Débats & Reportages dans le Magazine TELERAMA

Télérama 3681 - le 27 juillet 2020 - par Stéphane Jarno

L’explorateur Jean Malaurie : “Je ne considère pas la fin du monde comme une certitude absolue”

DÉBATS & REPORTAGES : À 30 ans, il partait seul au Groenland, était adopté par un chaman, et prenait la défense des Inuits. Devenu l’éditeur de “ceux qui vivent le monde” avec la collection Terre humaine, le chercheur et franc-tireur de 97 ans raconte désormais ses aventures en BD et fera paraître bientôt ses Mémoires.

S’entretenir avec Jean Malaurie, c’est un peu comme monter dans un train dont on ignore la destination et l’heure d’arrivée. Les paysages défilent, grandioses, la vitesse est soutenue, le parcours sinueux. Comme cet homme de 98 printemps aime à le rappeler, sa pensée est « flâneuse ». Dans son appartement de Dieppe, où il s’est retiré : des cartes, des livres empilés, quelques objets inuits et une bibliothèque où trônent certains des fleurons de Terre humaine, la collection de référence en matière d’anthropologie qu’il a fondée il y a soixante-cinq ans. Pionnier de l’exploration arctique française, chercheur, scientifique, écrivain, éditeur, cinéaste, plus bardé de titres et de distinctions qu’un dignitaire soviétique, Jean Malaurie est à lui seul un pan d’histoire, un iceberg imposant qui surnage dans les eaux tièdes du XXIe siècle. Profondément marqué par sa rencontre avec les Inuits — il est sans doute le premier scientifique à avoir partagé leur vie d’aussi près — et le chaman Uutaaq, qui l’initia à d’autres voies spirituelles, Malaurie est devenu l’infatigable défenseur des peuples autochtones de l’Arctique. Franc-tireur dans l’âme, espiègle, passionné et libre, ce « sauvage », dont les Mémoires devraient paraître bientôt n’a rien perdu de son tranchant, ni de sa superbe.

Jean Malaurie – Photo Martin Colombet

En juin, la température a atteint les 38 degrés à Verkhoiansk, au nord de la Sibérie, le réchauffement climatique touche de plein fouet les zones polaires…

Ce qui se passe là-bas est préoccupant. En dégelant, les sols deviennent instables, tous les calculs sur lesquels repose l’installation des villes, des infrastructures et des établissement pétrolier ou miniers sont caducs. Des glissements de terrain et des catastrophes sont à prévoir, toute la Sibérie du Nord est en danger. La crise est grave, mais pour le géologue de formation que je suis, ce n’est pas une première. Les aléas climatiques sont assez fréquents dans l’histoire de l’Arctique.

Vous n’avez pas l’air plus inquiet que cela…

Je ne considère pas la fin du monde comme une certitude absolue, il faut être très prudent quand on lance ce genre de prédictions. Un changement d’ère, oui, sans doute, pour le reste… Il y a tellement de choses qui nous échappent. Comme l’écrivait Lucrèce il y a plus de deux milles ans, « Natura naturans » : la nature a une pensée propre, une organisation, une philosophie même dont nous n’avons pas conscience. J’ai commencé ma carrière de chercheur en étudiant les éboulis dans les montagnes du Hoggar, en Algérie, puis au Groenland. Contrairement aux apparences, il n’y a rien de chaotique dans ces amas de pierres, c’est une reptation organisée obéissant à des règles, des plans, un système qui nous sont étrangers. Il y a une énergie cachée dans la matière, une intelligence ; les pierres ont une vie, les plantes et les animaux ont un langage, une pensée. Comme mon confrère et ami l’écologiste anglais James Lovelock, je crois dans Gaïa, une terre vivante et profondément pensante, dont l’homme contemporain a le plus grand mal à comprendre l’ordonnancement et les desseins.

[…]

Début octobre paraîtra Crépuscules arctiques, un beau livre consacré à vos pastels. Pourquoi emporter du papier et des bâtonnets de couleur dans une expédition polaire ?

Dessiner ne relève pas chez moi d’une volonté artistique. Certaines lumières, certains paysages de l’Arctique me saisissent, m’aspirent. C’est comme un rêve éveillé, une communion, une transcendance, mes doigts alors s’activent seuls sur le papier. Le noir des nuits polaires est saisissant, très différent de celui de Soulages, on y discerne un espace sombre et en désordre, où se confondent diverses couleurs, une bande blanche aussi, qui s’y superpose, comme une ouverture, un au-delà… Avec le pastel, j’ai le sentiment de toucher parfois aux origines de notre univers, ce grand sujet qui n’a jamais cessé de m’obséder. Avec ces couleurs tracées à la main sur du papier épais, je retrouve le langage premier, d’avant la parole, celui des peintures de la grotte Chauvet, qui recèlent une vérité qui ne doit rien à la raison cartésienne. Ces pastels témoignent surtout que je suis devenu profondément animiste, convaincu que chaque élément de la nature est habité d’une force vitale et d’un esprit.

Pastel de Jean Malaurie

Vous avez 97 ans, j’imagine qu’il vous arrive parfois de penser à a mort…

La mort, ce « peu profond ruisseau« , comme le dit Mallarmé… Cela m’amuserait de devenir centenaire, mais la disparition de mes proches, comme récemment celle de mon frère, emporté par la Covid-19, m’y renvoie. Aujourd’hui, j’y pense de manière pacifique, lucide, je sais qu’il y a un après, un au-delà, j’en ai fait l’expérience à deux reprises : une fois sur la banquise avec mes chiens ; l’autre, il y a une trentaine d’années, lorsque j’ai eu un infarctus. J’aspire à être accepté par le divin, mais je n’y suis pas encore. J’aimerais juste que mes cendres soient dispersées au-dessus de Thulé, au Groenland. D’une façon ou d’une autre je continuerai à vivre, peut-être reviendrai-je sous la forme d’un papillon ?

Stéphane Jarno

 

Retrouvez l’intégralité de l’interview sur : https://www.telerama.fr/idees/lexplorateur-jean-malaurie-je-ne-considere-pas-la-fin-du-monde-comme-une-certitude-absolue-6671495.php

La collection Terre Humaine « partie à vau-l’eau » – LE FIGARO

À 97 ans, Jean Malaurie veut reprendre en main
la collection Terre humaine «partie à vau-l’eau»

Fondateur de l’illustre collection spécialisée dans les sciences humaines et notamment l’ethnologie, l’écrivain ne décolère pas contre son directeur actuel Jean-Christophe Rufin.

Jean Malaurie, photographié à Saint-Malo en 2006

Tristes Tropiques, Le Cheval d’orgueil, Les Derniers Rois de Thulé… En publiant une centaine de titres dans la collection Terre humaine (chez Plon) depuis 1954, Jean Malaurie a donné au monde certaines des plus belles pages de l’anthropologie et l’ethnologie. Il a également ouvert ces disciplines au grand public en les éloignant de l’académisme scientifique pour faire vivre et ressentir ces sciences de l’aventure. «Terre humaine a toujours eu pour vocation de donner la parole à ceux qui vivent le monde, pas à ceux qui l’observent, le théorisent ou le commentent, reconnaît l’écrivain, à qui Télérama donne la parole dans son dernier numéro. Rien à voir avec des journaux de voyage, mais les témoignages et les interrogations d’hommes et de femmes qui se penchent sur leur vie ou sur une expérience marquante.»

L’éditeur, écrivain et scientifique regrette cependant la direction prise par «sa» collection depuis que Jean-Christophe Rufin en a pris la tête en 2015. «Depuis quelques années cependant, Terre humaine part à vau-l’eau, déplore Jean Malaurie. Mon successeur, Jean-Christophe Rufin, se désintéresse de la collection, et au credo fondateur s’est substituée l’envie de faire des carnets de voyage.» «Une totale aberration!», s’exclame-t-il avec la force et la liberté de ceux qui n’ont plus rien à prouver au monde. L’éditeur explique avoir pris les choses en main. Il est actuellement en négociation avec Plon, «pour remettre [la collection] sur de bons rails». À 97 ans, il est encore temps pour une nouvelle aventure. Et pourquoi pas plusieurs ?

Jean Malaurie vient en effet d’aborder de nouveaux rivages : le neuvième art, terre inconnue pour lui jusque-là, à travers l’adaptation du récit de sa mission au Groenland, Les Derniers Rois de Thulé, en roman graphique. De quoi lui inspirer des idées de renouveau pour Terre humaine. «Je connaissais très peu l’univers de la bande dessinée, mais cet album m’a ouvert les yeux, dit-il. Nous renouons avec ce temps où le verbe et l’image s’interpénétraient et il est à parier que la transmission de beaucoup de classiques passera par ce médium. Le travail des auteurs, Pierre Makyo et Frédéric Bihel, m’a tellement convaincu que je souhaite que plusieurs grands titres de Terre humaine soient à leur tour adaptés en romans graphiques, sous la houlette de mon fils Guillaume et de l’éditeur Guy Delcourt.» Une excellente nouvelle pour les explorateurs en herbe.

 

BANDE DESSINÉE : MALAURIE L’appel de Thulé

Benoît CASSEL nous parle de la première BD consacrée à Jean MALAURIE

Le français Jean Malaurie, ethnologue, historien, écrivain, géographe et géomorphologue, fut le premier homme à atteindre le pôle nord géomagnétique le 29 mai 1951 en compagnie de l’inuit Kutsikitsoq et de deux équipages de chiens de traineaux, en longeant la côte ouest du Groenland sur la banquise. C’est cet exploit humain que le scénariste Makyo et le dessinateur Frédéric Bihel retracent et adaptent dans cet album one-shot de plus de 130 pages. Etant donné le sujet et la nature de sa matière première, la narration s’effectue logiquement à 95% à travers des encadrés narratifs. Un grand soin est porté à l’écriture, pour un plaisir de lecture essentiel, qui nous fait vibrer au rythme des étapes, des embûches, de l’état moral et psychologique des explorateurs. La grande force de Makyo est de parvenir à saisir et transmettre l’essence humaine de l’expédition, qui nous transporte véritablement au plus proche de deux découvertes majeures. La première, à travers le dessin assez rough de Bihel, c’est ce paysage glacé particulièrement inhospitalier, mais sublime : la banquise à perte de vue, les falaises rocheuses, les aurores boréales, les passages chaotiques sous pression des glaciers… La deuxième, c’est le peuple inuit, peuple indien « premier » et animiste que la distance avec notre civilisation matérialiste et « bourrine » permet de rapprocher des forces shamaniques et/ou telluriques. Cette thématique aux frontières du paranormal est chère à Makyo, qui l’exploite souvent dans ses histoires. Dans le cahier documentaire final, aux côtés de nombres cliché et dessins bonus, le scénariste précise que « les inuits ont une représentation de l’univers dont l’amplitude dépasse de beaucoup les possibilités offertes par les organes habituels de la perception ». A travers le récit palpitant d’une expédition qui aurait pu virer au tragique, Makyo relate surtout le respect que voue Malaurie à cette lecture du monde radicalement différente de la nôtre. Et le regret, au regard de notre modernité alarmante, de n’avoir pas cherché à la protéger.

https://www.planetebd.com/bd/delcourt/malaurie-l-appel-de-thule/-/40444.html