Jean Malaurie, arpenteur des déserts froids et de l’âme humaine, Grand-Croix de l’Ordre du Mérite

Jean Malaurie, arpenteur des déserts froids et de l’âme humaine,
Grand-Croix de l’Ordre du Mérite

Géographe, explorateur, maître de l’ethnologie française et fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine », Jean Malaurie vient d’être élevé, par décision du Président de la République, à la dignité de Grand-Croix dans l’Ordre National du Mérite (promotion du 1er janvier 2021), récompensant une vie au service de la science. Energie créatrice au service d’un dessein humaniste, le professeur Jean Malaurie en savant inclassable, éclectique et visionnaire a sillonné les sentiers multiples et entrelacés de la Connaissance. À la confluence des savoirs, il mobilise une approche heuristique plurielle à la fois rationnelle, sensorielle et géo-poétique[1]. Insufflé par l’esprit de Jean-Jacques Rousseau et habité par la philosophie naturelle des Inuit, ces « écologistes nés », il interroge l’ordre intime qui structure la matière en écosystèmes.

Directeur de recherche émérite au CNRS et à l’EHESS, il effectue, sous l’égide du CNRS en 1950-1951, la première mission géographique et ethnographique française dans le Nord du Groenland, chez les Inughuit (Esquimaux polaires) de Thulé. Dans ce cadre, le 29 mai 1951, il est le premier Européen à atteindre, en traîneau à chiens, le Pôle Géomagnétique Nord (78° 29’ N, 68° 54’ W). Pendant son hivernage, l’“Homme qui parle avec les pierres” (ainsi le surnomment ses compagnons inuit) s’initie à leur conception animiste de la Nature : réseau de signes, celle-ci reflète les harmonies secrètes du Cosmos. Attentif à la parole du silence, Jean Malaurie traque l’énergie de la matière et les bruissements du sens. Ainsi passe-t-il de l’étude de la pierre (ujaraq) à l’étude de l’homme (Inuk), de l’intelligence de l’âme à l’intelligence du Cosmos. Au fil du temps, il restitue la connaissance acquise au travers d’une pluralité de registres : la transcription cartographique de l’espace, le langage visuel de la photographie et du documentaire, une prose puissante et évocatrice, la force dramaturgique des pastels qui matérialisent la plénitude de l’instant contemplatif.

« Ce qui est visible n’est que le reflet de ce qui est invisible », rappelle Rabbi Abba.

Comment traduire par quelques taches de couleur la théâtralité de nuages fuyant sur l’horizon, le vertige de toucher parfois aux origines de l’univers ? Dans l’ouvrage Crépuscules arctiques du Groenland à la Sibérie jusqu’en Tchoukotka[2], quarante pastels d’une beauté épurée illustrent un voir intérieur qui s’est enrichi d’une dimension chamanique. Le noir des nuits polaires n’y est pas sépulcral : il laisse entrevoir un ailleurs de re-naissance : « on y discerne un espace sombre et en désordre, explique-t-il, où se confondent diverses couleurs, explique-t-il, une bande blanche aussi, qui s’y superpose, comme une ouverture, un au-delà…».À l’aube de son centenaire, Malaurie, indéfectible défenseur des « minorités minorées » et authentique « mémoire esquimaude », incarne une philosophie de l’engagement qu’il place au service d’un dessein humaniste et écologique. Violée par un développement chaotique qui en menace la biodiversité, Nuna, la Terre Mère, « ne souffre que trop. Elle se vengera. Et déjà les signes sont annoncés »[3]. Alors que le réchauffement climatique éclabousse les équilibres environnementaux, socio-économiques et politiques, les Peuples Premiers, écrit-il, « sont en réserve […] pour être nos éclaireurs et nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles (de la Nature…) »[4]. Ainsi, l’ancien réfractaire qui s’était insurgé contre la barbarie nazie plaide avec véhémence pour que « la conscience de tous devienne une conscience écologique »[5].

Giulia Bogliolo Bruna

21 janvier 2021

 

[1] On renvoie à Giulia Bogliolo Bruna, Jean Malaurie : une énergie créatrice, Paris, Coll. « Lire et Comprendre », Armand Colin, 2012.

[2] Jean Malaurie, Crépuscules arctiques du Groenland à la Sibérie jusqu’en Tchoukotka, Paris/Madrid, El Vivo, 2020.

[3] Jean Malaurie, Terre Mère, Paris, CNRS Éditions, 2008, p.13.

[4] Ibidem, p.52.

[5] Ibidem, p.51.