Le souffle du mort – Dominique SEWANE

Vient de paraître la nouvelle édition du Souffle du mort, PLON, collection Terre Humaine, de anthropologue et historienne Dominique SEWANE.

C’est un livre essentiel sur la pensée spirituelle de l’un des peuples les plus méconnus de l’Afrique subsaharienne : les Batãmmariba, au nord des Républiques du Togo et du Bénin. Peuple fier, aux traditions de guerre et de chasse, il se reconnait dans l’acte de construire des forteresses de terre pétrie disséminées dans les montagnes d’une saisissante beauté. La nuit appartient aux forces de la terre qui s’incarnent dans certains arbres, pierres, sources… avec lesquelles se lient les défunts. Lors d’un rite de deuil, chacun se met à l’écoute du silence de la nuit, comme le Voyant aux sens en éveil. La mort est conjurée, détournée, afin que le souffle du défunt acquière la force de former un nouvel enfant. C’est à de tels instants que les Batãmmariba puisent leur vitalité.

Dominique SEWANE a eu le privilège d’assister à leurs cérémonies en compagnie des Maitres du savoir et de bénéficier de leur parole. Le lecteur participe à ses doutes, ses appréhensions, mais aussi à la révélation qu’est pour un Occidental une réflexion d’une rare profondeur sur le mystère de la mort, donnant raison à cette pensée du grand philosophe russe Léon CHESTOV : « Tout ce qui a été créé de meilleur et de plus fort, de plus important et de plus profond dans tous les domaines de la création, prend sa source dans la méditation sur la mort et dans la frayeur qu’elle inspire. »

Le grand Jean Malaurie est au cœur d’une somptueuse BD de Makyo et Bihel : « Malaurie, l’appel de Thulé »

De sa rencontre à la fin des années 40 avec les Inuits, naît un profond respect pour leur culture et leur approche de la spiritualité. Avec cette biographie dessinée, les auteurs expriment avec force le plaidoyer de Malaurie pour la sauvegarde d’un peuple dont la disparition pourrait préfigurer la notre.

https://www.franceinter.fr/emissions/l-humeur-vagabonde/l-humeur-vagabonde-22-fevrier-2020

Jean Malaurie, ethno-historien, géographe spécialisé en géomorphologie et écrivain. © AFP / PHILIPPE MATSAS / OPALE / LEEMAGE

À 98 ans le géographe Jean Malaurie est loin d’avoir baissé les bras, infatigable lanceur d’alerte sur l’état de la planète et la nécessité de préserver le Groenland et les pôles de l’avidité des hommes blancs, cet explorateur intrépide est un trésor national comme dirait les Japonais.

En 1955 , la parution de son premier livre sur les Derniers rois de Thulé a marqué la création de la magnifique collection Terre humaine qu’il voulait ouverte aux  minorités et aux récits  de vie du monde entier et dans laquelle depuis, les plus grands savants et intellectuels s’honorent  d’être publiés

Aujourd’hui Malaurie est le héros d’une  passionnante bande dessinée signée  Pierre Makyo et Frédéric Bihel  publiée chez Delcourt, c’est le récit précisément documenté par l’explorateur lui-même de son premier séjour chez les populations du Nord Groenland durant une année en 1950 et  1951;  Malaurie n’a alors que 28 ans ,il est seul sans matériel et ne parle pas la langue des Inuits.

Durant ce long et terrible premier hiver on le suit pas à pas dans ce qui apparaît comme une épreuve initiatique aboutissant à la renaissance d’un homme

Ce livre  Malaurie, l’appel de Thulé, par delà  les histoires incroyables d’un exploit hors norme , nous rappelle l’enjeu vital qui se joue dans cette terre, hélas, de moins en moins de glacée…

Hommage à Michel RAGON – auteur dans Terre Humaine

Salon du livre de Paris 2011

La grâce des Dieux Inuit m’a permis d’atteindre presque le centenaire dans cette longue marche vers ce haut lieu obscur de mon histoire. Hélas, j’ai à déplorer la disparition de nombre de mes amis et compagnons, tous combattant. Michel RAGON est décédé le 14 février dernier.

Né le 24 juin 1924 à Marseille, Michel RAGON est un écrivain attaché à la littérature prolétarienne et à l’histoire de l’anarchisme. Terre Humaine a perdu un de ses militants les plus proches, les plus brillants et aussi les plus fraternels. À l’occasion du 50ème anniversaire de la collection Terre Humaine à la Bibliothèque Nationale, et à l’Élysée lors de la réception du Président de la République Jacques CHIRAC, Michel RAGON a rappelé que Terre Humaine poursuivait le même combat que Charles PÉGUY n’a cessé de poursuivre avec les Cahiers de la Quinzaine contre l’Université et sa morgue dans la recherche de la pensée vraie, de la vérité en s’enfermant dans des structures et des modèles laïcs.

Né pauvre dans une famille vendéenne, Michel RAGON a connu la misère et a cherché à émerger grâce à la lecture. C’est en tant que bibliothécaire sur les quais de le Seine que je l’ai découvert. J’ai publié L’accent de ma mère (1989) dans la collection Terre Humaine. Mais à la vérité, j’aurais tant aimé publier la voix des humbles ou la mémoire des vaincus.

Paix à ce grand esprit indépendant ! Une des personnalités qui a marqué la génération de Mai 1968 ; mon ami Michel RAGON méritait les plus hautes distinctions et notamment les dignités les plus élevées dans l’ordre de la Légion d’honneur.

J’ai perdu un de mes frères.

Paix à son âme en recherche… comme pour chacun de nous.

Jean MALAURIE

Hommage au Président Jacques CHIRAC

Très attaché à la collection Terre Humaine car elle plaçait l’homme sans écritures – primitifs, rejetés, paysans – devant les intellectuels occidentaux, le Président de la République française Jacques Chirac m’a toujours exprimé son grand intérêt pour la pensée et la culture des peuples premiers.

C’est dans son bureau de premier magistrat de Paris que Jacques Chirac m’a sollicité pour l’aider dans son combat à faire reconnaitre les arts africains, japonais, inuit, puis premiers :
– « Jean Malaurie ! Tous les fonctionnaires du Musée du Louvres ont refusé » m’exprimait-il.
– Ce à quoi je lui ai répondu : « Les cultures sont universelles, et a côté de la Victoire de Samothrace peut parfaitement figurer un masque africain ou Inuit. »
– « Vous êtes bien le seul à m’appuyer. »
Était-ce un déclencheur ? Quelques années plus tard, il a créé une salle au musée du Louvre ; et du Louvre, il est passé au Quai Branly.

Je tiens à rappeler que le Président Jacques Chirac a reçu tous les auteurs français de Terre Humaine à l’Elysée à l’occasion des 50 ans de la mythique collection. Il a d’ailleurs prononcé un discours visionnaire sur l’Outre-Mer qui a été publié par la suite.

Le président français Jacques Chirac donne une réception à l’occasion du 50ème anniversaire de la collection « Terre Humaine » à Paris le 15 février 2005. Photo de Laurent ZABULON

J’ai entretenu des liens étroits avec Jacques Chirac, dont beaucoup le disaient « pas ami des intellectuels ». Il aimait le peuple français et sa langue. D’ailleurs, en voyage officiel en Russie, nous avons décidé  ensemble, lors d’un diner au Kremlin, de l’obligation pour les 1600 élèves de l’Académie Polaire d’État, d’adopter la langue française comme première langue étrangère d’étude.

St Pétersbourg, voyage officiel du Président de la République, Jacques Chirac, en Russie. Signature à l’Académie Polaire d’État, du premier accord de coopération franco-russe avec l’Académie. Le Français est la première langue étrangère obligatoire. À Gauche de Jean Malaurie, le Ministre de la recherche de la Fédération de Russie. Septembre 1997.

Le Président Jacques Chirac est le seul chef d’état visionnaire que j’ai rencontré !

Jean Malaurie, voyageur du monde – LA CROIX

Journal La Croix - 9 juin 2019 - par Loup Besmond de Senneville
PORTRAIT À 96 ans, l’homme aux 31 expéditions polaires et fondateur de la collection « Terre humaine » continue à témoigner de son parcours et à défendre les peuples premiers.

Comment brosser le portrait d’un géant ? Avant de le retrouver à Dieppe dans son appartement lumineux, au dernier étage d’un immeuble moderne planté au bord de la mer, celui qui doit rencontrer l’explorateur de l’Arctique serait presque pris de vertige.

Jean Malaurie, 96 ans, l’homme aux 31 expéditions polaires et premier à avoir atteint, en traîneau à chiens, le pôle géomagnétique Nord, cumule tant de casquettes qu’on s’y perd. Défenseur des Inuits, militant engagé pour les peuples premiers, écrivain, fondateur de la mythique collection « Terre humaine », compagnon de Paul-Émile Victor, conseiller du gouvernement groenlandais… Par où faut-il commencer ?

PORTRAIT DE JEAN MALAURIE, ETHNO-HISTORIEN, GEOGRAPHE ET ECRIVAIN, FONDATEUR DE LA COLLECTION TERRE HUMAINE CHEZ PLON. IL POSE AVEC UNE DENT DE NARVAL QU’IL A RAMENEE DE L’UNE DE SES EXPEDITIONS. CHEZ LUI A DIEPPE, SAMEDI 28 JUILLET 2018.

Jean Malaurie, haute taille, sourcils et cheveux aussi broussailleux que blancs, répond tout de suite à sa manière. Juste après avoir ouvert sa porte, il vous propose avant toute chose de boire « le verre de l’amitié » – au choix : du rhum(« souvenir de Martinique ») ou du muscat. Puis il désigne l’un des fauteuils de la pièce d’à côté, un bureau donnant sur la mer aux étagères remplies de boîtes de diapositives, et lance de lui-même les sujets dont il a envie de parler aux lecteurs de La Croix.

« J’ai une pensée flâneuse »

Rencontrer Jean Malaurie, c’est poursuivre la pensée tourbillonnante d’un homme qui a traversé le siècle. « Un homme de pensée songeuse », comme il se définit lui-même, qu’il faut suivre pendant plus de trois heures selon un ordre choisi par lui. Et qu’il résume d’un trait, les yeux fixés sur les cerfs-volants dansant devant la baie vitrée : « J’ai une pensée flâneuse et je poursuis ma flânerie avec vous. »

Dans un flot de paroles, il passe sans transition de la Résistance à Dostoïevski, des violentes divisions entre les chercheurs français en sciences humaines dans les années 1970 à Mikhaïl Gorbatchev, etc. En bon conteur, il mime les voix des personnages qu’il évoque, fait parler les interlocuteurs, imite, aussi, le cri des chiens dans la nuit sibérienne.

Entre deux sauts de puce d’une époque à l’autre, et comme il l’a fait tout au long de sa vie, celui qui a travaillé étroitement avec les Soviétiques tient à préciser : « L’homme qui est devant vous n’est pas communiste. Mais je déteste le capitalisme et j’aime les Russes. »

[…]

Jean Malaurie a rencontré l’animisme à travers un chaman, Uutaaq, dont la rencontre, dès son arrivée à Thulé, dans le nord-ouest du Groenland, le marqua à vie. Dans Oser, résister (1), il raconte ce premier contact qui fit tout basculer en lui. « Uutaaq, de son regard insistant, me transperce ; ”Je t’attendais”, dit-il, “je ne dors plus ; un malheur va frapper les Inuits, nous allons être envahis par les Blancs.” » Quelques mois plus tard, l’explorateur est missionné par le chaman et les chefs inuits pour aller s’opposer à l’installation, non loin de là, d’une base nucléaire américaine en construction.

Le 18 juin 1951, Jean Malaurie va au-devant du général US et lui dit : « Go home, mon général. Vous n’êtes pas le bienvenu. » Des paroles qui resteront sans effet sur les militaires, mais scelleront le sort de Jean Malaurie à celui du peuple de Thulé.

C’est à ce moment-là, écrira-t-il plus tard, qu’il a « ressenti un divorce avec le progrès ». « Je ne voulais pas revenir dans cette Europe que je pensais perdue », constate-t-il aujourd’hui. Pourtant, il y vit aujourd’hui. Son dernier voyage en Arctique remonte à 1999, « hélas… », laisse-t-il échapper. « Au fond, ce que je cherche, reprend-il, c’est à avoir la paix du Nikône de Lacarrière (2), être accepté par le divin. Je n’y suis pas encore, poursuit l’explorateur, les yeux mi-clos. Mais, lorsque j’y repense, lors de mon infarctus j’y étais presque. »

Loup Besmond de Senneville

Retrouvez l’intégralité du portrait : https://www.la-croix.com/France/Jean-Malaurie-voyageur-monde-2019-06-09-1201027742

Revue de culture générale l’éléphant n°26 – LE GRAND TÉMOIN : Jean Malaurie

Explorateur, géomorphologue, anthropologue, Jean Malaurie est un homme du grand Nord. Ses premiers pas l’y ont porté en 1948 et il a réalisé pas moins de 31 missions arctiques, du Groenland à la Sibérie, notamment pour étudier la géologie, et établir une cartographie. Nous lui devons le premier témoignage de rencontres avec les Inuits. Le 29 mai 1951, il est le premier homme, avec l’Inuit Kutsikitsoq à avoir atteint le pôle géomagnétique Nord en 2 traineaux à chien. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a fondé la collection Terre Humaine aux éditions Plon en 1955. Auteur de nombreux livres (*), son dernier ouvrage s’intitule Oser, résister (CNRS Editions).

[…]

Vous dites, dans Les Derniers Rois de Thulé (1955), que « la banquise se forme, le groupe prend tout son sens ». Cette communauté, vous la décrivez comme vivant dans une sorte d’« anarcho-communalisme ». Pourquoi employer ce terme ?

Ce que je recherche, ce n’est pas seulement l’anarcho-communalisme. S’il n’y a pas cette structure, l’homme n’est qu’une brute dont vous n’avez pas idée (violence, sexualité). Mon grand prédécesseur, Knud Rasmussen, l’a décrit. Ce cadre, c’est ce que j’ai vécu. Rien n’est écrit, tout est dans une relation du rire, car c’est une société qui se veut joyeuse, qui oppose le rire de la dérision au drame. Il n’y a qu’une sanction : l’ostracisme. L’Inuit ressent les invisibles, il est en consonance, grâce à ses cinq sens exacerbés, avec l’air, la glace ; il ressent des forces qu’il ne distingue pas puisqu’elles sont invisibles, mais qu’il perçoit. C’est une approche ultrasensorielle, qui lui rend supportable le chaman – car le chaman, lors des séances de transe, part à la recherche des causes du mal qui va et vient. C’est un moment où tout le monde est serré dans une igloo, et soudain l’esprit du chaman s’en va par un trou du toit et va consulter les invisibles, dont le siège est la lune ; il va consulter une sorte de Nations unies des Inuits… S’il a une réponse qui s’avère utile, on continue à le suivre. S’il se trompe, on le tue.

[…]

Quel est ce rôle que le chaman Uutaaq avait pressenti que vous alliez jouer ?

Le chaman Uutaaq ne s’est pas trompé : je vais jouer un rôle capital pour eux le 18 juin 1951. Sur son ordre, je vais à la rencontre du général américain commandant la base de Thulé pour lui dire : « Go home ! » Visiblement, les Inuits ont été trahis par Copenhague, qui a autorisé l’implantation d’une base aérienne odieuse au cœur du Groenland. Elle leur fait perdre leur indépendance sacrée sans les consulter. C’est à ce moment-là que j’ai compris le colonialisme des grandes démocraties. Je me suis isolé, et cela a été un des grands moments de ma vie. Il y a là un mystère. Moi-même, je suis là, venu un an plus tôt que ce qui était prévu par le CNRS… J’ai donc une mission. Je rentre à Paris, convaincu que je dois faire un livre pour dénoncer ce qui se passe. Ce sera Les Derniers Rois de Thulé, et c’est pour cela que j’ai créé la collectionTerre Humaine, comme un cri de ces peuples autochtones dont, tous les quinze jours, l’un d’entre eux disparaît dans l’indifférence générale.

[…]

Propos recueillis par Jean-Paul Arif et Etienne Augris

Retrouvez l’intégralité de l’entretien en kiosque – la revue de culture générale l’éléphant n°26 – Avril 2019

 

Retrouvez une double page consacrée au Professeur Malaurie dans le journal Charlie Hebdo n°1392 – 27 mars 2019

[EXTRAIT : journal Charlie Hebdo n°1392 - 27 mars 2019]

Jean Malaurie est un monument. Explorateur du pôle Nord dans les années 1950 et fondateur de la célèbre collection Terre Humaine, il a aujourd’hui 96 ans, et vient de publier un ouvrage de plus de 700 pages sur ses recherches en Arctique. Son message pour la sauvegarde des peuples traditionnels est plus que jamais d’actualité.

On n’a pas tous les jours l’occasion d’être en face d’un homme de 96 ans qui imite le hurlement du chien dans un salon parisien. Surtout quand cet homme s’appelle Jean Malaurie : 31 expéditions (le plus souvent en solitaire) au Pôle Nord, ce n’est pas rien.

[…] retrouvez l’intégralité de l’interview dans le journal Charlie Hebdo n°1392 pages 8-9

par Antonio Fischetti

Extrait de la double-page consacrée au Professeur Jean Malaurie – 27 mars 2019 / n°1392 CHARLIE HEBDO – page 9

Oser, Résister par Alain LEMOINE

« Le massacre organisé de la langue bretonne, ou du Gallo, émasculera-t’il la pensée de notre peuple ? Une langue vient à disparaitre et c’est la traduction du mot espoir comme l’écrit Georges Steiner, qui s’engloutit dans les sables mouvants du temps et de la mémoire des hommes. Combien d’entre nous, nous Bretons, parlons aujourd’hui la langue de nos pères, malgré un regain d’intérêt dans les écoles et à l’université ? L’influence politique néfaste ne date pas d’hier… Je suis du pays Gallo, un vrai Breton… l’humiliation nourrit la colère, le pouvoir centralisateur de 1789 rendit caduque le traité franco-breton signé en 1532. Il garantissait pourtant les valeurs civilisationnelles de la Bretagne. La France  est une mosaïque ».
Le quêteur de mémoire. Pierre Jakez Hélias. Paris. CRNS éditions / PLON. collection Bibliothèque Terre Humaine
Ainsi s’exprime Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS). Sous le titre « Libre parole d’un Breton », il a publié la préface du deuxième grand livre Terre Humaine « Le quêteur de mémoire » de Pierre Jakez-Hélias (2013. Paris. Bibliothèque Terre Humaine PLON / CNRS éditions). C’est une préface courageuse, rappelant que Terre Humaine est une révolte, un combat. Alain Lemoine est un de mes compagnons : « Compagnons, sommes-nous, d’une même traversée, d’un même destin croisé, partagé. Ce qui nous engage et nous unit.« 

Voici les quelques lignes sur mon dernier livre « Oser, Résister » qu’il a voulu nous faire partager :

Oser,  Résister…

La vision erronée qui formate, minimise, ou néantise, veut que le « sauvage », caractérisé par son peu d’appétence au progrès technique, soit un être frustre, incapable d’avoir une pensée construite. Jean Malaurie propose un autre regard, distancié, approfondi ; un regard autre vers l’Autre, reconnu à l’égal de soi-même. Le voile de l’arrogance se déchire. Apparaît une réalité supérieure, féconde, essentielle, car la pensée de ces hommes dits primitifs se révèle à nous au diapason d’une singulière approche de la nature, du monde et du cosmos, pensée extraordinairement devancière, novatrice, a contrario de celle que nourrit trop souvent nos sociétés avancées. Cette pensée réhabilitée des peuples racines offre des voies de sortie aux culs de sacs de la modernité : un écosystème social de tonalité philosophique célébrant l’unité du Tout, prônant l’égalité ontologique des quatre règnes, minéral, végétal, animal et humain. Cette proposition induit la sacralisation de Mère Nature, le respect du vivre ensemble au profit des équilibres fondamentaux, dans la stricte observance de règles combattant l’accumulation, privilégiant le partage, l’égalité et la justice, quand chacun est reconnu dans sa spécificité et sa différence. Une leçon à méditer en ces temps où l’individualisme fait rage, en ces temps de mépris où règnent les égoïsmes dévastateurs. Sans doute, l’un des mérites majeurs de cet ouvrage – lequel s’inscrit bien évidemment dans le droit fil de combat et de résistance de la prestigieuse collection « Terre Humaine ». Il réhabilite dans sa profondeur, comme dans sa puissance, la pensée archaïque, complexe, intuitive, que l’auteur nous invite à réapprendre et défendre : « La biodiversité culturelle est une obligation scientifique et politique qui devrait s’imposer à tous gouvernements et être érigée comme une loi universelle aux Nations Unies ».

L’assertion : « il y a un ordre de la nature singulier qui nous transcende », nourrit la pensée de l’auteur, lequel n’hésite pas – c’est son pari et son honneur – à appuyer la réflexion ordonnée à ce qui procède d’une autre réalité, fruit d' »une métaphysique de constatation ». Dès lors, il s’avoue sous l’emprise « des mouvements animistes qui cohabitent avec la raison ». Il y a chez Jean Malaurie la conviction résolument affirmée que la raison ne peut tout expliquer et qu’il faut un tuteur pour comprendre et saisir les choses, en leur questionnement comme en leur réponse, fût-elle improbable. Cela est d’autant plus remarquable que sa formation universitaire le désigne homme de science, des sciences « dures », ce qui, par définition, le range au titre de praticien de l’analyse objective qui distingue, classe et catégorise. Une raison éminemment raisonnante à l’appui du socle archéen de l’observation crue. Son grand mérite, et sans doute les esprits conformistes qui forment chapelle le lui reprocheront-ils, tient à ce qu’il ait fait sauter le verrou de cet impératif catégorique en replaçant définitivement les forces de spiritualité au coeur de la quête souveraine du sens. Une réhabilitation rendue nécessaire après toutes ces séquences d' »ismes » du XXème siècle, et les certitudes qui s’y rattachaient, et les horreurs qu’elles suscitèrent dont Nietzsche, déclamant la mort de Dieu, annonçait dans le même mouvement le grand vide qu’elle laissait en son sillage et les tragédies encore jamais vues qui s’en suivraient. C’est une nouvelle alliance, à laquelle nous sommes conviés, nous, enfants de la rupture, orphelins du sens Une mystique réconciliée à quoi nous invite la « pensée des origines » qui se veut ouverte au monde supra sensible, en corrélation intime avec « l’esprit de la matière ». Cela signifie retrouver la primitivité de notre rapport au monde, ce temps lointain de l’hybridation. Ce temps d’ultra sensibilité où nous fraternisions symbiotiquement avec notre environnement. En fait, toutes vérités que nous dictent les sociétés primitives, non dénaturées, douées de « prescience sauvage », ainsi que l’intitule Jean Malaurie. « Je soutiens que notre univers de pierres, de plantes, nos mers, nos océans, ne peuvent être considérés comme un métalogisme abstrait, dont est éliminée toute portée métaphysique. » Voilà bien que sonne, non le glas, mais le tocsin à l’endroit de nos errances. Du moins pouvons-nous l’espérer comme gage de notre sauvegarde.

Alain LEMOINE

Alain Lemoine, entrepreneur dans le Nord de la Bretagne et fidèle adepte des séminaires du Centre d’Études Arctiques (EHESS/CNRS)

Voyager, ressentir, résister Rencontre avec Jean Malaurie – Sciences Humaines

 Sciences Humaines - Octobre 2018 - Mensuel N°307 - Alizée Vincent
Depuis ses premières expéditions en terres inuits, il y a soixante-dix ans, l’ethnogéologue Jean Malaurie milite pour retrouver la sagesse des peuples primitifs, en osmose avec la nature. Son dernier ouvrage, Oser, résister, met en scène son combat.

Orienté plein nord et vue sur la mer. L’appartement dieppois de Jean Malaurie est propice aux rêveries polaires. Une peau de bête trône sur le fauteuil. Un pastel – un ciel étoilé – patiente sur son chevalet. C’est là que le spécialiste des Inuits passe ses étés. La ville normande, cité d’explorateurs auxquels il aime se comparer, l’inspire. Le reste de l’année, il vit dans le riche quartier parisien des Tuileries.

Il sort une bouteille de vin blanc, nous nous installons, la Manche pour horizon. L’homme de 95 ans se veut romantique. Il énumère ses réussites, d’une voix rauque : d’abord géomorphologue (il étudiait les pierres), puis ethnologue, directeur de recherches émérite au CNRS, à l’EHESS, fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine » qui publia, entre autres, Tristes Tropiques, ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’Unesco, fondateur de l’Académie polaire d’État en Russie, « pardonnez moi : premier homme à avoir atteint le pôle géomagnétique »… Impossible de l’arrêter pendant qu’il délivre, indomptable, le récit de ses trente-neuf expéditions polaires, ou qu’ils s’insurge contre les « mauvaises moeurs » de la recherche française. Les deux principaux combats de sa vie, racontés d’une plume enlevée dans son dernier ouvrage, Oser, Résister.

Professeur Jean Malaurie

[…]

Pourquoi êtes-vous parti à la rencontre des peuples de Thulé en 1950 ?

En hypokhâgne, au lycée Henri IV à Paris, avec mon condisciple et bon camarade  Jean d’Ormesson, j’ai découvert une phrase de Kant qui m’a hantée : « Il n’y a rien qui ne parvienne à l’intelligence qui ne soit passé par les sens. » C’est à ce moment-là, en 1943, que l’Allemagne nazie a institué en France l’odieuse loi sur le Service du travail obligatoire, encore davantage entachée par la doctrine de la relève.  Il était hors de question que je travaille pour les Allemands nazis. Ma mère m’a donc incité à fuir, je devins réfractaire et résistant, tout d’abord dans le Vercors.  « Où est-il ? » harcelée par la police, elle est morte sous mes yeux, agonisant dans son lit, cherchant à me dire sa dernière pensée d’amour maternelle.  J’avais impérativement besoin d’une autre éducation et je l’ai cherchée chez les primitifs.

En janvier 1948, l’Académie des sciences me désigne géographe/physicien  de l’expédition polaire française au Groenland Paul-Emile Victor, pour deux ans. Géo-cryologue, j’explore la physique complexe des eaux occluses dans les veines des pierres au sein d’une thèse de Doctorat d’état. J’établis, pour de grands éboulis nord-groenlandais et d’âge ordevicien (500 millions d’années), les principes d’homéostasie, la nature se régule, et je me rattache à la doctrine de James Lovelock qui fonde les principes de l’écologie.

En juin 1950, je suis parti dans l’extrême Nord, chez le peuple le plus septentrional, sans crédit et sans équipement, pour vivre auprès d’esquimaux violents et chamaniques. Mais pourquoi le Nord ? C’est l’un des mystères de ma vie, guidé par des présciences sauvages, et qui sait, une hérédité primitive.

Qu’est-ce que les Inughuits vous ont appris ?

Le silence intérieur, zen. J’ai découvert que les Inughuits sont de fait taoïstes. Leur culture m’a véritablement fait naître. Pendant mes 26 premières années, je n’étais qu’une caricature de moi-même. En trois mois, ils m’ont fait enfanter du véritable Jean Malaurie, reconnecté à mon moi néandertalien que j’inventais. À leur contact, je suis notamment devenu animiste. Ils m’ont permis de retrouver l’unité avec le monde animal, perdue au fil des siècles. Le divorce de l’homme avec l’animal, avec qui il vivait en état hybride, est une des plus grandes dates de l’histoire de l’humanité. Les Inuit me l’ont fait comprendre, lors d’une de leurs chasses, qu’ils ne tuent pas, mais ils courtisent l’animal qui se laisse tuer pour vivre en l’homme. Telle est leur foi. Lorsqu’ils se trouvent devant un trou de glace, muets, pendant des heures, ils interrogent les forces de l’invisible qui les entourent. La géophysique avec ses principes mathématiques ne prend tout son sens que dans la tradition primitive : la parole des pierres, les géométries du sol formées par les jeux du gel appelées la cryopédologie qui fonde mes recherches sur les éboulis, les sols polygonaux…  Et les Inuit ? À quoi pensent-ils ? Qu’ils sont les fils de l’animal. Les Inughuits ont compris que l’homme a des héritages biologiques qui proviennent du monde minéral et surtout du monde animal. Leurs pensées auraient passionné Bergson mais aussi les surréalistes comme André Breton.

Les peuples-racines ont une conscience métaphysique. Ces civilisations, malgré leur retard technique sur les pays développés, sont en avance sur les nôtres. Leur confiance illimitée dans les lois complexes de la nature qu’interprète le Chaman leur apprend qu’elle possède une double face : bonne mais aussi mauvaise. C’est lui qui interprète les règles impératives. La culture occidentale s’est séparée du monde écologique. Elle pollue, elle gaspille, et elle ne raisonne que par scientisme. La science sans préscience représente un risque mortifère pour l’humanité. Pierre Rabhi, oui, tu es mon frère.

[…]

Que conseilleriez-vous à un jeune occidental aujourd’hui, pour faire face à ces défis ?

OSER, RESISTER ! Lance-toi cher camarade ! Lis tout ! Voyage en tout milieu les yeux ouverts, l’oreille attentive, dans le monde entier. Tu vas enfin découvrir l’homme, cet inconnu. Plus concrètement, je lui suggèrerais de suivre le quotidien que j’ai vécu en tant que fellowdans au Magdalen College d’Oxford pendant un an. Étudier ensemble, manger ensemble, dormir au même endroit. Aller prier ou chanter le matin, dans la chapelle environnante, ou, si le fellow est laïc, dans la salle de musique. Se promener dans l’immense bibliothèque ou le parc. On ne peut dialoguer et réfléchir que dans la beauté, comme dans la villa Médicis à Rome. Assez de tours ciment pour les universités parisiennes.

Si vous débutiez votre carrière aujourd’hui, en 2018, feriez-vous les choses différemment ?

J’aurais passé davantage de temps à forger mon itinéraire intérieur, en méditant et en cessant d’être sottement laïc. Cela aurait pu être dans un monastère comme au Mont Athos avec l’écrivain Jacques Lacarrière, en contemplant la mer et l’esprit caché des immenses banquises ou en parcourant le monde comme un Arthur Rimbaud. J’aurais aussi été d’avantage physicien. J’aurais aimé comprendre mes pouvoirs sensoriels, en travaillant sur la perception visuelle de la couleur comme mon remarquable collègue Michel Pastoureau. Vivre la révolution de l’étude des neurones. Tout ceci a été étouffé trop longtemps. Ce que je sais, c’est qu’il y a un invisible, un sens caché à l’histoire de l’univers et j’aimerais qu’il me parle. La prescience sauvage, oui on peut le dire, puisque c’est un des dons du Saint-Esprit : « Les dons sont encore appelés « esprits » parce l’âme les reçoit comme l’haleine même de Dieu » nous dit Jean de St-Thomas.

Propos recueillies par Alizée Vincent

www.scienceshumaines.com – mensuel N°307 – Octobre 2018 – Auxerre

Retrouvez l’intégralité de l’article sur : https://www.scienceshumaines.com/voyager-ressentir-resister-rencontre-avec-jean-malaurie_fr_39929.html

Le réveil de Terre Humaine dans la Presse

Terre Humaine, les 120 livres de la collection dont douze classiques sont publiés dans la collection Bibliothèque Terre Humaine PLON – CNRS éditions, ont le grand mérite de mettre au même niveau les écrivains et les « oraliens » ; la dite élite et ce que l’on appelle plus communément le peuple. « Le Cheval d’orgueil, mémoire d’un paysan bigouden » de Pierre-Jakez HELIAS, et son million d’exemplaires, a rappelé à la France politique et universitaire que le peuple réfléchit, souffre et poursuit une vie secrète. N’oublions pas que la Révolution française ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. Le peuple pense autrement en parlant sa langue, nous rappelant ainsi le clivage entre les Jacobins de Paris et les Girondins de la Province.

Terre Humaine publie des personnalités méconnues de nos campagnes et nos usines, mais aussi de notre vie citadine. Je tiens à vous partager ces quelques titres :

Les clochards ! Nous les côtoyons tous les jours. Souvent ils sont soûls et peinent à mendier. Ils sentent mauvais, vocifèrent et font un peu peur. Nos regards se détournent. Qui sont ces marginaux aux visages ravagés ? Ce sont les clochards. Fous d’exclusion. Fous de pauvreté. Fous d’alcool. Et victimes surtout. De la société et de ses lois. Du marché du travail et de ses contraintes. Mais au-delà, c’est contre la vie même qu’ils se révoltent. Hallucinés, ivres, malades, c’est un autre et impossible ailleurs dont ils s’obstinent à rêver furieusement. Ce livre montre toute l’ambiguïté de ces hommes écrasés, qui avec une sombre dignité, se détourne de la société, pour mieux se détruire sous nos yeux.

Le grand métier est d’abord la mémoire d’une des professions les plus dures dans les mers les plus cruelles celles de l’Arctique : Terre-Neuve, Groenland, île aux Ours, mer de Barents. Terre Humaine donne la parole à des hommes obscurs qui n’osent — ou ne peuvent — la prendre. Le mérite extrême de Jean Recher, Capitaine de pêche à Fécamp de père en fils est d’avoir voulu écrire lui-même, coûte que coûte. 

« En ce temps-là, la France était le plus riche pays de la terre. Elle produisait trop de vin, trop de blé. Par milliards, les banques « pompaient » un excédent de ressources qu’elles dispersaient dans toute l’Europe et par-delà les océans. » En ce temps-là, quelque part dans le Livradois, en Auvergne, le Jean, métayer, et la Marie, nourrice à Lyon, lièrent une existence « que la nécessité d’acheter le pain et de se vêtir tant bien que mal empoisonna jusqu’à la mort ». C’est la fin du XIX° siècle, « la belle époque ». Toinou. va naître parmi les plus pauvres de la campagne puis grandir dans le « prolétariat insolvable » de la Ville. Ce cri d’enfant, – « un enfant de curé » —, très rare, Sinon exceptionnel dans l’histoire rurale française, et dont l’écho se poursuit jusqu’au cœur de la Légion, est digne des plus grands : Hugo, Zola. Il en a la force de conviction et l’émouvante pudeur.

Des livres que chacun devraient lire et méditer.

Jean MALAURIE