Hommage à Umberto Nobile dans ULTIMA THULÉ

Dans Ultima Thulé, ce classique de l’histoire des pôles, je m’attache à faire découvrir les grands conquérants méconnus du pôle. Ayant été ami personnel, du général italien, Umberto Nobile, auquel j’ai demandé d’écrire son témoignage sur sa conquête du pôle, en compagnie du grand explorateur norvégien, Roald Amundsen, cette conquête assurée le 11 mai 1926, avait lieu à bord de son dirigeable qu’il avait construit : le Norge.

Semi-rigide, 106 mètres de longueur, le dirigeable était particulièrement audacieux. Avec une armature métallique seulement à la proue et aux fuseaux inférieurs de l’aéronef, la fragilité de l’appareil est extrême dans cet âge pionnier. S’ajoutant au danger permanent d’incendie (l’hydrogène dont est gonflé le dirigeable est éminemment inflammable et explosif), les trous dus au vol des glaçons par les hélices de bois sur la triple toile devaient être rebouchés instantanément, un à un, pour permettre ce parcours transglacial de 3 800 kilomètres.

dirigeable-norge-ny-alesund-1929
Dirigeable le Norge – 1929

Pour explorer le pôle, le Général Nobile est un constructeur de génie. Il a conçu un dirigeable qui ne se contente pas seulement de survoler une banquise inconnue, il veut participer au moyen d’un palan à l’exploration systématique, le dirigeable en étant à l’arrêt, des scientifiques devaient descendre afin de procéder aux recherches. Mais la catastrophe de l’Italia, en 1928, empêcha la poursuite de ce programme qui aurait révolutionné la connaissance de l’Arctique.

C’est un grand sujet d’interrogation que le rôle de l’opinion dans le déroulement d’une vie d’exception comme celle de Nobile marquée par un destin contrarié. Je voudrais m’attacher sur cette dernière idée en l’abordant sous l’angle du géo-historien que je suis.  Dans le tréfonds des croyances populaires – et sur l’origine desquelles il serait intéressant de réfléchir – l’inconscience des peuples serait habitée par cette idée selon laquelle, il est des rôles impartis à chaque nation. Pour des raisons propres à la géographie, à l’histoire et la psychologie, on ne voit aucun grand motif désignant l’Italie – puissance méditerranéenne – comme une nation polaire. Le partage des responsabilités est peut-être absurde. L’opinion publique commune réserve plus de crédibilité à des explorations scientifiques lancées par des nations riveraines de l’océan Arctique, plutôt que par d’autres. Et cette croyance est si fortement ancrée qu’elle parvient à oblitérer l’histoire. 9782717845136-g-z

Après le Norge avec Nobile et Amundsen, les explorateurs qui sont allés les premiers au Pôle même, en toute certitude scientifique sont : un britannique, Sir James Clark Ross, au pôle magnétique, le 1er juin 1831 ; un russe, l’Amiral Papanine, en avion, au pôle géographique qui sera exploré dans une station dérivante, le 21 mai 1937 ; un français, Jean Malaurie (moi-même), au pôle géo-magnétique, le 29 mai 1951 ; un britannique, Sir Wally Herbert, le 6 avril 1969, venant de l’Alaska et gagnant le Svalbard ; le Nautilus enfin, sous-marin américain, le 3 aout 1958. Et quels noms les dictionnaires, les encyclopédies, voire les ouvrages polaires spécialisés donnent-ils encore comme le premier découvreur du Pôle Nord géographique : l’Amiral Peary. Pourtant un grand congrès scientifique tenu le 7-10 novembre 1983, au CNRS à Paris, sous l’égide de cinq grands conquérants des pôles, a établi que Peary n’apporte aucune preuve scientifique ; Sir Wally Herbert ajoutant même que c’est une imposture.

ultima-thule
ULTIMA THULE de Jean Malaurie – éditions Chêne – novembre 2016. Paris

En vérité, l’opinion réserve, dans son inconscient collectif, le sérieux et l’efficacité aux nations anglo-saxonnes et germaniques, et très particulièrement aux peuples de confession protestante.  Il est des pays de culture, des peuples bouffons, sauvages ou en voie de développement ; il est le Tiers-Monde ; il est aussi des peuples gestionnaires et industrieux. Il faut relire l’admirable texte de Weber expliquant pourquoi l’on associe le protestantisme à l’idée d’efficacité, pourquoi la seule preuve de grâce divine réside, pour un protestant, dans la réussite des opérations qu’il engage. Et cette idée ancienne est si profondément ancrée que l’opinion commune en arrive à gommer l’histoire.

C’est pour moi un grand sujet d’interrogation que le peuple italien, si redouté et admiré lorsqu’on l’appelait romain, paraisse depuis le Risorgimento comme cantonné par l’opinion à des destins mineurs.