Réunion de travail entre l’Ambassadrice des pôles, Ségolène ROYAL, et son excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV

Suite à la première mission internationale dans ces régions éloignées dans la Tchoukotka (Sibérie nord-orientale), en aout-septembre 1990, sous la direction du Professeur Jean MALAURIE, une expédition franco-soviétique qualifiée par les spécialistes russes « d’historique » (notamment, analyse animiste de l’Allée des Baleines dans un esprit Yi-king, et études ethno-sociologique des esquimaux d’Asie), a été créée l’Académie Polaire d’Etat (1994) actée par le Président Boris ELTSINE et avec accord écrit du Président Jacques CHIRAC lors de sa visite officielle en Russie (Septembre 1997). Cette Académie Polaire d’Etat, école des cadres des 26 peuples autochtones, sous contrat avec l’EHESS, est une des premières universités francophones de Russie. Elle vise à mieux préparer les forces culturelles et ethniques de ces peuples, face à l’industrialisation et la crise écologique. Elle est  soutenue par l’esprit fédératif de l’état russe. L’Académie Polaire d’Etat est unique dans le monde circumpolaire. Vingt années ont passé et cet organisme puissant forme 1600 élèves au sein d’un complexe de 25 000m2. J’en suis le Président d’honneur à vie, Fondateur.

St Pétersbourg, voyage officiel du Président de la République, Jacques Chirac, en Russie. Signature à l’Académie Polaire d’État, du premier accord de coopération franco-russe avec l’Académie. Le Français est la première langue étrangère obligatoire. À Gauche du Professeur Jean Malaurie, le Ministre de la recherche de la Fédération de Russie. Septembre 1997.

Aussi, il est apparu nécessaire aux autorités russes, qu’au bénéfice de ces générations d’élèves autochtones diplômés de Masters d’écologie, de l’administration, de droit, etc., qu’il y ait une autre structure les confortant dans leur culture, leur pensée traditionnelle, et leur avenir ; les préparant à ce 3ème millénaire dont ils seront les acteurs dans l’Arctique.

C’est pourquoi, le Gouverneur de Saint-Péterbourg, Georgui POLTAVTCHENKO, m’a offert personnellement un très beau bâtiment en bordure de la Fontanka ; les Champs Élysées (canal maritime) de St.Pétersbourg. L’Académie Polaire d’Etat aura donc un deuxième souffle grâce à cette donation et c’est la raison pour laquelle la structure de tutelle, l’Université d’hydrométéorologie russe de Saint-Pétersbourg, dont j’ai été nommé Président d’honneur (2016), a décidé la création d’un nouveau Centre de Recherches Arctiques qu’ils m’ont proposé de nommer Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE. J’ai donné mon accord, ainsi que mon ami le Professeur TCHILINGAROV, éminent Océanographe polaire russe et Conseiller scientifique du Président.

Le Professeur Jan BORM, a été désigné par moi, comme mon successeur, en tant que Directeur du Centre d’Études Arctiques de l’Université de Versailles (Yvelines). Je l’ai nommé Directeur de la revue INTERNORD, seule revue arctique française publiée par le CNRS, que j’ai fondé avec le Président BRAUDEL, en 1959.  Jan BORM est un éminent spécialiste de l’histoire de l’exploration et des idées dans le Nord.

Je suis en rapport avec les autorités académiques afin de définir les programmes de recherche qui y seront poursuivis. Les propositions en cours de discussion sont les suivantes :
-> Premier programme : Sibérie septentrionale contemporaine. Géographie physique et COP 21 / Histoire et explorations sibériennes ;
-> Second programme : ethnologie, art et mythologie, tradition d’art et de danse / bibliothèque et cinémathèque arctiques ;
-> Troisième programme : préparation du premier congrès arctique international, changement de climat, conséquences sur les glaces de l’océan arctique, effets biologiques sur la Toundra (notamment anthrax)
-> Quatrième programme : archéologie franco-russe avec des programmes de fouilles ; la formation de jeunes élites nord-sibériennes à ce programme.

A ces quatre programmes, participeront des personnalités de premier plan qui m’ont déjà donné leur accord. Le Professeur Jan BORM est chargé des négociations avec le recteur Valériy L. MIKHEEV.

Compte Twitter de Madame Ségolène ROYAL – 7 mai 2018

Le 7 mai dernier (2018), Madame Ségolène ROYAL, Ambassadrice française des pôles Arctique et Antarctique a rencontré son Excellence l’Ambassadeur de Russie en France, Alexeï MECHKOV, pour échanger et travailler sur ce beau projet.

Projet Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE dans ce palais de Saint-Péterbourg en cours de réfection.

En tant que Président d’honneur de cette université, je suis en constante relation avec le recteur Valériy L. MIKHEEV, qui je le rappelle a autorité sur ce futur projet. Il est envisagé avec mon ami le recteur, la signature officielle du premier article du lancement du Centre Arctique franco-russe Arthur TCHILINGAROV – Jean MALAURIE à l’Univervité de Versailles (Yvelines) en juin ou septembre 2018.

Jean MALAURIE

Jean Malaurie : roi de Thulé

Géographe et ethnologue, il connaît mieux que personne les Inuits du Groenland. Il rédige aujourd’hui ses Mémoires et vient de remettre ses documents aux Archives nationales.
photo prise le 03 mai 2001 à Paris de l’anthropogéographe et écrivain français Jean Malaurie, fondateur et directeur de la collection anthropologique « Terre Humaine » (PLon). AFP PHOTO PIERRE ANDRIEU

Je vous épargne les détails… » Mon Dieu, mais qu’est-ce que ce serait dans le cas contraire ! Le fait est que l’âge n’a pas entamé chez cet homme d’un charme fou le goût irrépressible de raconter en s’autorisant toutes les digressions. Et comme il sait jouer de sa voix chaleureuse, de sa prodigieuse mémoire et de sa puissance d’évocation, on se résout à rater le rendez-vous suivant, surtout lorsqu’il prévient : « Il faut toujours garder la part des ombres et il y en a encore chez moi… »

Explorons donc le passé de l’explorateur. Famille bourgeoise de la droite catholique normande tendance janséniste (« pour tous la prière tous les soirs à genoux »), père professeur agrégé d’histoire (« malgré l’hostilité d’Albert Mathiez ! »), hypokhâgne au lycée Henri-IV dans une classe dominée par le doux magistère d’Alain, le STO qui pousse au refus et à l’entrée dans la Résistance ponctuée par une prudente injonction de sa mère (« Ne reviens jamais, tu as des frères et soeurs »).

De la guerre, il a tiré une morale après avoir vu les grandes institutions se coucher. Libre du jour où il s’est lui-même libéré, il ne tarde pas à obéir à sa passion : comprendre l’origine de l’univers, en choisissant la géographie dans un milieu où tant d’historiens l’appelaient « la géo » non sans mépris. Jean Malaurie préfère se souvenir de l’éblouissement que provoqua en lui la rencontre de Lucien Febvre, « un génie ! ». Mais sa discipline, dès le début, c’est la géographie physique dont il s’éprend rapidement. Ce qui ne l’empêche pas, aujourd’hui encore, d’être aussi présenté comme ethno-historien.

De là lui vient une certaine exigence doublée d’une puissante détermination. Deux choses essentielles lui arrivent. La première, il est investi par le CNRS en 1950 d’une mission, « en solitaire, c’est le plus important », à Thulé (Groenland). Il y établit, sur quatre générations, une généalogie inédite d’un groupe de 302 Inughuits, peuple le plus septentrional de la Terre, et met au jour une planification tendancielle afin d’éviter les risques de consanguinité. La seconde « chose essentielle » est un cadeau de la nature. Un don de prescience sauvage qui fait probablement de lui le seul directeur de recherche au CNRS à fonctionner avec des appels depuis qu’en l’accueillant à Thulé le grand chaman lui a dit : « Je t’attendais. » Cela peut aller loin puisqu’il a choisi son épouse à l’écoute du seul son de sa voix. Quand il y croit, il y croit.

En 1955, il crée « Terre Humaine » chez Plon. Rarement une collection aura à ce point mérité ses lauriers : « Une comédie humaine à l’échelle du monde ! »lance-t-il non sans fierté. Des anthropologues, des ethnologues et de grands voyageurs – mais aussi des ouvriers et des paysans fiers de leur tradition orale – osent écrire à la première personne, contre l’esprit dominant de la vieille Sorbonne, emmenés par un agitateur animé du désir que l’histoire soit « non une addition de ghettos, mais de rencontres ». Ainsi, il impose les souvenirs de paysan bigouden de Pierre-Jakez Hélias dont il maintient le titre Le Cheval d’orgueil contre la volonté du patron de la maison d’édition, Sven Nielsen, qui voulait les rebaptiser « Mémoires d’un plouc ».

La maquette du navire de Charcot

Chaque lecteur fidèle de la collection a ses titres préférés : aux uns Tristes tropiques de Lévi-Strauss et Les Derniers Rois de Thulé. Avec les Esquimaux polaires, face à leur destin de Jean Malaurie, aux autres Louons maintenant les grands hommes de James Agee, avec l’inoubliable reportage photo du grand Walker Evans, une enquête effroyable sur la misère en Alabama à travers le destin de trois familles de métayers, parue aux États-Unis en 1939 ou les Carnets d’enquêtes de Zola que tous les gens de cinéma devraient considérer comme un bréviaire du repérage… Tant de « déjà classiques » parmi eux ! Un titre manque à l’appel dans un catalogue dont Jean Malaurie peut s’enorgueillir car il est son oeuvre : Les Esprits des feuilles jaunes (1955) de Hugo Adolf Bernatzik, annoté par Georges Condominas, ethnologue spécialiste de l’Asie du Sud-Est. Le livre avait été définitivement exclu du catalogue quand Jean Malaurie avait appris le passé nazi de l’ethnographe autrichien. Longtemps après, le directeur de collection regrette encore amèrement de ne pas s’être mieux renseigné sur son auteur.

« Terre humaine », on pourrait en parler pendant des heures. D’ailleurs, le voilà qui s’empare du catalogue, s’enfonce dans son fauteuil et détaille voluptueusement chacun des titres. En 2015, l’emblématique couverture ornée d’une photo noir et blanc s’est métamorphosée au moment du passage de relais à l’académicien Jean-Christophe Rufin.

Jean Malaurie est couvert de médailles, distinctions, décorations, titres universitaires ; innombrables sont les instituts et institutions qui portent son nom. Rien n’en transparaît dans le décor de son appartement parisien : une maquette du Pourquoi pas ?, le navire explorateur du commandant Charcot, au-dessus d’une armoire ; l’affiche de l’appel du 18 Juin ; sur un mur des dessins et des masques. Les étagères de sa bibliothèque « polaire » ploient sous le poids de ses livres et de ses contributions à des revues savantes. D’autres y trouveraient matière à se reposer. Pas lui qui bouillonne d’idées, de projets et d’indignations contre ses collègues qui « partent en proclamant faire leur terrain avec une morgue coloniale ! ». Au seul mot de « mondialisation » le voilà qui bondit et s’enflamme, la mèche en bataille. A la seule évocation du nom du géographe Emmanuel de Martonne, son maître, le fil de mille et un souvenirs est tiré mais il peut très bien mener à l’éloge de Pietr-le-Letton, son Simenon préféré. Ou à celui de son ami Paul-Émile Victor, « un homme habile dans le genre de Nicolas Hulot, quelqu’un qui savait où trouver de l’argent » contrairement à lui qui, question argent, aurait plutôt pour héroïne la philosophe Simone Weil à l’usine.

Il met la dernière main à ses Mémoires à paraître en 2019. Infatigable, inarrêtable, intarissable, il ne lâche pas pour autant son combat de toujours : « Si on ne réforme pas l’enseignement supérieur, la France est infidèle à son génie créateur ! » Plaignons les ministres qu’il croisera. Tout en demeurant hors politique il ne s’est jamais empêché de murmurer à l’oreille des chefs d’État et ne se cache pas d’être manoeuvrier quand il faut l’être. Pour sonner le tocsin : le réchauffement climatique, la catastrophe écologique… Tant qu’Emmanuel Macron sera à l’Élysée, Jean Malaurie ne cessera de l’exhorter à s’appuyer là-bas dans le Grand Nord, sur les peuples autochtones dont il a lui-même formé les élites : « Je vais lui conseiller de prendre leur tête ! » Et si le président insiste, il lui parlera de sa foi animiste, de sa manière de courtiser la nature, d’être fidèle à ses lois spirituelles sans oublier qu’elle n’est pas bonne et que Lucifer n’est jamais loin. Il lui transmettra la grande leçon qu’il a tirée de ses années passées avec les Inuits : à l’intérieur de l’igloo, c’est l’exubérance, mais dehors, c’est l’inverse. Là on pense et on s’imprègne jusqu’à en être absorbé. Et de cet état-là aussi Jean Malaurie parle très bien : le silence.

Pierre Assouline dans mensuel 445 daté mars 2018

http://www.lhistoire.fr/portrait/jean-malaurie-dernier-roi-de-thulé

95ème anniversaire de Jean MALAURIE

Aujourd’hui, le grand géo-philosophe français, explorateur arctique et écrivain Jean MALAURIE fête son 95ème anniversaire ! Il est né sur les bords du Rhin englacés à Mayence. 22/12/1922-2017

Jean MALAURIE – Décembre 2017

BON ANNIVERSAIRE « ASASSARA » MALAURIE !

L’équipe d’assistants d’édition et de son oeuvre scientifique, ainsi que les amis de Jean Malaurie

Un disciple inspiré

Préface de Jean Malaurie - L'Appel de l'Arctique de Jean-Marc HUGUET - édition L'Harmattan. Paris 2010.

Il m’est arrivé à diverses reprises de préfacer des ouvrages dont le contenu avait un rapport avec ma spécialité ou le thème de mes recherches. L’introduction que m’a demandée Jean-Marc Huguet a une connotation particulière pour moi : il s’agit en effet, entre lui et moi-même, d’une rencontre tout à fait singulière qui paraît venir des brumes du Nord, par-delà les landes de Courlande, et qui est pourtant très spécifique. Une des joies les plus secrètes d’un maître est de découvrir, au fil des années, l’attention, voire l’estime, que lui porte un de ses élèves. Il se trouve qu’elle me touche d’autant plus que Jean-Marc Huguet n’a jamais reçu de moi un particulier appui et qu’il a eu l’immense grâce de ne jamais rien me demander. En outre, il a fait bénéficier, en raison de ses relations privilégiées, d’un concours inestimable au Fonds Polaire Jean Malaurie, seule bibliothèque polaire française, installée à la bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, avec 40 000 volumes.

Il y a environ 30 ans, j’ai remarqué à mon séminaire, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), la présence à la fois discrète et constante d’un homme attentif et solitaire, qui, un jour, m’a fait part de sa volonté de faire un mémoire d’études supérieures sur mon film Les derniers rois de Thulé, réalisé en avril-mai 1969 dans l’urgence, compte tenu d’un crash dramatique d’un bombardier américain chargé de quatre bombes H.

Au séminaire arctique de l’EHESS, certains de mes étudiants m’interrogeaient parfois sur sa personnalité énigmatique qui ne paraissait se rattacher à aucune discipline particulière. C’est ce que nous appelons, dans notre parler universitaire qui au fil du temps devient un club de style oxfordien assez fermé, un Auditeur libre. Et cette liberté d’être accusait en quelque sorte le mystère autour de sa personnalité attachante et de sa présence. Son étude sur ce film – le premier de mes quatorze films et auquel je porte un attachement affectif – que j’ai réalisé avec mes compagnons inughuit de Thulé, au nord du Groenland, est subtile et va loin. C’est beaucoup plus qu’un mémoire de filmologie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance et j’ai appris que régulièrement, depuis qu’il suivait mes cours, et sans qu’il ne soit jamais vanté auprès de moi, il allait régulièrement en solitaire au Groenland et en Terre de Baffin canadienne, comme pour y puiser dans les montagnes, les toundras et les fjords, une source d’inspiration ; se vouloir être un homme nature par ce grand Nord énigmatique. Au cours des rencontres, j’ai découvert qu’il était apprécié de nombreuses personnalités inuit et relevait de ce monde singulier qu’évoque Jørn Riel dans ses Racontars arctiques. Je m’en ouvrais auprès de lui et il m’a confié qu’il voulait découvrir de ses yeux, avec sa propre sensibilité, cet émerveillement que j’avais fait vivre à mon auditoire en évoquant mon Geboren  dans une société anarchocommunaliste, libre et forte de sa généalogie hybride.

C’est peu à peu que j’ai compris combien mon parcours, mes réflexions, bref le sens que je donne à ma vie et à mes recherches avait laissé une empreinte sur la sienne. Ce livre évoque avec pertinence et émotion la vie intense que le Centre d’Études Arctiques a fait vivre à ses chercheurs français et étrangers pendant 50 ans ; le Centre d’Études Arctiques était en effet devenu, après tant d’années, presque mythique pour les chercheurs y ayant effectué leur thèse d’état en géomorphologie et en ethnologie, selon la méthode antrhopo-géographique que j’ai enseignée, ou ayant suivi quelques-uns de ces quatorze congrès internationaux, dont le premier congrès de l’histoire sur les Inuit enfin rassemblés et le premier congrès sur le pétrole arctique (Le Havre).

Si je viens de rappeler l’intérêt constant, et qui ne s’est jamais démenti pendant toutes ces années, pour ce que j’ai nommé « l’Appel du Nord », je n’oublie pas non plus le vif intérêt, pour ne pas dire la passion, qu’il porte parallèlement à la collection Terre Humaine que j’ai fondée aux éditions Plon, il y a 50 ans. Et j’évoque en particulier, à travers tous ces grands ouvrages : Sascho, ce terrible témoignage de l’Amicale d’Oranienburg Saschsenhausen. Et je pense à mon cher ami disparu Charles Désirat, illustre résistant et président de l’Amicale internationale des déportés de ce camp ; un des tout premiers camps de concentration créés par le pouvoir nazi en 1933, aux portes de Berlin. Il se trouve que Jean-Marc Huguet a une connaissance personnelle de ces camps, où il se rend comme en méditation et je songe en particulier à son dernier voyage à Buchenwald et à Dora, dont la durée de vie est de 3-4 semaines, qui, par-delà l’horreur que nous avons tous deux pour ces régimes concentrationnaires, fait réfléchir, dans un esprit dostoïevskien, sur la perversité de l’âme humaine.

J’insisterai enfin sur la preuve tangible que l’auteur, que je tiens à remercier ici encore et publiquement, a tenu à donner de l’attention fidèle et active qu’il porte à mon oeuvre d’homme de sciences et d’humaniste, en soutenant concrètement par un don généreux pluriannuel le Fonds Polaire Jean Malaurie, au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris.

Jean Marc Huguet (à gauche), auteur d’une thèse au Centre d’études arctiques (EHESS/CNRS) sur l’oeuvre filmique de Jean Malaurie Les Derniers Rois de Thulé (1970, Télévision française) et de L’Appel de l’Arctique (2010). Jean Malaurie (au centre) et Giulia Bogliolo Bruna (à droite) auteure de l’Energie créatrice (2012, Paris) qui vient de paraître en italien (2016, Rome) 

Je souhaite vivement que ce témoignage qui, cela va sans dire, me va droit à la pensée et au coeur, touche de nombreux lecteurs qui le liront. Il s’agit là de vérité d’un homme qui a su « transformer » heureusement ses inspirations et sa pensée, et faire un choix de réflexion et de méditation aussi passionnant qu’original.

Jean Malaurie

 

Greenland’s receding icecap to expose top-secret US nuclear project – The Guardian

Je souhaite publier in extenso ce document exceptionnel du journal The Guardian. Dans une note précédente, je présentais le scandale du Camp Century. Cet article vient appuyer  mon combat pour les peuples Inuit.

Je vous rappelle qu’en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté, j’ai demandé que l’UNESCO intervienne au titre de la défense de l’environnement et de la population groenlandaise. Ma demande est en cours d’instruction.

Jean Malaurie

Camp Century – part of Project Iceworm – is an underground cold war network that was thought to have been buried forever (Tuesday 27 September by Jon Henley)
The lid of Camp Century’s unsealed nuclear fuel vessel, pictured in 1962. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

A top-secret US military project from the cold war and the toxic waste it conceals, thought to have been buried forever beneath the Greenland icecap, are likely to be uncovered by rising temperatures within decades, scientists have said.

The US army engineering corps excavated Camp Century in 1959 around 200km (124 miles) from the coast of Greenland, which was then a county of Denmark.

Powered, remarkably, by the world’s first mobile nuclear generator and known as “the city under the ice”, the camp’s three-kilometre network of tunnels, eight metres beneath the ice, housed laboratories, a shop, a hospital, a cinema, a chapel and accommodation for as many as 200 soldiers.

Its personnel were officially stationed there to test Arctic construction methods and carry out research. Scientists based at the camp did, indeed, drill the first ice core samples ever used to study the earth’s climate, obtaining data still cited today, according to William Colgan, a climate and glacier scientist from the Lassonde school of engineering at Toronto’s York University, and the lead author of the study.

A crane positions Camp Century’s nuclear waste tank. Photograph: W Robert Moore/National Geographic/Getty Images

In reality, the camp served as cover for something altogether different – a project so immense and so secret that not even the Danish government was informed of its existence.

“They thought it would never be exposed,” said Colgan. “Back then, in the 60s, the term global warming had not even been coined. But the climate is changing, and the question now is whether what’s down there is going to stay down there.”

The study suggests it is not.

Project Iceworm, presented to the US chiefs of staff in 1960, aimed to use Camp Century’s frozen tunnels to test the feasibility of a huge launch site under the ice, close enough to fire nuclear missiles directly at the Soviet Union.

At the height of the cold war, as the US and the USSR were engaged in a terrifying standoff over the deployment of Soviet missiles in Cuba, the US army was considering the construction of a vast subterranean extension of Camp Century.

A system of about 4,000 kilometres of icy underground tunnels and chambers extending over an area around three times the size of Denmark were to have housed 600 ballistic missiles in clusters six kilometres apart, trained on Moscow and its satellites.

Eventually the engineers realised Iceworm would not work. The constantly moving ice was too unstable and would have deformed and perhaps even collapsed the tunnels.

From 1964 Camp Century was used only intermittently, and three years later it was abandoned altogether, the departing soldiers taking the reaction chamber of the nuclear generator with them.

They left the rest of the camp’s infrastructure – and its biological, chemical and radioactive waste – where it was, on the assumption it would be “preserved for eternity” by the perpetually accumulating snow and ice.

Thus far their assumption has proven correct. Up to 12 metres deep at the time it was abandoned, the ice covering Camp Century has since thickened to around 35 metres and will continue to deepen for a while yet.

Climate change, however, looks certain to reverse that process, Colgan and his six-strong team from Canadian, US and European universities said in their report, which was published last month in Geophysical Research Letters.

Camp Century graphic

Greenland’s temperatures broke new records this spring and summer, hitting 24C (75F) in the capital, Nuuk, in June – a figure that shocked meteorologists so much they had to recheck their measurements.

Between 2003 and 2010, the ice that covers much of the island melted twice as fast as during the whole of the 20th century. This year it began melting a month earlier than usual.

The researchers studied US army documents and drawings to work out how deep the camp and its waste – estimated to include 200,000 litres of diesel fuel, similar quantities of waste water and unknown amounts of radioactive coolant and toxic organic pollutants such as PCBs – were buried.

Then they ran regional and global climate change simulations to work out how much longer they would remain interred. Based on the “business as usual” climate change scenario, Colgan said, snowfall would continue to be greater than ice melt for a few more decades. “But after that, melt will be greater than snow. Every year, another layer of ice will be removed. Our estimate is that by 2090, the exposure will be irreversible. It could happen sooner if the magnitude of climate change accelerates.”

Once that starts to happen, the question of who is responsible for the clear-up – already the subject of discussion – will become more pressing, the report said, presenting “an entirely new form of political dispute resulting from climate change”.

With no established agreement on the question, the report says the “multinational, multi-generational” problem posed by Camp Century and its waste could become a source of tension between the US, Greenland and Denmark.

Denmark allowed the US to build Camp Century and other bases on Greenland in a 1951 agreement, but it is not clear how much it was told about the work being done there or the waste left behind. Complicating matters further, Greenland became largely self-governing in 1979.

Vittus Qujaukitsoq, Greenland’s foreign minister, said he was concerned about the camp’s future and determined to establish responsibility. His Danish counterpart, Kristian Jensen, has said the issue was being examined in close contact with Greenland.

The Pentagon has said it “acknowledges the reality of climate change and the risk it poses” for Greenland, adding that the US government has pledged to “work with the Danish government and the Greenland authorities to settle questions of mutual security”.

Jon Henley

Aujourd’hui dans les savanturiers, rencontre avec le plus célèbre explorateur de grand Nord : Jean Malaurie par Fabienne Chauvière

par Fabienne Chauvière

Sa vie est un roman. Jean Malaurie, a 94 ans, mais il a plus de souvenirs que s’il avait 1000 ans. Naturaliste, géographe, ethnologue explorateur, ethno-historien, spécialiste des pierres et des éboulis, Jean Malaurie a mené plus de 31 expéditions dans la grand Nord.
Exploration au Pôle Nord © Getty / Kommersant Photo

A l’occasion de la 3e édition revue et augmentée d’Ultima Thulé, une merveilleuse bible de plus de 400 pages consacrés aux esquimaux et aux explorateurs du grand Nord, et dont il est l’auteur, Jean Malaurie a accepté de venir se livrer.

Il adore parler de sa longue carrière à traîneau ou en igloo, par moins 40°. Sa vie d’expéditions, d’études, de coups de gueule et de livres.

Les livres occupent une grande place chez ce grand explorateur scientifique. C’est lui qui a fondé la mythique collection Terre Humaine chez Plon. Une collection qui lui ressemble, où il mettait sur le même plan des intellectuels et des hommes du peuple qui savaient à peine écrire

Jean Malaurie a une silhouette de colosse une voix tonnante, et un humour vif. Il a rencontré Thulé, le peuple le plus septentrional de la planète, au nord du Groenland en 1950. Il connaît l’Arctique comme personne. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, et défendu leur « pensée sauvage », et Il est toujours leur plus fervent porte- parole.

Thulé est toujours au cœur de sa pensée.

Les livres

Comptoir le plus septentrional de la Terre, situé sur la côte occidentale du Groenland, Thulé, contrée la plus reculée au monde, fut pendant très longtemps une source de mystères. À la fois terrible et fantastique, Ultima Thulé revient sur l’histoire des illustres explorateurs qui, depuis le xviiie, ont précédé Jean Malaurie sur la route du pôle Nord. S’appuyant sur des extraits des journaux de bords des explorateurs, mais aussi sur les témoignages des Inuit, des photographies anciennes et contemporaines, gravures, objets, ou encore dessins d’esquimau, cet ouvrage constitue une galerie fabuleuse sur des hommes hors du commun.

700 articles de l’auteur en géocryologie, géomorphologie, ethnohistoire et géopolitique boréale seront rassemblés en quatre volumes. Le premier est consacré aux travaux sur les écosystèmes arctiques en haute latitude : résultats d’expéditions, observations, notes et réflexions publiés depuis la fin des années 1940, avec quelques inédits. Dans une préface, J. Malaurie revient sur ses découvertes.

Fabienne Chauvière

Écouter l’émission 54’49 https://www.franceinter.fr/emissions/les-savanturiers/les-savanturiers-15-janvier-2017

Jean Malaurie : l’homme qui parle aux pierres – France Culture par Nicolas Martin

Long récit sur sa campagne de 1950-1951 au côté des Inuits du très grand Nord, analyses sur l’Arctique contemporain entre réchauffement et convoitises… Jean Malaurie, invité exceptionnel, dénonce la disparition d’une culture essentielle, celle des Inuits. Par Nicolas Martin.

Les Inuits l’ont surnommé « L’homme qui parle avec les pierres ». Lors de ses premières expéditions en Arctique, il s’intéressait en effet surtout à la topographie, aux reliefs, et à la géomorphologie, mais petit à petit, celui qui fut le premier à atteindre, à pied, le pôle Nord géomagnétique en 1951 s’est intéressé, de plus en plus, aux populations, ce qui lui fit dire qu’il est passé « de la pierre à l’homme ». Quel regard porte-t-il sur l’Arctique qui a enregistré il y a quelques semaines des températures de 20 degrés supérieures à la normale, et sur la sauvegarde des peuples Inuits menacés par le réchauffement et l’exploitation des ressources naturelles ?

Jean Malaurie, est le premier des grands invités de cette fin d’année 2016, La méthode scientifique est avec lui pour l’heure qui vient.

Nous n’allons pas faire ici l’affront d’essayer de présenter Jean Malaurie de façon exhaustive, il faudrait pour cela l’heure entière. Tout juste rappeler qu’il publie la 3ème édition de ce magnifique livre aux éditions du Chêne « Ultima Thulé ; de la découverte à l’invasion d’un haut lieu mythique » récit historique, ethnographique, récit d’aventure aussi, un beau livre magnifique et tout à fait recommandé en cette période de fêtes. Il publie également « Arctica, Œuvres 1 ; écosystème arctique en haute latitude » aux éditions du CNRS qui est un ouvrage plus scientifique.

« Il faut toujours se méfier des militaires quand ils veulent collaborer avec des scientifiques désintéressés. »

« L’Arctique ne peut être protégé que par ses habitants. »

« La nature, c’est leur maître. Rien n’est fantaisiste chez les Inuit, /…/ la nature est généreuse pour celui qui en est le fils. »

 

Ecouter le reportage : https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/jean-malaurie-lhomme-qui-parle-aux-pierres

 

L’HOMME DU THÉORÈME ET L’HOMME DU POÈME. POUR JEAN MALAURIE – Par YVAN ETIEMBRE

Texte de Yvan ETIEMBRE – Anthropologue

Il avait  moins de 30 ans,  lorsqu’il débarqua sur les côtes groenlandaises, en juin 1948 ; il est maintenant âgé, comme on dit, mais fait montre d’une intense activité multipliant les interventions, les articles, préfaces et projets de livres. Explorateur, résistant, écrivain, anthropogéographe, fondateur de la collection « Terre Humaine », Jean Malaurie est présent à notre mémoire par ses découvertes souvent solitaires ou accompagnées de quelques Inuit. Il fut ainsi le premier à découvrir, le 29 mai 1951, le pôle géomagnétique et plus tard à nous faire connaître L’allée Des Baleines, mystérieux site préhistorique des peuples arctiques. Il est présent par ses combats en faveur du peuple inuit qu’il nous a rendu familier par ses livres dont Les Derniers Rois De Thulé ou Hummocks, plus récemment sa Lettre à un Inuit de 2022, comme par sa dénonciation d’une base américaine secrète au Groenland. Il a œuvré et œuvre toujours pour nous faire connaitre la richesse culturelle de ces peuples « racines » dont il partage la spiritualité chamanique et le sens de l’espace. Enfin, il est désormais au cœur des préoccupations écologiques et des luttes contre les menaces  qui pèsent sur l’environnement et le réchauffement climatique.

Jean Malaurie, comme le montre encore son activité, poursuivra toujours  une approche du réel , qu’il résumera par « de la pierre à l’homme et de l’homme au cosmos » à la recherche d’un ordre caché de la nature. Ses engagements divers trouveront toujours leur cohérence, dans l’homme et sa pensée.

Il a  toujours, pour sa part,  existé « contre », comme il le dit dans Hummocks, au sens de se construire contre son milieu et les préjugés de celui-ci, ainsi que l’éducation universitaire. Il s’est voulu à l’école des Inuits qui lui enjoignaient de cesser d’être  « le blanc » au cours d’une rude rééducation : sa rencontre avec l’Autre s’avéra pour lui processus déconstructeur de conventions sociales et d’un psychisme occidental amputé de son versant sensoriel et imaginaire qui bridait la créativité. Il y a gagné ce qu’il appelle son caractère double, métis, hybride ou coexistent « pensées sauvages et pensées blanches ». Mais il dut aller pour cela, jusqu’au bout de la solitude identitaire pour « renaître » et retrouver ce qu’il appelle sa « primitivité », d’autres affects.

A la science désincarnée,  il substitue les notions de connaturalité, d’écosystème social, notions complexes qui nécessitent la pluridisciplinarité. On ne saurait étudier l’homme boréal autrement que dans son environnement : telle est son intime conviction, confirmée à la fois par ses propres recherches géomorphologiques, la pensée chamanique des peuples premiers et la  « philosophie de la Nature » héritage de la pensée allemande. L’anthropogéographie arctique demeurera « contextuelle et situationnelle » ; le milieu (ainsi le rôle du climat) exerçant un impact significatif sur la morphologie sociale du groupe. Les éléments fondamentaux comme la terre et l’eau, la faune et la flore conditionnent les structures sociales et les structures mentales. Pour en saisir la complexité, le scientifique doit se faire aussi Inuit, parce que se situer dans le milieu boréal, c’est devoir faire appel à tous ses sens.

En ce sens, Jean  Malaurie  n’est pas un anthropologue classique attaché à décrire simplement la culture matérielle de ce peuple : l’anthropogéographie est plutôt une science carrefour entre géographie, histoire, psychologie, anthropologie religieuse et art (il a dirigé L’art Du Grand Nord dans la collection Citadelles). Il s’agit de cerner la psychologie profonde de ces chasseurs, leur « philosophie » animiste (il a ainsi utilisé pour ce faire des batteries de tests dont le Rorschach ou analysé des dessins d’enfants).

Il va, pour ces raisons, mettre en œuvre toute une épistémologie complexe. Deux êtres vont coexister en lui : l’un rationnel, méthodique, rigoureux dans l’expérimentation, dont le géomorphologue témoignera ; l’autre intuitif, imaginatif, rêveur, un moi « sauvage », primitif comme il aime à le dire. Comme Bachelard,  dont il s’inspire et qu’il aurait aimé publier dans Terre Humaine ,il y a ainsi chez lui une pensée du Jour, scientifique, et une de la Nuit « animiste ». Comme le philosophe de Bar-sur-Aube, il va en faire vivre la dialectique. Celle-ci prendra la forme d’un itinéraire, d’une trajectoire, dont la pierre est le repère essentiel : parti de la géocryologie, de la géomorphologie des éboulis, le parcours du chercheur le mènera à L’allée Des Baleines, en 1990, en Tchoukotka sibérienne ;un parcours en fait initiatique, comme est chez lui la découverte de l’Arctique, qu’il vivra comme une nouvelle naissance.

Céder à L’Appel Du Nord, partir dans l’Arctique, c’est remonter le temps en marchant sur les traces des chasseurs paléolithiques qui avaient franchi le détroit de Behring ; (L’homme hyperboréal, étant apparu il y a 10 000 ans sur les bords du détroit, et il y a 4 000 ans, dans l’Arctique nord-américain et au Groenland). Ce sera aussi sortir des voies de l’académisme universitaire en se mettant à l’écoute des rudes Inuits et de leur « pensée sauvage ». L’homme nomade marche et en marchant, il pense l’espace. Penser l’espace c’est- dire que d’une part nous l’habitons et aussi que nous nous y orientons et le parcourons. Les chasseurs cueilleurs (Inuits, Aborigènes australiens, Bushmen) parcouraient l’espace en le reconnaissant par une perception dynamique et y mettaient de l’ordre en le nommant par des récits et des mythologies axées sur le trajet et les itinéraires.

On retrouve ici ce qu’on a pu appeler un imaginaire « cosmophore » ,  une perception originaire, préréflexive, d’où sont expulsées toutes les frontières, et les différences substantielles ; un imaginaire qui sera, chez nous, celui de Bachelard ou d’Artaud, où cosmos et sujet ne font . Mais la sagesse inuit est justement  de garder  la «  bonne distance » pour ne pas troubler l’ordre cosmique ou social. Les mythes regorgent de bébés géants/ nains, des êtres mi- animaux, mi- humains, des procréations monstrueuses et donc insistent sur cette « bonne distance » : le soleil et la lune mythiques qui sont censés pratiquer l’inceste prohibé, provoquent par exemple la peur inuit lors des éclipses. Seul le chaman, être lui-même intermédiaire, peut ainsi assurer le passage d’un plan à l’autre, au profit de la communauté. Il est « passeur de sens » comme l’est bien sûr, J.Malaurie.

On peut  donc noter que deux systèmes de pensées vont se rencontrer, dans une confrontation féconde, dans l’esprit du géoanthropologue qu’est Jean Malaurie, deux pensées qui pourtant d’une certaine façon disent la même chose. Ainsi la pensée « sauvage » de l’inuit dans son imaginaire mythique et sa « préscience » qui dit que la terre et donc la pierre « os de la terre » est vivante ,qu’elle est animée par des esprits invisibles qui lui donnent sa cohérence interne. La pensée du scientifique qui dans ses travaux sur la gélification parle « d’énergie cinétique supplémentaire » qu’il établit par la mesure,  et qui fait que les pierres se déplacent non seulement du fait de la gravité mais de cette énergie produite par le gel de l’eau et son augmentation de volume qui brisent ou meuvent la pierre.

Peut-être cette confrontation de deux pensées, voire leur complémentarité est-elle justement la voie de la sagesse et aboutit à l’éthique qu’avait défini Bachelard respecter l’homme dans son intégralité et donc le retrouver dans les divers fragments de l’humanité. Pour ce faire il y aurait essentiellement deux voies de l’esprit : la voie diurne et la voie nocturne, la science et la poétique, l’homme du théorème et l’homme du poème.

De la même façon, il y a chez Malaurie d’abord un homme de sciences, un « homme du théorème » qui dans la lignée de Bachelard, cherchera  surmonter l’opposition entre empirisme et rationalisme, pour les unir dans une synthèse qui n’existerait pas encore. La première conséquence qu’il en tira c’est que le dogmatisme académique, l’esprit de système, les divers réductionnismes, doivent céder le pas à une pensée questionneuse, disant non à tout acquis, parce que toute connaissance est nécessairement partielle et donc partiale (« toute science a obligation d’errer » disait  Bachelard). Ainsi dans ses travaux du Hoggar et du Groenland, mettra-t-il d’entrée en question la pensée établie sur l’érosion qui tirait une loi générale de ce qui n’était qu’observation des pays tempérés  La première approche sera donc empirique dès ses études des structures cristallines au microscope puis surtout dans son travail de terrain (il est minutieux dans la notation et la rédaction de ses carnets). La primauté revient à l’induction qui entraîne des hypothèses et le rôle du terrain est de les valider en même temps qu’il est épreuve de soi. La totalité ne sera plus que le résultat d’une reconstruction synthétique après coup.

Pourtant, à côté de l’homme de science il y a aussi chez Malaurie, le « nocturne », le rêveur, nourri des Philosophes De La Nature et Romantiques allemands, qu’il retrouve dans la pensée des Inuits.  Ainsi voyant J.Malaurie « parler avec les pierres », , les mesurant, les dessinant, les Inuits retrouvaient leur intuition d’une pierre vivante mémoire des esprits. Elle renvoyait à Uummaa, l’énergie issue du cosmos, aux atomes de vie qu’ils appellent des Inuat et qui réguleraient l’équilibre universel. Les initiés en percevraient le murmure par leur sensorialité aiguisée, alors que le chaman y puisait les vibrations source de transe, et ce après une période de préparation ascétique, en s’asseyant sur certaines pierres. C’est sans doute pourquoi enfin les Inuits suivaient si volontiers l’explorateur « qui parlait avec les pierres », nom qu’il lui donnait, d’une autre manière qu’eux, l’aidant sur les éboulis, lui conseillant certains secteurs d’étude, lui apportant des pierres qui présentaient pour leur sens ce murmure particulier.

La recherche de Jean Malaurie , tout en restant un travail scientifique, va alors  se doubler d’un itinéraire spirituel, initiatique, dont on peut maintenant retracer les étapes. L’année 1950 sera celle de sa rencontre avec les Esquimaux polaires de Thulé, les Inughuit .

23 juillet 1950, Jean Malaurie parvient à Thulé et décide de se rendre à 150 kms plus au nord, à Siorapaluk, pour hiverner avec les Inuits. L’endroit comprend six igloos et trente-deux Inuits. Il sera le premier Blanc à hiverner seul parmi ces derniers et va dresser, la première généalogie des Inuits de Thulé. Il recueille aussi, auprès de l’un d’entre eux, ses premiers mythes et les récits des anciens chamans, s’initie au maniement du traîneau et à la chasse au morse. Il au sentiment d’être l’ultime témoin d’un peuple et d’un mode de vie millénaire et en voie d’extinction. En février, il effectue un raid de 500 kmS qui le mène à Savigssivik, accompagné d’un seul compagnon, Kutsititsoq, pendant quinze jours, dans la nuit polaire. Le mois de mars le voit tenter d’explorer les terres inhabitées d’Inglefield, Washington et d’Ellesmere, soit 1 500 km en traîneau, accompagnées de deux couples inuit lesquels chassent pour se nourrir. Le manque de provisions conduit pourtant le groupe à se séparer. Malaurie prend alors, au péril de sa vie, la décision « folle » de rester seul sans traîneau, sans radio, durant quinze jours pour effectuer se recherches. Le trois juin il atteint l’ile d’Ellesmere et est donc le seul français à avoir accompli la « traversée Groenland-Canada.

Le 14 juin 1951 il rentrera vers Thulé pour y découvrir la base américaine. Son édification, sans l’accord des Inuits, fut sa première grande lute et une des causes de la fondation de « Terre Humaine » avec Les Derniers Rois De Thulé

La quête de notre chercheur, à la fois extérieure dans la saisie d’une pensée sauvage, et intérieure (pour lui, elle dépouille le vieil homme) culminera en 1990 par la découverte de l’Allée des Baleines en Toutochka, sur l’île d’Yttigran dans le détroit de Behring, Un site grandiose qui s’étend sur 400 mètres environ et se trouve sur un chemin de migration important des baleines.: trente-quatre poteaux de 5 mètres de haut faits avec les mâchoires inférieures de la baleine mysticète. Il servait sans doute tout à la fois de lieu où l’on dépeçait les baleines et de lieu de culte où avaient lieu des initiations.

Si l’on veut maintenant  saisir le sens de ce parcours, il faut voir que cette géopoétique trouva d’abord, on l’a dit précédemment, sa naissance à Thulé. Ce ne peut être un hasard, puisque le nom évoque justement un lieu qui fit à la fois l’objet de recherches incessantes de la part de navigateurs, depuis l’antiquité grecque, de débat acharné des géographes sur son existence réelle  et sa situation exacte ,suite au voyage de Pytheas et à son récit  en partie perdu , de légendes qui rejoignirent le mythe de l’Atlantide ;avant de devenir un modeste comptoir destinés aux Inuits par la volonté de Knud Rasmussen. « … ou bien deviendras-tu dieu de la mer immense, les marins révéreront ils ta seule divinité, et Thulé l’Ultime te sera-t-elle soumise? » VIRGILE, GEORGIQUES,

Ainsi de Virgile et Sénèque à Knud Rasmussen et Jean Malaurie en passant par Goethe, il suffit, pour susciter l’enchantement, d’écouter le nom magique tel que l’évoque le premier vers d’une ballade. « Il était un roi de THULE……». Ce mythe de Thulé, sera repris dans toutes les littératures, au Moyen Âge dans le cycle de la Table ronde, et à l’époque romantique par Goethe dans sa lyrique Ballade du roi de Thulé.

Il y eut donc  un moment décisif dans la vie de Jean Malaurie : celui de 1950 où bascula sa vie et donna l’impulsion définitive à sa pensée   ; moment  qu’il raconte dans les premières pages de son livre, Les Derniers Rois De Thulé.

« Retour vers l’Age de pierre ou plus précisément du phoque, faisons route vers Thulé…. »

« Faisons donc route vers Thulé…Avec quelques jours d’avance :
Bon Anniversaire, Jean Malaurie.

Yvan Etiembre

site internet REGARD ELOIGNE : http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne

Jean Malaurie : «Il faut sacraliser l’Arctique, sinon nous allons le payer»

Journal Libération - Week-End du 3 & 4 décembre 2016 - Interview par Coralie Schaub
La nature aime l’équilibre et déteste le désordre, rappelle le naturaliste spécialiste du Grand Nord, qui a longtemps vécu parmi les Inuits. Face à l’urgence climatique, il s’inquiète de «l’indolence» de la société.

Jean Malaurie est infatigable. Premier homme au monde, avec l’Inuit Kutsikitsoq, à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord, en 1951, avec deux traîneaux à chiens, ce jeune homme de bientôt 94 ans connaît l’Arctique comme personne. Il y a mené 31 missions, du Groenland à la Sibérie en passant par le Canada, le plus souvent en solitaire. Il a partagé la vie des Inuits, appris leur langue, écouté leurs mythes, étudié les minorités boréales, défendu leur «pensée sauvage». Naturaliste, géomorphologue et géocryologue, il a entre autres fondé le Centre d’études arctiques (CNRS et EHESS). Sa bibliographie compte une douzaine de titres, dont les Derniers Rois de Thulé, publié en 1955 dans la mythique collection Terre humaine des éditions Plon, qu’il a créée et dirigée. Ce colosse à la voix tonnante voit grand et loin. Il vient de publier deux gros livres. L’un, Arctica, est le premier tome d’une série de quatre, qui rassemblera ses 700 articles scientifiques (CNRS Editions). L’autre est la troisième édition, revue et augmentée, de l’un de ses ouvrages phares, Ultima Thulé (Chêne). Il vient de relancer la collection Terre humaine, avec l’académicien Jean-Christophe Rufin. Il y publiera l’an prochain un livre sur l’animisme, Uummaa, la prescience sauvage. Il exposera aussi en 2017 ses délicats et vibrants pastels, témoignages des émotions qui l’ont saisi dans la nuit polaire. Jean Malaurie nous a parlé cinq heures, un vendredi soir, dans son bel appartement parisien. Sans interruption, sans boire ni manger. Voici la substantifique moelle de ses propos d’éternel jeune premier boréal.

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Dessin Christelle Enault

«Les inuits sont implacables»

«Je suis issu d’une famille bourgeoise et austère. Quand la guerre éclate, je me dis : « Si je m’en tire, je vais être actif, m’engager, je n’écraserai pas l’humilié, l’offensé. Et pour ce faire, je vais avoir besoin de me former, donc je vais aller chez les primitifs. » Je choisis le Nord, l’endroit le plus dur possible, je sens qu’il faut me briser quelque part. Et que ces peuples ont quelque chose à m’apprendre. C’est ce qu’on appelle la prescience. Un scientifique, s’il ne l’a pas, qu’il change de métier !

«Là-dessus, je travaille sur les pierres. Parce que je cherche à savoir comment est née la vie. J’étudie les éboulis, je suis un « éboulologue ». Ces formations du Groenland datent de l’ordovicien, il y a plus de 400 millions d’années, l’époque des trilobites, les premiers vertébrés. Je vois se réaliser ce qui sera au cœur de la doctrine que je soutiens avec James Lovelock, l’homéostasie (1). Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, comme disait Lavoisier. La nature aime l’équilibre et déteste le désordre.

«Ce que je fais intéresse les Inuits. Ils me disent : « Prends cette pierre et écoute, nous, on entend. » Ils considèrent qu’il y a dans les pierres une force étrange qui inspire leurs chamans. Ce qui n’est pas faux, la pierre subit des contractions, ça bouge. Peu à peu, les Inuits donnent une dimension animiste à mon travail. La nature a une vie, nous avons des sens très fatigués, eux l’entendent. En 10 000 ans, ils ont forgé une théologie de la nature : elle a ses mystères, elle est implacable, elle n’est pas bonne. On prend ce qu’il y a de bon, mais la règle absolue est de ne jamais intervenir dans ses lois. Je vis avec eux. Le soir dans mon igloo, ils sont à mes côtés, ils mangent leur viande crue, ils voient que je gratte les pierres, ils m’estiment parce qu’ils savent que c’est difficile.

«La chance de ma vie – sancta humilitas ! -, c’est que je suis très pauvre. Lors de ma première mission au Groenland avec Paul-Emile Victor, en 1948, j’ai été frappé par la dictature des sciences dures. L’expédition comptait des physiciens, des géophysiciens, mais pas de biologiste ni d’ethnographe. Une grande expédition polaire qui oublie les habitants ! En 1950, je pars à Thulé, au Nord du Groenland, où vit le peuple le plus au Nord du monde, seul, sans crédit, sans équipement et ne connaissant pas la langue de cette population. Il faut que les Inuits chassent pour moi, je suis à leur merci. Je les paie très peu, ça ne les intéresse pas, ce qu’ils veulent, c’est que je les comprenne. Ils me disent : « Douze expéditions t’ont précédé. On les connaît, ils ont des carnets, ils notent. Ils ne comprennent rien, ils ne savent pas le mystère qu’il y a chez nous. »

[…]

Coralie Schaub

Retrouvez la suite de l’interview sur Libération.fr : http://www.liberation.fr/debats/2016/12/02/jean-malaurie-il-faut-sacraliser-l-arctique-sinon-nous-allons-le-payer_1532598

« Les Inuits m’ont distingué des autres Blancs »

Tribune de Genève - le 20 novembre 2016 - par Cécile Lecoultre
A 94 ans, le Français Jean Malaurie, seigneur magnifique de l’exploration scientifique, réédite «Ultima Thulé». Son esprit tonne encore. Interview.

Jean Malaurie traîne dans sa légende des formules totémiques qui l’affublent d’une vieille peau. «Grand frère des ours» ou «Homme qui parle avec les pierres» ne s’en amuse guère, prompt à rectifier. «Je suis d’abord un naturaliste spécialisée en homéostasie, géomorphologue, géographe, géocryologue, ethnologue.» Explorateur, aussi? «Les Inuits m’ont distingué des autres blancs, ce fut ma chance! D’habitude, ils détestaient leur arrogance condescendante. Mais en mai 1951, à Thulé, ils me reconnaissent comme leur ambassadeur, un avocat dans ce drame qui se jouera dans la baie, dont ils ont la préscience. En dix minutes, j’ai été «chamanisé». Je demeure auréolé de cet adoubement.» La menace se concrêtise en juin, quand les Américains raclent la toundra pour y installer une base ultrasecrète. Le colosse, 28 ans alors, ignore que sa lutte contre l’envahisseur va durer une vie.

A 94 ans, Jean Malaurie se souvient par le détail de ce choc fondateur. «Seul sous ma tente par moins 40, orphelin de père et mère, dissocié de l’expédition de Paul-Emile Victor, sans un sou, je me demande quoi faire de ma vie. «Inuitisé», j’ai une mission à remplir, mon travail s’en ressent. Je vais résister.» Une carrière monumentale surgira. Et notamment, ce pavé réédité, Ultima Thulé. Le géo-philosophe y conte son peuple d’adoption, il se dévoile aussi père d’une anthropologie réflexive, via la collection Terre Humaine. «Je voulais rendre compte de l’histoire sociale engagée, sortir du syndrome des chercheurs qui ne parlaient, au hasard, que du Groenland ou de la Terre Adélie, pas des hommes. Des âneries pareilles, j’en ai entendues dans la bouche d’académiciens! Nous nous prenons pour le nombril du monde, et nous ignorons comment pense un intellectuel de Bombay.

Face à lui, à Dieppe, «la mer du Nord se calme, si fachée cette nuit». La colère sied à ce seigneur qui fuit «les Germano-pratins qui oublient le peuple, la pauvre Sorbonne empétrée dans sa crise intellectuelle». La conversation glisse en ondes rugissantes, il revient sur Terre Humaine, à Paris: «J’ai une personnalité affirmée. J’ai chassé l’ours. Les Sonotones du comité de l’éditeur Plon ne m’impressionnent pas.» Surtout, il rallie Claude Levi-Strauss à son projet. «Personne ne croit alors à son structuralisme, je suis joueur, je veux Tristes tropiques. Je confesse avoir bataillé pour le titre. «Tristes», ce n’était pas vendeur.»

Parmi d’autres futures plumes prestigieuses, il recrute Victor Segalen. «Poète méconnu, il est jugé invendable. Je lui dis: «Je vous consacre homme de terrain». Et ainsi de suite. Les auteurs, les traducteurs, ce n’était pas facile. La pauvreté ne se décrit pas, c’est un souffle. Or je reste un scientifique amoureux de qualité littéraire.» Il se définit encore comme natif de Mayence «avec la gaieté de cette ville, ses buveurs, son carnaval». Sa mère, hautaine aristo écossaise, l’a incliné au froid polaire plutôt qu’aux déserts de Saint-Ex. Son père est agrégé histoire-géo, catholique. «Homo religius, j’ai un défaut. En quête de spiritualité, je veux comprendre, éviter les doctrines. Sartre et l’existentialisme me découragent.»

[…]

http://www.tdg.ch/culture/inuits-m-distingue-blancs/story/28343465