Oser, Résister par Alain LEMOINE

« Le massacre organisé de la langue bretonne, ou du Gallo, émasculera-t’il la pensée de notre peuple ? Une langue vient à disparaitre et c’est la traduction du mot espoir comme l’écrit Georges Steiner, qui s’engloutit dans les sables mouvants du temps et de la mémoire des hommes. Combien d’entre nous, nous Bretons, parlons aujourd’hui la langue de nos pères, malgré un regain d’intérêt dans les écoles et à l’université ? L’influence politique néfaste ne date pas d’hier… Je suis du pays Gallo, un vrai Breton… l’humiliation nourrit la colère, le pouvoir centralisateur de 1789 rendit caduque le traité franco-breton signé en 1532. Il garantissait pourtant les valeurs civilisationnelles de la Bretagne. La France  est une mosaïque ».
Le quêteur de mémoire. Pierre Jakez Hélias. Paris. CRNS éditions / PLON. collection Bibliothèque Terre Humaine
Ainsi s’exprime Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS). Sous le titre « Libre parole d’un Breton », il a publié la préface du deuxième grand livre Terre Humaine « Le quêteur de mémoire » de Pierre Jakez-Hélias (2013. Paris. Bibliothèque Terre Humaine PLON / CNRS éditions). C’est une préface courageuse, rappelant que Terre Humaine est une révolte, un combat. Alain Lemoine est un de mes compagnons : « Compagnons, sommes-nous, d’une même traversée, d’un même destin croisé, partagé. Ce qui nous engage et nous unit.« 

Voici les quelques lignes sur mon dernier livre « Oser, Résister » qu’il a voulu nous faire partager :

Oser,  Résister…

La vision erronée qui formate, minimise, ou néantise, veut que le « sauvage », caractérisé par son peu d’appétence au progrès technique, soit un être frustre, incapable d’avoir une pensée construite. Jean Malaurie propose un autre regard, distancié, approfondi ; un regard autre vers l’Autre, reconnu à l’égal de soi-même. Le voile de l’arrogance se déchire. Apparaît une réalité supérieure, féconde, essentielle, car la pensée de ces hommes dits primitifs se révèle à nous au diapason d’une singulière approche de la nature, du monde et du cosmos, pensée extraordinairement devancière, novatrice, a contrario de celle que nourrit trop souvent nos sociétés avancées. Cette pensée réhabilitée des peuples racines offre des voies de sortie aux culs de sacs de la modernité : un écosystème social de tonalité philosophique célébrant l’unité du Tout, prônant l’égalité ontologique des quatre règnes, minéral, végétal, animal et humain. Cette proposition induit la sacralisation de Mère Nature, le respect du vivre ensemble au profit des équilibres fondamentaux, dans la stricte observance de règles combattant l’accumulation, privilégiant le partage, l’égalité et la justice, quand chacun est reconnu dans sa spécificité et sa différence. Une leçon à méditer en ces temps où l’individualisme fait rage, en ces temps de mépris où règnent les égoïsmes dévastateurs. Sans doute, l’un des mérites majeurs de cet ouvrage – lequel s’inscrit bien évidemment dans le droit fil de combat et de résistance de la prestigieuse collection « Terre Humaine ». Il réhabilite dans sa profondeur, comme dans sa puissance, la pensée archaïque, complexe, intuitive, que l’auteur nous invite à réapprendre et défendre : « La biodiversité culturelle est une obligation scientifique et politique qui devrait s’imposer à tous gouvernements et être érigée comme une loi universelle aux Nations Unies ».

L’assertion : « il y a un ordre de la nature singulier qui nous transcende », nourrit la pensée de l’auteur, lequel n’hésite pas – c’est son pari et son honneur – à appuyer la réflexion ordonnée à ce qui procède d’une autre réalité, fruit d' »une métaphysique de constatation ». Dès lors, il s’avoue sous l’emprise « des mouvements animistes qui cohabitent avec la raison ». Il y a chez Jean Malaurie la conviction résolument affirmée que la raison ne peut tout expliquer et qu’il faut un tuteur pour comprendre et saisir les choses, en leur questionnement comme en leur réponse, fût-elle improbable. Cela est d’autant plus remarquable que sa formation universitaire le désigne homme de science, des sciences « dures », ce qui, par définition, le range au titre de praticien de l’analyse objective qui distingue, classe et catégorise. Une raison éminemment raisonnante à l’appui du socle archéen de l’observation crue. Son grand mérite, et sans doute les esprits conformistes qui forment chapelle le lui reprocheront-ils, tient à ce qu’il ait fait sauter le verrou de cet impératif catégorique en replaçant définitivement les forces de spiritualité au coeur de la quête souveraine du sens. Une réhabilitation rendue nécessaire après toutes ces séquences d' »ismes » du XXème siècle, et les certitudes qui s’y rattachaient, et les horreurs qu’elles suscitèrent dont Nietzsche, déclamant la mort de Dieu, annonçait dans le même mouvement le grand vide qu’elle laissait en son sillage et les tragédies encore jamais vues qui s’en suivraient. C’est une nouvelle alliance, à laquelle nous sommes conviés, nous, enfants de la rupture, orphelins du sens Une mystique réconciliée à quoi nous invite la « pensée des origines » qui se veut ouverte au monde supra sensible, en corrélation intime avec « l’esprit de la matière ». Cela signifie retrouver la primitivité de notre rapport au monde, ce temps lointain de l’hybridation. Ce temps d’ultra sensibilité où nous fraternisions symbiotiquement avec notre environnement. En fait, toutes vérités que nous dictent les sociétés primitives, non dénaturées, douées de « prescience sauvage », ainsi que l’intitule Jean Malaurie. « Je soutiens que notre univers de pierres, de plantes, nos mers, nos océans, ne peuvent être considérés comme un métalogisme abstrait, dont est éliminée toute portée métaphysique. » Voilà bien que sonne, non le glas, mais le tocsin à l’endroit de nos errances. Du moins pouvons-nous l’espérer comme gage de notre sauvegarde.

Alain LEMOINE

Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS)

Voyager, ressentir, résister Rencontre avec Jean Malaurie – Sciences Humaines

 Sciences Humaines - Octobre 2018 - Mensuel N°307 - Alizée Vincent
Depuis ses premières expéditions en terres inuits, il y a soixante-dix ans, l’ethnogéologue Jean Malaurie milite pour retrouver la sagesse des peuples primitifs, en osmose avec la nature. Son dernier ouvrage, Oser, résister, met en scène son combat.

Orienté plein nord et vue sur la mer. L’appartement dieppois de Jean Malaurie est propice aux rêveries polaires. Une peau de bête trône sur le fauteuil. Un pastel – un ciel étoilé – patiente sur son chevalet. C’est là que le spécialiste des Inuits passe ses étés. La ville normande, cité d’explorateurs auxquels il aime se comparer, l’inspire. Le reste de l’année, il vit dans le riche quartier parisien des Tuileries.

Il sort une bouteille de vin blanc, nous nous installons, la Manche pour horizon. L’homme de 95 ans se veut romantique. Il énumère ses réussites, d’une voix rauque : d’abord géomorphologue (il étudiait les pierres), puis ethnologue, directeur de recherches émérite au CNRS, à l’EHESS, fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine » qui publia, entre autres, Tristes Tropiques, ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur de l’Académie polaire d’État en Russie, « pardonnez moi : premier homme à avoir atteint le pôle géomagnétique »… Impossible de l’arrêter pendant qu’il délivre, indomptable, le récit de ses trente-neuf expéditions polaires, ou qu’ils s’insurge contre les « mauvaises moeurs » de la recherche française. Les deux principaux combats de sa vie, racontés d’une plume enlevée dans son dernier ouvrage, Oser, Résister.

Professeur Jean Malaurie

[…]

Pourquoi êtes-vous parti à la rencontre des peuples de Thulé en 1950 ?

En hypokhâgne, au lycée Henri IV à Paris, avec mon condisciple et bon camarade  Jean d’Ormesson, j’ai découvert une phrase de Kant qui m’a hantée : « Il n’y a rien qui ne parvienne à l’intelligence qui ne soit passé par les sens. » C’est à ce moment-là, en 1943, que l’Allemagne nazie a institué en France l’odieuse loi sur le Service du travail obligatoire, encore davantage entachée par la doctrine de la relève.  Il était hors de question que je travaille pour les Allemands nazis. Ma mère m’a donc incité à fuir, je devins réfractaire et résistant, tout d’abord dans le Vercors.  « Où est-il ? » harcelée par la police, elle est morte sous mes yeux, agonisant dans son lit, cherchant à me dire sa dernière pensée d’amour maternelle.  J’avais impérativement besoin d’une autre éducation et je l’ai cherchée chez les primitifs.

En janvier 1948, l’Académie des sciences me désigne géographe/physicien  de l’expédition polaire française au Groenland Paul-Emile Victor, pour deux ans. Géo-cryologue, j’explore la physique complexe des eaux occluses dans les veines des pierres au sein d’une thèse de Doctorat d’état. J’établis, pour de grands éboulis nord-groenlandais et d’âge ordevicien (500 millions d’années), les principes d’homéostasie, la nature se régule, et je me rattache à la doctrine de James Lovelock qui fonde les principes de l’écologie.

En juin 1950, je suis parti dans l’extrême Nord, chez le peuple le plus septentrional, sans crédit et sans équipement, pour vivre auprès d’esquimaux violents et chamaniques. Mais pourquoi le Nord ? C’est l’un des mystères de ma vie, guidé par des présciences sauvages, et qui sait, une hérédité primitive.

Qu’est-ce que les Inughuits vous ont appris ?

Le silence intérieur, zen. J’ai découvert que les Inughuits sont de fait taoïstes. Leur culture m’a véritablement fait naître. Pendant mes 26 premières années, je n’étais qu’une caricature de moi-même. En trois mois, ils m’ont fait enfanter du véritable Jean Malaurie, reconnecté à mon moi néandertalien que j’inventais. À leur contact, je suis notamment devenu animiste. Ils m’ont permis de retrouver l’unité avec le monde animal, perdue au fil des siècles. Le divorce de l’homme avec l’animal, avec qui il vivait en état hybride, est une des plus grandes dates de l’histoire de l’humanité. Les Inuit me l’ont fait comprendre, lors d’une de leurs chasses, qu’ils ne tuent pas, mais ils courtisent l’animal qui se laisse tuer pour vivre en l’homme. Telle est leur foi. Lorsqu’ils se trouvent devant un trou de glace, muets, pendant des heures, ils interrogent les forces de l’invisible qui les entourent. La géophysique avec ses principes mathématiques ne prend tout son sens que dans la tradition primitive : la parole des pierres, les géométries du sol formées par les jeux du gel appelées la cryopédologie qui fonde mes recherches sur les éboulis, les sols polygonaux…  Et les Inuit ? À quoi pensent-ils ? Qu’ils sont les fils de l’animal. Les Inughuits ont compris que l’homme a des héritages biologiques qui proviennent du monde minéral et surtout du monde animal. Leurs pensées auraient passionné Bergson mais aussi les surréalistes comme André Breton.

Les peuples-racines ont une conscience métaphysique. Ces civilisations, malgré leur retard technique sur les pays développés, sont en avance sur les nôtres. Leur confiance illimitée dans les lois complexes de la nature qu’interprète le Chaman leur apprend qu’elle possède une double face : bonne mais aussi mauvaise. C’est lui qui interprète les règles impératives. La culture occidentale s’est séparée du monde écologique. Elle pollue, elle gaspille, et elle ne raisonne que par scientisme. La science sans préscience représente un risque mortifère pour l’humanité. Pierre Rabhi, oui, tu es mon frère.

[…]

Que conseilleriez-vous à un jeune occidental aujourd’hui, pour faire face à ces défis ?

OSER, RESISTER ! Lance-toi cher camarade ! Lis tout ! Voyage en tout milieu les yeux ouverts, l’oreille attentive, dans le monde entier. Tu vas enfin découvrir l’homme, cet inconnu. Plus concrètement, je lui suggèrerais de suivre le quotidien que j’ai vécu en tant que fellowdans au Magdalen College d’Oxford pendant un an. Étudier ensemble, manger ensemble, dormir au même endroit. Aller prier ou chanter le matin, dans la chapelle environnante, ou, si le fellow est laïc, dans la salle de musique. Se promener dans l’immense bibliothèque ou le parc. On ne peut dialoguer et réfléchir que dans la beauté, comme dans la villa Médicis à Rome. Assez de tours ciment pour les universités parisiennes.

Si vous débutiez votre carrière aujourd’hui, en 2018, feriez-vous les choses différemment ?

J’aurais passé davantage de temps à forger mon itinéraire intérieur, en méditant et en cessant d’être sottement laïc. Cela aurait pu être dans un monastère comme au Mont Athos avec l’écrivain Jacques Lacarrière, en contemplant la mer et l’esprit caché des immenses banquises ou en parcourant le monde comme un Arthur Rimbaud. J’aurais aussi été d’avantage physicien. J’aurais aimé comprendre mes pouvoirs sensoriels, en travaillant sur la perception visuelle de la couleur comme mon remarquable collègue Michel Pastoureau. Vivre la révolution de l’étude des neurones. Tout ceci a été étouffé trop longtemps. Ce que je sais, c’est qu’il y a un invisible, un sens caché à l’histoire de l’univers et j’aimerais qu’il me parle. La prescience sauvage, oui on peut le dire, puisque c’est un des dons du Saint-Esprit : « Les dons sont encore appelés « esprits » parce l’âme les reçoit comme l’haleine même de Dieu » nous dit Jean de St-Thomas.

Propos recueillies par Alizée Vincent

www.scienceshumaines.com – mensuel N°307 – Octobre 2018 – Auxerre

Retrouvez l’intégralité de l’article sur : https://www.scienceshumaines.com/voyager-ressentir-resister-rencontre-avec-jean-malaurie_fr_39929.html

Présence exceptionnelle de Jean Malaurie à Blois aux 21es Rendez-vous de l’Histoire

Professeur Jean MALAURIE est invité en qualité de « Grand témoin », une place d’honneur, le dimanche 14 octobre à 10h, pour un débat d’une heure animé par le rédacteur en chef de la revue L’Elephant, à l’occasion du plus grand festival des idées en France, LES RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE – La puissance des images – à Blois.

Oser, Résister – La sagesse des peuples premiers – Sciences et Avenir

Sciences et Avenir - Août 2018 - N°858
La sagesse des peuple premiers

CHAMANISME Mordant, inspiré, Jean MALAURIE […] revient sur son parcours de scientifique et de réfractaire. Le géomorphographe, qui aime à dire qu’il parle avec les pierres – « le son d’une pierre est une parole » – et a été initié au chamanisme, se bat depuis les années 1950 pour les Inuit de Thulé au Groenland, menacés notamment par une base nucléaire américaine. Il nous invite à ralentir nos destructions, à réfléchir à la sagesse des peuples premiers et moque les scientistes, les marxistes ou les Occidentaux aussi obtus qu’imbus d’eux-mêmes. Il appelle à oser, résister et s’aventurer pour « ne pas devenir un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image et l’informatique ».

R.M.

LE TEMPS D’UN BIVOUAC – Jean MALAURIE – radio France Inter

Émission "LE TEMPS D'UN BIVOUAC" sur la radio France Inter - mardi 24 juillet 2018

Jean MALAURIE et les Inuits de Thulé

Le temps d’un bivouac, Jean MALAURIE nous emmène à la rencontre d’un peuple légendaire : les Inuits de Thulé.

Contrée la plus septentrionale de la Terre, Thulé a longtemps été une terre de mystères, attirant les grands explorateurs des pôles.

C’est en 1950 que Jean MALAURIE découvre pour la première fois le peuple mythique qui l’habite. Fasciné par la vie de ces Inuits qui savent écouter la nature, le géographe partage leur quotidien : il apprend la langue, écoute les mythes sacrés et découvre la « pensée sauvage ». Mais en 1951, ce territoire fragile se retrouve menacé par l’installation d’une base nucléaire. En fervent défenseur des régions polaires, Jean Malaurie écrit Les derniers rois de Thulé et fonde la collection Terre Humaine, avec l’idée de faire s’exprimer les « populations de culture orale, dont la parole est confisquée ».

Il nous raconte ses expéditions dans le Grand Nord et nous fait part de son combat pour la défense des minorités. Jean MALAURIE rappelle que l’Arctique rentre dans une aire turbulence, une tension politique où la Chine devient une puissance polaire majeure. Elle vient d’installer une station d’études arctiques en Islande dotée de moyens financiers considérables et guettant dangereusement le Groenland.

Professeur MALAURIE profite de son passage sur les ondes de la radio France Inter pour relayer l’appel du Député au parlement groenlandais, Per ROSIN-PETERSON, personnalité autochtone, et membre de la Commission pour la rédaction d’une Constitution, qui demande à la France d’aider le Groenland à obtenir son indépendance et entrer dans l’Union Européenne.

(Ré)écouter l’émission :
https://www.franceinter.fr/emissions/le-temps-d-un-bivouac/le-temps-d-un-bivouac-24-juillet-2018-0

Appel du Député au parlement du Groenland Per ROSING-PETERSON

Dans le premier numéro – printemps 2018 – de la revue De la pierre à l’humain, bulletin du Fonds Polaire Jean MALAURIE, Per ROSIN-PETERSON (PRP), Député au parlement groenlandais, personnalité autochtone, et membre de la Commission pour la rédaction d’une Constitution, répond aux questions de Jean Michel HUCTIN (JMH), anthropologue, laboratoire CEARC, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
Premier numéro de la revue « De la pierre à l’humain. Bulletin du fonds polaire Jean Malaurie ». Une revue de vulgarisation scientifique sur les recherches françaises en milieux arctiques. Une collaboration EPHE, Université PSL Paris et Muséum national d’Histoire naturelle. Printemps 2018.

[…] JMH : Tu sais que Jean MALAURIE considère les Inuit comme des « sentinelles de l’Arctique » parce qu’ils sont les héritiers d’un savoir socio-écologique ancien qui permettait aux humains de vivre de la nature en la respectant. Quel rôle pourraient-ils jouer pour sensibiliser le monde au changement climatique et à la préservation de l’environnement ?

PRP : […] Depuis quelques années, ce monde civilisé se réveille mais est-ce que, par exemple, la signature de l’accord de Paris de la COP21 va changer quelque chose en mieux ? Je l’espère car jusqu’à maintenant ce monde a été occupé à creuser sa propre tombe. Jean MALAURIE le sait et j’ai toujours vu un lien invisible mais fort entre lui et nous, inuit du Groenland. Avec lui, nous devons faire prendre conscience à ce monde civilisé que son comportement est suicidaire et destructeur pour nous tous.

[…]

JMH : Je sais que tu apprécies particulièrement la France depuis de nombreuses années. Quel lien fort peuvent développer nos deux pays entre eux ?

PRP : Je vais simplement me référer à ce que Jean MALAURIE a suggéré il y a quelques années, à savoir que la France devrait utiliser le Groenland comme la clé pour entrer dans l’Arctique et que le Groenland devrait utiliser la France comme la clé pour entrer dans l’Union Européenne. La France et le Groenland auraient tout à gagner à construire un grand partenariat basé sur un bénéfice mutuel, je sais que la France peut le comprendre. C’est un point de vue que le Danemark, par exemple, ne partage pas.

Propos recueillis, mis en forme et présentés par Jean-Michel HUCTIN, anthropologue.

Les combats de Jean MALAURIE – Les Echos

Journal Les Echos - 5 juillet 2018 - par Marianne BLIMAN
Dans « Oser, résister », le scientifique, spécialiste du Grand Nord, nous fait partager ses réflexions sur les peuples autochtones et l’enseignement supérieur et la recherche, entre autres. Il revient sur nombre des étapes de son parcours. Stimulant !

Le propos. A 95 ans, Jean Malaurie n’a rien perdu de sa verve. Dernière preuve en date : « Oser, résister ». Il y plaide – comme il l’a déjà fait à de nombreuses reprises auparavant – la cause des peuples autochtones. Evoquant, par petites touches tout au long du texte, certains moments de ses si nombreuses expéditions dans le Grand Nord, en particulier au Groenland. Par ailleurs, il ne manque pas de porter un regard (très) critique sur le système universitaire français, recherche comprise. Malgré des passages d’un égocentrisme envahissant, son dernier livre permet de se (re)plonger dans le parcours exceptionnel de cet explorateur et scientifique précurseur.

L’auteur. Jean Malaurie a consacré sa carrière à des études d’anthropogéographie arctique et de développement des populations esquimaudes et nord-sibériennes, notamment. Directeur émérite au CNRS et à l’EHESS, il a fondé la collection Terre Humaine (éditions Plon), lancée en 1955 avec son livre « Les Derniers Rois de Thulé » et « Tristes Tropiques », de Claude Lévi-Strauss.

La citation.« Homme des origines, je ne cesserai jamais ce combat en faveur des peuples autochtones, de toutes minorités et particulièrement venant du fond des âges. C’est un ethnocide intolérable. L’humanité est riche de la diversité culturelle et ethnique, et l’Unesco assiste tous les quinze jours à la disparition d’une langue. »

Marianne BLIMAN
https://www.lesechos.fr/idees-debats/livres/0301905839657-les-combats-de-jean-malaurie-2189993.php

L’INVITÉ D’ALI BADOU – Jean MALAURIE – radio France Inter

Émission "L'invité d'Ali BADOU" sur la radio France Inter - vendredi 22 juin 2018

Jean MALAURIE : « J’ai été happé par le taoïsme, champ de connaissance qu’on n’enseigne pas en faculté »

Géographe, ethnologue, défenseur des minorités du Grand Nord et fondateur de la collection « Terre Humaine » chez Plon, il est le premier Européen à avoir atteint le pôle géomagnétique nord et à avoir partagé la vie des derniers esquimaux polaires : Jean Malaurie est l’invité d’Ali Baddou.

Jean Malaurie explique comment, à l’âge de 27 ans, il découvre le taoïsme, « un immense champ de connaissances du monde, initié quatre siècles avant Jésus-Christ par Lao Tseu, un sage chinois qui a une perception de la respiration embryonnaire de la nature ».

Il faut savoir ce que l’on veut faire de sa vie, car on est entre la vie et la mort.

Et de le recommander à Nicolas HULOT : « Il faut qu »il reste silencieux devant les monts d’Arrée, les mers déchaînées et qu’il respire la nature. »

« Je me suis attachée aux pierres. La géocryologie m’a fait comprendre qu’il y a là une homéostasie. Les Inuits m’ont enseigné l’animisme, pas simplement de l’agitation, des idées de païens écervelés, mais toute une pensée. »

 

 

 

 

 

 

(Ré)écouter l’émission :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-d-ali-baddou/l-invite-d-ali-baddou-22-juin-2018

OSER,RESISTER – le nouveau livre de Jean MALAURIE

 

A PARAITRE le 14 juin 2018 aux CNRS éditions

Ne pas devenir un peuple de fourmis, manipulé par le verbe, l’image et l’informatique.

Oser, résister et s’aventurer ! C’est la philosophie de vie que Jean MALAURIE poursuit depuis les années 1950 et son inoubliable combat pour les légendaires Inuit de Thulé, menacés par une scandaleuse base nucléaire au coeur de son territoire.

Réfractaire-résistant à l’ordre nazi, Jean MALAURIE est un grand scientifique, géomorphologue devenu géophilosophe, et un  défenseur résolu de l’alliance des sciences humaines et naturelles.

Le père fondateur de la collection Terre Humaine réunit ici des réflexions rares et précieuses sur son parcours intellectuel, sur l’écologie humaine ou l’enseignement supérieur. Il nous découvre aussi des pans plus intimes de sa personnalité singulière.

Directeur émérite  au CNRS et à l’EHESS, Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’UNESCO, défenseur des minorités boréales, Jean MALAURIE a fondé l’Académie polaire d’Etat de Saint-Pétersbourg, unique école des cadres pour les jeunes élites autochtones nord sibériennes dont il est le Président d’honneur.

 

Uutaaq, le grand chaman nord-groenlandais, maître en animisme de Jean Malaurie.  Face à la base américaine de Thulé, juillet 1951. la Trahison, selon Uutaaq, les explorateurs américains qu’il avait aidé au pôle nord, ont trompé les Inuit.
Novo-Chaplino (Tchoukotka), au cours de la première expédition internationale franco-sociétique que dirige Jean Malaurie. Avec l’ancien chaman, commissaire politique  dans les années staliniennes, et un de mes élèves favoris, août 1990.

 

Jean Malaurie : roi de Thulé

Géographe et ethnologue, il connaît mieux que personne les Inuits du Groenland. Il rédige aujourd’hui ses Mémoires et vient de remettre ses documents aux Archives nationales.
photo prise le 03 mai 2001 à Paris de l’anthropogéographe et écrivain français Jean Malaurie, fondateur et directeur de la collection anthropologique « Terre Humaine » (PLon). AFP PHOTO PIERRE ANDRIEU

Je vous épargne les détails… » Mon Dieu, mais qu’est-ce que ce serait dans le cas contraire ! Le fait est que l’âge n’a pas entamé chez cet homme d’un charme fou le goût irrépressible de raconter en s’autorisant toutes les digressions. Et comme il sait jouer de sa voix chaleureuse, de sa prodigieuse mémoire et de sa puissance d’évocation, on se résout à rater le rendez-vous suivant, surtout lorsqu’il prévient : « Il faut toujours garder la part des ombres et il y en a encore chez moi… »

Explorons donc le passé de l’explorateur. Famille bourgeoise de la droite catholique normande tendance janséniste (« pour tous la prière tous les soirs à genoux »), père professeur agrégé d’histoire (« malgré l’hostilité d’Albert Mathiez ! »), hypokhâgne au lycée Henri-IV dans une classe dominée par le doux magistère d’Alain, le STO qui pousse au refus et à l’entrée dans la Résistance ponctuée par une prudente injonction de sa mère (« Ne reviens jamais, tu as des frères et soeurs »).

De la guerre, il a tiré une morale après avoir vu les grandes institutions se coucher. Libre du jour où il s’est lui-même libéré, il ne tarde pas à obéir à sa passion : comprendre l’origine de l’univers, en choisissant la géographie dans un milieu où tant d’historiens l’appelaient « la géo » non sans mépris. Jean Malaurie préfère se souvenir de l’éblouissement que provoqua en lui la rencontre de Lucien Febvre, « un génie ! ». Mais sa discipline, dès le début, c’est la géographie physique dont il s’éprend rapidement. Ce qui ne l’empêche pas, aujourd’hui encore, d’être aussi présenté comme ethno-historien.

De là lui vient une certaine exigence doublée d’une puissante détermination. Deux choses essentielles lui arrivent. La première, il est investi par le CNRS en 1950 d’une mission, « en solitaire, c’est le plus important », à Thulé (Groenland). Il y établit, sur quatre générations, une généalogie inédite d’un groupe de 302 Inughuits, peuple le plus septentrional de la Terre, et met au jour une planification tendancielle afin d’éviter les risques de consanguinité. La seconde « chose essentielle » est un cadeau de la nature. Un don de prescience sauvage qui fait probablement de lui le seul directeur de recherche au CNRS à fonctionner avec des appels depuis qu’en l’accueillant à Thulé le grand chaman lui a dit : « Je t’attendais. » Cela peut aller loin puisqu’il a choisi son épouse à l’écoute du seul son de sa voix. Quand il y croit, il y croit.

En 1955, il crée « Terre Humaine » chez Plon. Rarement une collection aura à ce point mérité ses lauriers : « Une comédie humaine à l’échelle du monde ! »lance-t-il non sans fierté. Des anthropologues, des ethnologues et de grands voyageurs – mais aussi des ouvriers et des paysans fiers de leur tradition orale – osent écrire à la première personne, contre l’esprit dominant de la vieille Sorbonne, emmenés par un agitateur animé du désir que l’histoire soit « non une addition de ghettos, mais de rencontres ». Ainsi, il impose les souvenirs de paysan bigouden de Pierre-Jakez Hélias dont il maintient le titre Le Cheval d’orgueil contre la volonté du patron de la maison d’édition, Sven Nielsen, qui voulait les rebaptiser « Mémoires d’un plouc ».

La maquette du navire de Charcot

Chaque lecteur fidèle de la collection a ses titres préférés : aux uns Tristes tropiques de Lévi-Strauss et Les Derniers Rois de Thulé. Avec les Esquimaux polaires, face à leur destin de Jean Malaurie, aux autres Louons maintenant les grands hommes de James Agee, avec l’inoubliable reportage photo du grand Walker Evans, une enquête effroyable sur la misère en Alabama à travers le destin de trois familles de métayers, parue aux États-Unis en 1939 ou les Carnets d’enquêtes de Zola que tous les gens de cinéma devraient considérer comme un bréviaire du repérage… Tant de « déjà classiques » parmi eux ! Un titre manque à l’appel dans un catalogue dont Jean Malaurie peut s’enorgueillir car il est son oeuvre : Les Esprits des feuilles jaunes (1955) de Hugo Adolf Bernatzik, annoté par Georges Condominas, ethnologue spécialiste de l’Asie du Sud-Est. Le livre avait été définitivement exclu du catalogue quand Jean Malaurie avait appris le passé nazi de l’ethnographe autrichien. Longtemps après, le directeur de collection regrette encore amèrement de ne pas s’être mieux renseigné sur son auteur.

« Terre humaine », on pourrait en parler pendant des heures. D’ailleurs, le voilà qui s’empare du catalogue, s’enfonce dans son fauteuil et détaille voluptueusement chacun des titres. En 2015, l’emblématique couverture ornée d’une photo noir et blanc s’est métamorphosée au moment du passage de relais à l’académicien Jean-Christophe Rufin.

Jean Malaurie est couvert de médailles, distinctions, décorations, titres universitaires ; innombrables sont les instituts et institutions qui portent son nom. Rien n’en transparaît dans le décor de son appartement parisien : une maquette du Pourquoi pas ?, le navire explorateur du commandant Charcot, au-dessus d’une armoire ; l’affiche de l’appel du 18 Juin ; sur un mur des dessins et des masques. Les étagères de sa bibliothèque « polaire » ploient sous le poids de ses livres et de ses contributions à des revues savantes. D’autres y trouveraient matière à se reposer. Pas lui qui bouillonne d’idées, de projets et d’indignations contre ses collègues qui « partent en proclamant faire leur terrain avec une morgue coloniale ! ». Au seul mot de « mondialisation » le voilà qui bondit et s’enflamme, la mèche en bataille. A la seule évocation du nom du géographe Emmanuel de Martonne, son maître, le fil de mille et un souvenirs est tiré mais il peut très bien mener à l’éloge de Pietr-le-Letton, son Simenon préféré. Ou à celui de son ami Paul-Émile Victor, « un homme habile dans le genre de Nicolas Hulot, quelqu’un qui savait où trouver de l’argent » contrairement à lui qui, question argent, aurait plutôt pour héroïne la philosophe Simone Weil à l’usine.

Il met la dernière main à ses Mémoires à paraître en 2019. Infatigable, inarrêtable, intarissable, il ne lâche pas pour autant son combat de toujours : « Si on ne réforme pas l’enseignement supérieur, la France est infidèle à son génie créateur ! » Plaignons les ministres qu’il croisera. Tout en demeurant hors politique il ne s’est jamais empêché de murmurer à l’oreille des chefs d’État et ne se cache pas d’être manoeuvrier quand il faut l’être. Pour sonner le tocsin : le réchauffement climatique, la catastrophe écologique… Tant qu’Emmanuel Macron sera à l’Élysée, Jean Malaurie ne cessera de l’exhorter à s’appuyer là-bas dans le Grand Nord, sur les peuples autochtones dont il a lui-même formé les élites : « Je vais lui conseiller de prendre leur tête ! » Et si le président insiste, il lui parlera de sa foi animiste, de sa manière de courtiser la nature, d’être fidèle à ses lois spirituelles sans oublier qu’elle n’est pas bonne et que Lucifer n’est jamais loin. Il lui transmettra la grande leçon qu’il a tirée de ses années passées avec les Inuits : à l’intérieur de l’igloo, c’est l’exubérance, mais dehors, c’est l’inverse. Là on pense et on s’imprègne jusqu’à en être absorbé. Et de cet état-là aussi Jean Malaurie parle très bien : le silence.

Pierre Assouline dans mensuel 445 daté mars 2018

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