France Inter « Le témoin du vendredi » : Jean Malaurie

LA MARCHE DE L’HISTOIRE

Le témoin du vendredi : Jean Malaurie

Jean Malaurie a beaucoup appris de l’égalité chez les Inuits. Il admire aussi chez eux l’attention – sensitive -aux lois de la nature et l’adaptation en souplesse à leur évolution. On ne parle plus à leur sujet de peuples premiers : ce sont des peuples pionniers dans la conscience écologique.

Jean Malaurie au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo en 1999 © Getty / Raphael GAILLARDE

1951 La scène est bien connue. Jean Malaurie est en expédition, pauvre et solitaire, à Thulé, sur la côte Nord -Ouest du Groenland. Nous sommes en pleine guerre froide. La base américaine s’agrandit pour accueillir des bombardiers stratégiques nucléaires. Un général signifie à Malaurie qu’il est en territoire américain, militaire et strictement interdit. Et Malaurie répond : « Et vous, mon général, qui vous autorise à être sur un territoire inuit ? Même si tous vous obéissent, moi non. »

Depuis, l’ONU a adopté une déclaration des droits des peuples autochtones qui affirme haut et fort qu’ils ne peuvent être expulsés de la terre à laquelle ils appartiennent. Tous les peuples ont le droit d’exister, même les plus modestes et la terre est humaine.

« Terre humaine »… On reconnaît le titre de la collection que Malaurie a fondée en 1954, y publiant ses « Derniers rois de Thulé » et « Tristes tropiques » de Lévi-Strauss, la réassurant vingt ans plus tard dans le succès avec « Le cheval d’orgueil ». Paysan breton, indien hopi, prisonnier de droit commun… Les fortes individualités qui composent le catalogue de la collection dialoguent avec le lecteur à égalité. « Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition ».

Jean Malaurie a beaucoup appris de l’égalité chez les Inuits. Il admire aussi chez eux l’attention – sensitive -aux lois de la nature et l’adaptation en souplesse à leur évolution. On ne parle plus à leur sujet de peuples premiers : ce sont des peuples pionniers dans la conscience écologique.

Mais aussi, toujours, des pions dans les stratégies de puissance que déploient dans l’Arctique les peuples dominants. Il faut oser résister. « Même si tous, moi non. »

[Réécouter l’émission] https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-16-novembre-2018

Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre”

Interview Chantal Cabé - Jean Malaurie : “Il faut aimer l’autre pour commencer à le comprendre” - « L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

Fondateur de la mythique collection « Terre Humaine » et rare expert des peuples de l’Arctique, Jean Malaurie, 95 ans, nous livre le sage enseignement qu’il a acquis à leur contact. Et nous encourage à aller à la rencontre de l’autre… Une interview à retrouver dans l’Atlas des peuples, publié par La Vie et Le Monde, en kiosques depuis le 31 octobre.

« L’Atlas des peuples », hors-série Le Monde & La Vie n° 26 (octobre 2018)

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Le mot « peuple » signifie-t-il la même chose pour un ethnologue et pour un politique ?

Le vocabulaire occidental, en politologie, ne convient pas pour les Inuits. Non seulement l’Inuit ne redoute pas le métissage, mais, dans les très petits isolats, il l’encourage, car il connaît les dangers mortels de la consanguinité. J’ai dressé à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland, la généalogie sur trois générations (voir mon livre Arctica. Œuvres I, CNRS Éditions, 2016) des Inughuits. Ils ont eu des rapports avec tous ceux qui exploraient leurs territoires : les baleiniers, les Écossais, les Hollandais, etc. C’est ainsi que le peuple groenlandais est né. Pour ma part, il m’est arrivé que plusieurs femmes, sur l’ordre du père et du mari, viennent me demander de leur assurer un enfant (c’est resté sans suite car j’ai horreur de la colonisation sexuelle !).

Les Inughuits se perçoivent comme le peuple-souche. Une tache bleu-noir au bas du dos en témoigne souvent à la naissance. Les Kalaallits sont des populations métissées du centre et du sud du Groenland. En Alaska, les Esquimaux noirs, nés d’unions avec des soldats américains, sont très appréciés. Au cœur d’un même espace, les Tchouktches, dans le nord-est de la Sibérie, avaient une conscience de guerriers dominants au point de maintenir en esclavage le peuple le plus faible, qu’ils appelaient les « Esquimaux », chasseurs de baleines, et qu’ils méprisaient. Il en est de même dans l’Arctique américain, où les Inuits détestaient et tuaient les Indiens qui osaient s’aventurer au nord. Toute l’histoire que je connais dans cet espace hyperboréal est habitée par cette coexistence entre des peuples forts et des peuples faibles.

Qu’est-ce qui donne à un groupe humain le sentiment d’appartenir à un peuple : la guerre, la culture, le territoire… ?

D’abord, le biotope, qu’au fil des millénaires il -s’approprie, puis la langue ethnique obligatoire et, enfin, les mythes partagés. Le mythe n’est pas loin de la religion. Sa subtilité est d’être muet sur l’essentiel, tout comme dans le texte sacré de la révélation biblique. Jésus n’a jamais dit : « Je suis Dieu. » Tout est voilé, et c’est encore plus vrai chez les sages inuits dont les mythes racontent l’histoire de la naissance de l’animal, puis celle de l’homme. Selon leur mythologie, l’homme a d’abord été quadrupède, puis hybride (ours ou baleine). L’énergie (Uummaa) étant née de la pierre chez certains peuples inuits ou de la mer chez d’autres. Autant de récits que j’écoutais, ébloui, le soir avec les enfants.

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© Florence Brochoire. Né le 22 décembre 1922 à Mayence (Allemagne), anthropogéographe et ethnohistorien, Jean Malaurie a consacré sa carrière à l’étude du Grand Nord au cours de 31 missions, du Canada à la Sibérie en passant par le Groenland. Directeur et fondateur de la collection Terre humaine (Plon), directeur de recherches émérite au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques à l’Unesco depuis 2007, il a fondé l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg. Cet insatiable conteur d’une vie hors normes, l’esprit sans cesse en alerte, est notamment l’auteur des Derniers Rois de Thulé (Plon, 1996), Ultima Thulé (Le Chêne, 2000) et Oser, résister (CNRS Éditions, 2018).

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Quelles rencontres vous ont le plus marqué ?

Toutes ces âmes généreuses et modestes. Je ne suis pas un homme seul. J’ai deux enfants et trois petits-enfants, tous ont des prénoms esquimaux. Ma femme ? Cette sensation de prescience animiste a été à l’origine du lien profond qui s’est noué entre nous. Mon combat actuel, c’est de terminer le volume 2 de mon livre Arctica, qui paraîtra en février 2019, et mes mémoires, De la pierre à l’âme, en avril. Ce n’est pas facile, mais j’y arriverai.

Pour avoir mené une vie comme la vôtre, il faut un amour démesuré pour la nature humaine, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas un amour, c’est inné. Il s’agit de vitalité. Je ne peux pas faire autrement qu’aller à la rencontre de l’autre. J’aime penser, me battre et essayer de comprendre. Perdre cette énergie universelle, c’est accepter d’accueillir avec grâce mon rendez-vous avec la mort.

Chantal Cabé

[Retrouvez l’intégralité de l’interview] http://www.lavie.fr/debats/idees/jean-malaurie-il-faut-aimer-l-autre-pour-commencer-a-le-comprendre-30-10-2018-93983_679.php

Hors Série La Vie – Le Monde : L’Atlas des peuples. Les peuples ont-ils toujours existé ? Se définissent-ils par leur langue, leur territoire, leur culture, leurs mythes fondateurs ? La Révolution a-t-elle fondé le peuple français ? L’État-nation reste-il un modèle ? Comment faire face à la montée des populismes ? Faut-il instaurer un principe universel d’hospitalité ? Parce que les notions de peuples, tribus, ethnies… sont sans cesse convoquées par l’actualité mondiale, l’Atlas des peuples décrypte la construction de nos identités au fil de l’Histoire à l’aide de plus de 200 cartes et de textes originaux des meilleurs spécialistes. À lire comme un roman… multinational ! Un hors-série La Vie-Le Monde (188 pages, 12€)

Oser, Résister par Dominique SEWANE

« Oser, résister » est un livre qui prend résolument parti pour la découverte et l’ouverture à d’autres modes de pensée, malgré le risque qu’implique toute résistance à un ordre établi, du à la pesanteur de l’habitude ou à la paresse intellectuelle.

Le livre se réfère souvent au Centre d’Etudes Arctiques, où Jean Malaurie a conduit un séminaire d’anthropogéographie. L’enseignement, fondamental, que j’ai moi-même reçu à ce Centre, concerne la rigueur avec laquelle doit être appréhendée toute observation de l’Autre, si l’on espère atteindre une partie, et une partie seulement, de sa « vérité « . Essayer de saisir  au plus près le sens des mots ou métaphores utilisés par une société pour faire allusion à une expérience rare : œuvre de longue haleine qui appelle à la constante révision de ses notes et une observation renouvelée des faits. Cette approche tranche avec un esprit de système né dans les années soixante, qui s’est imposé longtemps au sein de l’Université et des organismes de recherche. Ne voulant reconnaître comme fiable qu’une science à sens unique, prioritairement théoricienne, il a éradiqué des chercheurs situés en dehors de la ligne : Gaston Bachelard, Roger Bastide, Philippe Ariès… et pour finir, étouffé tout esprit créatif. Le Centre m’a appris l’humilité du chercheur qui, avant d’avancer une hypothèse, doit proposer ses interprétations à la libre discussion de spécialistes.

Celui qui éveille l’autre

Selon le musicien turc Kudsi Erguner, avec qui j’ai poursuivi des entretiens pendant près de cinq ans ayant abouti à  La Flûte des Origines [1], l’histoire soufie abonde en récits faisant intervenir un personnage, hier inconnu, qui change le cours d’une vie. Recevant le nom de « Celui qui éveille l’autre », il ouvre à autrui la porte d’un monde auquel, inconsciemment, il aspirait. Encore s’agit-il de savoir le reconnaître, et prendre le parti de suivre un chemin dont rien n’assure de sa viabilité, ni s’il aboutira. On peut s’y perdre ou s’y enliser. « Oser, résister »: c’est ce que je décidai après une rencontre avec Jean Malaurie au retour d’un premier séjour d’une année au Koutammakou (au nord du Togo), dans le but de rédiger une thèse.  Oser et résister à quoi ? Au plan de carrière que proposait alors l’université à un doctorant, à condition de suivre une route balisée, définie comme « scientifique »,  quele  structuralisme  marquait d’une borne emblématique. (Nous en sommes revenus). « Terre Humaine ne publie pas de thèse ! » Or, c’était la collection Terre Humaine, et elle seule, connue pour son esprit de résistance, que méritaient les cérémonies des Batammariba. Abandon du projet d’une thèse en trois ans sur les structures de leur parenté . « Dans vos pages, ce sont les Batammariba que l’on doit entendre ! » Je repartis. Souvent. Les Batammariba s’expriment peu et par aphorismes sur les sujets pour eux essentiels. Ils invitent implicitement l’aspirant au savoir à réfléchir intérieurement à ce que lui donne à voir un rituel, et trouver seul la ou les réponses, jamais définitives. Au long de plus de dix années, durant lesquelles furent reléguées théories pesantes et questionnaires rébarbatifs, j’eus le privilège d’avancer dans un monde de résonances, en lequel se répondaient souffles des morts et messages des forces de la nature captées par les Voyants, ces êtres aux pouvoirs supra-humains, car dotés d’une hypersensorialité les rendant aptes à « entendre » les voix de puissances souterraines. [2]

Détermination

Mon illustre prédécesseur, Paul Mercier, avait révélé en 1950 l’originalité de l’organisation sociale des Batammariba[3], modèle de démocratie et de tolérance. « Les peuples forts, les peuples grands, écrivait-il, ont la souplesse de s’adapter aux changements et d’adopter les apports extérieurs jugés utiles, tout en se montrant intraitables dès que l’on menace leur fondement. ». J’avais pu constater, quelques décennies plus tard, à quel point leur détermination restait intacte. Ils ne renonçaient pas à leur « noyau dur » : une éthique selon laquelle ils s’estiment gestionnaires de leur lieu, en aucun cas les propriétaires, ne s’estimant redevables qu’auprès de leurs morts et des forces de la nature. Acculés à une limite, ils savent dire : « Non, à cela, on n’y touche pas ! ». Leur combat rejoint celui auquel ne cesse de nous convier Jean Malaurie : oser résister auxentreprises de détournement des ressources de la planète  dues à la cupidité de grandes internationales, qui réduisent à la misère despopulations entières contraintes à émigrer.  De nos jours encore, malgré un réel dénuement, la détermination des Batammariba alimente leur joie de vivre et décuple leur énergie. Les peuples qui, incapables de résister à leurs envahisseurs, se sont vus contraints d’adopter un mode de vie occidental, ont souvent sombré dans le désespoir, remarque Jean Malaurie, citant Darcy Ribeiro à propos des Indiens Urubu-Kaapor du Brésil, colonisés : « Tout se passe, comme si ces peuples, à notre contact, perdaient leur énergie, et que s’évanouissait, comme par prescience, leur indianité ».

Relation à la nature

« Oser, Résister » se réfère à la pensée chamanique des Inuit du Groenland, comparable à l’animisme africain ou au shintoïsme du Japon, en lesquelles spiritualité et relation à la nature sont indissociables.  Au travers des pages d’un livre récemment publié, écrit par deux Batammariba (que j’ai accompagnés de loin), superbement préfacé par Jean Malaurie –  Koutammakou-Lieux sacrés [4]– nous parviennent les échos de leur univers : infimes bruissements –  murmures de l’au-delà ? –  appels de défunts à l’abord d’une forêt, ou dans la nuit parfois, de fines flammèches au-dessus d’une ancienne pierre de forge, traces  lumineuses d’un lointain passé.

« L’homme n’est pas venu sur Terre pour domestiquer la Nature, mais pour s’y intégrer en la respectant, insiste Jean Malaurie.  Depuis des millénaires, les Peuples Racines le savent. Ce n’est pas par hasard qu’ils résistent dans toutes les contrées du Monde : en Amazonie, en Afrique, en Australie. Ils ne sont pas en arrière de l’Histoire. Ils sont en réserve pour être nos éclaireurs et nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles ».

Nommé Ambassadeur de bonne volonté auprès de l’Unesco pour les questions polaires, Jean Malaurie est convaincu qu’une science nouvelle doit s’élaborer, non seulement pour l’étude et l’avenir des sociétés du Grand Nord, mais aussi pour l’ensemble des peuples dits premiers, quel que soit le continent. « Nous assistons à la naissance d’une metaculture et à l’émergence de nouvelles nations ». Alors que, sous couvert de mondialisation, les états « avancés » tentent de mettre au pas les peuples qui se veulent différents, il rappelle que c’est grâce à leur sagesse que, pendant des millénaires, s’est maintenu l’écosystème de la planète. « Notre avenir est lié à celui des minorités » affirme-t-il, confiant dans l’inépuisable énergie des peuples du nord : Les « peuples racines » sont à la source même – et donc partie intégrante – de la vie de l’humanité qui se construit sur notre planète ; et ils sont susceptibles d’apporter aux nations « avancées » le second souffle indispensable pour affronter le nouveau siècle et ses formidables défis. » Désormais, son œuvre scientifique est inséparable de combats menés sous l’égide de l’Unesco, qui l’a nommé Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires en 2007.

Il est des hommes qui disent « non » au défaitisme et réagissent aux plus inquiétantes prédictions, prouvant que le cours de l’histoire dépend de l’esprit créatif et de la largeur de vues de quelques hommes libres : des Mandela, Gandhi, Spinoza, Soljenitsyne… Jean Malaurie.

Dominique Sewane

Le souffle du mort. Dominique Sewane. Paris. collection Terre Humaine Poche. Pocket.

[1]La Flûte des Origines – Un Soufi d’istanbul, Kudsi Eerguner, Entretiens avec Dominique Sewane, Collection Terre Humaine, Plon, 2013

[2]Finalement, ma thèse sur les rites initiatiques des Batammariba fut soutenue vingt ans plus tard sous la direction de Michel Cartry – Jean Malaurie étant le président du jury – et quelques années plus tard, fut publié le Souffle du Mort – Les Batammariba (Togo, bénin)dans la collection Terre Humaine, qui a contribué à faire reconnaître la profondeur de leur pensée lorsque leur territoire, le Koutammakou,  fut inscrit au Patrimoine mondial.

[3]Paul Mercier, Tradition, changement, histoire – Les Somba du Dahomey septentrional, éd. Antropos, Paris, 1968

[4]Koutammakou-Lieux sacrés, Bantéé N’Koué, Bakoukalébé Kpakou, Dominique Sewane. Préface de Jean Malaurie – Postface de Marcus Boni Teiga. Editions Hesse. 2018

Voyager, ressentir, résister Rencontre avec Jean Malaurie – Sciences Humaines

 Sciences Humaines - Octobre 2018 - Mensuel N°307 - Alizée Vincent
Depuis ses premières expéditions en terres inuits, il y a soixante-dix ans, l’ethnogéologue Jean Malaurie milite pour retrouver la sagesse des peuples primitifs, en osmose avec la nature. Son dernier ouvrage, Oser, résister, met en scène son combat.

Orienté plein nord et vue sur la mer. L’appartement dieppois de Jean Malaurie est propice aux rêveries polaires. Une peau de bête trône sur le fauteuil. Un pastel – un ciel étoilé – patiente sur son chevalet. C’est là que le spécialiste des Inuits passe ses étés. La ville normande, cité d’explorateurs auxquels il aime se comparer, l’inspire. Le reste de l’année, il vit dans le riche quartier parisien des Tuileries.

Il sort une bouteille de vin blanc, nous nous installons, la Manche pour horizon. L’homme de 95 ans se veut romantique. Il énumère ses réussites, d’une voix rauque : d’abord géomorphologue (il étudiait les pierres), puis ethnologue, directeur de recherches émérite au CNRS, à l’EHESS, fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine » qui publia, entre autres, Tristes Tropiques, ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur de l’Académie polaire d’État en Russie, « pardonnez moi : premier homme à avoir atteint le pôle géomagnétique »… Impossible de l’arrêter pendant qu’il délivre, indomptable, le récit de ses trente-neuf expéditions polaires, ou qu’ils s’insurge contre les « mauvaises moeurs » de la recherche française. Les deux principaux combats de sa vie, racontés d’une plume enlevée dans son dernier ouvrage, Oser, Résister.

Professeur Jean Malaurie

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Pourquoi êtes-vous parti à la rencontre des peuples de Thulé en 1950 ?

En hypokhâgne, au lycée Henri IV à Paris, avec mon condisciple et bon camarade  Jean d’Ormesson, j’ai découvert une phrase de Kant qui m’a hantée : « Il n’y a rien qui ne parvienne à l’intelligence qui ne soit passé par les sens. » C’est à ce moment-là, en 1943, que l’Allemagne nazie a institué en France l’odieuse loi sur le Service du travail obligatoire, encore davantage entachée par la doctrine de la relève.  Il était hors de question que je travaille pour les Allemands nazis. Ma mère m’a donc incité à fuir, je devins réfractaire et résistant, tout d’abord dans le Vercors.  « Où est-il ? » harcelée par la police, elle est morte sous mes yeux, agonisant dans son lit, cherchant à me dire sa dernière pensée d’amour maternelle.  J’avais impérativement besoin d’une autre éducation et je l’ai cherchée chez les primitifs.

En janvier 1948, l’Académie des sciences me désigne géographe/physicien  de l’expédition polaire française au Groenland Paul-Emile Victor, pour deux ans. Géo-cryologue, j’explore la physique complexe des eaux occluses dans les veines des pierres au sein d’une thèse de Doctorat d’état. J’établis, pour de grands éboulis nord-groenlandais et d’âge ordevicien (500 millions d’années), les principes d’homéostasie, la nature se régule, et je me rattache à la doctrine de James Lovelock qui fonde les principes de l’écologie.

En juin 1950, je suis parti dans l’extrême Nord, chez le peuple le plus septentrional, sans crédit et sans équipement, pour vivre auprès d’esquimaux violents et chamaniques. Mais pourquoi le Nord ? C’est l’un des mystères de ma vie, guidé par des présciences sauvages, et qui sait, une hérédité primitive.

Qu’est-ce que les Inughuits vous ont appris ?

Le silence intérieur, zen. J’ai découvert que les Inughuits sont de fait taoïstes. Leur culture m’a véritablement fait naître. Pendant mes 26 premières années, je n’étais qu’une caricature de moi-même. En trois mois, ils m’ont fait enfanter du véritable Jean Malaurie, reconnecté à mon moi néandertalien que j’inventais. À leur contact, je suis notamment devenu animiste. Ils m’ont permis de retrouver l’unité avec le monde animal, perdue au fil des siècles. Le divorce de l’homme avec l’animal, avec qui il vivait en état hybride, est une des plus grandes dates de l’histoire de l’humanité. Les Inuit me l’ont fait comprendre, lors d’une de leurs chasses, qu’ils ne tuent pas, mais ils courtisent l’animal qui se laisse tuer pour vivre en l’homme. Telle est leur foi. Lorsqu’ils se trouvent devant un trou de glace, muets, pendant des heures, ils interrogent les forces de l’invisible qui les entourent. La géophysique avec ses principes mathématiques ne prend tout son sens que dans la tradition primitive : la parole des pierres, les géométries du sol formées par les jeux du gel appelées la cryopédologie qui fonde mes recherches sur les éboulis, les sols polygonaux…  Et les Inuit ? À quoi pensent-ils ? Qu’ils sont les fils de l’animal. Les Inughuits ont compris que l’homme a des héritages biologiques qui proviennent du monde minéral et surtout du monde animal. Leurs pensées auraient passionné Bergson mais aussi les surréalistes comme André Breton.

Les peuples-racines ont une conscience métaphysique. Ces civilisations, malgré leur retard technique sur les pays développés, sont en avance sur les nôtres. Leur confiance illimitée dans les lois complexes de la nature qu’interprète le Chaman leur apprend qu’elle possède une double face : bonne mais aussi mauvaise. C’est lui qui interprète les règles impératives. La culture occidentale s’est séparée du monde écologique. Elle pollue, elle gaspille, et elle ne raisonne que par scientisme. La science sans préscience représente un risque mortifère pour l’humanité. Pierre Rabhi, oui, tu es mon frère.

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Que conseilleriez-vous à un jeune occidental aujourd’hui, pour faire face à ces défis ?

OSER, RESISTER ! Lance-toi cher camarade ! Lis tout ! Voyage en tout milieu les yeux ouverts, l’oreille attentive, dans le monde entier. Tu vas enfin découvrir l’homme, cet inconnu. Plus concrètement, je lui suggèrerais de suivre le quotidien que j’ai vécu en tant que fellowdans au Magdalen College d’Oxford pendant un an. Étudier ensemble, manger ensemble, dormir au même endroit. Aller prier ou chanter le matin, dans la chapelle environnante, ou, si le fellow est laïc, dans la salle de musique. Se promener dans l’immense bibliothèque ou le parc. On ne peut dialoguer et réfléchir que dans la beauté, comme dans la villa Médicis à Rome. Assez de tours ciment pour les universités parisiennes.

Si vous débutiez votre carrière aujourd’hui, en 2018, feriez-vous les choses différemment ?

J’aurais passé davantage de temps à forger mon itinéraire intérieur, en méditant et en cessant d’être sottement laïc. Cela aurait pu être dans un monastère comme au Mont Athos avec l’écrivain Jacques Lacarrière, en contemplant la mer et l’esprit caché des immenses banquises ou en parcourant le monde comme un Arthur Rimbaud. J’aurais aussi été d’avantage physicien. J’aurais aimé comprendre mes pouvoirs sensoriels, en travaillant sur la perception visuelle de la couleur comme mon remarquable collègue Michel Pastoureau. Vivre la révolution de l’étude des neurones. Tout ceci a été étouffé trop longtemps. Ce que je sais, c’est qu’il y a un invisible, un sens caché à l’histoire de l’univers et j’aimerais qu’il me parle. La prescience sauvage, oui on peut le dire, puisque c’est un des dons du Saint-Esprit : « Les dons sont encore appelés « esprits » parce l’âme les reçoit comme l’haleine même de Dieu » nous dit Jean de St-Thomas.

Propos recueillies par Alizée Vincent

www.scienceshumaines.com – mensuel N°307 – Octobre 2018 – Auxerre

Retrouvez l’intégralité de l’article sur : https://www.scienceshumaines.com/voyager-ressentir-resister-rencontre-avec-jean-malaurie_fr_39929.html

Oser, Résister par Giulia BOGLIOLO BRUNA

Dès le titre le ton est donné. A l’instar d’Indignez-vousde Stéphane Hessel, Oser, résister de Jean Malaurie est un manifeste d’humanisme écologique foncièrement militant et prophétique.

À l’encontre de l’indifférence, du conformisme intellectuel et des folies écocidaires qui menacent la planète, Malaurie alerte les consciences endormies, obnubilées par le mythe trompeur d’un progrès linéaire et irréversible : « La diversité culturelle est une réalité scientifique qu’il faut autant que possible protéger, tout comme la biodiversité. Sinon, nous deviendrons, dans les mégapoles qui s’agrandissent toujours davantage, un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image » (p.31).

Penser, résister et agir.

« Faire pour être »(p.249).

Réfractaire-résistant au régime nazi, il est animé par une aspiration impérieuse à la liberté qui est d’abord libérationau sens de Montaigne, affranchissementde toute servitude matérielle et de tout dogmatisme. Ainsi s’insurge-t-il de toutes les « dictatures totalitaires, qu’elles soient militaires, intellectuelles ou économiques » (p.15).

Être libre, c’est choisir. Être libre, c’est se choisir.

La philosophie malaurienne de l’engagement se construit autour d’une triade : oser, résister et s’aventurer. Cette triangulation se matérialise tant dans sa production scientifique et dans son activité éditoriale que dans son œuvre de pédagogue. Et ce, car, comme le rappelait Stéphane Hessel, « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».

Ainsi, méandrisant sur la banquise des idéeset cheminant dans les labyrinthes d’une mémoire “proustienne”, ce Savant inspiré et inspirant, qui procède à la croisée des savoirs, retrace, dans cet ouvrage passionnant et par moment intimiste, l’anamnèse de son parcours exceptionnel d’intellectuel engagé se livrant à la quête d’une Vérité qui est par essence asymptotique.

Dans la pensée malaurienne, Oserrenvoie au moment d’affirmation de soi par lequel le Sujet se choisit et Résisterà la manifestation – ou, plus précisément, à l’actualisation– de sa congruence, soit la capacité à demeurer fidèle à ses intuitions premières en contrecarrant les pressions sociales et les processus assimilateurs pour mieux affirmer sa singularité.

Singularité au sein d’un arc-en-ciel d’altérités, le Sujet ne s’affirme harmonieusement qu’à condition de cultiver le goût de l’Autre. Autrement dit, d’entreprendre un cheminement éthique. Aussi chez Malaurie Résisterest-il un acte de liberté pour soi et pour / par Autrui : s’enracinant dans une éthique de l’altérité, il fonde et matérialise un exercice de la responsabilité envers Autrui. D’où son engagement à combattre la barbarie nazie et les pulsions ethnocidaires et écocidaires d’un Occident prédateur.

Le nonà la “loyale collaboration”est fondateur car ilopère une métamorphose chez le jeune Malaurie qui ose enfin suivre ses intuitions premières et les traduire en actes. Au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, il décide de s’enfuir “ailleurs” : il répond alors à l’appel impérieux du Grand Nord qu’il perçoit comme un lieu virginal de palingenèse et un espace-mémoire des Commencements. Aimanté par ce « lieu de légende » (p.131) qu’est l’Ultima Thule, il y rencontre « non pas des brutes préhistoriques, mais desméditants contemplatifs’’ […]. Et c’est alors que j’ai fait la connaissance de l’homme naturé » (p.23).

A l’école du chamane Uutaaq, Malaurie, « [ce]Blanc [qui]parle avec les pierres »(p.133), se libère du carcan bourgeois des apparences, retrouve sa « primitivité du Nord ». En compagnonnage avec ces chasseurs aux pouvoirs premiers, il s’initie à une lecture osmotique de la Nature, perçue comme un Tout animé, conservateur et en perpétuelle métamorphose. Attentif à la parole du silence, sensible au langage du sacré, il traque les bruissements de l’énergie de la matière et questionne l’ordre « singulier [d’une Nature …] qui nous transcende » (p.23).

De la pierre (ujaraq) à l’homme (Inuk), de l’homme au cosmos, Malaurie apprend à questionner les arcana mundi : « […] mon propre itinéraire […]m’a conduit, après une approche très attentive de l’homéostasie des pierres dans les éboulis du nord-ouest du Groenland, à des considérations animistes. Oui, j’ai ressenti leur force, leurs appels, et j’ai appris, avec les Inuit, à faire le vide en moi dans un état zen »(p.116).

Mobilisant sensorialité et affect, il perçoit le message du sensible et capte quelques notes de l’harmonie invisible de l’Univers. Et ce, car l’intelligence des harmoniques cosmiques échappe à la seule appréhension rationnelle. Ainsi ne se contente-t-il pas d’une étude des manifestations perceptibles, mais part-il, inuitisé, en quête d’intelligences. Il apprend à interroger, au travers du prisme rationnel du géographe et à l’aune de la sensibilité empathique du géo-philosophe, les veinures de la pierre (ujaraq), la graphie de la terre et les pulsations telluriques de Nuna, la terre sacrée des Inuit.

Expédition en Terre d’Inglefield conduite par Jean Malaurie en 1950-1951, en compagnonnage avec le chasseur inuit Kutsikitsoq. © Jean Malaurie.

Au retour de son expédition cartographique et géographique en Terre d’Ellesmere (printemps 1951), il assiste, en témoin oculaire, à l’apocalypse des Inughuitconfrontés à un choc civilisationnel qui les fait basculer dans les affres d’une modernité agressive et destructrice. Du haut d’un glacier, il découvre avec effroi l’installation de la base nucléaire américaine ultra-secrète de Thulé qu’il ressent comme le viol de ce peuple immémorial et la profanation d’un haut-lieu. Affrontement symbolique entre un Peuple-racinequi sacralise Nuna, la Terre nourricière des ancêtres, et l’Occident prédateur et agressif qui sécularise l’espace et s’en approprie : « Mon sang de résistant s’est réveillé. […] Je n’ai jamais cédé sur le plan du respect du plus faible » (p.17).

Missionné par le chamane Uutaaq, Malaurie plaide la cause inuit auprès du général américain responsable de la Base.

Oser, résister et créer…

Face à cet événement shakespearien, il se doit d’alerter l’opinion publique : il choisit alors l’écriture comme arme de combat. En 1955 il fonde la collection d’anthropologie narrative et réflexive Terre Humaineque Les Derniers Rois de Thuléinaugurent. Manifeste de philosophie implicationniste, ce récit-témoignage – devenu un classique – narre les histoires entrecroisées d’une rencontre – celle de Malaurie avec les Inuit Polaires-, d’une initiation et d’un choc civilisationnel. Et ce, dans un style d’écriture original et militant où s’harmonisent le temps historique d’un peuple et le temps biographique de l’observateur participant.

Aussi, le jeune Chercheur embrasse une éthique de résistance, se fait défenseurdes peuples autochtones et dénonce un racisme culturel aussi néfaste que « le racisme racial mais […] plus insidieux » (p.29).

Dans une vision eurocentrique, le Sauvage c’est toujours l’Autre : Malaurie dénonce l’impérialisme du Même, qui traduit le malaise épistémologique et la peur ontologique des Européens confrontés à une altérité perçue comme ‘scandale’ : « les rationalistes ont longtemps considéré que ces “Pygmées boréaux”ne pouvaient pas être considérés comme des hommes de civilisation. Ces Sauvages du Nord, jusqu’au XXe siècle, étaient relégués en arrière de l’histoire. Ils devaient donc être étudiés au musée de l’Homme, tombeau des sociétés primitives – ces peuples étant jugés en voie de disparition. De structure trop élémentaire, ils ne figuraient pas dans les manuels d’histoire et géographie, même au titre de l’anecdote ou de l’histoire de l’exploration » (p.150).

Les Inuit : des Sauvages ? Des barbares idolâtres ? Des primitifs ?

Absolument non, tonne impérieux Malaurie : les Inuit sont des hommes de civilisation, porteurs d’une “pensée sauvage”, aux logiques complexes et enchâssées, qu’il convient de décrypter, avec humilité et respect. Telle est la leçon de l’éminent Savant qui, depuis un demi-siècle, se fait l’inlassable défenseur et porte-voix des minorités – de toutes les minorités, du proche et du lointain -, et de ces Peuples Premiersdont il appelle l’Occident matérialiste et consumériste, « ayant rompu ses liens fondateurs avec la nature, liens intellectuels mais aussi spirituels » (p.234), à accueillir la parole inspirée et… inspirante.

Ni en dehors ni en arrière de l’Histoire, les Peuples Premiers ne sont pas des « reliques de l’humanité en voie de disparition » (p.16). Au contraire, ils sont dépositaires d’une philosophie écologique ante litteram,à même de suggérer un nouveau modèle de développement capable de concilier les impératifs sociaux, les exigences économiques et le souci de l’environnement.

Si l’on veut contrer la mondialisation sauvage, l’Occident doit s’affranchir « de sa philosophiecoloniale qui a fondé sa puissance » (p. 239) et vaincre son logocentrisme. Ce qui implique la reconnaissance des cultures autres, de leur féconde diversité et complémentarité : « Le temps du mépris estdésormais passé. » (p.18).

Face au mortifère réchauffement climatique, Malaurie condamne sans appel le mythe d’un progrès linéaire et irréversible : « L’histoire de l’homme, habitée par l’idée du progrès, est tragique. Elle a deux faces et, à la fin des fins, elle est, pour tous suicidaire » (p.126).

A la rhétorique lénifiante des vérités dogmatiques, il oppose une pensée libératrice qui se veut fidèle à une téléologie humaniste. Pensée questionneuse qui prône la primauté d’un doute procédural d’inspiration augustinienne : « Chercher comme devant trouver, mais trouver comme devant chercher encore » rappelle l’Évêque d’Hippone. Entrecroisant appréhension sensorielle, intuition mémorielle et sensibilité, Malaurie développe une démarche épistémologique qui s’enracine dans un empirisme critique. Ainsi s’informe-t-il à une éthique de la recherche dialogique et co-constructive qu’il conçoit comme « unsacerdoce » (p.180).

La pédagogie malaurienne repose sur l’articulation entre une maïeutique d’inspiration socratique et l’enrichissement mutuel qui dérive du dialogue entre maître et disciple.

Les portes de la transcendance. Groenland, 2011 © Giulia Bogliolo Bruna

« Penser, c’est faire penser » (p.85),

Connaître, c’est faire connaître dans la perspective d’une science humainement-centrée. Et ce, car la transmission des savoirs – et les séminaires au Centre d’Études Arctiques en témoignent – ne saurait se réduire à une relation asymétrique entre maître et élève. D’où la figure de l’“enseignant enseigné”qui incarne, à bien de titres, l’humanisme malaurien et son audace.

S’aventurer enfin en homme libre en quête des vérités premières, du sens ultime de l’existence… Habité par une pensée “chamanisante”, Malaurie part à la recherche du temps perdu, de ce « temps de méditation spirituelle » (p.243) qui ouvre à la « vérité du divin entrevu chez les Inuit » (p.243).

Ainsi, le Géophilosophe fixe l’imaginaire de la mémoire dans ses pastels nocturnes d’une puissante force dramaturgique : « Je cherche à retrouverce temps de méditation spirituelle que j’ai vécu sur mon traîneau, accompagné de mes choristes, les chiens, dans la nuit polaire où, dans cet environnement exceptionnel de Thulé, je croyais m’approcher de l’unité originelle, de l’univers cristallin de la vie éternelle » (p. 243).

Épiphanie du souvenir, cette expression artistique, que Malaurie dénoue de toute préciosité, est une écriture de l’intériorité où se télescopent un passé révivifié, un présent nostalgique et un futur d’éternité.

Ukpirniq, croire …

Giulia Bogliolo Bruna, ethno-historienne, membre du Centre d’Études Arctiques et spécialiste de la culture inuit et de l’œuvre malaurienne

Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie

di Giulia Bogliolo Bruna - CISU, 2016

« Equilibri artici. L’umanesimo ecologico di Jean Malaurie » ripercorre l’itinerario intellettuale dell’eclettico studioso, « monumento » della cultura francese cui hanno reso un vibrante omaggio il mondo accademico e la sfera istituzionale. Attingendo a un ricco ed inedito materiale documentario, questo saggio, traduzione italiana di « Jean Malaurie: une énergie créatrice » (Parigi, Armand Colin, 2012) ne illustra la feconda creatività che si è espressa in una pluriforme – ma organica – produzione scientifica ed editoriale.

Recensione (di René Maury): 

Già pubblicato in Francia con il titolo Jean Malaurie, une énergie créatrice, questo volume, nella versione italiana tradotta e completata dall’Autrice, offre una vasta panoramica della densa attività di un grande esperto delle aree artiche, Jean Malaurie, sebbene meno noto in Italia di un altro esploratore francese delle zone polari, l’etnologo Paul-Émile Victor, o, in altro ambiente, di Jacques-Yves Cousteau, esploratore oceanografico. Mostro sacro degli ambienti artici e instancabile ricercatore sia solitario che con spedizioni scientifiche, Malaurie, geografo di formazione ma noto come etno-storico-sociologo, comunque a cavallo tra la geomorfologia, l’antropologia, la geografia umana e l’ecologia scientifica, ha segnato un’epoca, privilegiando le ricerche sul campo, e associando sempre ad esse i popoli artici dalla Groenlandia alla Siberia, fra i quali egli si insediava per mesi, impegnato in osservazioni ed interviste.

Il denso volume, curato da Giulia Bogliolo Bruna – a sua volta etnostorica e antropologa, membro della Società Geografica Italiana e di altre società scientifiche, studiosa anche di popolazioni Inuit e impegnata in altri campi di studi americanistici – appare come un ampio percorso soggettivo nella vastissima attività di Malaurie, mettendo a disposizione del lettore una ricca documentazione basata su testi originali, citazioni di lavori pubblicati o di materiali orali, lettere e discorsi dall’archivio personale – aperto per l’occasione all’Autrice – un corredo fotografico e una densa bibliografia articolata; insomma un omaggio al poliedrico studioso, una biografia intellettuale di Malaurie.

Dai sei capitoli, che vanno dal richiamo che il Nord ha presto esercitato su Malaurie, alle prime ricerche geomorfologiche e cartografiche, alla progressiva “inuitizzazione” dell’autore e al richiamo al sacro nel frequentare le comunità nordiche, fino all’impegno militante dell’intellettuale umanista, rileviamo piuttosto agevolmente la sua formazione geografica. Dai primi approcci sul campo in Marocco e nel Sahara, per restare comunque ancorato alll’affascinante natura del deserto e nel contempo per fuggire al mondo accademico, egli si dirige verso la quasi sconosciuta Groenlandia, su consiglio del maestro della geografia Emmanuel de Martonne, prima come geografo delle Expéditions polaires françaises del noto Paul-Emile Victor, e poi spesso in solitario presso i popoli Inuit; fino a essere titolare della prima cattedra di Geografia polare all’Istituto di Geografia di Parigi.

Un lungo capitolo è dedicato alla sua attività editoriale, con la creazione della fortunata collana editoriale Terre Humaine, aperta col suo saggio Les derniers rois de Thulé (1955, sulla comunità Inuit groenlandese travolta e in parte dispersa dalla creazione della base militare nucleare americana di Thulé), seguito dal noto Tristes tropiques dell’antropologo Claude Lévi-Strauss, e tuttora attiva per la diffusione di lavori non di taglio esclusivamente universitario.

Un’altra parte del volume tratta della cura di Malaurie per l’archiviazione e la valorizzazione del materiale antropologico, anche orale, e per la costituzione – associandovi sempre collaboratori Inuit – di una struttura di ricerca col Centre d’Études Arctiques, oggetto di interesse anche in Canada, Danimarca e Russia.

Ancora da segnalare nel libro la prefazione di Anna Casella Paltrinieri e la postfazione di Luisa Faldini, co-direttrice con Elvira Stefania Tiberini della collana italiana “Etnografie americane” (nella quale è inserito questo volume). Da esse traspare ulteriormente l’impegno di militante politico-ecologico di Jean Malaurie, già dalla sua azione di partigiano durante la Seconda guerra mondiale, oggi sempre pronto a denunciare con proclami, documenti e testimonianze locali i mali interni ed esterni dei popoli marginalizzati del Grande Nord, ai quali egli resta tuttora visceralmente legato.

di Giulia Bogliolo Bruna

Présence exceptionnelle de Jean Malaurie à Blois aux 21es Rendez-vous de l’Histoire

Professeur Jean MALAURIE est invité en qualité de « Grand témoin », une place d’honneur, le dimanche 14 octobre à 10h, pour un débat d’une heure animé par le rédacteur en chef de la revue L’Elephant, à l’occasion du plus grand festival des idées en France, LES RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE – La puissance des images – à Blois.

Oser, Résister – La sagesse des peuples premiers – Sciences et Avenir

Sciences et Avenir - Août 2018 - N°858
La sagesse des peuple premiers

CHAMANISME Mordant, inspiré, Jean MALAURIE […] revient sur son parcours de scientifique et de réfractaire. Le géomorphographe, qui aime à dire qu’il parle avec les pierres – « le son d’une pierre est une parole » – et a été initié au chamanisme, se bat depuis les années 1950 pour les Inuit de Thulé au Groenland, menacés notamment par une base nucléaire américaine. Il nous invite à ralentir nos destructions, à réfléchir à la sagesse des peuples premiers et moque les scientistes, les marxistes ou les Occidentaux aussi obtus qu’imbus d’eux-mêmes. Il appelle à oser, résister et s’aventurer pour « ne pas devenir un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image et l’informatique ».

R.M.

LE TEMPS D’UN BIVOUAC – Jean MALAURIE – radio France Inter

Émission "LE TEMPS D'UN BIVOUAC" sur la radio France Inter - mardi 24 juillet 2018

Jean MALAURIE et les Inuits de Thulé

Le temps d’un bivouac, Jean MALAURIE nous emmène à la rencontre d’un peuple légendaire : les Inuits de Thulé.

Contrée la plus septentrionale de la Terre, Thulé a longtemps été une terre de mystères, attirant les grands explorateurs des pôles.

C’est en 1950 que Jean MALAURIE découvre pour la première fois le peuple mythique qui l’habite. Fasciné par la vie de ces Inuits qui savent écouter la nature, le géographe partage leur quotidien : il apprend la langue, écoute les mythes sacrés et découvre la « pensée sauvage ». Mais en 1951, ce territoire fragile se retrouve menacé par l’installation d’une base nucléaire. En fervent défenseur des régions polaires, Jean Malaurie écrit Les derniers rois de Thulé et fonde la collection Terre Humaine, avec l’idée de faire s’exprimer les « populations de culture orale, dont la parole est confisquée ».

Il nous raconte ses expéditions dans le Grand Nord et nous fait part de son combat pour la défense des minorités. Jean MALAURIE rappelle que l’Arctique rentre dans une aire turbulence, une tension politique où la Chine devient une puissance polaire majeure. Elle vient d’installer une station d’études arctiques en Islande dotée de moyens financiers considérables et guettant dangereusement le Groenland.

Professeur MALAURIE profite de son passage sur les ondes de la radio France Inter pour relayer l’appel du Député au parlement groenlandais, Per ROSIN-PETERSON, personnalité autochtone, et membre de la Commission pour la rédaction d’une Constitution, qui demande à la France d’aider le Groenland à obtenir son indépendance et entrer dans l’Union Européenne.

(Ré)écouter l’émission :
https://www.franceinter.fr/emissions/le-temps-d-un-bivouac/le-temps-d-un-bivouac-24-juillet-2018-0

Appel du Député au parlement du Groenland Per ROSING-PETERSON

Dans le premier numéro – printemps 2018 – de la revue De la pierre à l’humain, bulletin du Fonds Polaire Jean MALAURIE, Per ROSIN-PETERSON (PRP), Député au parlement groenlandais, personnalité autochtone, et membre de la Commission pour la rédaction d’une Constitution, répond aux questions de Jean Michel HUCTIN (JMH), anthropologue, laboratoire CEARC, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
Premier numéro de la revue « De la pierre à l’humain. Bulletin du fonds polaire Jean Malaurie ». Une revue de vulgarisation scientifique sur les recherches françaises en milieux arctiques. Une collaboration EPHE, Université PSL Paris et Muséum national d’Histoire naturelle. Printemps 2018.

[…] JMH : Tu sais que Jean MALAURIE considère les Inuit comme des « sentinelles de l’Arctique » parce qu’ils sont les héritiers d’un savoir socio-écologique ancien qui permettait aux humains de vivre de la nature en la respectant. Quel rôle pourraient-ils jouer pour sensibiliser le monde au changement climatique et à la préservation de l’environnement ?

PRP : […] Depuis quelques années, ce monde civilisé se réveille mais est-ce que, par exemple, la signature de l’accord de Paris de la COP21 va changer quelque chose en mieux ? Je l’espère car jusqu’à maintenant ce monde a été occupé à creuser sa propre tombe. Jean MALAURIE le sait et j’ai toujours vu un lien invisible mais fort entre lui et nous, inuit du Groenland. Avec lui, nous devons faire prendre conscience à ce monde civilisé que son comportement est suicidaire et destructeur pour nous tous.

[…]

JMH : Je sais que tu apprécies particulièrement la France depuis de nombreuses années. Quel lien fort peuvent développer nos deux pays entre eux ?

PRP : Je vais simplement me référer à ce que Jean MALAURIE a suggéré il y a quelques années, à savoir que la France devrait utiliser le Groenland comme la clé pour entrer dans l’Arctique et que le Groenland devrait utiliser la France comme la clé pour entrer dans l’Union Européenne. La France et le Groenland auraient tout à gagner à construire un grand partenariat basé sur un bénéfice mutuel, je sais que la France peut le comprendre. C’est un point de vue que le Danemark, par exemple, ne partage pas.

Propos recueillis, mis en forme et présentés par Jean-Michel HUCTIN, anthropologue.