord-sibériennes, notamment. Directeur émérite au CNRS et à l’EHESS, il a fondé la collection Terre Humaine (éditions Plon), lancée en 1955 avec son livre « Les Derniers Rois de Thulé » et « Tristes Tropiques », de Claude Lévi-Strauss.

La citation.« Homme des origines, je ne cesserai jamais ce combat en faveur des peuples autochtones, de toutes minorités et particulièrement venant du fond des âges. C’est un ethnocide intolérable. L’humanité est riche de la diversité culturelle et ethnique, et l’Unesco assiste tous les quinze jours à la disparition d’une langue. »

Marianne BLIMAN
https://www.lesechos.fr/idees-debats/livres/0301905839657-les-combats-de-jean-malaurie-2189993.php

L’INVITÉ D’ALI BADOU – Jean MALAURIE – radio France Inter

Émission "L'invité d'Ali BADOU" sur la radio France Inter - vendredi 22 juin 2018

Jean MALAURIE : « J’ai été happé par le taoïsme, champ de connaissance qu’on n’enseigne pas en faculté »

Géographe, ethnologue, défenseur des minorités du Grand Nord et fondateur de la collection « Terre Humaine » chez Plon, il est le premier Européen à avoir atteint le pôle géomagnétique nord et à avoir partagé la vie des derniers esquimaux polaires : Jean Malaurie est l’invité d’Ali Baddou.

Jean Malaurie explique comment, à l’âge de 27 ans, il découvre le taoïsme, « un immense champ de connaissances du monde, initié quatre siècles avant Jésus-Christ par Lao Tseu, un sage chinois qui a une perception de la respiration embryonnaire de la nature ».

Il faut savoir ce que l’on veut faire de sa vie, car on est entre la vie et la mort.

Et de le recommander à Nicolas HULOT : « Il faut qu »il reste silencieux devant les monts d’Arrée, les mers déchaînées et qu’il respire la nature. »

« Je me suis attachée aux pierres. La géocryologie m’a fait comprendre qu’il y a là une homéostasie. Les Inuits m’ont enseigné l’animisme, pas simplement de l’agitation, des idées de païens écervelés, mais toute une pensée. »

 

 

 

 

 

 

(Ré)écouter l’émission :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-d-ali-baddou/l-invite-d-ali-baddou-22-juin-2018

La pensée malaurienne en pièce-maîtresse de l’enseignement d’Anthropologie Culturelle

Enseignante-chercheure, le Prof. Antonella Caforio a érigé la pensée malaurienne en pièce-maîtresse de son enseignement d’Anthropologie Culturelle à l’Université Catholique du Sacré Cœur à Gênes. C’est pourquoi elle propose à l’étude de ses étudiants l’ouvrage Terra Madre du Prof. Jean Malaurie (Préface & traduction de Giulia Bogliolo Bruna, EDUCATT, 2017), parmi les écrits de référence de la discipline ethno-anthropologique. La prof. Caforio nous livre un témoignage en hommage à la pensée et à l’œuvre malauriennequi a eu le grand mérite, avec une méthodologie anthropo-géographique, d’introduire une connaissance approfondie des mécanismes de la vie, de la pierre, des plantes, qui sont une leçon quotidienne pour le chasseur Inuit.

Jean MALAURIE ©Jean Malaurie

« Dans l’œuvre du Professeur Jean Malaurie il y a l’amour, l’humilité, la participation et l’étude approfondie d’une population ressentie comme une partie de soi ou, mieux, comme une tesselle de son être, une parcelle d’humanité.

Ainsi, la thématique de la Terre bafouée est traitée toujours avec autant de passion, et naît de la conscientisation que l’« homme n’est pas venu sur Terre pour “domestiquer la Nature” mais pour s’y intégrer, en la respectant. Il y a un dieu caché dans le ciel, la rivière, la corolle des fleurs éphémères, les poissons des torrents et jusque dans l’œil de la baleine. Pour les Inuit, le souffle du vent peut, dans ses ondes sonores, être interprété comme un message de l’au-delà, du pays des morts »[1]. Et poursuit-il, « les Inuit […] ont compris que les choses sont reliées, narre le chamane Pualuna à Malaurie, dépendantes les unes des autres. Rien ne nous inquiète plus, nous autres Inuit, que d’interférer dans cet ordre naturel. Aussi veillons-nous à seulement nous y glisser sans en modifier le cours. […] Tout est souffle. Et, c’est l’essentiel que tu dois noter. Les forces sont nos alliées… Encore faut-il que nous soyons en mesure de les déchiffrer pour nous en servir »[2].

Comme l’enseignent tous les peuples traditionnels, l’égalité, dans leur vision du monde, ne renvoie pas simplement à la ressemblance à quelqu’un ou à quelque chose, mais dans le fait de partager une commune finalité ou, plus encore, un objectif commun, celui de rendre possible la Vie de l’Univers. Tout être vivant, indépendamment de sa taille, doit jouer son rôle : de la moindre feuille d’un arbre majestueux à la rivière la plus imposante, de la gouttelette de rosée d’une vaste étendue de prairie à une immense forêt.

Un poème zen récite « Le pin vit mille ans, les doux vents du matin seulement un jour. Chacun a sa place ».

Le raffinement de la conception écosophique du Professeur Malaurie m’a saisi. Et c’est pourquoi j’ai souhaité proposer à mes étudiants l’étude de la pensée malaurienne[3].

L’humanisme écologique vécu avec tant de passion par le Professeur, afin que l’on ne puisse jamais oublier que savoir c’est agir, constitue pour moi un retour aux sources émouvantes qui me relient à la richesse de la pensée orientale en ce qu’elle s’exprime si profondément dans la théorie de l’interdépendance. Cette philosophie enseigne que le concept d’égalité, celui qui est consubstantiel aux droits de l’homme, la problématique environnementale, le rapport homme/animal doivent être compris comme un Tout et analysés à l’aune d’une vision cosmique de la Vie qui n’accorde qu’une toute petite place aux événements humains. Et ce, car, rappelle le grand guide spirituel zen Thich Nhat Hanh « si nous regardons les choses en profondeur, nous verrons qu’une chose englobe en elle toutes les autres choses. Si tu regardes l’arbre en profondeur, tu découvriras qu’il n’est pas seulement arbre, mais qu’il est aussi individu, nuage, lumière du soleil, animaux et minéraux … dans un morceau de pain, il y a un rayon de soleil. Cela n’est point difficile à saisir, car sans soleil, il n’y aurait pas de pain. Dans un morceau de pain il y a les nuages, car sans nuages, le blé ne pourrait croître. Chaque fois que tu manges du pain, tu manges la lumière du soleil, les minéraux, le temps, l’espace, le tout… sans la lumière du soleil, les nuages, l’air, les minéraux, un arbre ne pourraient pas survivre » [4].

Et voilà pourquoi, reprenant le titre très inspiré d’un de ses essais si poétiques, Lorsque tu bois un thé, tu bois les nuages.

Antonella Caforio

[1] Malaurie, Jean, Terre Mère, Paris, CNRS, 2008, p. 52.

[2] Malaurie, Jean, 1989 [1955] Les Derniers Rois de Thulé, Paris, Plon, coll. «Terre Humaine», pp. 111-112..

[3] Malaurie, Jean, Terra Madre. In omaggio all’immaginario della Nazione Inuit, pref. e trad. di Giulia Bogliolo Bruna, EDUCatt, Milano, 2017.

[4] Thich Nhat Hanh, La luce del Dharma Dialogo tra cristianesimo e buddhismo, trad. it. di Giusi Valent, A. Mondadori, Milano, 2003, pp. 7-16.

 

 

Aujourd’hui dans les savanturiers, rencontre avec le plus célèbre explorateur de grand Nord : Jean Malaurie par Fabienne Chauvière

par Fabienne Chauvière

Sa vie est un roman. Jean Malaurie, a 94 ans, mais il a plus de souvenirs que s’il avait 1000 ans. Naturaliste, géographe, ethnologue explorateur, ethno-historien, spécialiste des pierres et des éboulis, Jean Malaurie a mené plus de 31 expéditions dans la grand Nord.
Exploration au Pôle Nord © Getty / Kommersant Photo

A l’occasion de la 3e édition revue et augmentée d’Ultima Thulé, une merveilleuse bible de plus de 400 pages consacrés aux esquimaux et aux explorateurs du grand Nord, et dont il est l’auteur, Jean Malaurie a accepté de venir se livrer.

Il adore parler de sa longue carrière à traîneau ou en igloo, par moins 40°. Sa vie d’expéditions, d’études, de coups de gueule et de livres.

Les livres occupent une grande place chez ce grand explorateur scientifique. C’est lui qui a fondé la mythique collection Terre Humaine chez Plon. Une collection qui lui ressemble, où il mettait sur le même plan des intellectuels et des hommes du peuple qui savaient à peine écrire

Jean Malaurie a une silhouette de colosse une voix tonnante, et un humour vif. Il a rencontré Thulé, le peuple le plus septentrional de la planète, au nord du Groenland en 1950. Il connaît l’Arctique comme personne. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, et défendu leur « pensée sauvage », et Il est toujours leur plus fervent porte- parole.

Thulé est toujours au cœur de sa pensée.

Les livres

Comptoir le plus septentrional de la Terre, situé sur la côte occidentale du Groenland, Thulé, contrée la plus reculée au monde, fut pendant très longtemps une source de mystères. À la fois terrible et fantastique, Ultima Thulé revient sur l’histoire des illustres explorateurs qui, depuis le xviiie, ont précédé Jean Malaurie sur la route du pôle Nord. S’appuyant sur des extraits des journaux de bords des explorateurs, mais aussi sur les témoignages des Inuit, des photographies anciennes et contemporaines, gravures, objets, ou encore dessins d’esquimau, cet ouvrage constitue une galerie fabuleuse sur des hommes hors du commun.

700 articles de l’auteur en géocryologie, géomorphologie, ethnohistoire et géopolitique boréale seront rassemblés en quatre volumes. Le premier est consacré aux travaux sur les écosystèmes arctiques en haute latitude : résultats d’expéditions, observations, notes et réflexions publiés depuis la fin des années 1940, avec quelques inédits. Dans une préface, J. Malaurie revient sur ses découvertes.

Fabienne Chauvière

Écouter l’émission 54’49 https://www.franceinter.fr/emissions/les-savanturiers/les-savanturiers-15-janvier-2017

L’HOMME DU THÉORÈME ET L’HOMME DU POÈME. POUR JEAN MALAURIE – Par YVAN ETIEMBRE

Texte de Yvan ETIEMBRE – Anthropologue

Il avait  moins de 30 ans,  lorsqu’il débarqua sur les côtes groenlandaises, en juin 1948 ; il est maintenant âgé, comme on dit, mais fait montre d’une intense activité multipliant les interventions, les articles, préfaces et projets de livres. Explorateur, résistant, écrivain, anthropogéographe, fondateur de la collection « Terre Humaine », Jean Malaurie est présent à notre mémoire par ses découvertes souvent solitaires ou accompagnées de quelques Inuit. Il fut ainsi le premier à découvrir, le 29 mai 1951, le pôle géomagnétique et plus tard à nous faire connaître L’allée Des Baleines, mystérieux site préhistorique des peuples arctiques. Il est présent par ses combats en faveur du peuple inuit qu’il nous a rendu familier par ses livres dont Les Derniers Rois De Thulé ou Hummocks, plus récemment sa Lettre à un Inuit de 2022, comme par sa dénonciation d’une base américaine secrète au Groenland. Il a œuvré et œuvre toujours pour nous faire connaitre la richesse culturelle de ces peuples « racines » dont il partage la spiritualité chamanique et le sens de l’espace. Enfin, il est désormais au cœur des préoccupations écologiques et des luttes contre les menaces  qui pèsent sur l’environnement et le réchauffement climatique.

Jean Malaurie, comme le montre encore son activité, poursuivra toujours  une approche du réel , qu’il résumera par « de la pierre à l’homme et de l’homme au cosmos » à la recherche d’un ordre caché de la nature. Ses engagements divers trouveront toujours leur cohérence, dans l’homme et sa pensée.

Il a  toujours, pour sa part,  existé « contre », comme il le dit dans Hummocks, au sens de se construire contre son milieu et les préjugés de celui-ci, ainsi que l’éducation universitaire. Il s’est voulu à l’école des Inuits qui lui enjoignaient de cesser d’être  « le blanc » au cours d’une rude rééducation : sa rencontre avec l’Autre s’avéra pour lui processus déconstructeur de conventions sociales et d’un psychisme occidental amputé de son versant sensoriel et imaginaire qui bridait la créativité. Il y a gagné ce qu’il appelle son caractère double, métis, hybride ou coexistent « pensées sauvages et pensées blanches ». Mais il dut aller pour cela, jusqu’au bout de la solitude identitaire pour « renaître » et retrouver ce qu’il appelle sa « primitivité », d’autres affects.

A la science désincarnée,  il substitue les notions de connaturalité, d’écosystème social, notions complexes qui nécessitent la pluridisciplinarité. On ne saurait étudier l’homme boréal autrement que dans son environnement : telle est son intime conviction, confirmée à la fois par ses propres recherches géomorphologiques, la pensée chamanique des peuples premiers et la  « philosophie de la Nature » héritage de la pensée allemande. L’anthropogéographie arctique demeurera « contextuelle et situationnelle » ; le milieu (ainsi le rôle du climat) exerçant un impact significatif sur la morphologie sociale du groupe. Les éléments fondamentaux comme la terre et l’eau, la faune et la flore conditionnent les structures sociales et les structures mentales. Pour en saisir la complexité, le scientifique doit se faire aussi Inuit, parce que se situer dans le milieu boréal, c’est devoir faire appel à tous ses sens.

En ce sens, Jean  Malaurie  n’est pas un anthropologue classique attaché à décrire simplement la culture matérielle de ce peuple : l’anthropogéographie est plutôt une science carrefour entre géographie, histoire, psychologie, anthropologie religieuse et art (il a dirigé L’art Du Grand Nord dans la collection Citadelles). Il s’agit de cerner la psychologie profonde de ces chasseurs, leur « philosophie » animiste (il a ainsi utilisé pour ce faire des batteries de tests dont le Rorschach ou analysé des dessins d’enfants).

Il va, pour ces raisons, mettre en œuvre toute une épistémologie complexe. Deux êtres vont coexister en lui : l’un rationnel, méthodique, rigoureux dans l’expérimentation, dont le géomorphologue témoignera ; l’autre intuitif, imaginatif, rêveur, un moi « sauvage », primitif comme il aime à le dire. Comme Bachelard,  dont il s’inspire et qu’il aurait aimé publier dans Terre Humaine ,il y a ainsi chez lui une pensée du Jour, scientifique, et une de la Nuit « animiste ». Comme le philosophe de Bar-sur-Aube, il va en faire vivre la dialectique. Celle-ci prendra la forme d’un itinéraire, d’une trajectoire, dont la pierre est le repère essentiel : parti de la géocryologie, de la géomorphologie des éboulis, le parcours du chercheur le mènera à L’allée Des Baleines, en 1990, en Tchoukotka sibérienne ;un parcours en fait initiatique, comme est chez lui la découverte de l’Arctique, qu’il vivra comme une nouvelle naissance.

Céder à L’Appel Du Nord, partir dans l’Arctique, c’est remonter le temps en marchant sur les traces des chasseurs paléolithiques qui avaient franchi le détroit de Behring ; (L’homme hyperboréal, étant apparu il y a 10 000 ans sur les bords du détroit, et il y a 4 000 ans, dans l’Arctique nord-américain et au Groenland). Ce sera aussi sortir des voies de l’académisme universitaire en se mettant à l’écoute des rudes Inuits et de leur « pensée sauvage ». L’homme nomade marche et en marchant, il pense l’espace. Penser l’espace c’est- dire que d’une part nous l’habitons et aussi que nous nous y orientons et le parcourons. Les chasseurs cueilleurs (Inuits, Aborigènes australiens, Bushmen) parcouraient l’espace en le reconnaissant par une perception dynamique et y mettaient de l’ordre en le nommant par des récits et des mythologies axées sur le trajet et les itinéraires.

On retrouve ici ce qu’on a pu appeler un imaginaire « cosmophore » ,  une perception originaire, préréflexive, d’où sont expulsées toutes les frontières, et les différences substantielles ; un imaginaire qui sera, chez nous, celui de Bachelard ou d’Artaud, où cosmos et sujet ne font . Mais la sagesse inuit est justement  de garder  la «  bonne distance » pour ne pas troubler l’ordre cosmique ou social. Les mythes regorgent de bébés géants/ nains, des êtres mi- animaux, mi- humains, des procréations monstrueuses et donc insistent sur cette « bonne distance » : le soleil et la lune mythiques qui sont censés pratiquer l’inceste prohibé, provoquent par exemple la peur inuit lors des éclipses. Seul le chaman, être lui-même intermédiaire, peut ainsi assurer le passage d’un plan à l’autre, au profit de la communauté. Il est « passeur de sens » comme l’est bien sûr, J.Malaurie.

On peut  donc noter que deux systèmes de pensées vont se rencontrer, dans une confrontation féconde, dans l’esprit du géoanthropologue qu’est Jean Malaurie, deux pensées qui pourtant d’une certaine façon disent la même chose. Ainsi la pensée « sauvage » de l’inuit dans son imaginaire mythique et sa « préscience » qui dit que la terre et donc la pierre « os de la terre » est vivante ,qu’elle est animée par des esprits invisibles qui lui donnent sa cohérence interne. La pensée du scientifique qui dans ses travaux sur la gélification parle « d’énergie cinétique supplémentaire » qu’il établit par la mesure,  et qui fait que les pierres se déplacent non seulement du fait de la gravité mais de cette énergie produite par le gel de l’eau et son augmentation de volume qui brisent ou meuvent la pierre.

Peut-être cette confrontation de deux pensées, voire leur complémentarité est-elle justement la voie de la sagesse et aboutit à l’éthique qu’avait défini Bachelard respecter l’homme dans son intégralité et donc le retrouver dans les divers fragments de l’humanité. Pour ce faire il y aurait essentiellement deux voies de l’esprit : la voie diurne et la voie nocturne, la science et la poétique, l’homme du théorème et l’homme du poème.

De la même façon, il y a chez Malaurie d’abord un homme de sciences, un « homme du théorème » qui dans la lignée de Bachelard, cherchera  surmonter l’opposition entre empirisme et rationalisme, pour les unir dans une synthèse qui n’existerait pas encore. La première conséquence qu’il en tira c’est que le dogmatisme académique, l’esprit de système, les divers réductionnismes, doivent céder le pas à une pensée questionneuse, disant non à tout acquis, parce que toute connaissance est nécessairement partielle et donc partiale (« toute science a obligation d’errer » disait  Bachelard). Ainsi dans ses travaux du Hoggar et du Groenland, mettra-t-il d’entrée en question la pensée établie sur l’érosion qui tirait une loi générale de ce qui n’était qu’observation des pays tempérés  La première approche sera donc empirique dès ses études des structures cristallines au microscope puis surtout dans son travail de terrain (il est minutieux dans la notation et la rédaction de ses carnets). La primauté revient à l’induction qui entraîne des hypothèses et le rôle du terrain est de les valider en même temps qu’il est épreuve de soi. La totalité ne sera plus que le résultat d’une reconstruction synthétique après coup.

Pourtant, à côté de l’homme de science il y a aussi chez Malaurie, le « nocturne », le rêveur, nourri des Philosophes De La Nature et Romantiques allemands, qu’il retrouve dans la pensée des Inuits.  Ainsi voyant J.Malaurie « parler avec les pierres », , les mesurant, les dessinant, les Inuits retrouvaient leur intuition d’une pierre vivante mémoire des esprits. Elle renvoyait à Uummaa, l’énergie issue du cosmos, aux atomes de vie qu’ils appellent des Inuat et qui réguleraient l’équilibre universel. Les initiés en percevraient le murmure par leur sensorialité aiguisée, alors que le chaman y puisait les vibrations source de transe, et ce après une période de préparation ascétique, en s’asseyant sur certaines pierres. C’est sans doute pourquoi enfin les Inuits suivaient si volontiers l’explorateur « qui parlait avec les pierres », nom qu’il lui donnait, d’une autre manière qu’eux, l’aidant sur les éboulis, lui conseillant certains secteurs d’étude, lui apportant des pierres qui présentaient pour leur sens ce murmure particulier.

La recherche de Jean Malaurie , tout en restant un travail scientifique, va alors  se doubler d’un itinéraire spirituel, initiatique, dont on peut maintenant retracer les étapes. L’année 1950 sera celle de sa rencontre avec les Esquimaux polaires de Thulé, les Inughuit .

23 juillet 1950, Jean Malaurie parvient à Thulé et décide de se rendre à 150 kms plus au nord, à Siorapaluk, pour hiverner avec les Inuits. L’endroit comprend six igloos et trente-deux Inuits. Il sera le premier Blanc à hiverner seul parmi ces derniers et va dresser, la première généalogie des Inuits de Thulé. Il recueille aussi, auprès de l’un d’entre eux, ses premiers mythes et les récits des anciens chamans, s’initie au maniement du traîneau et à la chasse au morse. Il au sentiment d’être l’ultime témoin d’un peuple et d’un mode de vie millénaire et en voie d’extinction. En février, il effectue un raid de 500 kmS qui le mène à Savigssivik, accompagné d’un seul compagnon, Kutsititsoq, pendant quinze jours, dans la nuit polaire. Le mois de mars le voit tenter d’explorer les terres inhabitées d’Inglefield, Washington et d’Ellesmere, soit 1 500 km en traîneau, accompagnées de deux couples inuit lesquels chassent pour se nourrir. Le manque de provisions conduit pourtant le groupe à se séparer. Malaurie prend alors, au péril de sa vie, la décision « folle » de rester seul sans traîneau, sans radio, durant quinze jours pour effectuer se recherches. Le trois juin il atteint l’ile d’Ellesmere et est donc le seul français à avoir accompli la « traversée Groenland-Canada.

Le 14 juin 1951 il rentrera vers Thulé pour y découvrir la base américaine. Son édification, sans l’accord des Inuits, fut sa première grande lute et une des causes de la fondation de « Terre Humaine » avec Les Derniers Rois De Thulé

La quête de notre chercheur, à la fois extérieure dans la saisie d’une pensée sauvage, et intérieure (pour lui, elle dépouille le vieil homme) culminera en 1990 par la découverte de l’Allée des Baleines en Toutochka, sur l’île d’Yttigran dans le détroit de Behring, Un site grandiose qui s’étend sur 400 mètres environ et se trouve sur un chemin de migration important des baleines.: trente-quatre poteaux de 5 mètres de haut faits avec les mâchoires inférieures de la baleine mysticète. Il servait sans doute tout à la fois de lieu où l’on dépeçait les baleines et de lieu de culte où avaient lieu des initiations.

Si l’on veut maintenant  saisir le sens de ce parcours, il faut voir que cette géopoétique trouva d’abord, on l’a dit précédemment, sa naissance à Thulé. Ce ne peut être un hasard, puisque le nom évoque justement un lieu qui fit à la fois l’objet de recherches incessantes de la part de navigateurs, depuis l’antiquité grecque, de débat acharné des géographes sur son existence réelle  et sa situation exacte ,suite au voyage de Pytheas et à son récit  en partie perdu , de légendes qui rejoignirent le mythe de l’Atlantide ;avant de devenir un modeste comptoir destinés aux Inuits par la volonté de Knud Rasmussen. « … ou bien deviendras-tu dieu de la mer immense, les marins révéreront ils ta seule divinité, et Thulé l’Ultime te sera-t-elle soumise? » VIRGILE, GEORGIQUES,

Ainsi de Virgile et Sénèque à Knud Rasmussen et Jean Malaurie en passant par Goethe, il suffit, pour susciter l’enchantement, d’écouter le nom magique tel que l’évoque le premier vers d’une ballade. « Il était un roi de THULE……». Ce mythe de Thulé, sera repris dans toutes les littératures, au Moyen Âge dans le cycle de la Table ronde, et à l’époque romantique par Goethe dans sa lyrique Ballade du roi de Thulé.

Il y eut donc  un moment décisif dans la vie de Jean Malaurie : celui de 1950 où bascula sa vie et donna l’impulsion définitive à sa pensée   ; moment  qu’il raconte dans les premières pages de son livre, Les Derniers Rois De Thulé.

« Retour vers l’Age de pierre ou plus précisément du phoque, faisons route vers Thulé…. »

« Faisons donc route vers Thulé…Avec quelques jours d’avance :
Bon Anniversaire, Jean Malaurie.

Yvan Etiembre

site internet REGARD ELOIGNE : http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne

Crise majeure : Groenland, Sibérie – entretien avec Jean Malaurie

Interview Gare de l'Est - 15 novembre 2016 - Nina Fasciaux
Jean Malaurie, de formation, est géomorphologue des déserts en haute latitude ; il a consacré sa vie à l’exploration en Arctique, l’ethnologie, la spiritualité et la parole de la pierre, ainsi qu’en la défense des peuples du Nord. Ambassadeur de bonne volonté pour les peuples arctiques à l’UNESCO, il est également fondateur de l’Académie polaire d’Etat et président d’honneur de l’Université hydrométéorologique arctique d’Etat à Saint Pétersbourg. Il revient pour Gare de l’Est sur son parcours et sur sa vision de l’exploration arctique, de la Russie et de l’animisme.

Quelle fut votre compréhension de l’animisme ?

Ce qui différencie l’animisme des religions « révélées », c’est justement la volonté d’écoute. Ce n’est pas une doctrine. C’est une expression spontanée d’un homme qui est naturé, qui sait faire le vide en lui pour percevoir l’invisible et entendre les sons inaudibles. L’animiste se sert de ses pouvoirs neuronaux pour être en relation avec un univers d’énergie mais il ne comprend que peu cette nature. Tout au contraire, notre capacité de compréhension est et doit demeurer limitée. Il nous faut admettre que la nature, sa création, a ses raisons secrètes. Nous devons lui faire une confiance aveugle : Gaïa, a ses raisons, il ne faut pas défier son homéostasie nous disent les chamans – sinon elle se vengera.

Vous-êtes vous-même devenu animiste, au contact de ces populations inuit ?

Je n’ai pas le « tremblement de Dieu ».  Les querelles autour du texte « révélé » m’importent peu. Dans l’Arctique, mon vrai maître c’est la glace, hummock, le vent. J’aime quand il souffle, je l’écoute, je tente de le comprendre, il me forme et je l’aime. C’est ainsi que j’ai perçu en Tchoukotka l’Allée des baleines que mes amis soviétiques jusqu’à Aroutiounov n’avaient pas compris – et c’est Stonhenge, le Delphes de l’Arctique. Je suis devenu ce que Gilles Deleuze appelle un géo-philosophe : la géo-philosophie inscrit ainsi la géographie sous le patronage de la philosophie – ce qui est totalement nouveau, en lutte avec un grand courant intellectuel que je ne partage pas, je l’ai déjà dit – le structuralisme. Le structuralisme, science des modèles construit par la linguistique, était mal connu en Union soviétique.

Quand avez-vous pu finalement collaborer avec les Soviétiques, puis les Russes, comme vous le souhaitiez ?

En 1959, je reçois une lettre d’un certain Docteur Frolov, directeur du puissant Institut de Recherche sur l’Arctique et l’Antarctique en URSS, qui me félicite que l’université française ait enfin une chaire polaire, la première de son histoire (à laquelle j’ai été élu) et un Centre d’Etudes arctiques que j’ai fondé ; et m’invite à le rencontrer. Je suis resté un mois en Russie : les Russes voulaient créer un Institut arctique franco-soviétique, dont j’aurais été le co-directeur en Sibérie du Nord – leur objectif étant de faire venir en Russie des savants occidentaux. Mais en France, on m’a fait la leçon : on m’a reproché d’être difficile à encadrer, de ne pas avoir assez collaboré avec l’ambassade, et le projet a avorté. Toute ma vie à l’exception des septennats de François Mitterrand et de Jacques Chirac, la diplomatie française ne facilitait pas la coopération intime soviéto-française entre les centres de recherche. J’ai cependant, avec l’appui du grand historien Fernand Braudel, président des Hautes Etudes, maintenu une collaboration scientifique avec mes collègues soviétiques à travers la tenue régulière de treize colloques internationaux – à Leningrad, et à Paris, dont tous les travaux ont été publiés. Finalement, en 1987, le sénateur Arthur Tchilingarov, éminent spécialiste polaire, est venu à Paris pour me demander de participer en tant que représentant de la France, au présidium d’un grand congrès souhaité par le président Gorbatchev sur la Sibérie. J’ai accepté, à condition de n’y parler que des peuples du Nord.

Ce qui a abouti sur votre expédition en Tchoukotka en 1990.

Oui. J’ai dirigé cette expédition, sous la direction du Gosplan et du CNRS, soutenu par l’académicien Dmitri Likhachov, conseiller du président Gorbatchev, et que je porte dans mon cœur. Temps béni de la Perestroïka ! En tant que français, mon cas de chef d’une expédition soviétique en Tchoukotka est unique. J’étais accompagné de huit chercheurs, dont un médecin français Sans Frontières : chaque soir, je leur demandais de dire ce que chacun avait fait, ce qu’il pourrait découvrir le lendemain. Ce fut pour eux un enchantement. Chacun avait sa tendance – économiste, médecin, physicien, culture autochtone, pédagogie, etc. J’ai eu à faire face à des problèmes, que j’évoque notamment dans Arctica II, (Tchoukotka 1640-1990-2010) : de l’autonomisation léniniste, stalinienne, à la Perestroïka du président Mikhaïl Gorbatchev (600 pages), à paraître en novembre 2017 aux éditions CNRS.

[…]

En 1992, vous avez fondé l’Académie polaire, une école de cadres sibériens, à Saint-Pétersbourg, en Russie. Pourquoi ? 

Dans le Russe, il y a une foi mystérieuse qui est religieuse – cela lui vient de son passé de paysan, de forestier – il aime sa datcha, sa patrie ; et sa patrie, c’est la nature. L’animisme oblige à un respect, à une confiance absolue, voire même à une soumission aux lois de la nature, même celles que nous n’aurions pas comprises. Ce n’est pas à nous de décider dans la nature, du bien et du mal. L’animisme nous rappelle que nous sommes des créatures, et non des créateurs. Il nous faut en permanence nous comporter comme tel ; notre existence-même – et notre survie – en dépendent. C’est dans cet esprit que j’ai créé l’Académie polaire d’Etat qui a bénéficié en 1997 d’un accord de coopération présidentiel signé sur place, à mes côtés, avec Jacques Chirac – que malheureusement je n’anime plus physiquement – je suis hélas un vieux monsieur très âgé et je le regrette profondément.  Elle est unique, car il y a précisément dans la pensée russe une mystique naturelle pour la terre, notre mère. Cette notion de bien et de mal que j’évoque est évidente : c’est le progrès. Nous touchons là à un problème très grave : c’est le pétrole, le gaz. C’est le CO2 qui se dégage du permafrost au cours de son dégel. Des « neiges roses » accélèrent la fonte de la glace.  Aujourd’hui, il y a même l’anthrax et il est mortel. De graves accidents viennent frapper les Nenets, éleveurs de rennes. Ces populations peuvent disparaître ! Le réchauffement climatique est une certitude, et en Sibérie du Nord s’il n’est pas maîtrisé, les conséquences pourraient être gravissimes. Il faut mobiliser nos chimistes, nos physiciens : nous pourrions peut-être capturer ce CO2, le transformer. C’est le moment de se mobiliser, pas de céder à la panique. Il faut former une élite, et c’est là où l’Académie polaire a un rôle à jouer : il nous faut une élite nord-sibérienne notamment autochtone, inspirée écologiquement. Et non pas des physiciens au service du pétrole. Au Groenland, je n’y suis pas parvenu et le Canada, l’Alaska, sont submergés par l’arrivée de géologues… la chance de l’Arctique est donc en Sibérie : et je ne parle pas seulement des autochtones, mais des Russes qui vivent dans le Grand Nord également – le génie de cette Fédération de Russie (22 Républiques, 120 nationalités déclarées) se vérifiera dans l’invention d’une écologie arctique. L’administration russe est fine – et voit loin. Sans le concours actif des peuples, l’écologie est un concept vide.

Quels sont les défis de l’Académie polaire, après presque 25 ans d’existence ?

Le grand problème de l’Académie polaire, c’est l’enseignement. Il faut qu’elle devienne un espace de réflexion. Comment enseigner le génie de la nature, l’odeur, le rythme des sons, l’espace, la beauté ? Comment révéler à ces élèves autochtones si longtemps de littérature orale, qui ils sont, sans tuer leur force créatrice ? Ils sont à Saint Pétersbourg : ils sont donc impressionnés par cette ville admirable, ses monuments, son histoire, ils sont russifiés par la langue quotidienne qu’ils parlent. On leur demande de repenser leur histoire – c’est très difficile, et c’est le rôle du professeur. Mais le professeur sait-il seulement ce qu’il veut dire ? Je n’en suis pas sûr. Sait-il ce qu’est l’animisme ? Je suis quasiment persuadé du contraire. Le pire, comme dans l’enseignement supérieur français, c’est l’enseignement ex-cathédra, dans le souci d’« agréger ». Il faudrait presque des leçons particulières : estimer l’élève, l’aimer, comprendre ses faiblesses (qui sont grandes), devenir son ami, l’aider à se construire. Enseigner, c’est un sacerdoce. C’est une révolution à susciter. Qui l’a dit ? Maria Montessori, Alfred Binet. Eveiller chez l’autre est une science à réinventer dans nos sociétés modernes. Respecter sa personnalité. C’est en tendant sa mamelle que la mère forme son enfant. J’ai assisté à cette pédagogie naturelle, à peine soufflée du bout des lèvres : l’enfant écoute, il ne répète pas.  Cet enfant de l’Académie polaire, il faut le connaître dans son intimité, sa fragilité, probablement sa crise. Et il faut l’accompagner dans cette démarche. En France, l’enseignement supérieur fait également face à un problème fondamental : les Français ne s’aiment pas, ignorent comment travailler ensemble, et ne savent donc pas s’écouter. La démocratie est affligée d’un péril mortel : les adversaires non seulement ne s’estiment pas mais ne cherchent pas à se comprendre.

N’avez-vous jamais songé à étendre cette Académie à d’autres pays justement, d’autres peuples ?

Jacques Chirac était impressionné par la création de l’Académie polaire : il a voulu que je suscite la même mission d’éveil en Amérique du Sud, pour les Indiens. J’ai d’abord refusé : les Russes sont un grand peuple, il n’y a pas d’équivalent. Je savais me comporter avec la tradition russe – car j’étais avec eux précisément, dans mon univers et manœuvrer dans une société totalitaire. Mais j’ai vite compris l’étendue du pouvoir d’un président quand vous lui dites non : j’ai donc finalement dû accepter. Je me suis rendu en Bolivie, mais ça n’a jamais abouti. Ce n’était pas le moment – les Américains dominaient complètement la région.

[…]