« Les Inuits m’ont distingué des autres Blancs »

Tribune de Genève - le 20 novembre 2016 - par Cécile Lecoultre
A 94 ans, le Français Jean Malaurie, seigneur magnifique de l’exploration scientifique, réédite «Ultima Thulé». Son esprit tonne encore. Interview.

Jean Malaurie traîne dans sa légende des formules totémiques qui l’affublent d’une vieille peau. «Grand frère des ours» ou «Homme qui parle avec les pierres» ne s’en amuse guère, prompt à rectifier. «Je suis d’abord un naturaliste spécialisée en homéostasie, géomorphologue, géographe, géocryologue, ethnologue.» Explorateur, aussi? «Les Inuits m’ont distingué des autres blancs, ce fut ma chance! D’habitude, ils détestaient leur arrogance condescendante. Mais en mai 1951, à Thulé, ils me reconnaissent comme leur ambassadeur, un avocat dans ce drame qui se jouera dans la baie, dont ils ont la préscience. En dix minutes, j’ai été «chamanisé». Je demeure auréolé de cet adoubement.» La menace se concrêtise en juin, quand les Américains raclent la toundra pour y installer une base ultrasecrète. Le colosse, 28 ans alors, ignore que sa lutte contre l’envahisseur va durer une vie.

A 94 ans, Jean Malaurie se souvient par le détail de ce choc fondateur. «Seul sous ma tente par moins 40, orphelin de père et mère, dissocié de l’expédition de Paul-Emile Victor, sans un sou, je me demande quoi faire de ma vie. «Inuitisé», j’ai une mission à remplir, mon travail s’en ressent. Je vais résister.» Une carrière monumentale surgira. Et notamment, ce pavé réédité, Ultima Thulé. Le géo-philosophe y conte son peuple d’adoption, il se dévoile aussi père d’une anthropologie réflexive, via la collection Terre Humaine. «Je voulais rendre compte de l’histoire sociale engagée, sortir du syndrome des chercheurs qui ne parlaient, au hasard, que du Groenland ou de la Terre Adélie, pas des hommes. Des âneries pareilles, j’en ai entendues dans la bouche d’académiciens! Nous nous prenons pour le nombril du monde, et nous ignorons comment pense un intellectuel de Bombay.

Face à lui, à Dieppe, «la mer du Nord se calme, si fachée cette nuit». La colère sied à ce seigneur qui fuit «les Germano-pratins qui oublient le peuple, la pauvre Sorbonne empétrée dans sa crise intellectuelle». La conversation glisse en ondes rugissantes, il revient sur Terre Humaine, à Paris: «J’ai une personnalité affirmée. J’ai chassé l’ours. Les Sonotones du comité de l’éditeur Plon ne m’impressionnent pas.» Surtout, il rallie Claude Levi-Strauss à son projet. «Personne ne croit alors à son structuralisme, je suis joueur, je veux Tristes tropiques. Je confesse avoir bataillé pour le titre. «Tristes», ce n’était pas vendeur.»

Parmi d’autres futures plumes prestigieuses, il recrute Victor Segalen. «Poète méconnu, il est jugé invendable. Je lui dis: «Je vous consacre homme de terrain». Et ainsi de suite. Les auteurs, les traducteurs, ce n’était pas facile. La pauvreté ne se décrit pas, c’est un souffle. Or je reste un scientifique amoureux de qualité littéraire.» Il se définit encore comme natif de Mayence «avec la gaieté de cette ville, ses buveurs, son carnaval». Sa mère, hautaine aristo écossaise, l’a incliné au froid polaire plutôt qu’aux déserts de Saint-Ex. Son père est agrégé histoire-géo, catholique. «Homo religius, j’ai un défaut. En quête de spiritualité, je veux comprendre, éviter les doctrines. Sartre et l’existentialisme me découragent.»

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http://www.tdg.ch/culture/inuits-m-distingue-blancs/story/28343465

[Nouveauté] ULTIMA THULE, 3e édition augmentée

Comptoir le plus septentrional de la Terre, situé sur la côte occidentale du Groenland, Thulé, contrée la plus reculée au monde, fut pendant très longtemps une source de mystères. À la fois terrible et fantastique, Ultima Thulé revient sur l’histoire des illustres explorateurs qui, depuis le XVIIIe, ont précédé Jean Malaurie sur la route du pôle Nord. S’appuyant sur des extraits des journaux de bords des explorateurs, mais aussi sur les témoignages des Inuit, des photographies anciennes et contemporaines, gravures, objets, ou encore dessins d’esquimau, cet ouvrage constitue une galerie fabuleuse sur des hommes hors du commun.

ULTIMA THULE de Jean Malaurie – éditions Chêne – novembre 2016. Paris

« L’admirable Ultima Thulé, livre « malaurien » par excellence, comme on dit braudelien. Un texte extraordinairement vivant, de tout ce que nous savons sur les Inuit et, approche plus subtile, de tout ce qu’eux savent sur nous. Jean Malaurie a réussi le miracle qu’on attendait depuis longtemps des ethnologues : allier l’expérience irremplaçable du terrain à un savoir pluridisciplinaire. Il nous fallait une Bible sur les Esquimaux : Malaurie l’a faite ».
Pascal Dibie, Le Magazine littéraire

http://www.editionsduchene.fr/livre/jean-malaurie-ultima-thule-3238763.html