Jean Malaurie, arpenteur des déserts froids et de l’âme humaine, Grand-Croix de l’Ordre du Mérite

Jean Malaurie, arpenteur des déserts froids et de l’âme humaine,
Grand-Croix de l’Ordre du Mérite

Géographe, explorateur, maître de l’ethnologie française et fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine », Jean Malaurie vient d’être élevé, par décision du Président de la République, à la dignité de Grand-Croix dans l’Ordre National du Mérite (promotion du 1er janvier 2021), récompensant une vie au service de la science. Energie créatrice au service d’un dessein humaniste, le professeur Jean Malaurie en savant inclassable, éclectique et visionnaire a sillonné les sentiers multiples et entrelacés de la Connaissance. À la confluence des savoirs, il mobilise une approche heuristique plurielle à la fois rationnelle, sensorielle et géo-poétique[1]. Insufflé par l’esprit de Jean-Jacques Rousseau et habité par la philosophie naturelle des Inuit, ces « écologistes nés », il interroge l’ordre intime qui structure la matière en écosystèmes.

Directeur de recherche émérite au CNRS et à l’EHESS, il effectue, sous l’égide du CNRS en 1950-1951, la première mission géographique et ethnographique française dans le Nord du Groenland, chez les Inughuit (Esquimaux polaires) de Thulé. Dans ce cadre, le 29 mai 1951, il est le premier Européen à atteindre, en traîneau à chiens, le Pôle Géomagnétique Nord (78° 29’ N, 68° 54’ W). Pendant son hivernage, l’“Homme qui parle avec les pierres” (ainsi le surnomment ses compagnons inuit) s’initie à leur conception animiste de la Nature : réseau de signes, celle-ci reflète les harmonies secrètes du Cosmos. Attentif à la parole du silence, Jean Malaurie traque l’énergie de la matière et les bruissements du sens. Ainsi passe-t-il de l’étude de la pierre (ujaraq) à l’étude de l’homme (Inuk), de l’intelligence de l’âme à l’intelligence du Cosmos. Au fil du temps, il restitue la connaissance acquise au travers d’une pluralité de registres : la transcription cartographique de l’espace, le langage visuel de la photographie et du documentaire, une prose puissante et évocatrice, la force dramaturgique des pastels qui matérialisent la plénitude de l’instant contemplatif.

« Ce qui est visible n’est que le reflet de ce qui est invisible », rappelle Rabbi Abba.

Comment traduire par quelques taches de couleur la théâtralité de nuages fuyant sur l’horizon, le vertige de toucher parfois aux origines de l’univers ? Dans l’ouvrage Crépuscules arctiques du Groenland à la Sibérie jusqu’en Tchoukotka[2], quarante pastels d’une beauté épurée illustrent un voir intérieur qui s’est enrichi d’une dimension chamanique. Le noir des nuits polaires n’y est pas sépulcral : il laisse entrevoir un ailleurs de re-naissance : « on y discerne un espace sombre et en désordre, explique-t-il, où se confondent diverses couleurs, explique-t-il, une bande blanche aussi, qui s’y superpose, comme une ouverture, un au-delà…».À l’aube de son centenaire, Malaurie, indéfectible défenseur des « minorités minorées » et authentique « mémoire esquimaude », incarne une philosophie de l’engagement qu’il place au service d’un dessein humaniste et écologique. Violée par un développement chaotique qui en menace la biodiversité, Nuna, la Terre Mère, « ne souffre que trop. Elle se vengera. Et déjà les signes sont annoncés »[3]. Alors que le réchauffement climatique éclabousse les équilibres environnementaux, socio-économiques et politiques, les Peuples Premiers, écrit-il, « sont en réserve […] pour être nos éclaireurs et nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles (de la Nature…) »[4]. Ainsi, l’ancien réfractaire qui s’était insurgé contre la barbarie nazie plaide avec véhémence pour que « la conscience de tous devienne une conscience écologique »[5].

Giulia Bogliolo Bruna

21 janvier 2021

 

[1] On renvoie à Giulia Bogliolo Bruna, Jean Malaurie : une énergie créatrice, Paris, Coll. « Lire et Comprendre », Armand Colin, 2012.

[2] Jean Malaurie, Crépuscules arctiques du Groenland à la Sibérie jusqu’en Tchoukotka, Paris/Madrid, El Vivo, 2020.

[3] Jean Malaurie, Terre Mère, Paris, CNRS Éditions, 2008, p.13.

[4] Ibidem, p.52.

[5] Ibidem, p.51.

Un nouvel élan pour la collection «Terre Humaine»

EXTRAIT : Médiapart - 29 mars 2021 - par Charles CONTE -  https://blogs.mediapart.fr/edition/les-cercles-condorcet/article/290321/un-nouvel-elan-pour-la-collection-terre-humaine
La magnifique collection fondée par Jean Malaurie a un nouveau directeur, Philippe Charlier.
Philippe CHARLIER, Docteur en médecine, docteur ès-sciences et docteur ès-lettres
« Terre Humaine » a été fondée au éditions Plon en 1955 par le géographe Jean Malaurie. Incroyable personnage qui se définit comme « animiste », il va bientôt fêter ses cent ans et est en train de boucler ses mémoires . Son oeuvre est unique dans l’histoire de l’édition. Il ouvre « Terre humaine » en y publiant « Les derniers rois de Thulé ». Il consigne dans cet ouvrage la vie quotidienne des Inuits du Groenland avec lesquels il vit. Ceux-ci sont perturbés par l’installation d’une base secrète américaine. D’emblée l’esprit qui présidera à la collection est fixé : empathie avec les peuples premiers, défense de leurs droits, mesure de l’évolution de leurs identités face à ce qu’on n’appelait pas encore mondialisation, être le portevoix des sans voix sans se substituer à eux, s’inspirer des grands ethnologues sans verser dans l’académisme, regarder la civilisation européenne de la même façon que les autres sans pour autant se renier…
[…]
Docteur en médecine, docteur ès-sciences et docteur ès-lettres, Philippe Charlier ne collectionne pas que les titres. Ancien médecin légiste, maître de conférences, directeur du département de la recherche et de l’enseignement au Musée du quai Branly, il a beaucoup travaillé sur les reliques, religieuses ou non, au point d’être surnommé l’ « Indiana Jones des cimetières ». Il ne craint pas de s’impliquer dans la vulgarisation scientifique, aussi bien à la télévision que dans certains de ses livres. Il en a rédigé plus de vingt. Un des derniers, et des plus passionnants, « Vaudou : les hommes, la nature et les dieux », a été publié chez Plon dans la collection « Terre humaine ».  C’est de cette collection mythique dans l’édition française que Philippe Charlier devient le directeur, à 43 ans. C’est dire combien il est attendu, avec impatience et confiance…
Vaudou : les hommes, la nature et les dieux (Bénin), Plon, collection Terre Humaine, Paris, 2020

Cahier de L’Herne consacré à Jean Malaurie

Les Éditions de L’Herne viennent d’annoncer la parution en mai 2021, d’un Cahier de L’Herne consacré à Jean Malaurie, dirigé par Pierre Aurégan et Jan Borm.

Ce Cahier souhaite mieux faire connaître, au-delà du cercle étroit des spécialistes, l’œuvre monumentale de Jean Malaurie, qui se développe sur plus de soixante-dix ans, en soulignant la diversité d’un travail pluridisciplinaire. L’originalité de l’œuvre de Jean Malaurie s’appuie sur sa double nature d’écrivain et de scientifique de très haut niveau. Auteur du récit Les Derniers Rois de Thulé (1955), Jean Malaurie est par ailleurs le fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine », l’un des fleurons de l’édition française.

Cahier de L’herne – Malaurie (à paraitre en mai 2021)

L’originalité de l’oeuvre de Jean Malaurie s’appuie sur sa double nature d’écrivain et de scientifique de très haut niveau. Ce Cahier souhaite mieux faire connaître l’oeuvre monumentale de Jean Malaurie, en soulignant la diversité d’un travail pluridisciplinaire qui s’est exercé dans trois grands domaines ordinairement séparés : celui des sciences dures avec la géomorphologie ; celui des sciences humaines en inaugurant l’ethno-histoire des peuples arctiques ; enfin celui de l’édition avec la création de la collection « Terre Humaine » en 1955. Géographes, philosophes, ethnographes, anthropologues et écrivains tentent de mettre en évidence les différentes facettes d’une vie qui s’est voulue engagée et libre de toute appartenance idéologique.

Retrouvez toute la collection des éditions de L’Herne :  https://www.editionsdelherne.com

Débats & Reportages dans le Magazine TELERAMA

Télérama 3681 - le 27 juillet 2020 - par Stéphane Jarno

L’explorateur Jean Malaurie : “Je ne considère pas la fin du monde comme une certitude absolue”

DÉBATS & REPORTAGES : À 30 ans, il partait seul au Groenland, était adopté par un chaman, et prenait la défense des Inuits. Devenu l’éditeur de “ceux qui vivent le monde” avec la collection Terre humaine, le chercheur et franc-tireur de 97 ans raconte désormais ses aventures en BD et fera paraître bientôt ses Mémoires.

S’entretenir avec Jean Malaurie, c’est un peu comme monter dans un train dont on ignore la destination et l’heure d’arrivée. Les paysages défilent, grandioses, la vitesse est soutenue, le parcours sinueux. Comme cet homme de 98 printemps aime à le rappeler, sa pensée est « flâneuse ». Dans son appartement de Dieppe, où il s’est retiré : des cartes, des livres empilés, quelques objets inuits et une bibliothèque où trônent certains des fleurons de Terre humaine, la collection de référence en matière d’anthropologie qu’il a fondée il y a soixante-cinq ans. Pionnier de l’exploration arctique française, chercheur, scientifique, écrivain, éditeur, cinéaste, plus bardé de titres et de distinctions qu’un dignitaire soviétique, Jean Malaurie est à lui seul un pan d’histoire, un iceberg imposant qui surnage dans les eaux tièdes du XXIe siècle. Profondément marqué par sa rencontre avec les Inuits — il est sans doute le premier scientifique à avoir partagé leur vie d’aussi près — et le chaman Uutaaq, qui l’initia à d’autres voies spirituelles, Malaurie est devenu l’infatigable défenseur des peuples autochtones de l’Arctique. Franc-tireur dans l’âme, espiègle, passionné et libre, ce « sauvage », dont les Mémoires devraient paraître bientôt n’a rien perdu de son tranchant, ni de sa superbe.

Jean Malaurie – Photo Martin Colombet

En juin, la température a atteint les 38 degrés à Verkhoiansk, au nord de la Sibérie, le réchauffement climatique touche de plein fouet les zones polaires…

Ce qui se passe là-bas est préoccupant. En dégelant, les sols deviennent instables, tous les calculs sur lesquels repose l’installation des villes, des infrastructures et des établissement pétrolier ou miniers sont caducs. Des glissements de terrain et des catastrophes sont à prévoir, toute la Sibérie du Nord est en danger. La crise est grave, mais pour le géologue de formation que je suis, ce n’est pas une première. Les aléas climatiques sont assez fréquents dans l’histoire de l’Arctique.

Vous n’avez pas l’air plus inquiet que cela…

Je ne considère pas la fin du monde comme une certitude absolue, il faut être très prudent quand on lance ce genre de prédictions. Un changement d’ère, oui, sans doute, pour le reste… Il y a tellement de choses qui nous échappent. Comme l’écrivait Lucrèce il y a plus de deux milles ans, « Natura naturans » : la nature a une pensée propre, une organisation, une philosophie même dont nous n’avons pas conscience. J’ai commencé ma carrière de chercheur en étudiant les éboulis dans les montagnes du Hoggar, en Algérie, puis au Groenland. Contrairement aux apparences, il n’y a rien de chaotique dans ces amas de pierres, c’est une reptation organisée obéissant à des règles, des plans, un système qui nous sont étrangers. Il y a une énergie cachée dans la matière, une intelligence ; les pierres ont une vie, les plantes et les animaux ont un langage, une pensée. Comme mon confrère et ami l’écologiste anglais James Lovelock, je crois dans Gaïa, une terre vivante et profondément pensante, dont l’homme contemporain a le plus grand mal à comprendre l’ordonnancement et les desseins.

[…]

Début octobre paraîtra Crépuscules arctiques, un beau livre consacré à vos pastels. Pourquoi emporter du papier et des bâtonnets de couleur dans une expédition polaire ?

Dessiner ne relève pas chez moi d’une volonté artistique. Certaines lumières, certains paysages de l’Arctique me saisissent, m’aspirent. C’est comme un rêve éveillé, une communion, une transcendance, mes doigts alors s’activent seuls sur le papier. Le noir des nuits polaires est saisissant, très différent de celui de Soulages, on y discerne un espace sombre et en désordre, où se confondent diverses couleurs, une bande blanche aussi, qui s’y superpose, comme une ouverture, un au-delà… Avec le pastel, j’ai le sentiment de toucher parfois aux origines de notre univers, ce grand sujet qui n’a jamais cessé de m’obséder. Avec ces couleurs tracées à la main sur du papier épais, je retrouve le langage premier, d’avant la parole, celui des peintures de la grotte Chauvet, qui recèlent une vérité qui ne doit rien à la raison cartésienne. Ces pastels témoignent surtout que je suis devenu profondément animiste, convaincu que chaque élément de la nature est habité d’une force vitale et d’un esprit.

Pastel de Jean Malaurie

Vous avez 97 ans, j’imagine qu’il vous arrive parfois de penser à a mort…

La mort, ce « peu profond ruisseau« , comme le dit Mallarmé… Cela m’amuserait de devenir centenaire, mais la disparition de mes proches, comme récemment celle de mon frère, emporté par la Covid-19, m’y renvoie. Aujourd’hui, j’y pense de manière pacifique, lucide, je sais qu’il y a un après, un au-delà, j’en ai fait l’expérience à deux reprises : une fois sur la banquise avec mes chiens ; l’autre, il y a une trentaine d’années, lorsque j’ai eu un infarctus. J’aspire à être accepté par le divin, mais je n’y suis pas encore. J’aimerais juste que mes cendres soient dispersées au-dessus de Thulé, au Groenland. D’une façon ou d’une autre je continuerai à vivre, peut-être reviendrai-je sous la forme d’un papillon ?

Stéphane Jarno

 

Retrouvez l’intégralité de l’interview sur : https://www.telerama.fr/idees/lexplorateur-jean-malaurie-je-ne-considere-pas-la-fin-du-monde-comme-une-certitude-absolue-6671495.php

La collection Terre Humaine « partie à vau-l’eau » – LE FIGARO

À 97 ans, Jean Malaurie veut reprendre en main
la collection Terre humaine «partie à vau-l’eau»

Fondateur de l’illustre collection spécialisée dans les sciences humaines et notamment l’ethnologie, l’écrivain ne décolère pas contre son directeur actuel Jean-Christophe Rufin.

Jean Malaurie, photographié à Saint-Malo en 2006

Tristes Tropiques, Le Cheval d’orgueil, Les Derniers Rois de Thulé… En publiant une centaine de titres dans la collection Terre humaine (chez Plon) depuis 1954, Jean Malaurie a donné au monde certaines des plus belles pages de l’anthropologie et l’ethnologie. Il a également ouvert ces disciplines au grand public en les éloignant de l’académisme scientifique pour faire vivre et ressentir ces sciences de l’aventure. «Terre humaine a toujours eu pour vocation de donner la parole à ceux qui vivent le monde, pas à ceux qui l’observent, le théorisent ou le commentent, reconnaît l’écrivain, à qui Télérama donne la parole dans son dernier numéro. Rien à voir avec des journaux de voyage, mais les témoignages et les interrogations d’hommes et de femmes qui se penchent sur leur vie ou sur une expérience marquante.»

L’éditeur, écrivain et scientifique regrette cependant la direction prise par «sa» collection depuis que Jean-Christophe Rufin en a pris la tête en 2015. «Depuis quelques années cependant, Terre humaine part à vau-l’eau, déplore Jean Malaurie. Mon successeur, Jean-Christophe Rufin, se désintéresse de la collection, et au credo fondateur s’est substituée l’envie de faire des carnets de voyage.» «Une totale aberration!», s’exclame-t-il avec la force et la liberté de ceux qui n’ont plus rien à prouver au monde. L’éditeur explique avoir pris les choses en main. Il est actuellement en négociation avec Plon, «pour remettre [la collection] sur de bons rails». À 97 ans, il est encore temps pour une nouvelle aventure. Et pourquoi pas plusieurs ?

Jean Malaurie vient en effet d’aborder de nouveaux rivages : le neuvième art, terre inconnue pour lui jusque-là, à travers l’adaptation du récit de sa mission au Groenland, Les Derniers Rois de Thulé, en roman graphique. De quoi lui inspirer des idées de renouveau pour Terre humaine. «Je connaissais très peu l’univers de la bande dessinée, mais cet album m’a ouvert les yeux, dit-il. Nous renouons avec ce temps où le verbe et l’image s’interpénétraient et il est à parier que la transmission de beaucoup de classiques passera par ce médium. Le travail des auteurs, Pierre Makyo et Frédéric Bihel, m’a tellement convaincu que je souhaite que plusieurs grands titres de Terre humaine soient à leur tour adaptés en romans graphiques, sous la houlette de mon fils Guillaume et de l’éditeur Guy Delcourt.» Une excellente nouvelle pour les explorateurs en herbe.

 

OSHIMA IKAO, un japonais inspiré

Histoire fantastique d’Ikao Oshima, qui est arrivé à Siorapaluk (au Groeanland) dans les années 70 après avoir lu « les Derniers Rois de Thulé » de Jean Malaurie. En publiant deux missives de ce japonais, devenu son ami, dans le livre Ultima Thulé aux éditions du Chêne, Jean Malaurie a voulu mettre en avant ce personnage unique qui a parcouru plus de 8 000 km pour fonder une famille et vivre de la chasse et de la pêche.

Lettre Oshima Ikao à Jean Malaurie
Cela se passa voici quatorze ans, je crois. J’appartenais alors au groupe d’alpinisme de l’université Nippon (à Tokyo). Nous portions un vif intérêt aux régions arctiques et nous cherchions des documents concernant le nord du Groenland ; pour l’essentiel, nous disposions de vieux comptes rendus du National Geographic Magazine et par extraordinaire  j’ai découvert à Tokyo un livre d’occasion, publié en japonais dans les années 57, « les Derniers Rois de Thulé », de Jean Malaurie ; ce livre nous apporta des informations capitales et nouvelles.  Il parlait éloquemment des hommes qui peuplaient cette terre et éveilla en moi un attachement profond pour la région septentrionale de Thulé… Dix années ont passé depuis que je suis venu à Siorapaluk – le village du livre – et la lecture des « (Les) Derniers Rois de Thulé » demeurera pour moi un souvenir inoubliable.
Oshima Ikao, le 25 août 1982 à Qaanaaq.

Fax d’Oshima Ikao à Jean Malaurie
(adressée de Siorapaluk au Centre d’Études Arctiques)
Cher Professeur,
Aujourd’hui, nous commençons à avoir l’électricité, le téléphone, des voitures, des bateaux à moteur etc… Mais la vie dépend toujours de la chasse pour manger et avoir un revenu. Depuis que le marché de la peau de phoque s’est effondré, le revenu principal des Inuit change. Ils commencent à vendre viande et poisson dans le sud et à gagner de l’argent par le tourisme (métier de guide en traîneau à chiens, voyages en bateau…). […]
Pour aller à Qaanaaq, nous ne passerons plus par la base et ce contact du peuple inuit avec la base aura son terme. Mais maintenant les Inuit connaissent le danger de cette base. La pollution du plutonium se répand et les Inuit de Moriussaq sont dans une situation périlleuse. C’est ainsi. Nous aimons ce pays beaucoup, beaucoup et aimons notre vie de chasse dans cet environnement fantastique.
Avec les meilleures pensées de tous les Inuit de Siorapaluk.
Oshima Ikao, le 7 juillet 2000 à Siorapaluk.

Le souffle du mort – Dominique SEWANE

Vient de paraître la nouvelle édition du Souffle du mort, PLON, collection Terre Humaine, de anthropologue et historienne Dominique SEWANE.

C’est un livre essentiel sur la pensée spirituelle de l’un des peuples les plus méconnus de l’Afrique subsaharienne : les Batãmmariba, au nord des Républiques du Togo et du Bénin. Peuple fier, aux traditions de guerre et de chasse, il se reconnait dans l’acte de construire des forteresses de terre pétrie disséminées dans les montagnes d’une saisissante beauté. La nuit appartient aux forces de la terre qui s’incarnent dans certains arbres, pierres, sources… avec lesquelles se lient les défunts. Lors d’un rite de deuil, chacun se met à l’écoute du silence de la nuit, comme le Voyant aux sens en éveil. La mort est conjurée, détournée, afin que le souffle du défunt acquière la force de former un nouvel enfant. C’est à de tels instants que les Batãmmariba puisent leur vitalité.

Dominique SEWANE a eu le privilège d’assister à leurs cérémonies en compagnie des Maitres du savoir et de bénéficier de leur parole. Le lecteur participe à ses doutes, ses appréhensions, mais aussi à la révélation qu’est pour un Occidental une réflexion d’une rare profondeur sur le mystère de la mort, donnant raison à cette pensée du grand philosophe russe Léon CHESTOV : « Tout ce qui a été créé de meilleur et de plus fort, de plus important et de plus profond dans tous les domaines de la création, prend sa source dans la méditation sur la mort et dans la frayeur qu’elle inspire. »

Le grand Jean Malaurie est au cœur d’une somptueuse BD de Makyo et Bihel : « Malaurie, l’appel de Thulé »

De sa rencontre à la fin des années 40 avec les Inuits, naît un profond respect pour leur culture et leur approche de la spiritualité. Avec cette biographie dessinée, les auteurs expriment avec force le plaidoyer de Malaurie pour la sauvegarde d’un peuple dont la disparition pourrait préfigurer la notre.

https://www.franceinter.fr/emissions/l-humeur-vagabonde/l-humeur-vagabonde-22-fevrier-2020

Jean Malaurie, ethno-historien, géographe spécialisé en géomorphologie et écrivain. © AFP / PHILIPPE MATSAS / OPALE / LEEMAGE

À 98 ans le géographe Jean Malaurie est loin d’avoir baissé les bras, infatigable lanceur d’alerte sur l’état de la planète et la nécessité de préserver le Groenland et les pôles de l’avidité des hommes blancs, cet explorateur intrépide est un trésor national comme dirait les Japonais.

En 1955 , la parution de son premier livre sur les Derniers rois de Thulé a marqué la création de la magnifique collection Terre humaine qu’il voulait ouverte aux  minorités et aux récits  de vie du monde entier et dans laquelle depuis, les plus grands savants et intellectuels s’honorent  d’être publiés

Aujourd’hui Malaurie est le héros d’une  passionnante bande dessinée signée  Pierre Makyo et Frédéric Bihel  publiée chez Delcourt, c’est le récit précisément documenté par l’explorateur lui-même de son premier séjour chez les populations du Nord Groenland durant une année en 1950 et  1951;  Malaurie n’a alors que 28 ans ,il est seul sans matériel et ne parle pas la langue des Inuits.

Durant ce long et terrible premier hiver on le suit pas à pas dans ce qui apparaît comme une épreuve initiatique aboutissant à la renaissance d’un homme

Ce livre  Malaurie, l’appel de Thulé, par delà  les histoires incroyables d’un exploit hors norme , nous rappelle l’enjeu vital qui se joue dans cette terre, hélas, de moins en moins de glacée…

BANDE DESSINÉE : MALAURIE L’appel de Thulé

Benoît CASSEL nous parle de la première BD consacrée à Jean MALAURIE

Le français Jean Malaurie, ethnologue, historien, écrivain, géographe et géomorphologue, fut le premier homme à atteindre le pôle nord géomagnétique le 29 mai 1951 en compagnie de l’inuit Kutsikitsoq et de deux équipages de chiens de traineaux, en longeant la côte ouest du Groenland sur la banquise. C’est cet exploit humain que le scénariste Makyo et le dessinateur Frédéric Bihel retracent et adaptent dans cet album one-shot de plus de 130 pages. Etant donné le sujet et la nature de sa matière première, la narration s’effectue logiquement à 95% à travers des encadrés narratifs. Un grand soin est porté à l’écriture, pour un plaisir de lecture essentiel, qui nous fait vibrer au rythme des étapes, des embûches, de l’état moral et psychologique des explorateurs. La grande force de Makyo est de parvenir à saisir et transmettre l’essence humaine de l’expédition, qui nous transporte véritablement au plus proche de deux découvertes majeures. La première, à travers le dessin assez rough de Bihel, c’est ce paysage glacé particulièrement inhospitalier, mais sublime : la banquise à perte de vue, les falaises rocheuses, les aurores boréales, les passages chaotiques sous pression des glaciers… La deuxième, c’est le peuple inuit, peuple indien « premier » et animiste que la distance avec notre civilisation matérialiste et « bourrine » permet de rapprocher des forces shamaniques et/ou telluriques. Cette thématique aux frontières du paranormal est chère à Makyo, qui l’exploite souvent dans ses histoires. Dans le cahier documentaire final, aux côtés de nombres cliché et dessins bonus, le scénariste précise que « les inuits ont une représentation de l’univers dont l’amplitude dépasse de beaucoup les possibilités offertes par les organes habituels de la perception ». A travers le récit palpitant d’une expédition qui aurait pu virer au tragique, Makyo relate surtout le respect que voue Malaurie à cette lecture du monde radicalement différente de la nôtre. Et le regret, au regard de notre modernité alarmante, de n’avoir pas cherché à la protéger.

https://www.planetebd.com/bd/delcourt/malaurie-l-appel-de-thule/-/40444.html

GROENLAND: l’ethnologue Jean Malaurie dénonce « l’esprit colonial » de Trump

Washington (AFP), le 16 août 2019

Groenland: l’ethnologue Jean Malaurie dénonce « l’esprit colonial » de Trump

L’intention prêtée au président américain Donald Trump d’acheter le Groenland a suscité vendredi une réaction scandalisée du grand ethnologue français Jean Malaurie, inlassable avocat des « peuples premiers » du Grand Nord.

L’explorateur, ambassadeur pour l’Arctique à l’Unesco, a dénoncé « l’esprit colonial » et « l’offre cyniquement mercantile » de Donald Trump, même si le désir présumé du président américain d’acquérir la gigantesque île arctique n’a été révélé que dans un article du Wall Street Journal, sans être confirmé par la Maison Blanche.

Le gouvernement du Groenland a réagi en affirmant vendredi que l’île n’était « pas à vendre ».

« La proposition de Donald Trump est d’autant plus irrecevable que le Groenland est un territoire d’outre-mer danois associé à l’Union européenne. Le sort du Groenland relève donc également de l’Union européenne », a relevé M. Malaurie, dans un communiqué transmis à l’AFP.

« Cette déclaration est d’autant plus choquante que les États-Unis ont un lourd passif avec le Groenland », a-t-il poursuivi, en rappelant les graves contaminations radioactives provoquées par l’accident de Thulé, le 21 janvier 1968, quand un bombardier B-52 de l’US Air Force transportant quatre bombes nucléaires s’était écrasé sur la banquise.

« Deux ans plus tard et malgré ce désastre, une base secrète était construite à 200 km au sud de Thulé, dite Camp Century, sous couvert de recherches sur le climat. Sept cents ogives nucléaires environ y ont été entreposées puis retirées. Les substances nocives de type radioactif sont restées », a ajouté M. Malaurie, écrivain et créateur de la mythique collection « Terre humaine ».

« Si les États-Unis veulent faire un chèque, ce serait un premier acompte pour commencer à s’acquitter de la dette environnementale qu’ils ont contractée vis-à-vis des Groenlandais, du Danemark, de l’Union Européenne et du bien commun », a conclu l’ethnologue.