GROENLAND: l’ethnologue Jean Malaurie dénonce « l’esprit colonial » de Trump

Washington (AFP), le 16 août 2019

Groenland: l’ethnologue Jean Malaurie dénonce « l’esprit colonial » de Trump

L’intention prêtée au président américain Donald Trump d’acheter le Groenland a suscité vendredi une réaction scandalisée du grand ethnologue français Jean Malaurie, inlassable avocat des « peuples premiers » du Grand Nord.

L’explorateur, ambassadeur pour l’Arctique à l’Unesco, a dénoncé « l’esprit colonial » et « l’offre cyniquement mercantile » de Donald Trump, même si le désir présumé du président américain d’acquérir la gigantesque île arctique n’a été révélé que dans un article du Wall Street Journal, sans être confirmé par la Maison Blanche.

Le gouvernement du Groenland a réagi en affirmant vendredi que l’île n’était « pas à vendre ».

« La proposition de Donald Trump est d’autant plus irrecevable que le Groenland est un territoire d’outre-mer danois associé à l’Union européenne. Le sort du Groenland relève donc également de l’Union européenne », a relevé M. Malaurie, dans un communiqué transmis à l’AFP.

« Cette déclaration est d’autant plus choquante que les États-Unis ont un lourd passif avec le Groenland », a-t-il poursuivi, en rappelant les graves contaminations radioactives provoquées par l’accident de Thulé, le 21 janvier 1968, quand un bombardier B-52 de l’US Air Force transportant quatre bombes nucléaires s’était écrasé sur la banquise.

« Deux ans plus tard et malgré ce désastre, une base secrète était construite à 200 km au sud de Thulé, dite Camp Century, sous couvert de recherches sur le climat. Sept cents ogives nucléaires environ y ont été entreposées puis retirées. Les substances nocives de type radioactif sont restées », a ajouté M. Malaurie, écrivain et créateur de la mythique collection « Terre humaine ».

« Si les États-Unis veulent faire un chèque, ce serait un premier acompte pour commencer à s’acquitter de la dette environnementale qu’ils ont contractée vis-à-vis des Groenlandais, du Danemark, de l’Union Européenne et du bien commun », a conclu l’ethnologue.

AMIS INUITS, RÉSISTEZ ! NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Extrait d'un plaidoyer du Professeur Malaurie - magazine GEO N°486, Août 2019

 

“AMIS INUITS, RÉSISTEZ ! NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Jean Malaurie a fait ses premiers pas dans l’Arctique en 1948. Avec son compagnon de route inuit Kutsikitsoq, ils deviennent en 1951 les premiers hommes à atteindre le pôle géomagnétique Nord en traîneaux à chiens. Explorateur, anthropologue et géomorphologue, Jean Malaurie a participé à une trentaine de missions arctiques. Témoin depuis soixante ans des bouleversements que connaît le Groenland, il revient pour GEO sur sa grande aventure au pôle Nord aux côtés des Inuits et lance un vibrant plaidoyer en faveur de l’indépendance du peuple groenlandais.

Pour tout navire en route vers le nord, le Groenland, s’affirme, dans sa blancheur sacrée, avec son immense glacier dénommé « inlandsis » par les glaciologues. Il recouvre 85 % de l’île et culmine à 3 100 mètres. Il subit particulièrement le changement climatique. Ainsi, observe-t-on depuis quelques années qu’il pleut l’hiver sur le glacier, ce qui accélère la fonte de la neige glacée. C’était impensableen hiver 1950-1951, lorsque je patrouillais sur le glacier ouest du nord du Groenland, en traîneau à chiens, par – 30 C. L’île – qui le croirait ? – n’a pas su former les glaciologues groenlandais nécessaires pour faire face à cette crise majeure. À quoi rêvent donc les élites danoises responsables et les autorités administratives groenlandaises formées par Copenhague ? Homme « naturé », le Groenlandais – chasseur et pêcheur – serait tout naturellement le naturaliste d’élite que l’on recherche.

Le Groenland est le socle des plus anciennes roches de l’histoire de la Terre. […]

56 000 habitants (contre 29 200 en 1959, et moins de 20 000 en 1946), dispersés en 110 villes et villages (193 villes et villages en 1946), une politique insensée de concentration urbaine. Elle vise, selon des considérations inconséquentes de limitation des coûts et de formation des jeunes au progrès, à recentrer en une trentaine de petites villes ce peuple de pêcheurs et de chasseurs. Les malheureux ! Ils vivaient la paix géorgique vantée par Jean-Jacques Rousseau dans sa Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Un tiers de la population se rassemble désormais dans la capitale – Nuuk –, où ils subissent, comme dans les petites bourgades et les hameaux en voie d’abandon, un des plus forts taux de suicide au monde, expression d’un effondrement des mœurs sexuelles (pédophilie, inceste, femmes battues), accentué par l’alcoolisme et la drogue. Un tiers des jeunes est touché par un ou plusieurs aspects de la maltraitance (abus physiques, sexuels) selon le rapport de Ann Andreasen, directrice de la maison des enfants à Uummannaq. À la vérité, le facteur décisif, c’est le manque de perspectives d’une société matérialiste inspirée par un capitalisme sans foi, la seule loi étant celle du profit. Les agences de tourisme n’aiment pas beaucoup évoquer cette crise et préfèrent laisser entendre que le voyageur va découvrir des icebergs, des ours, un univers quasi enchanté. Il est une contradiction entre une politique d’urbanisation soucieuse d’efficacité et une volonté de développer un écotourisme à la recherche d’un romantisme primitif inuit dans les hameaux.

[…]

Hélas, le dossier danois se révèle catastrophique. En juin 1951, Copenhague a autorisé, en secret et sans informer la population locale, l’U.S. Air Force à créer une base nucléaire militaire à Thulé, faisant ainsi perdre aux Groenlandais tout espoir d’indépendance. L’U.S. Air Force a persisté dans son impérialisme nucléaire avec Camp Century (qui est un vrai scandale). Camp Century, à 240 kilomètres à l’est de la base de Thulé a été construit à partir de 1959 et fermé en 1967, sous couvert de créer une base savante d’étude des changements climatiques. C’était, sans en informer les savants, un couloir souterrain rassemblant 600 ogives nucléaires. J’avais demandé, en tant qu’Ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO, une enquête sur Camp Century à l’UNESCO. Assurément les ogives ont été retirées mais la pollution (lithium, polonium) est dans les glaces et, avec le réchauffement climatique les plafonds s’effondrent et les mers, avec les courants, seront affectées. Washington ne procède à aucune décontamination. La Chine, puissance polaire majeure, a récemment proposé de construire en faveur du gouvernement groenlandais trois grands aéroports. Copenhague a obvié à cette menace d’implantation de Pékin en intervenant financièrement, mais la Chine, très installée à Reykjavik, vise par-delà de l’exploitation des grands gisements d’uraniums et de terres rares qu’elle convoite, sa mainmise sur le Groenland ; tout comme la Corée du Sud. Ce n’est que partie remise, le Groenland étant dans la ligne géopolitique de Pékin.

[…]

« Go home », ai-je dit le 18 juin 1951 au général américain de la base de Thulé. Et cette protestation fut le début des Derniers rois de Thulé dans ce qui devait devenir la mythique collection Terre Humaine aux éditions Plon.

« Osez, résistez, chers amis groenlandais », ai-je déclaré lors d’une séance de l’Assemblée nationale, sous l’égide de Bernard Accoyer, son président, le 17 juin 2008. Un socialisme d’État doit être inventé, dans l’esprit du KGH (Kongelinge Grønlandske Handelskompani), ce monopole d’état danois si judicieusement instauré de 1800 à 1960 pour contrôler le commerce au Groenland et se prémunir du capitalisme libéral qui réduit les peuples autochtones à une main-d’œuvre pour des projets miniers (pétrole, uranium). Il est aussi urgent que le Groenland, alphabétisé depuis deux siècles, ait un éditeur en langue groenlandaise. Je souhaite que l’intelligentsia lise les philosophes, les historiens, les économistes et les penseurs du monde entier en langue groenlandaise. Il ne doit pas découvrir sa pensée en langue danoise, que le peuple parle mal. Il existe certes deux grands journaux en groenlandais et en danois Sermitsiaq et Atuagagdliutit, très lus, mais l’édition des livres reste très fragile et peu diffusée. Or, Il n’y a pas d’intelligentsia sans livre !

De son côté, l’Occident, qui connaît une crise écologique si grave, et qu’il en va de la survie de la terre, cherche sa voie. Problèmes écologiques, pollution, réchauffement climatique, ruine du monde des insectes… Seraient-ce les premiers signes de la fin de la vie ? La menace est extrême et particulièrement dans les régions arctiques où l’on ne peut pas concevoir une résistance à la crise écologique grave sans la participation des peuples polaires (près d’1 million de personnes). Comme le rappelait mon ami Claude Lévi-Strauss : « Le monde a commencé sans l’homme et il est possible qu’il s’achèvera sans lui. » Chers amis inuits, soyez notre modèle selon vos valeurs de peuples racines et d’hommes naturés. « L’homme a su, plus qu’il ne sait » (Maurice Maeterlinck, écrivain belge et prix Nobel de littérature en 1911). L’animisme est l’expression du mystère de l’énergie créatrice. Vos sages ont su en suivre les lois pendant des millénaires.

Résistez ! Nous avons besoin de vous.

Professeur Jean MALAURIE

Jean Malaurie, voyageur du monde – LA CROIX

Journal La Croix - 9 juin 2019 - par Loup Besmond de Senneville
PORTRAIT À 96 ans, l’homme aux 31 expéditions polaires et fondateur de la collection « Terre humaine » continue à témoigner de son parcours et à défendre les peuples premiers.

Comment brosser le portrait d’un géant ? Avant de le retrouver à Dieppe dans son appartement lumineux, au dernier étage d’un immeuble moderne planté au bord de la mer, celui qui doit rencontrer l’explorateur de l’Arctique serait presque pris de vertige.

Jean Malaurie, 96 ans, l’homme aux 31 expéditions polaires et premier à avoir atteint, en traîneau à chiens, le pôle géomagnétique Nord, cumule tant de casquettes qu’on s’y perd. Défenseur des Inuits, militant engagé pour les peuples premiers, écrivain, fondateur de la mythique collection « Terre humaine », compagnon de Paul-Émile Victor, conseiller du gouvernement groenlandais… Par où faut-il commencer ?

PORTRAIT DE JEAN MALAURIE, ETHNO-HISTORIEN, GEOGRAPHE ET ECRIVAIN, FONDATEUR DE LA COLLECTION TERRE HUMAINE CHEZ PLON. IL POSE AVEC UNE DENT DE NARVAL QU’IL A RAMENEE DE L’UNE DE SES EXPEDITIONS. CHEZ LUI A DIEPPE, SAMEDI 28 JUILLET 2018.

Jean Malaurie, haute taille, sourcils et cheveux aussi broussailleux que blancs, répond tout de suite à sa manière. Juste après avoir ouvert sa porte, il vous propose avant toute chose de boire « le verre de l’amitié » – au choix : du rhum(« souvenir de Martinique ») ou du muscat. Puis il désigne l’un des fauteuils de la pièce d’à côté, un bureau donnant sur la mer aux étagères remplies de boîtes de diapositives, et lance de lui-même les sujets dont il a envie de parler aux lecteurs de La Croix.

« J’ai une pensée flâneuse »

Rencontrer Jean Malaurie, c’est poursuivre la pensée tourbillonnante d’un homme qui a traversé le siècle. « Un homme de pensée songeuse », comme il se définit lui-même, qu’il faut suivre pendant plus de trois heures selon un ordre choisi par lui. Et qu’il résume d’un trait, les yeux fixés sur les cerfs-volants dansant devant la baie vitrée : « J’ai une pensée flâneuse et je poursuis ma flânerie avec vous. »

Dans un flot de paroles, il passe sans transition de la Résistance à Dostoïevski, des violentes divisions entre les chercheurs français en sciences humaines dans les années 1970 à Mikhaïl Gorbatchev, etc. En bon conteur, il mime les voix des personnages qu’il évoque, fait parler les interlocuteurs, imite, aussi, le cri des chiens dans la nuit sibérienne.

Entre deux sauts de puce d’une époque à l’autre, et comme il l’a fait tout au long de sa vie, celui qui a travaillé étroitement avec les Soviétiques tient à préciser : « L’homme qui est devant vous n’est pas communiste. Mais je déteste le capitalisme et j’aime les Russes. »

[…]

Jean Malaurie a rencontré l’animisme à travers un chaman, Uutaaq, dont la rencontre, dès son arrivée à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland, le marqua à vie. Dans Oser, résister (1), il raconte ce premier contact qui fit tout basculer en lui. « Uutaaq, de son regard insistant, me transperce ; ”Je t’attendais”, dit-il, “je ne dors plus ; un malheur va frapper les Inuits, nous allons être envahis par les Blancs.” » Quelques mois plus tard, l’explorateur est missionné par le chaman et les chefs inuits pour aller s’opposer à l’installation, non loin de là, d’une base nucléaire américaine en construction.

Le 18 juin 1951, Jean Malaurie va au-devant du général US et lui dit : « Go home, mon général. Vous n’êtes pas le bienvenu. » Des paroles qui resteront sans effet sur les militaires, mais scelleront le sort de Jean Malaurie à celui du peuple de Thulé.

C’est à ce moment-là, écrira-t-il plus tard, qu’il a « ressenti un divorce avec le progrès ». « Je ne voulais pas revenir dans cette Europe que je pensais perdue », constate-t-il aujourd’hui. Pourtant, il y vit aujourd’hui. Son dernier voyage en Arctique remonte à 1999, « hélas… », laisse-t-il échapper. « Au fond, ce que je cherche, reprend-il, c’est à avoir la paix du Nikône de Lacarrière (2), être accepté par le divin. Je n’y suis pas encore, poursuit l’explorateur, les yeux mi-clos. Mais, lorsque j’y repense, lors de mon infarctus j’y étais presque. »

Loup Besmond de Senneville

Retrouvez l’intégralité du portrait : https://www.la-croix.com/France/Jean-Malaurie-voyageur-monde-2019-06-09-1201027742

Nouvelle édition revue et augmentée de la Lettre à un Inuit de 2022

Le 9 mai 2019, paraitra l’édition de poche revue et augmentée de 80 pages inédites  de la « Lettre à un Inuit de 2022 » du Professeur Jean MALAURIE (éditions Hachette Pluriel Référence, 272 pages).

Le chroniqueur Mimiche, du site internet ActuLitté.com écrit à ce sujet
Jean Malaurie : Peuples du Grand Nord, résistez-nous

Cet immense spécialiste mondialement reconnu pour avoir œuvré sa vie durant dans les espaces gelés du Grand Nord (aussi bien que dans le Sahara d’ailleurs), qui a contribué à alerter le monde sur la fragilité de ces espaces extrêmes, veut lancer une nouvelle fois un cri d’alarme non pas seulement pour la sauvegarde de ces territoires fragiles mais pour celle d’une culture en risque majeur de disparition.

Comme tant d’autres peuples, les Inuits sont effectivement menacés par les agressions multiples dont ils sont les victimes.

Ils ne sont pas un peuple qui, comme les Sentinelles sur leur île isolée et sans intérêt stratégique ou économique encore identifié, serait protégé de la voracité imbécile et abominable des puissants de ce monde fou.

Car le Groenland (terre Inuit majeure en tentative d’autonomie politique notamment au regard de leur dépendance tutélaire ancienne vis-à-vis du Danemark) est un lieu de convergence des convoitises extra-nationales. Notamment du fait de l’identification d’immenses réserves d’hydrocarbures que les engagements récurrents de réduction de l’utilisation (COPs diverses) n’empêchent pas les multinationales de prospecter et d’en préparer l’exploitation.

Surtout depuis que le réchauffement climatique rend moins périlleux cette exploitation en ouvrant le « passage du Nord ».

Le Groenland est aussi au point focal des intérêts géostratégiques entre l’Est et l’Ouest même si le schéma a changé de nom depuis la chute du mur de Berlin et du bloc communiste.

Que peuvent être les résistances de moins de soixante mille groenlandais (qu’ils soient Inuits, Danois ou autres) quand les Américains installent une monstrueuse base militaire nucléarisée sur leur sol sans se préoccuper de l’aval de quiconque sauf du leur ?

D’ailleurs qui a bougé une oreille lors de la dernière crise de Crimée ?

Il a raison Jean Malaurie d’inviter la jeunesse Inuit à prendre en main son avenir politique. Et son avenir culturel qui ne doit pas tirer un trait sur des millénaires d’animisme au bénéfice d’un matérialisme mortifère monothéiste indifférencié. Sans pour autant écarter toute idée de progrès.

J’aime bien la part belle qu’il accorde à cette culture animiste (une parmi tant d’autres pourtant) en grand danger de déshérence. Elle fait écho, pour moi, au livre extraordinaire d’Eric de Rosny (Les yeux de ma chèvre, d’ailleurs paru dans la collection « Terres Humaines » créée par Jean Malaurie et qu’il avait inaugurée avec Les derniers rois de Thulé) où un missionnaire jésuite s’engageait dans une intimation par des guérisseurs africains, ceux « qui soignent dans la nuit ». La même sensibilité à fleur de peau vis-à-vis d’une relation extra-ordinaire au monde vivant dans une acceptation, une connaissance et une reconnaissance profonde de celui-ci.

Même écho, sur un autre plan, politique cette fois, avec la Lettre ouverte aux Français d’un Occitan  (Robert Laffont, 1973, Editions Albin Michel) qui dénonçait (déjà !) la machine à broyer les cultures et à fabriquer l’uniformité dans le cursus scolaire d’une France oubliant trop facilement les épisodes d’une histoire culturelle multiple qui ne lui convenait pas.

Où est l’Occitanie aujourd’hui ? Amis Inuits, il serait catastrophique que, à votre tour, dans cinquante ans, vous vous posiez la même question à propos de votre culture.

Amplifié encore aujourd’hui par les effets sans cesse plus visibles du réchauffement climatique, le cri d’alarme de Jean Malaurie doit résonner, être multiplié, démultiplié, transmis, universalisé pour toutes ces cultures en stress d’assimilation car « (…) dans nos folies dominées par des mécanismes financiers hors contrôle qui nous préparent (…) un monde vassalisé (…) nous avons besoin d’une résistance ».

Cette résistance que nous avons du mal à trouver chez nous, peut-elle encore venir de là ?

Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de prolonger l’alerte de Jean Malaurie et de la faire prospérer pour contribuer à sauver notre avenir.

Mimiche, Chroniqueur ActuLitté

Revue de culture générale l’éléphant n°26 – LE GRAND TÉMOIN : Jean Malaurie

Explorateur, géomorphologue, anthropologue, Jean Malaurie est un homme du grand Nord. Ses premiers pas l’y ont porté en 1948 et il a réalisé pas moins de 31 missions arctiques, du Groenland à la Sibérie, notamment pour étudier la géologie, et établir une cartographie. Nous lui devons le premier témoignage de rencontres avec les Inuits. Le 29 mai 1951, il est le premier homme, avec l’Inuit Kutsikitsoq à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord en 2 traineaux à chien. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a fondé la collection Terre Humaine aux éditions Plon en 1955. Auteur de nombreux livres (*), son dernier ouvrage s’intitule Oser, résister (CNRS Editions).

[…]

Vous dites, dans Les Derniers Rois de Thulé (1955), que « la banquise se forme, le groupe prend tout son sens ». Cette communauté, vous la décrivez comme vivant dans une sorte d’« anarcho-communalisme ». Pourquoi employer ce terme ?

Ce que je recherche, ce n’est pas seulement l’anarcho-communalisme. S’il n’y a pas cette structure, l’homme n’est qu’une brute dont vous n’avez pas idée (violence, sexualité). Mon grand prédécesseur, Knud Rasmussen, l’a décrit. Ce cadre, c’est ce que j’ai vécu. Rien n’est écrit, tout est dans une relation du rire, car c’est une société qui se veut joyeuse, qui oppose le rire de la dérision au drame. Il n’y a qu’une sanction : l’ostracisme. L’Inuit ressent les invisibles, il est en consonance, grâce à ses cinq sens exacerbés, avec l’air, la glace ; il ressent des forces qu’il ne distingue pas puisqu’elles sont invisibles, mais qu’il perçoit. C’est une approche ultrasensorielle, qui lui rend supportable le chaman – car le chaman, lors des séances de transe, part à la recherche des causes du mal qui va et vient. C’est un moment où tout le monde est serré dans une igloo, et soudain l’esprit du chaman s’en va par un trou du toit et va consulter les invisibles, dont le siège est la lune ; il va consulter une sorte de Nations unies des Inuits… S’il a une réponse qui s’avère utile, on continue à le suivre. S’il se trompe, on le tue.

[…]

Quel est ce rôle que le chaman Uutaaq avait pressenti que vous alliez jouer ?

Le chaman Uutaaq ne s’est pas trompé : je vais jouer un rôle capital pour eux le 18 juin 1951. Sur son ordre, je vais à la rencontre du général américain commandant la base de Thulé pour lui dire : « Go home ! » Visiblement, les Inuits ont été trahis par Copenhague, qui a autorisé l’implantation d’une base aérienne odieuse au cœur du Groenland. Elle leur fait perdre leur indépendance sacrée sans les consulter. C’est à ce moment-là que j’ai compris le colonialisme des grandes démocraties. Je me suis isolé, et cela a été un des grands moments de ma vie. Il y a là un mystère. Moi-même, je suis là, venu un an plus tôt que ce qui était prévu par le CNRS… J’ai donc une mission. Je rentre à Paris, convaincu que je dois faire un livre pour dénoncer ce qui se passe. Ce sera Les Derniers Rois de Thulé, et c’est pour cela que j’ai créé la collectionTerre Humaine, comme un cri de ces peuples autochtones dont, tous les quinze jours, l’un d’entre eux disparaît dans l’indifférence générale.

[…]

Propos recueillis par Jean-Paul Arif et Etienne Augris

Retrouvez l’intégralité de l’entretien en kiosque – la revue de culture générale l’éléphant n°26 – Avril 2019

 

Retrouvez une double page consacrée au Professeur Malaurie dans le journal Charlie Hebdo n°1392 – 27 mars 2019

[EXTRAIT : journal Charlie Hebdo n°1392 - 27 mars 2019]

Jean Malaurie est un monument. Explorateur du pôle Nord dans les années 1950 et fondateur de la célèbre collection Terre Humaine, il a aujourd’hui 96 ans, et vient de publier un ouvrage de plus de 700 pages sur ses recherches en Arctique. Son message pour la sauvegarde des peuples traditionnels est plus que jamais d’actualité.

On n’a pas tous les jours l’occasion d’être en face d’un homme de 96 ans qui imite le hurlement du chien dans un salon parisien. Surtout quand cet homme s’appelle Jean Malaurie : 31 expéditions (le plus souvent en solitaire) au Pôle Nord, ce n’est pas rien.

[…] retrouvez l’intégralité de l’interview dans le journal Charlie Hebdo n°1392 pages 8-9

par Antonio Fischetti

Extrait de la double-page consacrée au Professeur Jean Malaurie – 27 mars 2019 / n°1392 CHARLIE HEBDO – page 9

Prix Jean Malaurie – Festival du film canadien

Vendredi 29 mars dernier, dans le cadre du Festival du Film Canadien de Dieppe, a été organisée une Cérémonie en mon honneur en présence de Son Excellence Madame Isabelle HUDON, Ambassadrice du Canada.

Isabelle HUDON, Ambassadrice du Canada en France, et Professeur Jean MALAURIE – copyright Brice Menou

Lors de cette cérémonie, j’ai remis personnellement le nouveau « Prix Jean Malaurie » à Lucy Tulugarjuk, réalisatrice inuite originaire d’Igloolik (Nunavut), pour son très beau film « Tia and Piujuq ».

Lucy Tulugarjuk, réalisatrice, actrice canadienne inuite et chanteuse de gorge, récompensée par le Professeur Jean Malaurie – copyright Brice Menou

« Tia and Piujuq » (film) : Tia est une petite Syrienne de 10 ans, qui vient d’arriver à Montréal avec ses parents. Elle passe son premier été à donner un coup de main à son oncle, épicier d’un quartier multi-ethnique. En flânant dans la ruelle située en arrière du magasin, Tia découvre une porte magique qui la transporte immédiatement en plein coeur de la toundra arctique. Là, elle fait la connaissance de la petite Piujuq, avec qui elle devient amie et qui l’initie aux mystères de ses croyances ancestrales

Lucy Tulugarjuk recevant le Prix Jean Malaurie des mains du Professeur – copyright Brice Menou

Ce « Prix Jean Malaurie » doit, chaque année, valoriser et récompenser la pensée autochtone amérindienne ou inuit canadienne dans le cadre de leurs œuvres cinématographiques d’un réalisateur ou d’une réalisatrice de Nunavut, de Nunavik, du Yukon, du Labrador ou tout espace canadien habité par un peuple racine.

Cérémonie d’honneur Jean Malaurie en présence de Son Excellence Madame Isabelle Hudon, Ambassadrice du Canada ; Monsieur le sous-Préfet, Jehan-Eric Winckler ; Monsieur le Député, Sébastien Jumel ; Madame la Sénatrice et Présidente de la commission éducation et culture au Sénat, Catherine Morin-Désailly ; Monsieur le Vice-Président du Département de la Seine-Maritime, André Gautier ; et Monsieur le Maire de Dieppe, Nicolas Langlois – copyright Brice Menou

 

Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre”

Interview Chantal Cabé - Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre” - « L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

Fondateur de la mythique collection « Terre Humaine » et rare expert des peuples de l’Arctique, Jean Malaurie, 95 ans, nous livre le sage enseignement qu’il a acquis à leur contact. Et nous encourage à aller à la rencontre de l’autre… Une interview à retrouver dans l’Atlas des peuples, publié par La Vie et Le Monde, en kiosques depuis le 31 octobre.

« L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

[…]

Le mot « peuple » signifie-t-il la même chose pour un ethnologue et pour un politique ?

Le vocabulaire occidental, en politologie, ne convient pas pour les Inuits. Non seulement l’Inuit ne redoute pas le métissage, mais, dans les très petits isolats, il l’encourage, car il connaît les dangers mortels de la consanguinité. J’ai dressé à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland, la généalogie sur trois générations (voir mon livre Arctica. Œuvres I, CNRS Éditions, 2016) des Inughuits. Ils ont eu des rapports avec tous ceux qui exploraient leurs territoires : les baleiniers, les Écossais, les Hollandais, etc. C’est ainsi que le peuple groenlandais est né. Pour ma part, il m’est arrivé que plusieurs femmes, sur l’ordre du père et du mari, viennent me demander de leur assurer un enfant (c’est resté sans suite car j’ai horreur de la colonisation sexuelle !).

Les Inughuits se perçoivent comme le peuple-souche. Une tache bleu-noir au bas du dos en témoigne souvent à la naissance. Les Kalaallits sont des populations métissées du centre et du sud du Groenland. En Alaska, les Esquimaux noirs, nés d’unions avec des soldats américains, sont très appréciés. Au cœur d’un même espace, les Tchouktches, dans le nord-est de la Sibérie, avaient une conscience de guerriers dominants au point de maintenir en esclavage le peuple le plus faible, qu’ils appelaient les « Esquimaux », chasseurs de baleines, et qu’ils méprisaient. Il en est de même dans l’Arctique américain, où les Inuits détestaient et tuaient les Indiens qui osaient s’aventurer au nord. Toute l’histoire que je connais dans cet espace hyperboréal est habitée par cette coexistence entre des peuples forts et des peuples faibles.

Qu’est-ce qui donne à un groupe humain le sentiment d’appartenir à un peuple : la guerre, la culture, le territoire… ?

D’abord, le biotope, qu’au fil des millénaires il -s’approprie, puis la langue ethnique obligatoire et, enfin, les mythes partagés. Le mythe n’est pas loin de la religion. Sa subtilité est d’être muet sur l’essentiel, tout comme dans le texte sacré de la révélation biblique. Jésus n’a jamais dit : « Je suis Dieu. » Tout est voilé, et c’est encore plus vrai chez les sages inuits dont les mythes racontent l’histoire de la naissance de l’animal, puis celle de l’homme. Selon leur mythologie, l’homme a d’abord été quadrupède, puis hybride (ours ou baleine). L’énergie (Uummaa) étant née de la pierre chez certains peuples inuits ou de la mer chez d’autres. Autant de récits que j’écoutais, ébloui, le soir avec les enfants.

[…]

© Florence Brochoire. Né le 22 décembre 1922 à Mayence (Allemagne), anthropogéographe et ethnohistorien, Jean Malaurie a consacré sa carrière à l’étude du Grand Nord au cours de 31 missions, du Canada à la Sibérie en passant par le Groenland. Directeur et fondateur de la collection Terre humaine (Plon), directeur de recherches émérite au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques à l’Unesco depuis 2007, il a fondé l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg. Cet insatiable conteur d’une vie hors normes, l’esprit sans cesse en alerte, est notamment l’auteur des Derniers Rois de Thulé (Plon, 1996), Ultima Thulé (Le Chêne, 2000) et Oser, résister (CNRS Éditions, 2018).

[…]

Quelles rencontres vous ont le plus marqué ?

Toutes ces âmes généreuses et modestes. Je ne suis pas un homme seul. J’ai deux enfants et trois petits-enfants, tous ont des prénoms esquimaux. Ma femme ? Cette sensation de prescience animiste a été à l’origine du lien profond qui s’est noué entre nous. Mon combat actuel, c’est de terminer le volume 2 de mon livre Arctica, qui paraîtra en février 2019, et mes mémoires, De la pierre à l’âme, en avril. Ce n’est pas facile, mais j’y arriverai.

Pour avoir mené une vie comme la vôtre, il faut un amour démesuré pour la nature humaine, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas un amour, c’est inné. Il s’agit de vitalité. Je ne peux pas faire autrement qu’aller à la rencontre de l’autre. J’aime penser, me battre et essayer de comprendre. Perdre cette énergie universelle, c’est accepter d’accueillir avec grâce mon rendez-vous avec la mort.

Chantal Cabé

[Retrouvez l’intégralité de l’interview] http://www.lavie.fr/debats/idees/jean-malaurie-il-faut-aimer-l-autre-pour-commencer-a-le-comprendre-30-10-2018-93983_679.php

Hors Série La Vie – Le Monde : L’Atlas des peuples. Les peuples ont-ils toujours existé ? Se définissent-ils par leur langue, leur territoire, leur culture, leurs mythes fondateurs ? La Révolution a-t-elle fondé le peuple français ? L’État-nation reste-il un modèle ? Comment faire face à la montée des populismes ? Faut-il instaurer un principe universel d’hospitalité ? Parce que les notions de peuples, tribus, ethnies… sont sans cesse convoquées par l’actualité mondiale, l’Atlas des peuples décrypte la construction de nos identités au fil de l’Histoire à l’aide de plus de 200 cartes et de textes originaux des meilleurs spécialistes. À lire comme un roman… multinational ! Un hors-série La Vie-Le Monde (188 pages, 12€)

Oser, Résister par Alain LEMOINE

« Le massacre organisé de la langue bretonne, ou du Gallo, émasculera-t’il la pensée de notre peuple ? Une langue vient à disparaitre et c’est la traduction du mot espoir comme l’écrit Georges Steiner, qui s’engloutit dans les sables mouvants du temps et de la mémoire des hommes. Combien d’entre nous, nous Bretons, parlons aujourd’hui la langue de nos pères, malgré un regain d’intérêt dans les écoles et à l’université ? L’influence politique néfaste ne date pas d’hier… Je suis du pays Gallo, un vrai Breton… l’humiliation nourrit la colère, le pouvoir centralisateur de 1789 rendit caduque le traité franco-breton signé en 1532. Il garantissait pourtant les valeurs civilisationnelles de la Bretagne. La France  est une mosaïque ».
Le quêteur de mémoire. Pierre Jakez Hélias. Paris. CRNS éditions / PLON. collection Bibliothèque Terre Humaine
Ainsi s’exprime Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS). Sous le titre « Libre parole d’un Breton », il a publié la préface du deuxième grand livre Terre Humaine « Le quêteur de mémoire » de Pierre Jakez-Hélias (2013. Paris. Bibliothèque Terre Humaine PLON / CNRS éditions). C’est une préface courageuse, rappelant que Terre Humaine est une révolte, un combat. Alain Lemoine est un de mes compagnons : « Compagnons, sommes-nous, d’une même traversée, d’un même destin croisé, partagé. Ce qui nous engage et nous unit.« 

Voici les quelques lignes sur mon dernier livre « Oser, Résister » qu’il a voulu nous faire partager :

Oser,  Résister…

La vision erronée qui formate, minimise, ou néantise, veut que le « sauvage », caractérisé par son peu d’appétence au progrès technique, soit un être frustre, incapable d’avoir une pensée construite. Jean Malaurie propose un autre regard, distancié, approfondi ; un regard autre vers l’Autre, reconnu à l’égal de soi-même. Le voile de l’arrogance se déchire. Apparaît une réalité supérieure, féconde, essentielle, car la pensée de ces hommes dits primitifs se révèle à nous au diapason d’une singulière approche de la nature, du monde et du cosmos, pensée extraordinairement devancière, novatrice, a contrario de celle que nourrit trop souvent nos sociétés avancées. Cette pensée réhabilitée des peuples racines offre des voies de sortie aux culs de sacs de la modernité : un écosystème social de tonalité philosophique célébrant l’unité du Tout, prônant l’égalité ontologique des quatre règnes, minéral, végétal, animal et humain. Cette proposition induit la sacralisation de Mère Nature, le respect du vivre ensemble au profit des équilibres fondamentaux, dans la stricte observance de règles combattant l’accumulation, privilégiant le partage, l’égalité et la justice, quand chacun est reconnu dans sa spécificité et sa différence. Une leçon à méditer en ces temps où l’individualisme fait rage, en ces temps de mépris où règnent les égoïsmes dévastateurs. Sans doute, l’un des mérites majeurs de cet ouvrage – lequel s’inscrit bien évidemment dans le droit fil de combat et de résistance de la prestigieuse collection « Terre Humaine ». Il réhabilite dans sa profondeur, comme dans sa puissance, la pensée archaïque, complexe, intuitive, que l’auteur nous invite à réapprendre et défendre : « La biodiversité culturelle est une obligation scientifique et politique qui devrait s’imposer à tous gouvernements et être érigée comme une loi universelle aux Nations Unies ».

L’assertion : « il y a un ordre de la nature singulier qui nous transcende », nourrit la pensée de l’auteur, lequel n’hésite pas – c’est son pari et son honneur – à appuyer la réflexion ordonnée à ce qui procède d’une autre réalité, fruit d' »une métaphysique de constatation ». Dès lors, il s’avoue sous l’emprise « des mouvements animistes qui cohabitent avec la raison ». Il y a chez Jean Malaurie la conviction résolument affirmée que la raison ne peut tout expliquer et qu’il faut un tuteur pour comprendre et saisir les choses, en leur questionnement comme en leur réponse, fût-elle improbable. Cela est d’autant plus remarquable que sa formation universitaire le désigne homme de science, des sciences « dures », ce qui, par définition, le range au titre de praticien de l’analyse objective qui distingue, classe et catégorise. Une raison éminemment raisonnante à l’appui du socle archéen de l’observation crue. Son grand mérite, et sans doute les esprits conformistes qui forment chapelle le lui reprocheront-ils, tient à ce qu’il ait fait sauter le verrou de cet impératif catégorique en replaçant définitivement les forces de spiritualité au coeur de la quête souveraine du sens. Une réhabilitation rendue nécessaire après toutes ces séquences d' »ismes » du XXème siècle, et les certitudes qui s’y rattachaient, et les horreurs qu’elles suscitèrent dont Nietzsche, déclamant la mort de Dieu, annonçait dans le même mouvement le grand vide qu’elle laissait en son sillage et les tragédies encore jamais vues qui s’en suivraient. C’est une nouvelle alliance, à laquelle nous sommes conviés, nous, enfants de la rupture, orphelins du sens Une mystique réconciliée à quoi nous invite la « pensée des origines » qui se veut ouverte au monde supra sensible, en corrélation intime avec « l’esprit de la matière ». Cela signifie retrouver la primitivité de notre rapport au monde, ce temps lointain de l’hybridation. Ce temps d’ultra sensibilité où nous fraternisions symbiotiquement avec notre environnement. En fait, toutes vérités que nous dictent les sociétés primitives, non dénaturées, douées de « prescience sauvage », ainsi que l’intitule Jean Malaurie. « Je soutiens que notre univers de pierres, de plantes, nos mers, nos océans, ne peuvent être considérés comme un métalogisme abstrait, dont est éliminée toute portée métaphysique. » Voilà bien que sonne, non le glas, mais le tocsin à l’endroit de nos errances. Du moins pouvons-nous l’espérer comme gage de notre sauvegarde.

Alain LEMOINE

Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS)

Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie

di Giulia Bogliolo Bruna - CISU, 2016

« Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie » ripercorre l’itinerario intellettuale dell’eclettico studioso, « monumento » della cultura francese cui hanno reso un vibrante omaggio il mondo accademico e la sfera istituzionale. Attingendo a un ricco ed inedito materiale documentario, questo saggio, traduzione italiana di « Jean Malaurie: une énergie créatrice » (Parigi, Armand Colin, 2012) ne illustra la feconda creatività che si è espressa in una pluriforme – ma organica – produzione scientifica ed editoriale.

Recensione (di René Maury): 

Già pubblicato in Francia con il titolo Jean Malaurie, une énergie créatrice, questo volume, nella versione italiana tradotta e completata dall’Autrice, offre una vasta panoramica della densa attività di un grande esperto delle aree artiche, Jean Malaurie, sebbene meno noto in Italia di un altro esploratore francese delle zone polari, l’etnologo Paul-Émile Victor, o, in altro ambiente, di Jacques-Yves Cousteau, esploratore oceanografico. Mostro sacro degli ambienti artici e instancabile ricercatore sia solitario che con spedizioni scientifiche, Malaurie, geografo di formazione ma noto come etno-storico-sociologo, comunque a cavallo tra la geomorfologia, l’antropologia, la geografia umana e l’ecologia scientifica, ha segnato un’epoca, privilegiando le ricerche sul campo, e associando sempre ad esse i popoli artici dalla Groenlandia alla Siberia, fra i quali egli si insediava per mesi, impegnato in osservazioni ed interviste.

Il denso volume, curato da Giulia Bogliolo Bruna – a sua volta etnostorica e antropologa, membro della Società Geografica Italiana e di altre società scientifiche, studiosa anche di popolazioni Inuit e impegnata in altri campi di studi americanistici – appare come un ampio percorso soggettivo nella vastissima attività di Malaurie, mettendo a disposizione del lettore una ricca documentazione basata su testi originali, citazioni di lavori pubblicati o di materiali orali, lettere e discorsi dall’archivio personale – aperto per l’occasione all’Autrice – un corredo fotografico e una densa bibliografia articolata; insomma un omaggio al poliedrico studioso, una biografia intellettuale di Malaurie.

Dai sei capitoli, che vanno dal richiamo che il Nord ha presto esercitato su Malaurie, alle prime ricerche geomorfologiche e cartografiche, alla progressiva “inuitizzazione” dell’autore e al richiamo al sacro nel frequentare le comunità nordiche, fino all’impegno militante dell’intellettuale umanista, rileviamo piuttosto agevolmente la sua formazione geografica. Dai primi approcci sul campo in Marocco e nel Sahara, per restare comunque ancorato alll’affascinante natura del deserto e nel contempo per fuggire al mondo accademico, egli si dirige verso la quasi sconosciuta Groenlandia, su consiglio del maestro della geografia Emmanuel de Martonne, prima come geografo delle Expéditions polaires françaises del noto Paul-Emile Victor, e poi spesso in solitario presso i popoli Inuit; fino a essere titolare della prima cattedra di Geografia polare all’Istituto di Geografia di Parigi.

Un lungo capitolo è dedicato alla sua attività editoriale, con la creazione della fortunata collana editoriale Terre Humaine, aperta col suo saggio Les derniers rois de Thulé (1955, sulla comunità Inuit groenlandese travolta e in parte dispersa dalla creazione della base militare nucleare americana di Thulé), seguito dal noto Tristes tropiques dell’antropologo Claude Lévi-Strauss, e tuttora attiva per la diffusione di lavori non di taglio esclusivamente universitario.

Un’altra parte del volume tratta della cura di Malaurie per l’archiviazione e la valorizzazione del materiale antropologico, anche orale, e per la costituzione – associandovi sempre collaboratori Inuit – di una struttura di ricerca col Centre d’Études Arctiques, oggetto di interesse anche in Canada, Danimarca e Russia.

Ancora da segnalare nel libro la prefazione di Anna Casella Paltrinieri e la postfazione di Luisa Faldini, co-direttrice con Elvira Stefania Tiberini della collana italiana “Etnografie americane” (nella quale è inserito questo volume). Da esse traspare ulteriormente l’impegno di militante politico-ecologico di Jean Malaurie, già dalla sua azione di partigiano durante la Seconda guerra mondiale, oggi sempre pronto a denunciare con proclami, documenti e testimonianze locali i mali interni ed esterni dei popoli marginalizzati del Grande Nord, ai quali egli resta tuttora visceralmente legato.

di Giulia Bogliolo Bruna