Voyager, ressentir, résister Rencontre avec Jean Malaurie – Sciences Humaines

 Sciences Humaines - Octobre 2018 - Mensuel N°307 - Alizée Vincent
Depuis ses premières expéditions en terres inuits, il y a soixante-dix ans, l’ethnogéologue Jean Malaurie milite pour retrouver la sagesse des peuples primitifs, en osmose avec la nature. Son dernier ouvrage, Oser, résister, met en scène son combat.

Orienté plein nord et vue sur la mer. L’appartement dieppois de Jean Malaurie est propice aux rêveries polaires. Une peau de bête trône sur le fauteuil. Un pastel – un ciel étoilé – patiente sur son chevalet. C’est là que le spécialiste des Inuits passe ses étés. La ville normande, cité d’explorateurs auxquels il aime se comparer, l’inspire. Le reste de l’année, il vit dans le riche quartier parisien des Tuileries.

Il sort une bouteille de vin blanc, nous nous installons, la Manche pour horizon. L’homme de 95 ans se veut romantique. Il énumère ses réussites, d’une voix rauque : d’abord géomorphologue (il étudiait les pierres), puis ethnologue, directeur de recherches émérite au CNRS, à l’EHESS, fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine » qui publia, entre autres, Tristes Tropiques, ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur de l’Académie polaire d’État en Russie, « pardonnez moi : premier homme à avoir atteint le pôle géomagnétique »… Impossible de l’arrêter pendant qu’il délivre, indomptable, le récit de ses trente-neuf expéditions polaires, ou qu’ils s’insurge contre les « mauvaises moeurs » de la recherche française. Les deux principaux combats de sa vie, racontés d’une plume enlevée dans son dernier ouvrage, Oser, Résister.

Professeur Jean Malaurie

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Pourquoi êtes-vous parti à la rencontre des peuples de Thulé en 1950 ?

En hypokhâgne, au lycée Henri IV à Paris, avec mon condisciple et bon camarade  Jean d’Ormesson, j’ai découvert une phrase de Kant qui m’a hantée : « Il n’y a rien qui ne parvienne à l’intelligence qui ne soit passé par les sens. » C’est à ce moment-là, en 1943, que l’Allemagne nazie a institué en France l’odieuse loi sur le Service du travail obligatoire, encore davantage entachée par la doctrine de la relève.  Il était hors de question que je travaille pour les Allemands nazis. Ma mère m’a donc incité à fuir, je devins réfractaire et résistant, tout d’abord dans le Vercors.  « Où est-il ? » harcelée par la police, elle est morte sous mes yeux, agonisant dans son lit, cherchant à me dire sa dernière pensée d’amour maternelle.  J’avais impérativement besoin d’une autre éducation et je l’ai cherchée chez les primitifs.

En janvier 1948, l’Académie des sciences me désigne géographe/physicien  de l’expédition polaire française au Groenland Paul-Emile Victor, pour deux ans. Géo-cryologue, j’explore la physique complexe des eaux occluses dans les veines des pierres au sein d’une thèse de Doctorat d’état. J’établis, pour de grands éboulis nord-groenlandais et d’âge ordevicien (500 millions d’années), les principes d’homéostasie, la nature se régule, et je me rattache à la doctrine de James Lovelock qui fonde les principes de l’écologie.

En juin 1950, je suis parti dans l’extrême Nord, chez le peuple le plus septentrional, sans crédit et sans équipement, pour vivre auprès d’esquimaux violents et chamaniques. Mais pourquoi le Nord ? C’est l’un des mystères de ma vie, guidé par des présciences sauvages, et qui sait, une hérédité primitive.

Qu’est-ce que les Inughuits vous ont appris ?

Le silence intérieur, zen. J’ai découvert que les Inughuits sont de fait taoïstes. Leur culture m’a véritablement fait naître. Pendant mes 26 premières années, je n’étais qu’une caricature de moi-même. En trois mois, ils m’ont fait enfanter du véritable Jean Malaurie, reconnecté à mon moi néandertalien que j’inventais. À leur contact, je suis notamment devenu animiste. Ils m’ont permis de retrouver l’unité avec le monde animal, perdue au fil des siècles. Le divorce de l’homme avec l’animal, avec qui il vivait en état hybride, est une des plus grandes dates de l’histoire de l’humanité. Les Inuit me l’ont fait comprendre, lors d’une de leurs chasses, qu’ils ne tuent pas, mais ils courtisent l’animal qui se laisse tuer pour vivre en l’homme. Telle est leur foi. Lorsqu’ils se trouvent devant un trou de glace, muets, pendant des heures, ils interrogent les forces de l’invisible qui les entourent. La géophysique avec ses principes mathématiques ne prend tout son sens que dans la tradition primitive : la parole des pierres, les géométries du sol formées par les jeux du gel appelées la cryopédologie qui fonde mes recherches sur les éboulis, les sols polygonaux…  Et les Inuit ? À quoi pensent-ils ? Qu’ils sont les fils de l’animal. Les Inughuits ont compris que l’homme a des héritages biologiques qui proviennent du monde minéral et surtout du monde animal. Leurs pensées auraient passionné Bergson mais aussi les surréalistes comme André Breton.

Les peuples-racines ont une conscience métaphysique. Ces civilisations, malgré leur retard technique sur les pays développés, sont en avance sur les nôtres. Leur confiance illimitée dans les lois complexes de la nature qu’interprète le Chaman leur apprend qu’elle possède une double face : bonne mais aussi mauvaise. C’est lui qui interprète les règles impératives. La culture occidentale s’est séparée du monde écologique. Elle pollue, elle gaspille, et elle ne raisonne que par scientisme. La science sans préscience représente un risque mortifère pour l’humanité. Pierre Rabhi, oui, tu es mon frère.

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Que conseilleriez-vous à un jeune occidental aujourd’hui, pour faire face à ces défis ?

OSER, RESISTER ! Lance-toi cher camarade ! Lis tout ! Voyage en tout milieu les yeux ouverts, l’oreille attentive, dans le monde entier. Tu vas enfin découvrir l’homme, cet inconnu. Plus concrètement, je lui suggèrerais de suivre le quotidien que j’ai vécu en tant que fellowdans au Magdalen College d’Oxford pendant un an. Étudier ensemble, manger ensemble, dormir au même endroit. Aller prier ou chanter le matin, dans la chapelle environnante, ou, si le fellow est laïc, dans la salle de musique. Se promener dans l’immense bibliothèque ou le parc. On ne peut dialoguer et réfléchir que dans la beauté, comme dans la villa Médicis à Rome. Assez de tours ciment pour les universités parisiennes.

Si vous débutiez votre carrière aujourd’hui, en 2018, feriez-vous les choses différemment ?

J’aurais passé davantage de temps à forger mon itinéraire intérieur, en méditant et en cessant d’être sottement laïc. Cela aurait pu être dans un monastère comme au Mont Athos avec l’écrivain Jacques Lacarrière, en contemplant la mer et l’esprit caché des immenses banquises ou en parcourant le monde comme un Arthur Rimbaud. J’aurais aussi été d’avantage physicien. J’aurais aimé comprendre mes pouvoirs sensoriels, en travaillant sur la perception visuelle de la couleur comme mon remarquable collègue Michel Pastoureau. Vivre la révolution de l’étude des neurones. Tout ceci a été étouffé trop longtemps. Ce que je sais, c’est qu’il y a un invisible, un sens caché à l’histoire de l’univers et j’aimerais qu’il me parle. La prescience sauvage, oui on peut le dire, puisque c’est un des dons du Saint-Esprit : « Les dons sont encore appelés « esprits » parce l’âme les reçoit comme l’haleine même de Dieu » nous dit Jean de St-Thomas.

Propos recueillies par Alizée Vincent

www.scienceshumaines.com – mensuel N°307 – Octobre 2018 – Auxerre

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